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LES ARTS N° 61 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Janvier 1907 L'HOTEL DE LAUZUN LA CHAMBRE DE PARADE. — 1er ÉTAGE (Fragment de la décoration)
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LES ARTS N° 61 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Janvier 1907 L'HOTEL DE LAUZUN LA CHAMBRE DE PARADE. — 1er ÉTAGE (Fragment de la décoration)
L'HOTEL DE LAUZUN Sur le quai d'Anjou, dans cette région parisienne où chaque logis sert d'asile aux souvenirs du temps passé, où il n'est point de demeure qui n'offre des spécimens d'un art parfait et séduisant, se dresse une sombre façade où les siècles ont mis leur patine. Les hautes fenêtres sont dépourvues de tout ornement de sculpture; seul, le balcon, avec sa belle grille en fer ouvrage, d'un dessin si harmonieux, d'un contour si élégant, règne à la hauteur du premier étage, et c'est l'unique note de grâce sur ces deux étages d'aspect noble et imposant, que viennent assombrir les combles d'ardoise. A droite, la porte monumentale donne accès. Une plaque de marbre noir s'érite, à son fronton, avec l'inscription en lettres dorées: « HÔTEL DE LAUSUN, 1657. » C'est, à deux pas du somptueux hôtel que Le Vau fit construire pour le président Nicolas Lambert de Thorigny, l'une des dernières maisons privées, où survivent encore — presque intactes dans leur décor intérieur — les diverses pièces de l'habitation d'un grand seigneur du XVIIe siècle. On peut y apprécier — mieux sans doute qu'à l'hôtel Lambert — la vie intime et sociable à l'aurore du « grand siècle », on se plaît à évoquer — les lieux nous y invitent — les fantômes inquiétants, amusants, énigmatiques, d'Anne-Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, plus connue sous son titre d'étiquette de « Grande Mademoiselle », et d'Antoine-Nompar de Caumont, le « cadet Lausun », vrai cadet de Gascogne, dont elle fit son amant, et — peut-être, mais grâce à un mariage clandestin, — son mari. Cependant, si la postérité des nombreux possesseurs de l'hôtel n'a guère retenu que le nom du « petit homme blon-
L'HOTEL DE LAUZUN VUE D'ENSEMBLE DE LA SALLE A MANGER Partie droite. — Statue d'Apolon
LES ARTS --- dasse, de l'« aimé » de la Grande Mademoiselle, les bâtiments — avant d'assister aux phases de la fameuse liaison — virent s'étaler le faste et le luxe d'un traitant, Charles Gruyn, qui en fut le premier propriétaire. D'ailleurs, ces constructions datent de l'époque même où la jonction de l'« isle Nostre-Dame » à l'« isle aux Vaches » donna naissance au quartier neuf de l'Ile-Saint-Louis. Au sieur Jean de La Grange, secrétaire de Louis XIII, revient l'honneur d'avoir acquis du Roi son maître le fonds de propriété des terrains qui s'étendaient entre les deux bras de la Seine. Le pont Marie, la rue Pouletier, la rue Le Regrattier, conservent les noms des trois entrepreneurs à qui La Grange confia la charge de tracer les rues, de construire des quais, et de jeter les ponts nécessaires aux communications des nouveaux habitants. Située à peu de distance du Marais et de la place Royale, qui étaient les séjours préférés de la haute société du temps, l'« Isle-Saint-Louis » fut tôt envahie par des magistrats, des enrichis et des nobles de fraîche souche. On s'explique ainsi pourquoi le sieur Charles Gruyn ou Groin (l'orthographe demeure incertaine) tint à acquérir un terrain sur le quai d'Alençon (dénomination primitive du quai d'Anjou), vis-à-vis du port Saint-Paul et de l'île des Louviers. Ce Gruyn — qui écrivait son nom de telle sorte — est fils de cabaretier, d'origine infime par conséquent et bien loin, dès son enfance, des prodigalités fastueuses qu'il devait répandre dans la suite. Son père « honorable homme Philippe Groin ou Grouin », tenait le fameux « Cabaret d'honneur », la « Pomme de Pin », au bout du pont Nostre-Dame, rue de la Licorne, en la Cité. C'était le prédécesseur du célèbre Grenet, immortalisé par les vers de Boileau : > Un laquais effronté m'apporte un rouge-bord > D'un Auvernat fumeux, qui, mêle de Lignage, > Se vendait chez Crenet pour vin de l'Hermitage, > Et qui, rouge et vermeil, mais fade et doucereux, > N'avait rien qu'un goût plat, et qu'un déboire affreux. > > (Satire III, le Repas ridicule.) En ces temps, cabarets et cabaretiers jouissaient d'une détestable réputation, encore que maints gens de robe et nombre de gens de lettres estimés eussent accoutumé d'y fréquenter. Aussi Philippe Gruyn avait-il soin d'inscrire sur tous papiers la formule « honorable homme » devant son nom ; mais sa fortune, sa grande fortune, le rendait-elle digne de cette appellation ?... Il l'assurait du moins, et les profits scandaleux réalisés dans son commerce de tavernier étaient, à l'en croire, bénéfices légitimes prélevés sur ses clients. Beau bourgeois, il rêvait pour son rejeton profits de plus haute allure et quelque titre de noblesse acquis à deniers comptants. Le jeune homme fut instruit par ses oncles, les frères du cabaretier, dans l'art d'enrichir sa caisse de toutes les subsistances qu'un entrepreneur de fournitures militaires — comme eux — ne fournissait point aux hommes de troupe. Grassement pourvu, Charles Gruyn parvint à obtenir l'office de « commissaire général des vivres pour la cavalerie légère ». Excellente occasion d'augmenter sans limites son pécule. Les « Mazarinades » chansonnèrent impitoyablement ces sangsues enrichies aux dépens de la fortune publique. Elles n'en prirent nul souci et poursuivirent leurs exactions. Charles Gruyn ne tarda point à se faire anoblir à volonté. La terre de Noizières, près de Lagny, la terre des Bordes et maints fiefs de moindre importance le rendaient Monsieur Gruyn des Bordes, seigneur de Lagny, de Noizières et autres lieux. En 1657, le traitant prend femme : c'est Mademoiselle Geneviève de Mouy, veuve du sieur de Lanquetot, maître d'hôtel de la reine mère Anne d'Autriche. Si l'on en croit cette bonne langue de Tallemant des Réaux, ce reporter avant le reportage, la construction de l'hôtel n'aurait pas eu lieu sans cet heureux événement. Bien que le terrain fût sa propriété depuis 1641, Gruyn ne se pressait guère de donner à Le Vau ses instructions. Mais, sur le désir de Geneviève de Mouy, la « belle maison de l'Isle » fut rapidement aménagée. « Elle ne s'était mariée avec le traitant, dit l'auteur des Historiettes, que par amour pour la grande dépense et parce qu'elle le sentait fort riche (1). » Au contrat, il fut stipulé de façon expresse que la future épouse « habitera la maison que le futur espoux faisait construire en l'isle Nostre-Dame, sur le quay regardant le quay Saint-Paul et non autre ». Gruyn des Bordes veilla avec empressement à l'exécution de la clause. Peu de temps après, des chiffres formés par les lettres G et M enlacées accompagnaient les armes des deux époux sur les décorations somptueuses des plafonds, sur les panneaux des portes, voire sur les plaques de l'âtre des cheminées. L'hôtel de Lauzun était donc primitivement destiné à abriter le sieur des Bordes et sa fortune. Les initiales des familles Gruyn et de Mouy, unies par les liens du mariage, sont là pour en perpétuer le souvenir, tout comme les L M, inscrits dans les cadres décoratifs de la chambre à coucher du premier étage, rappellent le roman du beau Lauzun et de Mademoiselle de Montpensier, roman d'amour qui s'acheva sur des pages de haine et de mépris. Mais l'hôtel ne passa point entre les mains de Lauzun sans incidents. Depuis trois ans, Gruyn des Bordes se complaisait à mener l'existence opulente