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Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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LES ARTS N° 76 PARIS — LONDRES — NEW-YORK Avril 1908 Mme VIGÉE-LE BRUN. — LA COMTESSE DU BARRY (Appartient à M. le duc de Rohan)

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EXPOSITION RÉTROSPECTIVE FÉMININE au Lyceum-France Les femmes d'élite qui fondèrent, sur la fin de l'année 1907, le Lyceum-France, ont eu la délicate pensée de consacrer une de leurs premières expositions à une rétrospective d'œuvres d'artistes féminins. Madame Charlotte Besnard, avec les seules ressources de son goût et la séduction de son esprit, a bravement assumé la responsabilité de la chose. Ses efforts ont été largement récompensés, car elle a réuni dans les salons du Lyceum, et présenté dans la préface au catalogue, un fin bouquet d'œuvres d'art. Quelques mots sur le Lyceum : Cercle féminin international, il a pour but de créer entre les femmes artistes, littératrices et musiciennes que leur talent y aura fait admettre, non seulement un lien moral, mais encore un échange de relations telles qu'elles puissent en retirer des avantages matériels. Pour arriver à ce résultat, chaque grand centre artistique devra posséder une association correspondante. L'exemple est venu de Londres. Berlin puis Paris ont suivi; Rome, Bruxelles vont avoir aussi leur Lyceum. On exigera, des adhérentes, du talent plus que de l'argent, puisque le but même de l'institution est de grouper, d'aider, s'il est nécessaire, celles qui ne sont riches que de leurs dons. Le Lyceum offre à ses adhérentes une salle de conférence, une bibliothèque, un salon de réception, une salle de lunch, etc. Un restaurant, des chambres, assurent aux étrangères un abri sûr, agréable, durant leur passage. — Le Lyceum-France est installé dans un quartier beau et très central. Il occupe tout près de Saint-Augustin, rue de la Bienfaisance, calme voie où le bruit de la Ville s'atténue, un élégant hôtel particulier. La porte franchie, l'hôte peut, selon sa fantaisie, se mêler aux causeries ou chercher à la bibliothèque, dans un salonnet, le repos indispensable, par instants, à qui pense et agit. À la rétrospective, le XVIIIe siècle a le plus donné. Ce siècle spirituel semble fait pour le pinceau féminin. L'époque est à la grâce, à l'afféterie, au chiffon, à la poudre. Les hommes, eux-mêmes, s'ingénient à atténuer ce que leur physionomie, leur maintien, leur costume, ont de trop rude et viril. Ni barbe ni moustache : une perruque, de la poudre, des habits aux nuances fines et des rubans. Chez tous, hommes de guerre, diplomates, financiers, désœuvrés : le sourire. Quel œil traduirait plus fidèlement cela qu'un œil de femme? Et les artistes hommes s'en rendent si bien compte que, pour lutter avec succès, ils adoucissent leur vision, rendent plus tendres les couleurs de leur palette, plus languissante la pose de leurs modèles. Autre considération. Au XVIIIe siècle seulement, la femme eut conscience qu'elle pouvait légitimement exercer ses talents de peintre, de sculpteur, de graveur. Auparavant, un artiste féminin constituait une exception, presque une anomalie. Avant 1700, on cite péniblement quelques noms : la Hollandaise Photo Moreau Frères. Mme VIGÉE-LE BRUN. — MADAME DE CHATENAY (Appartient à M. Feral)

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EXPOSITION RÉTROSPECTIVE FÉMININE AU LYCEUM-FRANCE Mme VIGÉE-LE BRUN. — LA DUCHESSE DE POLIGNAC (YOLANDE-MARTINE-GABRIELLE DE POLASTRON) (Appartient à M. le duc de Polignac)

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LES ARTS Rachel Ruysch, peintre de fleurs; la Lyonnaise Claudine Bouzonnet-Stella et ses sœurs, graveurs méritoires. L'exposition du Lyceum permet d'ajouter à ces noms celui de Judith Leyster (1600-1660), élève de Franz Hals. Les deux peintures qui la représentent, Portrait d'homme, Intérieur hollandais, ont la solidité de dessin et de couleur qui recommande les petits maîtres hollandais, ses contemporains. Mais rien dans ces productions ne révèle particulièrement une main de femme. Tout autre est l'impression avec les femmes peintres du XVIIIe siècle. Les facultés d'observation et le sentiment particuliers à leur sexe