Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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LES ARTS N° 83 COLLECTION DE M. LE COMTE ISAAC DE CAMONDO Novembre 1908 ÉCOLE FRANÇAISE. — INCONNU Proviennent de la collection de feu S. A. I. la princesse Mathilde (Collection de M. le comte I. de Camondo)

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FRAGONARD. — MA CHEMISE BRULE (sept.) COLLECTION DE M. LE COMTE ISAAC DE CAMONDO LA TOUR. — SON MASQUE (Proviennent de la collection de feu M. Edm. de Goncourt) (Collection de M. le comte I. de Camondo) On a inventé, et l'on invente encore chaque jour, des sciences ayant pour objet de deviner et de décrire les caractères. Les plus connues sont celles qui consistent à inspecter les physionomies, à étudier les lignes de la main, à analyser l'écriture. On pourrait fort bien créer une science analogue, et qui ne serait pas des moins curieuses et des moins délicates. Elle aurait pour but de tracer un portrait intellectuel et moral des grands collectionneurs, d'après l'aspect et les éléments de leurs galeries. Ne souriez point. Ce ne serait pas si chimérique : l'affirmation ou la négation du goût, sa sûreté ou sa confusion, la présence ou l'absence de méthode dans les acquisitions ainsi que dans l'arrangement, la fougue ou la prudence, la délicatesse ou l'énergie, la passion ou la sagesse, la fantaisie ou le calcul, bien des choses encore, bien des vertus ou des travers, des perfectionnements ou des lacunes, sont lisibles à première vue pour qui, ayant un peu d'imagination, joint à un peu d'habitude des hommes, entre chez un grand amateur. Chaque fois, l'observateur que nous supposons constate que le collectionneur, involontairement, a fait la collection à son image. Je regrette presque, avant d'entreprendre cette étude de

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COLLECTION DE M. LE COMTE I. DE CAMONDO l'admirable collection Isaac de Camondo, d'être lié depuis longtemps avec ce célèbre amoureux d'art par une vive sympathie. Il me semble en effet que, sans cela, j'aurais pu, d'après les divisions, l'ordre et le choix même des chefs-d'œuvre dont cette collection s'enorgueillit, dire à coup sûr les aspirations, les aptitudes et les talents de ce passionné d'art. Par l'importance et le caractère tranché des œuvres, parmi lesquelles ne se glisse aucune pièce de second ordre, une de ces pièces que faute de moins on qualifie d'« honorables », je verrais tout d'abord que le maître de cette galerie voit les choses en grand et qu'une des dominantes de son esprit est la décision ferme, une fois les choses mûrement raisonnées, et que la faculté lui est refusée de s'intéresser aux choses secondaires. Si, par surcroît, quelque familier de la maison avait pu me dire à quelle époque telles ou telles œuvres capitales y sont entrées, je ne pourrais faire autrement que d'admirer dans le collectionneur l'indépendance et un penchant à batailler pour les belles causes, alors qu'elles sont loin encore de triompher. Examinant l'ensemble de ces conquêtes, — car un vrai amateur d'art est un conquérant, — je serais forcément frappé de la variété et de l'étendue de ses curiosités, et je remarquerais qu'il a parfaitement compris les analogies entre les forces créatrices de tous les temps et de toutes les races, car, par le rapprochement, l'œuvre d'un Hokousai et d'un Degas, d'un Sharakou et d'un Manet, voire d'un Outamaro et d'un Watteau ou d'un PRUD'HON. — L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE (dessin) Proviennent de la vente Mormontel (Collection de M. le comte I. de Camondo)