et oisive des anoblis de fraîche date, quand la disgrâce de Fouquet — avec qui il entretenait des relations intéressées — vint jeter le trouble. Fouquet ruiné, obligé de rendre gorge, c'étaient ses associés, ses protégés, découverts et contraints d'avouer leurs scandaleux bénéfices. Gruyn rendit donc des comptes en ce monde, avant de les rendre en l'autre, car sa mort suivit de près son emprisonnement... Sur les quatre-vingt-dix millions de restitution (environ neuf cents millions d'aujourd'hui), imposés aux complices de Fouquet, les héritiers de Gruyn durent rendre — pour leur part — deux millions six cent mille livres (plus de vingt millions de notre monnaie). Heureusement, l'habile Geneviève de Mouy s'est fait donner — avant le désastre — l'« hostel de l'Isle Nostre-Dame » et une bonne terre en Normandie. La séparation de biens faite en temps opportun avait assuré à l'ancienne veuve de Lanquetot la jouissance de ces richesses. Vingt ans plus tard, le fils de Gruyn céda l'hôtel à Lauzun, moyennant quatre-vingt mille livres... Le « petit Piguilhem », après avoir été colonel-général de dragons et favori du Roi, revenait d'une longue incarcération à Pignerol, convertie ensuite en exil sur les lamentations de la Grande Mademoi- 1. Voir : Tallemant des Réaux, Historiettes, I. VII, Madame de Lanquetot. — Édition de Monmerque et Paulin Paris, Paris, 1858.
L'HOTEL DE LAUZUN VUE D'ENSEMBLE DE LA SALLE A MANGER Partie gauche. — Statue de Minerve ECOLE 2480 3685
LES ARTS selle, inconsolable de l'absence de son amant. L'abandon par celle-là de la plus belle part de son apanage (le comté d'Eu, la principauté de Dombes et le duché d'Aumale), en faveur du duc du Maine, acquitta les insolences de Lauzun envers la personne royale. Malgré ces sacrifices, Mademoiselle de Montpensier demeurait l'un des plus beaux partis de France, ce qui lui permit de consacrer toutes sommes nécessaires à l'achat de l'ancien hôtel. L'intermédiaire du cordonnier Féret, homme de paille du fils Gruyn, s'employa utilement à cette fin. Voilà donc Lauzun et la Grande Mademoiselle de nouveau réunis sous les lambris dorés de la magnifique habitation !... La chambre à coucher de parade du premier étage, sur le quai, avec la chambre annexe, évoque par ses peintures, par sa décoration, les souvenirs des amours des deux illustres amants. Certes, si les murailles n'étaient point muettes, elles en conteraient de belles sur les nuits de cette liaison. Saint-Simon, à qui il faut toujours revenir pour connaître le revers du « grand siècle », nous présente la passion de Lauzun et de Mademoiselle comme une suite de querelles et de raccommodements. Mademoiselle était jalouse et Lauzun peu délicat, médiocrement porté à la fidélité, d'autant plus qu'Anne-Marie-Louise d'Orléans avait dépassé — et de beaucoup — la première jeunesse. Bref, « Lauzon se lassa d'être battu, et, à son tour, battit bel et bien Mademoi- selle, tant qu'à la fin, lassés l'un de l'autre, ils se brouillèrent ». (Saint-Simon.) Jadis, une vaste alcôve ornait la chambre de parade, suivant l'usage inauguré par Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, l'« incomparable Arthénice » du monde des Précieuses. Le lit se dressait en arrière d'une balustrade, et la maîtresse de maison, conformément à la mode, recevait les visites couchée et revêtue de ses plus beaux atours. La famille de Pimodan, qui définit l'hôtel durant plusieurs années, convertit la pièce en grand salon. On remplaça la baie par un grand panneau entouré de glaces. Aux deux extrémités, deux panneaux provenant de la salle à manger et représentant Bacchus et Cérès. Les Amours de Vénus se déroulent aux voussures et sur le plafond de cette pièce, et c'est une matière traitée d'un pinceau inspirée de l'École flamande, dans