se révèlent entièrement dans leurs œuvres. Un ruban est par ces artistes noué, une fleur est par elles posée avec un tact et un goût supérieurs. Notons aussi que la France tient la première place, et par la qualité des œuvres et par le nombre des exécutantes. Toutefois, l'exemple était venu de l'étranger. Au commencement du XVIIIe siècle, la Vénitienne Rosalba Carriera est dans toute sa gloire. On s'arrache l'artiste qui est sollicitée par l'Europe entière, on se dispute ses œuvres. Succès mérité, car nulle vie ne fut plus digne, plus laborieuse que celle de Rosalba Carriera. Par son talent, son attitude, la distinction de ses manières, elle imposa à tous, modèles et flirteurs, le respect. En ce siècle frivole, elle montra qu'une femme pouvait pratiquer noblement l'art, vivre de son talent sans recourir aux intrigues et aux aventures. Celles qui lui succédèrent bénéficièrent de l'impression profonde laissée à tous par la Rosalba. Ceci dit, je confesserai que je ne suis pas admirateur passionné de ses pastels où la pratique, le maniériste ont une large part. Il s'en trouve plusieurs sous son nom, à l'exposition du Lyceum. Peut-être lui a-t-on beaucoup prêté. Toutefois, deux numéros portent nettement sa marque : le Petit Apothicaire et le Portrait de l'Artiste par elle-même. Rosalba Carriera avait beaucoup de talent, mais n'était pas très jolie. Au contraire, Madame Vigée-Le Brun, qui devait avoir un succès non moins éclatant, était fort belle, et la légende, certaines de ses confidences, veulent qu'elle ait eu parfois fort à se défendre contre des modèles trop entreprenants. Un matin, durant le Salon de 1783, où elle avait envoyé Vénus liant les ailes à l'Amour, on trouva ce quatrain écrit sur le cadre : > Pour nous peindre Vénus si belle, > > Vraiment, je ne puis concevoir > > Où Le Brun a pris son modèle... > > — Eh ! n'a-t-elle pas son miroir ? Et tout le monde approuva. Afin de lui nuire, des envieuses, des confrères peu galants faisaient courir le bruit que Ménageot collaborait à ses tableaux. Mais les peintures que nous connaissons de celui-ci nous permettent de n'en rien croire. Madame Vigée-Le Brun était techniquement supérieure à son aide prétendu, et ses œuvres, encore une fois, sont femme, très femme. Le talent de Madame Vigée-Le Brun était à elle. La chose ne saurait nous étonner, nous qui connaissons les sculptures de Madame Charlotte Bernard, les peintures de Berthe Morizot, de Miss Cassatt et de ce délicieux peintre de l'enfant qu'est Mademoiselle L.-C. Breslau. Une femme peut être artiste et très personnellement : après le XVIIIe, le XIXe siècle l'a surabondamment prouvé. Le Lyceum a réuni nombre d'œuvres de Madame Vigée-Le Brun. Toutes ne sont pas d'un mérite égal, mais il en est quelques-unes de tout premier ordre. Les Arts ont la bonne fortune de Mme LABILLE-GUIARD. — MADAME POISSON (Appartient à M. Pierre Decourcelle)

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EXPOSITION RÉTROSPECTIVE FÉMININE AU LYCEUM-FRANCE Mme LABILLE-GUIARD. — VICTOIRE DE MAUREPAS, MARQUISE DE COUTANCES (Appartient à M. J. Féral)

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LES ARTS pouvoir reproduire deux morceaux exceptionnels : Yolande-Martine-Gabrielle de Polastron, duchesse de Polignac, et Madame Du Barry. Quelle grâce, quel charme, dans la première de ces deux peintures ! La fine petite personne respire la jeunesse. Et comme l'époque est bien révélée par ce costume coquet mais simple, et le joli chapeau garni de fleurs des champs qui protège si heureusement le frais visage encadré de cheveux bouclés ! Comme la figure est bien posée et simplement ; comme on sent qu'une femme est passée par là, a donné la pose, ouvert le corsage, froissé ce nœud, relevé cette fraise ! C'est Trianon, son hameau, ses romances : Il pleut, bergère... Aube d'un jour qui allait se muer en un soir sanglant. Mais qui prévoit cela ? Pas Madame Du Barry, que l'on est étonné de trouver si simple, si naturelle dans l'autre portrait. Elle semble prise à l'improviste, au cours d'une promenade matinale, dans son parc de Louveciennes. Mais elle n'a pas le gracieux abandon de la duchesse de Polignac, ni son goût exquis. Pourquoi, avec ce corsage si simple et si clair, sous cette chevelure savamment