Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

LES ARTS N° 62 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Février 1907 JACQUES DANLOUX. — LES ENFANTS LEVASSEUR DE BONNETERRE (Collection de M. Wittorski)

Page 2

ÉCOLE ALLEMANDE. — LES PETITS MUSICIENS LA COLLECTION DE MADAME A. ARMAN DE CAILLAVET --- ÉCOLE FRANÇAISE. — XVIIe SIÈCLE. — BUSTE (Collection de Madame A. Arman de Caillavet) --- Au hasard des voyages et surtout des promenades dans Paris, Madame de Caillavet, servie par un goût sûr, a acquis des peintures, des sculptures, quelques dessins et maints objets précieux ou plaisants. Ses préférences sont allées au xviie et au xviiie siècle. Toutefois elle a fait accueil à l’antique et l’art moderne quand l’un et l’autre pouvaient intéresser son esprit. Femme de grande culture, elle est donc le contraire de ces gens à sensibilité restreinte qui ne manifestent leur enthousiasme qu’à l’occasion de certaines rencontres. — L’espèce n’en est point nouvelle, car La Bruyère, en sa sixième édition des Caractères et mœurs de ce siècle, ajouta pour eux un paragraphe, le second, à l’article de « la Mode ». Les goûts de Madame de Caillavet n’ont point de ces restrictions fâcheuses. Les collections réunies en son hôtel de l’avenue Hoche en témoignent. Dès l’entrée, une figure antique accueille le visiteur, qui rencontre, plus loin, en un salon de conversation au meuble ancien, des statuettes de Tanagra et de Myrina. Il pourra aussi, dans la galerie qui suit, prendre plaisir à de vieux Saxe. Mais, malheur à lui s’il s’aventure dans la « librairie », petite pièce calme, prenant jour, comme tel cabinet des Attiques du palais de Versailles, sur une courette silencieuse. Nul bruit, rien de disparate. Mais, sur les rayons blancs, des reliures anciennes aux ors éteints, des parchemins historiés, des vieilles soies brochées protégeant les manuscrits de tels livres célèbres. Et, tandis que le visiteur furette, une parlante petite cire colorée, modelée à Venise au xviiie siècle, d’abord inaperçue, se présente, si vivante et si insistante, qu’elle semble sortir de son cadre afin de prendre part à la conversation. Celui dont elle perpétue les traits aurait à cela quelque droit. Il fut homme aimable et aimé. Cet ---

Page 3

LA COLLECTION DE MADAME A. ARMAN DE CAILLAVET PETER LELY. — MRS. LOFTIS (Collection de Madame A. Arman de Caillavet)

Page 4

LES ARTS indiscret n'est autre que Vivant-Denon, qui, aux beaux jours des trophées et conquêtes, présida avec un tact supérieur à l'organisation du musée du Louvre et défendit chevaleresquement l'intégrité de ses collections quand, les Alliés maîtres de Paris, la bise fut venue. Mais, si les livres peuvent être salués, ils ne doivent pas être inventoriés dans cette étude. Je n'ai pas, non plus, à propos de Tanagra, à redire la grâce des femmes de Béotie ou à insister sur l'esprit des bergères Pompadour venues de Saxe « par les longues diligences, autrefois ». Je m'occuperai seulement des tableaux et apprécierai la noblesse de telle effigie ; j'indiquerai certaines sculptures et m'émerveillerai de l'ingéniosité d'un Pajou ou d'un Marin. La besogne est suffisante, et à coup sûr agréable, — avec quelque péril, toutefois. L'attention va, tout d'abord, à un portrait de jeune BIQUARD. — ALLEGORIE (Collection de Madame A. Arman de Caillavet) femme présentée sur un fond de paysage dont l'ampleur décorative n'exclut point la vérité. Le modèle est assis au premier plan, sur un banc de gazon. Ses yeux n'ont point osé fixer le peintre. Mais cette timidité n'est qu'un attrait de plus. Elle va bien à ce visage juvénile, aux traits fins, à cette silhouette élégante de fillette devenue femme. Une chevelure « auburn », abondante, tombe en boucles ondulées jusque sur le corsage et fait valoir la blancheur des chairs; elle souligne aussi le modelé de la gorge délicate mal défendue par une chemisette fine qui déborde sur une étoffe violette dont les plis moulent, par moments, le gracile corps de la jeune femme : Mrs. Loftis. Pour ce qui est du peintre, le dessin, la touche et l'ordonnance révèlent le faire de Peter Lely, cet élève de Van Dyck. Hollandais d'origine, il fut à Londres, où il résida, le portraitiste préféré de la cour de Charles Ier, et, par suite, l'un des fondateurs de l'École anglaise de portrait. La galerie de Hampton-Court conserve nombre de ses œuvres, et les graveurs britanniques du XVIIIe siècle ont popularisé les effigies de quelques-unes des belles dames dont il avait fixé les traits : Lady Montagu, Amélie Beewervaeer comtesse d'Ossory, Mrs. Cleveland, Mrs. Hewse qui, si gracieusement, recueille dans une