un style voisin de Pierre-Paul Rubens, qui avait donné l'exemple des formes amples et de riche carnation par ses peintures du Luxembourg. L'ensemble de la décoration est d'un art opulent et majestueux, d'un style déjà éloigné des élégances nerveuses et fines de la Renaissance. Les autres pièces présentent un égal intérêt, mais les seuls appartements où l'on rencontre des décors anciens sont ceux du premier et du second étage prenant vue sur le quai d'Anjou. En visitant ces salles, d'une rare magnificence, on s'étonne aisément que l'air noble et sévère de la façade n'annonce en rien les admirables ornementations intérieures ; mais il sied de songer que les hôtels privés du xviie siècle furent ordonnés en vue de la vie de société, et non dans un dessein public. On se tromperait fort en supposant que Gruyn des Bordes rechercha la simplicité dans l'apparence extérieure de son logis, afin de dissimuler le faste, dont il s'entourait, et dans l'intention de prévenir toute curiosité indiscrète sur les sources de sa fortune. Dès qu'on franchit la porte monumentale, on se trouve dans une cour spacieuse bâtie sur trois de ses côtés, le quatrième est fermé par le mur qui la sépare de l'hôtel voisin. Le corps de logis du fond, jadis réservé aux communs et aux gens de service, fut, du temps du baron Pichon, l'avant-dernier propriétaire, transformé en appartements bourgeoisement loués. L'aile, en retour sur la cour, contenait autrefois le grand escalier, l'« escalier d'honneur », que le marquis de Pimodan, qui possédait l'hôtel à l'aurore de la Révolution, avait fait démolir. L'on s'occupe actuellement de le rétablir. Cet escalier d'honneur conduisait, au rez-de-chaussée élevé au-dessus du sol : d'un côté, à un vaste salon, avec cabinet annexe, tous deux ouvrant leurs fenêtres sur le quai, de l'autre côté, à la salle à manger. Au premier étage, juste au-dessus de cette dernière, s'élevait la chapelle. L'appartement en façade sur le quai comportait — à ce premier étage — outre la chambre de parade, une antichambre, une chambre à coucher et un cabinet annexe. Les photographies, dont nous donnons la reproduction, présentent l'aspect de ces diverses pièces à l'époque où le baron Pichon, bibliophile passionné et collectionneur d'ilustre renommée, habitait « Lauzun ». De 1842 à 1896, date de sa mort, l'ancien président de la Société des Bibliophiles français y accumula les livres rares, les tapisseries de prix, les curiosités de toutes sortes. En fait, il y installa un merveilleux musée, qui accrut la valeur de la fastueuse habitation. Mais la mise en place de ces collections n'allait point sans des réparations, des restaurations, des remaniements, coups d'audace souvent heureux, auxquels l'Administration de la Ville se garda bien de toucher pendant les six ans que ce domaine, acquis pour 300,000 francs, lui appartenait en toute jouissance. C'est ainsi que le baron Pichon fit aménager un escalier étroit et introduisit divers changements dans la distribution intérieure des chambres. Au premier étage, la bibliothèque, la riche et vaste bibliothèque avait été disposée. On y voit encore de belles boiseries et un plafond aux solives peintes. La cheminée, de marbre gris, est d'un style plus moderne que les cheminées monumentales de l'époque. Le cabinet voisin, sans atteindre au luxe des pièces du premier étage, est remarquable par la somptuosité de sa décoration. Deux rangs de boiseries divisent les murailles. Sur le premier, des paysages dans des cartouches entourés d'ornements, alternent avec des arabesques encadrant le chiffre G.M. Le second rang présente cinq beaux portraits s'encastrant dans le lambris — ce sont ceux des Ogier, famille de financiers et de parlementaires qui occupèrent l'hôtel au xviiie siècle — et ces