négligée, ce large chapeau chargé d'orgueilleuses plumes ? La faute en est au modèle, mais non au peintre, qui a fait là une œuvre exquise de fraîcheur et de vie, — et vérifiable. Combien séduisante aussi est Madame de Chatenay, vue de trois quarts dans une pose de modèle timide. Son corsage est du plus délicat lilas, et le fichu blanc et le ruban qui enserrer la chevelure font valoir un visage souriant qu'éclairent de beaux yeux et que ne déparent pas un joli nez et une gracieuse bouche. Mais Madame Vigée-Le Brun, sans perdre ses qualités de grâce, était susceptible de peindre des œuvres d'une tenue plus imposante, comme le prouve le décoratif et important portrait du Bailly de Crussol, grand maître de l'Ordre de Malte. Au moment où elle travaillait, Madame Vigée-Le Brun avait des émules qui, douées d'une maëstria moindre, avaient toutefois des qualités de premier ordre, telle Madame Labille-Guiard, de qui l'on peut voir une œuvre supérieure : le Portrait de Madame Poisson, une dame âgée, montée en couleur, au regard pétillant de malice, embégui-née de coiffes, de voiles piqués de nœuds de rubans blancs. Voilà une peinture qui tiendrait sa place dans n'importe quel musée. Madame Labille-Guiard montre d'autres qua-lités dans le délicat portrait de Victoire de Maurepas, mar- guise de Coutances. C'est une œuvre gracieuse, d'une distinction qui charmera les adorateurs du XVIIIe siècle. Toutefois, à côté de l'admirable Madame Poisson, la facture de Victoire de Maurepas semble un peu sèche. Les connaisseurs plaçaient très haut Madame Vallayer-Coster. Le temps et ce que nous connaissons d'elle, ce que nous montre le Lyceum aussi, ne font que confirmer cette bonne opinion. C'est sur elle que fut fait ce mot : « Allons voir une femme qui est un habile homme »; c'est dans l'en-thousiasme de ses envois au Salon de 1775 que le peintre amateur et futur conventionnel, Gabriel Bouquier, écrivit : « Cette demoiselle réunit aux grâces de son sexe l'art de charmer par le talent qu'elle a de rendre l'éclat des fleurs, le velouté des fruits, leur transparence, le poli des pierres précieuses ; elle peint le portrait avec un art plus précieux encore. Heureux qui, près d'elle, dans un atelier paisible, Unissant la peinture à l'amour, Auprès de Vallayer languit, brûle et soupire, Et qui, pour marque de retour, Obtient d'elle un tendre sourire. » Les deux peintures exposées au Lyceum, le Déjeuner et Retour de Bal masqué, confirment pleinement les éloges de Bouquier. Elles ont même une largeur de pinceau, une liberté d'expression que le critique du XVIIIe siècle ne laisse pas soupçonner. Au reste, Madame Vallayer-Coster avait de qui tenir : elle était élève de Chardin. Or, il n'y a qu'un élève de Chardin qui ait pu peindre cet adorable Retour de Bal masqué tout en nuances : une mandoline, un masque, des gants, des roses, un miroir posés naturellement sur une table protégée par une nappe blanche à demi cachée par une écharpe de soie. Oh! la belle et claire peinture! Toutefois elle n'est point signée. Mais quelle palette autre que celle de Madame Vallayer-Coster eût pu assortir avec ce goût, ces nuances ? Voici Marguerite Gérard, qui a peint de son beau-frère, Fragonard, un portrait qui a la minutie d'un Boilly. Mais vite elle se rattrape. Elle est autrement elle-même, la char-mante artiste, dans cette spirituelle et lumineuse petite scène intitulée la Leçon de dessin, et dans le Bouquet, prêté par Madame Escudier, à qui appartient aussi, de la même Marguerite Gérard, un expressif Portrait de Madame J.-B. Escudier, vieille dame qui a conservé, malgré les ans, un sourire jeune et bon. Une révélation que le Portrait de Vestris II, par Ma-dame Romany. Le Louvre, les rétrospectives avaient rappelé les noms des artistes précédemment citées, mais point celui de Madame Romany. La belle tenue du portrait de Vestris prouve l'injustice d'un oubli peu explicable, lors-qu'on constate que Madame Adèle Romance, dite Romany, envoya très régulièrement aux Salons qui se succédèrent de 1793 à 1833, des portraits de diverses personnalités et no-tamment d'actrices en renom comme Madame Dugazon, Mademoiselle Raucourt, Mademoiselle Duchesnois, Madame Paradol, et aussi des compositions à titre maniére et char-mant : l'Amour