Page 5

LA COLLECTION DE MADAME A. ARMAN DE CAILLAVET BLAISE. — HÉBÉ (Collection de Madame A. Arman de Caillavet) BLAISE. — GANYMÈDE

Page 6

LES ARTS coquille l'eau d'une fontaine, et cette Elinore Gwin, qui se plait à parer un agneau d'une guirlande de fleurs. En vis-à-vis, un autre portrait de grande allure, mais français cette fois, sollicite l'attention. C'est celui d'une noble dame qui a fréquenté la Cour sous Louis XIII et, peut-être aussi, durant la minorité de Louis XIV. Beauté épanouie, elle n'a plus l'exquise jeunesse de Mrs. Loftis. Par contre, le visage est bien rempli et l'ovale en est très pur. Les yeux qui l'éclairent ne craignent point le regard d'autrui. Aussi l'artiste s'est-il complu à en préciser les contours et à en rendre la vivacité. Ils dominent un nez et une bouche sensuels. Les cheveux blonds dessinent MARIN. — LA FIDÉLITÉ (Collection de Madame A. Arman de Caillact) des frisons sur le front et sur les tempes, tandis qu'en arrière leurs torsades développent un volumineux chignon. La dame est largement décolletée, perles aux oreilles, collier au cou. Un corselet en satin blanc, chamarré d'or et de perles, lui enserre la taille et laisse déborder, à la hauteur de la gorge, la fine dentelle d'une chemi- sette dont les manches bouffantes sont ornées de rubans cerise. Ce splendide costume est complété par un manteau bleu rejeté en arrière et retenu, à la hauteur des épaules, par des agrafes précieuses. Pour quel prince s'est ainsi parée la belle dame? Elle est, dans tous les cas, fort préoccupée de l'effet qu'elle souhaite produire, et s'ap-

Page 7

GIORGIO GARRI. — POMONE (Collection de Madame A. Arman de Caillayet)

Page 8

LES ARTS prête, encore une fois, à mirer son élégance dans l'octogone d'un petit miroir de Venise, qu'elle élève de son bras gauche. De touche ferme et de coloration sobre, quoique riche, ce beau portrait a des qualités inhabituelles à Pierre Mignard, à qui il est généralement attribué. Ces deux portraits sont peints avec un souci d'élégance qui n'exclut pas la vérité. Nulle prétention à l'allégorie. Nattier et ses émules ne présenteront que plus tard les patriciennes de leur temps en Diane, en Junon ou toute autre divinité. En cela, les Italiens nous devancèrent, comme le prouve ce portrait de dame, avec les attributs de Pomone, et dont une inscription révèle l'auteur : Giorgio Garri. Les accessoires sont heureusement disposés, mais ils nuisent dans une certaine mesure à la personnalité du modèle, peint avec le même accent que les fruits qui l'en-tourent. L'exemple est-il à suivre? Si nous consultons le maître espagnol qui a exécuté avec une puissante vérité le portrait de doña de la collection de Madame de Caillavet, la réponse ne sera pas douteuse. Il se refusera à toute concession pouvant affaiblir le caractère du modèle. Présentée en costume de cour avec tortil dans la chevelure, ferrets sur l'épaule, perles et brillants relevant l'éclat rouge du corsage somptueux, la doña qu'il a peinte surgit unique et personnelle dans une dédaigneuse raideur aggravée de gros yeux fixes, d'un nez fort et d'une bouche qui méprise : une époque, une race révélées par un visage ! Le Jean-Jacques Rousseau que possède Madame de Caillavetnoustransporte du monde de l'absolu dans la société des philosophes. Penseur charmant, Jean-Jacques ne vaut guère mieux, en tant qu'humain, que la méprisante patri- cienne. Tant de calomnies sont nées sous sa plume ! Il est, ici, présenté dans la force de l'âge. La Nouvelle Héloïse vient de paraître et il est déjà taciturne : front pensif et regard soupçonneux. Que sera-ce au temps des Confessions? Voici plus aimable : un jeune homme aux yeux vifs, nez fin un peu relevé, bouche délicate. Poudrée à blanc, la queue de sa chevelure retombe en frisons sur son habit gris dont les poignets, relevés,laissentvoir des manchettes de mousseline. De ses mains fines il caresse un loulou Pompadour dont le museau repose sur FR. LEMOYNE. — NYMPHE SURPRISE (Collection de Madame A. Arman de Caillavet)