portraits alternent avec des panneaux de fleurs. Au-dessus s'arrondit la voussee d'un plafond qui représente le Triomphe de Cérès. Le premier étage de la cage de l'ancien escalier d'honneur était orné de deux niches avec leurs statues et d'une voussee surmontée d'un plafond. Le baron Pichon le transforma en une vaste salle à manger de beauté imposante. Avec son plafond orné d'une allégorie mythologique de l'École de Simon Vouet (Le Temps découvrant la Vérité), avec les parois décorées d'arabesques dorées sur fond blanc, avec les beaux panneaux en tapisseries regardant de profil les deux statues, Apollon et Minerve, nichées entre les boî-
L'HÔTEL DE LAUZUN 7 series d'admirables portes, l'on avait un décor merveilleux à souhait, auquel les charmantes allégories enfantines des Arts, de la Sciences, de la Musique et du Chant, surmontant les portes, ajoutaient une certaine grâce. Le salon qui faisait suite n'était autre que la primitive antichambre restaurée et garnie de superbes Gobelins. Le soubassement offre une belle décoration d'arabesques. Sur la plaque de la cheminée, les armes des Gruyn et des de Mouy. Mais il y a encore nombre d'admirables morceaux dans ce vieil hôtel, où passèrent tant de générations, et de si différentes. Nous avons décrit sommairement les splendeurs de la chambre de parade, nous devons ajouter que les boiseries de la chambre à coucher qui l'avoirise, sont d'allure moins monumentale. Les rinceaux, les courbes à tête de bouc, les guirlandes permettent d'apprécier dans toute sa puissance, dans tout son génie éclatant, l'art des sculpteurs sur bois du xviie siècle. La dorure est partout répandue, les formes de la décoration sont majestueuses, d'ordinaire, et travaillées avec une sûreté d'exécution incroyable. Cependant, comme M. Quentin-Bauchart le faisait remarquer au cours d'un « Rapport au Conseil municipal de Paris sur le service des Beaux-Arts », en achetant « Lauzun », le baron Pichon le sauva d'une destruction presque inévitable. Dès le xviiie siècle, les Ogier, tout en enchérissant sur le luxe de leurs prédécesseurs, avaient apporté diverses modifications de leur goût et de leur confortable dans la décoration des appartements et dans la distribution des locaux. Les nouveaux maîtres firent — dit-on — recouvrir d'une couche de badigeon certaines peintures non équivoques qui offensaient leur austérité. Il faut noter — au surplus — qu'après avoir abrité les amours passionnées et désordonnées de Lauzun et de son amante, ces amours dont un portrait de la duchesse de Montpensier en déshabillé galant atteste la réalité, l'hôtel devint la propriété — en 1685 — du marquis de Richelieu, comte d'Agenois et Condômois, due substitué d'Aiguillon, qui « vint, dit M. Quentin-Bauchart, y cacher une liaison avec une petite nièce de Mazarin — une belle enfant de seize ans — qu'il avait enlevée du couvent des Carmélites de Chaillot ». C'était une « jeunesse », qui vit d'ailleurs se réaliser le plus cher de ses vœux : elle fut épousée en légitimes noces par son ravisseur ; celui-ci — d'ailleurs — épousait toujours, épousait sans relâche. De lui, Madame de Sévigné, la divine marquise, disait plaisamment : « Si on le voyait toutes les fois qu'il se marie, on passerait sa vie avec lui. » Elle fut — soyons juste — une « curieuse », et si son mari n'épargna guère les sujets galants dans les décorations de l'hôtel, elle se complut à encombrer les salons et les cabinets de meubles de Boulle, de vases du Japon, des pendules — alors fort à la mode. C'était somptueux et d'un luxe un peu criard. Son successeur, Pierre-François Ogier, receveur des finances du Clergé, prodigua, lui aussi, les dorures. C'était une tactique pour dissimuler tant de peintures exquises, mais médiocrement édifiantes. Ses enfants, président