se plaignant à sa mère d'avoir été piqué par une abeille, Une Jeune Femme donnant une leçon de lyre à son amant. Le portrait de Vestris fut exposé, lui, en 1795. Que d'autres œuvres sollicitent l'attention ! Énergique portrait de Marie-Joseph Chénier, par Madame Capet; — portrait de Madame Alexandre Lenoir, par Mademoi-selle Bouillard; — Portrait de femme en robe blanche piquée de nœuds lilas, par Madame Luzurier; — portraits du peintre Vien, par Mademoiselle Natoire, de Mademoi-selle C..., par Mademoiselle Ledoux. Nous retrouvons naturellement, au Lyceum, Mademoi-selle Mayer, l'amie dévouée de Prud'hon. Mais la scène allégorique où elle s'est elle-même représentée en contemplation devant un buste de Raphaël, n'ajoute rien à sa renommée, pas plus que le grand portrait du phrénologue Gall à celle de Madame Benoist, le beau peintre de qui le Louvre conserve une étude de négresse. Mais, de Madame Benoist, le Lyceum montrait, par contre, un excellent portrait de jeune femme coiffée à l'orientale, les épaules protégées par un châle jaune. Dans cette rétrospective, où l'on rencontrait encore les noms de Mademoiselle d'Esmenard, de Madame Haude-bourg-Lescot, insuffisamment représentée ; d'Élisabeth Wassenberg, d'Angelica Kauffmann, de l'impétratrice Marie-Louise et de la reine Hortense. Les mortes d'hier n'ont point été oubliées : Fenaison, seulement ébauchée, mais d'une très belle tenue, de Rosa Bonheur ; aquarelles de Kate Greenaway, portrait de Madame Delphine Bernard, peintures modernistes de Marie Bashkirtseff et de Madame Delance, aquarelles de Madame Nathaniel de Rothschild, notations vibrantes de Berthe Morizot et d'Eva Gonzalès, qui a gagné ici le procès seulement plaidé au Salon d'automne. Mais, sur ces noms, on n'insistera pas. Ce sont là des contemporaines dont les œuvres ont été souvent exposées ces dernières années. Pour la plupart, une, deux, trois toiles, au plus, les représenterent : roses piquées sur un vêtement de deuil, et d'autant plus persuasives et touchantes. CHARLES SAUNIER.

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EXPOSITION RÉTROSPECTIVE FÉMININE AU LYCEUM-FRANCE MARGUERITE GÉRARD. — Mme J.-B. ESCUDIER (Appartient à Mme Ph. Escudier)

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LOUIS LE NAIN Et sa gravure « LES LANCES », d'après VELAZQUEZ Il est grande et légitime que soit la faveur dont jouit la photographie en ce qui concerne la reproduction des œuvres d'art, faveur qui ne fera que s'accroître et se généraliser, grâce à l'incessant perfectionnement d'une science qui a déjà rendu à cet égard tant de services, il existe et il existera toujours un public d'amateurs et d'artistes aux yeux desquels les arts de la gravure ont conservé et conserveront leur prestige. Il faut s'en réjouir. Une image photographique ne vaut, en effet, qu'au titre documentaire; elle n'est rien par elle-même. Sa seule exactitude fait son prix: personne ne songe à lui demander plus; elle ne prétend point, d'ailleurs, à autre chose. Toute gravure, au contraire, est une œuvre originale; elle se superpose, pour ainsi dire, au chef-d'œuvre qui l'a inspirée. Qu'elle doive être exacte, cela importe, certes, avant tout, mais cela n'importe pas uniquement. A côté de l'exactitude matérielle, il y a ce que l'on pourrait appeler l'exactitude idéale. Gaillard gravant Botticelli, Raphaël, Michel-Ange, Léonard de Vinci; Jacquemart gravant Franz Hals et Rembrandt; Bracquemond gravant Holbein, Rubens, Delacroix, Millet, Gustave Moreau, pour ne citer que des modernes, ne font-ils pas œuvre d'exactitude idéale, au point que si les circonstances les mettent en présence, leur burin en main, de la même toile, chacun l'ayant ressentie, admirée, comprise selon son tempérament, son éducation, ses goûts, sa culture, ils feront tous d'après le même thème précis, sans y apporter aucune modification, en en respectant jusqu'aux moindres détails, une œuvre originale, personnelle? L'intéressante exposition que serait celle des toiles maîtresses d'un grand peintre vues à travers leurs graveurs, j'entends ceux qui sont eux-mêmes de vrais artistes et joignent à la connaissance entière des ressources de leur art en particulier, une conception large et profonde de l'art en général. Nul donc ne me contredira