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LES ARTS Fragonard, sont et s'affirment fraternelles. Que dis-je? le Bishamon et la statue équestre de saint Georges pourraient presque être signés de la même main et en tout cas révèlent une égale grandeur de style. Passant enfin à la méthode avec laquelle toutes ces choses sont présentées et ordonnées, méthode claire, lucide, et en même temps d'une harmonie puissante et savante, ne pourrais-je pas dire presque à coup sûr que celui qui a présidé à cette fête des yeux serait capable également d'appliquer ses dons de classification aux grandes affaires et ses dons de composition à l'art qui est à la fois le plus ordonné et le plus complexe, à l'art musical? Encore une fois, il me semble que tout ceci ressort avec évidence d'une visite à la collection Camondo, et que ma connaissance de ce galant homme n'est pour rien dans l'analyse que je viens de faire. Je me donne le plaisir de le deviner comme si je ne l'avais jamais vu. Et je ne suis nullement surpris, et vous ne le serez point non plus, lorsque je me rappelle maintenant cette parole stypique qu'il me disait lors d'une visite à cette vaste symphonie qui s'étend de l'Extrême-Orient le plus extatique jusqu'au Paris moderne le plus aigu, en passant par le vénérable et grandiose moyen âge: WATTEAU. — LE PRINTEMPS (esquisse) (Proviennent de la collection de feu M. Edmond de Goncourt) (Collection de M. le comte I. de Camondo) « Je traite une grande entreprise financière, et j'ai créé ma collection comme je compose un opéra. » C'est-à-dire avec précision et avec joie, avec enthousiasme et avec possession de soi-même. Je voudrais à mon tour, pour donner au lecteur une idée générale, quoique forcément résumée, de la collection Camondo, composer cette étude à la manière d'une symphonie. Cela s'arrangerait fort bien. Le XVIIIe siècle français, avec sa verve entraînante, sa gaieté, sa lumière, sa grâce capiteuse, formerait le somptueux et magistral allegro. Les œuvres d'art du moyen âge et de la Renaissance, par leur gravité, leur calme intense, leur sévérité lente et profonde, leur puissante ferveur, seraient l'adagio grandiose et méditatif. La bizarrerie délicieuse, le caprice perpétuel, la vivacité et la richesse changeantes de l'art extrême-oriental ne seraient-ils pas les éléments d'un scherzo extraordinaire? Puis, les modernes, fougueux, passionnés, enfieux et rêveurs tour à tour, mais rêveurs dans leur fièvre et fièvreux dans leur rêverie, n'offrent-ils pas à notre imagination le plus ardent et le plus polyphonique finale qu'on puisse désirer? Telles seront donc les divisions de cette monographie, à laquelle il faut se mettre sans plus tarder, afin de n'être pas trop incom- polyphonique finale qu'on puisse désirer? Telles seront donc les divisions de cette monographie, à laquelle il faut se mettre sans plus tarder, afin de n'être pas trop incom-

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D'APRÈS BOUCHER. — LES CÉRISSES Tapisseries de la manufacture de Beauvais (Collection de M. le comte J. de Camondo)

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LES ARTS --- plet, tant la richesse est grande. Il ne faudrait que mots joyeux et soyeux, que phrases d'une parfaite élégance, tantôt à longues et éblouissantes traines, tantôt « légères et court vêtues », jouant à la bergère tout en demeurant princesses, pour parler comme il convient de cette suite d'objets d'art, de meubles, de figurines, de dessins, chantant tous la gloire du XVIIIe siècle français. Hélas! les mots, si bien trouvés et assemblés qu'ils soient par un écrivain bien supérieur au commentateur qui parle ici, lutteront-ils jamais avec la beauté matérielle des choses? En donneront-ils seulement une idée? Faut-il que cet art du XVIIIe siècle soit parfait et inattaquable dans sa délicatesse, intrépide dans sa fragilité, pour supporter encore, sans en être diminué, le poids formidable des engouements actuels! Oui, en vérité, l'enthousiasme croissant pour ces choses harmonieuses, recherchées et pures, n'a pas pu fatiguer, comme cela arrive la plupart du temps, l'esprit excédé de les entendre louer,tantôt si bien, tantôt si mal, toujours si hyperboliquement. Résister aux critiques, c'est la première épreuve de valeur pour une œuvre d'art; résister aux éloges, c'est l'expérience définitive que bien peu supportent. Chez M. de Camondo, cet art si mesuré dans son élégance, si capricieux dans sa logique, est représenté de façon exceptionnelle. Les plus beaux objets de (du bureau de la reine Marie-Antoinette) (Collection de M. le comte I. de Camondo) (Proviennent de la collection feu M. Double) Regne de Louis XV (Collection de M. le comte I. de Camondo)

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D'APRÈS BOUCHER. — LA BALANÇOIRE Tapisserie de la manufacture de Beauvais (Collection de M. le comte I. de Camondo)