du Parlement, audiencier de France ou écuyer du Roi, étaient des personnages d'humeur sévère, qui altérèrent davantage le caractère primitif des somptueuses et licencieuses compositions. Les Tessé, les de Rieux, les de Tavannes, puis — enfin ! — Jean-Charles de la Vallée, marquis de Pimodan, seigneur de Passavant, mestre de camp de cavalerie, y loge- rent. A ce moment, — les premières années de la Révolution, — ce n'est plus l'« hôtel Lauzun », c'est l'« hôtel Pimodan ». Et une tradition (est-ce une légende ou une tradition forgée par imagination ?) veut que le comte de La Violaie, gendre du marquis de Pimodan, habitant ces lieux, ait eu l'ingéniosité d'échapper au couteau de Samson, en cherchant — d'abord — refuge dans les caves de l'hôtel, puis en passant par le petit souterrain — qui existe encore, et dont la porte grillée donne sur le quai d'Anjou, — souterrain par lequel la Grande Mademoiselle venait voir souvent, masquée, et en gondole fermée, son amant. Les Pimodan, — nous l'avons constaté au cours de notre étude — remanièrent l'aménagement intérieur de la chambre de parade, dont ils firent un salon de réception. L'hôtel, confisé sous la Terreur, n'étant pas monument public, n'eut pas à subir de détériorations. Mais il devint, par voie de justice, la propriété des Hubert, à qui succédèrent les Périer, les Cappon, les Debruge. Un droguiste, inventeur de la fabrication de la colle de pâte, remplaçait un teinturier dans la jouissance de ces splendeurs. Ces honnêtes gens furent offensés par l'éclat des dorures, trop vif à leur gré; ils se mirent en devoir d'aider le temps à imprimer sur toutes choses sa patine, cette patine qui ajoute tant de charme aux choses anciennes, et à prodiguer quelques nouvelles couches de badigeon sur des compositions peu adéquates à la demeure de respectables bourgeois. Il était temps que le baron Pichon se rendit acquéreur de ce monument d'Histoire et d'Art, présidât — avec une sûreté admirable — à la résurrection d'un logis qui offrait ainsi, pour les siècles à venir, le spécimen précieux du goût d'un grand « amateur » au xixie siècle. Et, par surcroît, des souvenirs littéraires s'attachent à « Lauzun ». « Lors de la période romantique, comme le rappelle fort à propos M. Quentin-Bauchart, une partie de l'hôtel avait été sous-louée à une bande de « Jeunes-Frances ». Théophile Gautier y fonda le club des Haschischins, dont les membres passaient des journées entières à fumer de l'opium et à mâcher du haschisch. Ce fut l'époque où Roger de Beauvoir écrivit ses Soirées de l'hôtel Pimodan, où se rencontraient Baudelaire, Balzac, Barbey d'Aurevilly. » Déjà, en 1847, Roger de Beauvoir réclamait la transformation de « Lauzun » en musée. La Ville de Paris, dans ce dessein, acheta, en 1899, l'hôtel aux héritiers du baron Pichon. Après six ans d'atermoiement, elle s'est décidée à le rétrocéder, moyennant le prix d'acquisition (300,000 francs), à l'un de ces héritiers, au baron Pichon, fils de l'ancien propriétaire de l'hôtel, sous condition que l'immeuble ferait l'objet d'un classement régulier comme monument historique. Voilà donc abandonné le projet longtemps attendu d'un musée de l'art décoratif au xviiie siècle !... Mais M. le baron Pichon fils s'est engagé à ressusciter l'hôtel Lauzun dans son aspect primitif, en y accomplissant néanmoins les restaurations nécessaires, en y prodiguant les meubles anciens, et cette excellence de goût et ce sentiment d'art qui sont de tradition dans sa famille. Ainsi, nous posséderons le modèle d'un hôtel parisien, où revivra, du moins en partie, l'existence seigneuriale et fastueuse du xviiie siècle, où l'on évoquera tant de spectacles pompeux et singuliers, de visions intimes et émouvantes de l'Histoire et des « Histoires »... ÉDOUARD ANDRÉ.