si je qualifie d'événement artistique de haute importance l'apparition de l'étonnante planche que M. Louis Le Nain vient de graver pour la maison Goupil, d'après le chef-d'œuvre de Velazquez, les Lances. M. Louis Le Nain porte un nom illustre: il est arrière-petit-neveu des frères Le Nain, de ces grands artistes de notre XVIIe siècle, trop longtemps méconnus, sinon dédaignés. Il est né en Hainaut, où les descendants des maîtres du Retour de la Fenaison s'étaient depuis longtemps fixés: il est donc le compatriote d'Alfred Stevens, de Braekeler, de Constantin Meunier. Grand Prix de Rome, de Belgique, pour la gravure, en 1881, médaillé d'or en 1882, au Salon de Paris, puis à Amsterdam, à Anvers, à Munich, à Vienne, il passa quatre années à parcourir les grands musées d'Europe, dessinant, peignant, gravant, écrivant aussi. Son éducation s'achevait dans la fréquentation des chefs-d'œuvre, dans l'intimité des maîtres. Titien, Rubens, l'attiraient particulièrement. Leur richesse de coloris, leur abondance imaginative, l'espace de splendeur, de somptuosité qui leur est commune, le goût de la magnificence que possédait autant le maître de Venise que le maître d'Anvers, cela l'enchantait. La belle tâche pour un graveur que de s'identifier à eux, d'essayer de traduire sur le cuivre, en blanc et noir, par de délicates ou puissantes touches, leurs visions grandioses, leur passion de beauté. Louis Le Nain grava des Titien à Vienne, à Venise, à Padoue, à Florence, à Rome, à Londres. Puis il se consacrera à Rubens. De Paris, où il s'était de nouveau fixé, il repart en 1885 pour graver, à Munich et à Vienne, l'Enlèvement des Filles de Leucippe par les Dioscures, l'Idylle et l'Hélène Fourment. C'est ensuite à Bruxelles qu'il s'installe pour graver les portraits de l'Archiduc Albert et de l'Archiduchesse Isabelle, le Saint Georges, la Montée au Calvaire, puis le chef-d'œuvre de C. de Vos, la Famille de Cornélius de Vos, du musée de Bruxelles. Entre temps, quelques portraits, parmi lesquels ceux du roi Dom Carlos Ier de Portugal et de son ministre à Bruxelles, le comte de Tovar; ceux du baron Béthune, du poète Talrich, des écrivains Léon Cladel et Camille Lemonnier. Les Lances de Velazquez sont son œuvre la plus récente. Voir l'interprète le plus brillant de Titien et de Rubens se mesurer avec le portraitiste de Philippe IV et d'Innocent X, avec le peintre des Fileuses et des Ménines, rien de plus intéressant. L'épreuve était périlleuse, même pour un graveur de la valeur de M. Le Nain; il en est sorti victorieux. Tout ce que contient l'admirable toile de Velazquez, cette admirable majesté de composition, cette familiarité grandiose, cette délicatesse d'expressions, cette finesse psychologique, M. Le Nain l'a traduit avec une souplesse rare et aussi avec la plus belle fermeté. C'est bien là le propre de Velazquez; ce sont là ses traits dominants. Et c'est merveille aussi de voir quel sens du plein-air M. Le Nain a déployé en gravant les fonds, si finement lumineux, du paysage où se déroule la Reddition de Breda. « De la surface aux horizons les plus lointains, a écrit fort justement, à propos des Lances, un des récents et des meilleurs monographes de Velazquez, M. Élie Faure, chaque partie de la figure humaine, les étoffes, les arbres, et les vallées qui s'ouvrent, et les premières pentes et les arêtes sur le ciel, tout est au plan qu'il doit occuper dans le monde. » Tout est baigné par cette atmosphère fluide que seuls les grands maîtres, chacun avec sa vision et sa technique propres, sont parvenus à fixer. Cela, au seul point de vue de l'exactitude, jamais le métier du photographe ne pourra le réaliser; il faut se pencher, examiner de très près le travail, infiniment délicat et subtil, de ces fonds des Lances, dans la gravure de M. Le Nain, pour se rendre compte de la beauté d'une pareille réalisation. Le graveur, ici, s'il n'ajoute pas à l'œuvre du maître créateur, du moins il parvient à en rendre évidentes, tangibles, certaines qualités essentielles; il les résume, il les magnifie, il les synthétise pour la joie de tous ceux qui voient dans l'art autre chose que l'exercice, même le plus magnifique, d'une technique, c'est-à-dire le frémissement émouvant et éternel de la vie. GABRIEL MOUREY.