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LES ARTS mobilier qui se puissent voir ont été choisis avec discernement. Cet art est féminin dans un sens philosophique du terme. Je me souviens avoir vu chez Helleu des chaises de cette époque, fort simples à la vérité, mais simples comme on réussissait à l'être de ce temps-là. Et l'artiste, ravi, regardait ses chaises, les groupait, les cajolait d'un ton complimenteur, me disant : « Voyez-vous, ce sont de petites dames. » Je vois, chez M. de Camondo, de grandes dames, de « très grandes dames », comme on déclamait dans les drames romantiques, sous les espèces tarabiscotées, sous les formes royalement élancées, de ces chaises et de ces causeuses, de magnifique ameublement en tapisserie de Beauvais, qui fut un des plus riches joyaux de la collection Double. Et cette petite table à ouvrage Louis XV, qui reçut sans doute bien des confidences et vit bien des comédies, avec ses pieds effilés, son corps gracile mais nerveux, ses parfaites marqueteries, ses cuivres d'une ciselure ravissante, n'a-t-elle pas la grâce un peu mélancolique, l'attitude légèrement altière et imperceptiblement provocante d'une des fines et romanesques créatures qui, dans le tableau de Watteau, s'embarquent pour Cythère? On pourrait — il ne faudrait pour cela que le talent de La Fontaine — faire le pendant à la « Chatte métamorphosée en femme », avec « la Dame métamorphosée en table ». Peu à peu les ramages de sa robe deviendraient la marqueterie ; ses bijoux seraient les cuivres ciselés qui se vendent maintenant plus cher qu'au poids de l'or; et, comme les Nymphes d'Ovide changées en arbres ou en rochers gardent l'attitude de leur amoureux tourment, elle conserverait l'élégance, l'esprit et le charme qui furent sa raison de vivre. — Cette assemblée de meubles évocateurs, comme personnifiés, se tient dans le plus beau et le plus approprié décor qui soit : aux murs, ou plutôt supprimant les murs pour y substituer les horizons fleuris de la fantaisie, apparaissent les deux splendides tapisseries de Beauvais, d'après Boucher, la Balançoire et les Cerises. Mais puisque nous venons de mettre en scène, presque à la façon d'une comédie que seul Marivaux eût été digne d'écrire, ce dialogue des œuvres d'art, nous pouvons dire que si belles qu'aient apparu ces pièces sans prix, nous n'avons pas encore parlé de certains grands premiers rôles. Un d'entre eux est sans contredit cette célèbre Pendule des Grâces, ce chef-d'œuvre de Falconet, sur laquelle on a tout dit et qui, en 1900, triomphait à ce point que l'on parlait d'elle plus que des plus importantes découvertes de la science. Étrange et significatif prestige de l'art! Faudrait-il en conclure que l'homme peut toujours inventer des faits, mais qu'il est certaines formes qu'il ne peut refaire et qui, pour cela, deviennent, avec le temps, infiniment précieuses? On a écrit de cette pièce adorable qu'« elle montrait tout excepté l'heure ». C'est, je crois, Diderot qui fit ce mot d'esprit, valant ce que valent tous les mots d'esprit, c'est-à-dire certainement pas le million qu'un enthousiaste Américain crut capable, le naïf! de tenter M. de Camondo. Ce que l'on doit dire, c'est qu'elle montre non seulement l'heure, mais tout ce qui fait les heures délicieuses et légères : le sentiment et la volupté, l'art si parfaitement français de composer sans une erreur, de séduire sans un effort, d'atteindre à la grandeur par la grâce. Car il faut qu'on le dise et redise, puisque cela n'est pas encore compris. Cet art français du xviiie siècle n'est pas seulement un art charmant, c'est un grand art. Falconet, Houdon, puis Watteau, La Tour, Fragonard, Chardin, ne sont pas d'admirables petits maîtres : ce sont de grands hommes. Mais nous sommes si trompés par l'éducation et les préjugés que nous ne savons pas voir la grandeur dans la simplicité et la noblesse parfaite dans DELORME. — TABLE A OUVRAGE EN MARQUETERIE Epoque de Louis XV (Collection de M. le comte I. de Camondo)

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CANAPÉ EN BOIS SCULPTÉ ET DORÉ COUVERT D'UNE TAPISSERIE DE LA MANUFACTURE DES GOBELINS Epoque de Louis XV. — Proviennent de la collection de feu M. Double (Collection de M. le comte J. de Camondo)

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LES ARTS FALCONET. — LES TROIS GRACES Pendule en marbre blanc. — Époque de Louis XVI (Collection de M. le comte I. de Camondo)

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le seul sourire. M. de Camondo est un de ceux qui auront saisi cette vérité, puisqu'il a fait voisiner chez lui, avec les œuvres imposantes du moyen âge et les extases presque grandiose de bonne humeur ironique; cette sépia de Fragonard, Ma Chemise brûle! qui atteint la grandeur dans le provocant romanesque; ce portrait d'homme de Perronneau (?) ou de Fragonard (?), qui est, lui aussi, grand de morgue seigneuriale si largement vue et rendue; ces dessins de Watteau, de Boucher, qui traduisent de la sensualité tout ce qu'elle est susceptible de donner de grandeur; enfin, pour abréger, cet exquis dessin de Prud'hon, qui est si grand de mélancolie vaporeuse, de mystérieuse fascination, et qui fait surgir à nos yeux, vivante, non moins qu'en un marbre ou une complète peinture, par quelques traits et quelques écrasis de noir et de blanc, l'Impératrice Joséphine! On trouvera sans doute que j'ai usé à satiété de ces mots de «grand» et de «grandeur». Je ne m'en repens point et ne n'en effacerai pas un seul. J'ai voulu, dans cet allegro de notre symphonie, mettre en action cette vérité dont ne doute aucun poète, aucun véritable amoureux du beau, qu'une fleur fragile est un prodige aussi complet, aussi imposant qu'un édifice colossal. De cet édifice énorme et superbe que fut l'art du moyen âge, il ne nous reste que des fragments sans lien véritable, églises ou hôtels de ville, isolés dans les cités, devenus étrangers sur leur propre sol natal, ou sculptures détachées des ensembles, et isolées dans les musées et les galeries particulières. DONATELLO. — LA CRUCIFIXION Bas-relief bronze. — École florentine, XV° siècle (Collection de M. le comte I. de Camondo) surhumaines des Orientaux, des choses à la fois charmeresses et grandes, comme ce Masque de La Tour, qui est