LES ARTS J.-H. FRAGONARD. — LA BASCULE (Collection de M. Eugene Fischhof)
LA « DIANE » ET L’« APOLLON » De Houdon Il y a peu d'œuvres plus célèbres dans la sculpture française du XVIIIe siècle que la Diane de Houdon. Pourtant, bien qu'il n'y ait pas encore un siècle et demi que le modèle en est sorti de l'ébauchoir de l'artiste, l'histoire vraie en est presque aussi difficile à démêler que s'il s'agissait d'une œuvre de la Renaissance, voire même de l'antiquité. Depuis cent ans, on raisonne, on disserte, on fait de l'esthétique à son propos, on accumule des suppositions ou des insinuations, on rapporte le jugement des contemporains, on énumère les mentions qui ont été faites ici ou là des statues, bustes ou statuettes représentant la Diane; mais on néglige en général d'indiquer avec précision ce que sont devenues les différentes réalisations originales de l'œuvre et d'établir nettement son histoire. C'est ce que nous voulrions essayer de faire ici, à l'aide des documents que nous avons en mains et qui, malheureusement, ne sont pas aussi complets que nous le souhaiterions. Nous n'avons pas la prétention d'apporter sur tous les points une lumière définitive; au moins, tâcherons-nous d'être aussi exact et précis que possible. Nous connaissons pour notre part, sans parler des réductions ni des bustes (1), cinq exécutions anciennes de la Diane: un plâtre ancien, un marbre et trois bronzes. On trouvera quatre de ces documents reproduits ci-contre. Quant aux documents écrits, nous nous appuierons en particulier sur une liste de ses œuvres rédigée par Houdon lui-même, en 1785, au moment où il partit pour l'Amérique, et dont nous avons déjà fait usage à propos d'autres morceaux (2). Il y a parfois quelques légers écarts entre les dates que nous fournit cette liste, encore inédite dans son ensemble, et celles que nous donnent les livrets de Salon ou les signatures mêmes de certaines œuvres. Mais sans doute, nous donne-t-elle une date moyenne entre la conception première et l'exposition, date que le sculpteur considérait lui-même comme l'époque réelle de son travail. En tout cas, pour ce qui concerne les dix années qui précèdent immédiatement 1785 (et ce sont celles qui nous intéressent le plus pour l'histoire de la Diane), on peut avoir toute confiance dans les renseignements que nous fournit ce document précieux. C'est à l'année 1777 que nous y trouvons la première mention de la Diane. Depuis son retour de Rome, en 1769, depuis les grandes figures qu'il y avait exécutées comme pensionnaire de l'Académie, l'Ecorché, le Saint Bruno, le Saint Jean-Baptiste, Houdon avait mené à bien quelques modèles de tombeaux, quelques bas-reliefs d'église, plus son Morphée qui parut à son premier Salon en 1771 et des bustes déjà assez nombreux; il aborda, pour la première fois, la figure féminine avec une Baigneuse, dont le modèle fut exposé au Salon de 1775. Dans notre liste, immédiatement à la suite de l'article concernant cette baigneuse, et comme si l'un des travaux eût amené l'autre, nous lisons cette mention, dont nous respectons l'incorrection: N° 45. Le modèle d'une figure représentant Dianne (1) Nous dirons quelques mots de certains bustes tout à l'heure: quant aux statuettes en marbre, bronze, terre cuite ou plâtre, il en sortit évidemment un assez grand nombre de l'atelier de Houdon. On en voit figurer aux ventes de 1795 et de 1828, la première faite par lui de son vivant, la seconde par ses héritiers après sa mort. — On a signalé une maquette en terre cuite de la Diane appartenant à M. Victorien Sardou, dont nous ignorons la provenance exacte. Nous avons eu connaissance aussi de plusieurs statuettes en plâtre patiné, dont une en particulier à M. David Weil. (2) Cf. les Arts, n° 42, juin 1905, Houdon animater. Houdon. — Diane (bronze) 1790 (Musée du Louvre)