Page 9

LA COLLECTION DE MADAME A. ARMAN DE CAILLAVET son avant-bras. La touche est légère et la peinture, claire, tout en lumière, a conservé une fraîcheur de pastel. C'est une œuvre française, mais le modèle appartient peut-être à une race plus septentrionale. On est fort tenté de reconnaître, dans cette œuvre charmante, la main de Tocqué, le peintre délicieux, le délicat portraitiste qui, après avoir fait fureur à la cour de France, dut passer par l'Autriche, la Russie et le Danemark pour satisfaire les souverains de ces pays. L'importance donnée à un accessoire, bibelot ou animal, est assez dans les habitudes de Tocqué. Il aimait à occuper ses personnages, comme en témoignent les indications portées par ses soins sur les livrets des expositions: Portrait de M. l'abbé Desfontaines, tenant une feuille d'observations sur les écrits modernes (1742). Portrait de M. Bessay, en robe de chambre, tenant un livre de Newton; sur la table est une cuirasse qui désigne qu'il a été militaire. Portrait du jeune Bourdon, assis par terre, près d'un treillage, jouant avec des colimaçons (1745). Portrait, jusqu'aux genoux, de M. Danger, fermier général, tenant son chapeau et ayant une petite levrette sur un fauteuil (1747). Portrait de Madame Danger, sur un sopha, faisant des nœuds (1753), etc. Par contre, c'est à un peintre germanique du xviie siècle que doivent être donnés les Petits Musiciens, une des peintures les plus agréables de la collection de Madame de Caillavet. La physionomie raisonnable des trois enfants, leur pose bien tenue, leur costume, la marqueterie du clavecin, tout décèle la provenance allemande. Le dessin est correct et la peinture A. PAJOU. — LA FIDÉLITÉ MÈRE DE L'AMOUR CONSTANT (Collection de Madame A. Arman de Caillavet)

Page 10

LES ARTS probe, mais point pétillante comme celle des maîtres français. Qu'importe? Le charme intime, l'émotion concentrée parent cette œuvre, retiennent les yeux et l'esprit. Son anonymat n'est qu'un attrait de plus. Anonymat provisoire, car de mieux renseignés sur l'école des portraitistes allemands du XVIIIe siècle proposeront sans difficulté un nom, j'en suis certain. N'abandonnons pas cet aimable siècle sans jeter un regard sur quelques productions attrayantes, fantaisies d'artistes amoureux de piqûntes nudités. Dans un décor champêtre, J.-B. Lemoyne présente le corps potelé d'une jeune Nympe surprise par l'arrivée d'un Satyre, tandis que la maestria de Noël-Nicolas Coypel se fait apprécier dans la nudité d'une Vénus jouant avec une colombe, étude préparatoire pour la Naissance de Vénus, de l'ancienne collection San-Donato. Mais, à ces œuvres de maîtres connus, recherchés, j'ai plaisir à joindre certaine peinture signée d'un nom d'artiste sur lequel je ne sais rien, mais que recommande une œuvre décorative d'une habileté consommée. Au milieu d'attributs les plus divers, qui témoignent d'une égale préférence pour la Guerre, les Sciences et les Arts, et sur un fond de ville aux murailles crénelées, une élégante créature aux chairs nacrées se présente. Elle est adossée à un canon et voile sa nudité d'un somptueux brocart. Fin visage et gorge ferme, elle s'accommode du voisinage d'un globe terrestre, d'une palette chargée de couleurs, d'un traité de géométrie et de maints autres accessoires, tandis que près d'elle un cheval cabré — Pégase ou Bucéphale — s'apprete à bondir par monts et par vaux, à moins que, les ailes surgissant, il ne pointe vers l'éther bleu. Quelle âme complexe, en ce XVIIIe siècle fécond en originaux, s'est complu à unir dans une unique allégorie la Guerre, la Science et les Arts? Si la réponse tarde, l'inscription RIQUARD. PINXIT. 1721, tracée sur ÉCOLE DE PIGALLE. — MÈRE ET ENFANT (Collection de Madame A. Arman de Caillavet)

Page 11

LA COLLECTION DE MADAME A. ARMAN DE CAILLAVET MIGNARD. — UNE DAME (Collection de Madame A. Arman de Caillavet)