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LOUIS LE NAIN. — GRAVURE EN TAILLE-DOUCE (72 × 62) D'après le tableau de D. VELAZQUEZ. — La Reddition de Broda ou « Les Lances » (Prado, Madrid) Éditée par GOUPEL & Cie, Éditeurs-Imprimeurs, MANZI, JOYANT & Cie, Éditeurs-Imprimeurs, Successieurs

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LES ACCROISSEMENTS DES MUSÉES MUSÉE DU LOUVRE. — Département des Objets d'Art Du Moyen Age, de la Renaissance et des Temps modernes Un décret du 24 janvier 1882 avait créé, au dépôt du Garde-Meuble national, un musée dans des locaux indignes que l'on s'étonna, pendant vingt ans, de voir abriter ce qui constituait un des plus riches patrimoines d'art de la France. Là se trouvaient réunies les plus splendides pièces du mobilier royal qui n'avaient pas contribué à la décoration des châteaux de Compiègne, de Pau ou de Fontainebleau, ou qui n'avaient pas été employées à meubler le palais de l'Elysée. L'endroit était écarté, le public l'ignorait, seuls les étrangers qui le trouvaient signalé dans leur Badeker, ou les artisans, qu'y envoyaient travailler les ébénistes du faubourg Saint-Antoine en connaissaient le chemin, et l'animaient de leur présence. De temps à autre un critique d'art, tel que Edmond Bonnafé ou de Champeaux, s'avisaît de prendre la plume et de réclamer la création au Louvre du musée du Mobilier français, morgenant ses contemporains qui laissaient aux étrangers, tels que Richard Wallace, le soin de glorifier publiquement une des plus belles époques de notre art national par une éclatante donation comme celle de Hertford House à Londres. Mais la tribune de laquelle ils s'adressaient à la foule, la Gazette des Beaux-Arts, ne permettait guère à leur voix de porter loin, et ce vain bruit s'éteignait aussitôt dans l'indifférence générale. Il fallut l'éclatant succès des expositions rétrospectives de 1900, l'élan qu'elles avaient donné à des questions artistiques de cet ordre, pour que l'apathie du public se trouvât un peu stimulée. Il fallait aussi qu'un homme extraordinairement intelligent et actif, lancé par le succès qui avait couronné son organisation des deux expositions rétrospectives de 1900, mit l'autorité qu'elles lui avaient assurée au service de ses idées les plus solidement établies et les plus tenaces Quand Émile Molinier voulait une

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LES ACCROISSEMENTS DES MUSÉES. — MUSÉE DU LOUVRE CLODION. — PACCHANALE Bas-relief en cire, débuts du XIXe siècle (Legs de M. Edmond Rousse, 1907. — Musée du Louvre) chose, il la voulait bien; et, par un hasard heureux, le directeur des Beaux-Arts si avisé qui, en 1899, était venu le chercher au Louvre pour l'installer au Grand Palais, était encore en place, et tout disposé à faire la réforme, dont les bonnes raisons lui avaient été amplement exposées. Ce jour-là, M. Henry Roujon fit un des actes les plus méritoires de sa direction; son intelligence en avait instantanément compris la portée, mais sa volonté dut y plier bien des intérêts particuliers indociles qui, presque toujours, dans nos administrations, ont empêché les réformes les plus utiles et les plus judicieuses d'aboutir. Et, le 20 mai 1901, était inauguré au Louvre le musée du Mobilier français, qui trouvait enfin, dans cinq belles salles du premier étage, le digne milieu qui lui avait été pendant si longtemps refusé. Depuis lors, ces collections ont reçu du public un accueil extraordinaire; ces salles sont, de tout le musée, les plus visitées, les plus goûtées aussi, car elles s'adressent à l'instinct du plus grand nombre. L'amateur raffiné, le possesseur de vieilles collections de famille, y trouve d'utiles comparaisons avec les meubles qu'il