LES ARTS s'élance pour la chasse armé de son arc et de sa flèche. Ce modèle, exécuté, selon toute vraisemblance, entre le Salon de 1775 et celui de 1777, ne figura pas cependant à l'exposition de 1777. On sait qu'on y vit seulement le « buste en marbre d'une Diane dont le modèle a été fait à la Bibliothèque du Roi ». On a supposé que ce fut par crainte de la pudibonderie académique qui se serait assez vivement manifestée vers ce temps et se serait également attaquée, un peu plus tard, à la Psyché de Pajou. On a cité également une lettre de M. d'Angiviller à Pierre, premier peintre du Roi, lettre datée de 1775, luirecommandant de veiller « à ce qu'il ne se glisse dans l'exposition aucun ouvrage qui puisse, par des nudités indécentes, alarmer les mœurs ». Toujours est-il que Grimm vit la Diane dès septembre 1777, et qu'au printemps de l'année suivante (1778), maint amateur et maint critique furent conviés à venir l'admirer dans l'atelier du sculpteur. Nous en avons pour témoins les éloges de Bachaumont dans son Journal, et une lettre d'un certain Laus de Boissy dans le Journal de Paris. Tous ces textes ont été analysés ou cités dans la notice de Montaignon et Duplessis, parue en 1855-56, dans la Revue universelle des Arts, et nous croyons inutile de les reproduire ici. Toutefois, il importe, nous semble-t-il, de signaler que cette première pensée de la Diane nous a été conservée par la fonte qui fut faite beaucoup plus tard, en 1839, sans doute d'après le modèle original, par un fondeur nommé Carbonneau ; nous ne savons malheureusement pas au juste comment, ni pour qui. Cette fonte se trouve aujourd'hui au musée de Tours, grâce à un legs de Madame Baron, l'ancienne propriétaire du château de Langeais, et elle porte, notons-le bien, à côté de la marque de Carbonneau et de la date de 1839 imprimées dans le métal, la signature Houdon 1776, qui paraît bien celle que le sculpteur avait inscrite en creux sur sa terre et qui s'était conservée dans le plâtre. La Diane a, dès ce moment, son attitude et son allure définitive, avec la recherche naturaliste du détail que nous retrouvons dans le marbre, elle dénote également la volonté de style que nous soulignerons dans toutes ses répétitions. Au point de vue de la tête particulièrement, et nous aurons à revenir sur cette remarque, le type en est arrêté tel que nous le retrouverons jusqu'au bout, et d'abord dans un magnifique buste en marbre qui porte la signature Houdon fecit 1778, et qui, s'il n'est pas celui-là Photo Giraudien. HOUDON. — BUSTE DE LA DIANE DU MUSÉE DU LOUVRE (D'après le moulage du Musée du Trocadéro)
LA « DIANE » ET L'« APOLLON » DE HOUDON HOUDON. — DIANE (marbre) 1780 (Musée de l'Ermitage. — Saint-Pétersbourg)

Cet ouvrage explore l'histoire et la décoration de l'Hôtel de Lauzun à Paris, une demeure du XVIIe siècle. Il détaille l'architecture, les propriétaires successifs tels que Charles Gruyn et la Grande Mademoiselle, ainsi que les œuvres d'art qui ornent ses appartements, notamment les peintures et les boiseries.