possède; l'artisan y vient commodément prendre un croquis, un motif de décoration, autrement suggestif que le dessin qu'il pourrait faire d'après un album de planches dans une bibliothèque; l'étranger s'extasie sur les œuvres d'un goût si châtié et si pur, dont il se souvient avoir vu dans son pays les reflets irradiant du foyer qui avait éclairé l'Europe pendant deux siècles; et le peuple, ignorant mais instinctif, sent confusement que ces formes harmonieuses, ces fantaisies décoratives, cette richesse d'effet correspondent le mieux à son goût naturel épris avant tout de l'éclat et de la fantaisie. — Enlever plus tard ce musée au Louvre serait arracher au plus grand nombre des cris d'indignation; ce serait aller à l'encontre de l'intérêt éducatif général, qui trouve au Louvre son vrai centre de culture. Le mobilier français des XVIIe et XVIIIe siècles ne s'y trouve pas isolé: il s'y trouve relié avec ce qui fut le mobilier de la Renaissance, il s'y trouve entouré de tous les éléments artistiques qui constituaient le milieu même où il évoluait, arts plastiques du dessin et de la sculpture, arts de la ciselure et du tissu, et c'est à aller de l'un à l'autre, trouvant à chaque pas des correspondances instructives, que le visiteur se trouve ainsi enveloppé de l'atmosphère même d'une époque. Depuis le jour de son installation, le nouveau musée n'est pas demeuré figé, ni noué: quelques années encore, Émile Molinier apporta son admirable activité à sa création, il y fit entrer quelques meubles nouveaux, et depuis lors, il ne se passa pas d'année que la collection ne s'enrichit de quelques dépouilles arrachées à nos administrations publiques. Cette Revue en a entretenu déjà ses lecteurs, et c'est à présenter les derniers éléments qui sont venus dernièrement l'enrichir que nous devons consacrer cette courte étude. * La première place revient au bureau plat qui se trouvait être dans son cabinet celui du garde des sceaux, ministre de la Justice, et qu'une très ancienne appellation désignait du nom de « Bureau de Choiseul ». C'est une table plate, aux pieds légèrement cambrés enrichis de chutes de guirlandes fleuries en bronze doré. Des branches contournées en légère rocaille servent de poignées aux trois tiroirs, et de grasses volutes où se sent le hardi coup de ciseau enlevant d'un coup de longs copeaux de métal, épousent la forme contournée de la ceinture, laissant un évidement central pour permettre de s'y asseoir facilement. Ces beaux bronzes très travaillés, très ciselés, ont malheureusement été redorés, et les tiroirs déparés de grossières serrures à pompe, qu'on y pratiqua pour enfermer avec sûreté « d'importants papiers d'État »!! Ce qui fait le vif intérêt de ce meuble, c'est sa décoration des panneaux extérieurs en laque noir à personnages dorés. On sent pertinemment quel succès eurent déjà, sous Louis XIV, mais surtout sous Louis XV, les objets de laque importés de la Chine et du Japon. Beaucoup d'ébénistes se servirent même de panneaux de laque qu'on a dénommés « de Coromandel » pour en faire des vantaux de portes d'armoires ou de secrétaires. Puis, une industrie se créa, qui reçut surtout son impulsion de la famille des Martin et qui fit, sous le nom de « vernis Martin », une quantité de travaux de laque imités de ceux de l'Extrême-Orient. — Il existe une superbe commode ventrue, ornée de laques noir et or, à la Préfecture de Tours; il était bon que le musée du Louvre possédât un beau meuble d'époque Louis XV qui comportait cette ornementation. Peut-être le goût pour ce genre de meubles fut-il répandu dans la famille Choiseul, si nous en jugeons d'après une grande armoire de laque rouge signée B.V.R.B., œuvre d'un ébéniste qu'on n'a pu identifier, et qui fut ven-