Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

LES ARTS N° 47 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Novembre 1905 LA COLLECTION E. CRONIER PANNEAU DÉCORATIF Tapisserie de Beauvais ou de Bruxelles du commencement du xvm siècle, d'après un carton de Baptiste Monnoyer (Collection E. Cronier)

Page 2

--- GARNITURE DE CHEMINÉE Ancienne porcelaine de Saxe et bronze ciselé et doré --- La Collection E. Cronier La collection de M. Ernest Cronier a acquis une célébrité singulière dans le monde entier, mais elle avait déjà une réputation à la fois brillante et mystérieuse dans le monde des amateurs d’art. Elle passait à la fois pour admirable et très fermée. Maintenant que le grand jour d’une actualité tragique va l’ouvrir à tous les grands curieux de l’univers, on verra, en effet, qu’elle justifiait son renom. Mais ce n’est pas en raison de cet accessoire quoique si dramatique intérêt que nous voulons ici nous occuper d’elle. Depuis longtemps, les Arts avaient préparé à leurs lecteurs ce régal rare de pénétrer dans une galerie que tant de personnes puissantes et bien informées espéraient voir, et ce numéro, devançant la vente publique, n’a cependant pas été déterminé par elle. Cela expliquera pourquoi l’illustration de la monographie que nous allons donner ici est si complète et d’une telle perfection. La galerie de M. Cronier devait prendre place parmi les plus intéressantes que nous avons la mission de décrire, et c’est aux seules destinées qu’il faut attribuer la coïncidence de l’arrivée de son tour avec les événements récents et les enchères prochaines. On disait fréquemment dans le monde de la curiosité : « M. Cronier possède des Chardin et des Fragonard de premier ordre, mais il ne les montre pas. » Je me souviens que lorsqu’il fut question d’organiser une exposition de l’œuvre de Chardin, au profit d’une entreprise philanthropique, dont le titre se retrouve moins aisément dans mon esprit que la petite scène que je vais dire, le nom de M. Cronier fut révélé à quelques personnes qui pourtant ignorent peu de chose en matière de grandes collections. Une réunion avait lieu chez M. Henri de Rothschild, qui, avec une belle libéralité, avait mis à la disposition du comité l’ensemble unique qu’il possède de peintures de ce grand et vénéré maître. Quelqu’un dit : « Si nous avions aussi les Chardin de M. Cronier ! » L’on se regarda, les uns avec une expression d’étonnement, les autres avec un air de scepticisme. Aux premiers, celui qui avait pris la parole dit qui était M. Cronier et quelles choses capitales il possédait. Pour les seconds, il lui fut moins aisé de les faire changer d’expression. « Certes, dit-il, il faudrait trouver une façon de s’y prendre et de le prendre, car ce collectionneur est peu maniable. Il est également capable de prêter ses trésors, — et de les refuser net. Mais en manœuvrant d’une façon que j’indiquerai, et en lui envoyant une députation composée de Messieurs tel et tel, qui sait si nous ne réussirons pas? » --- LE GOUTER CHAMPÊTRE Groupe en biscuit de Sevres, pâte tendre. Époque Louis XVI (Collection E. Cronier) ---

Page 3

COLLECTION E. CRONIER M.-Q. DE LA TOUR. — PORTRAIT DU GRAVEUR SCHMIDT (pastel) (Collection E. Cronier)

Page 4

LES ARTS L'affaire n'ayant pu avoir de suite à cause de quelques difficultés matérielles qui entravèrent les projets d'exposition, l'on ne sut pas si l'espèce de crainte qu'inspirait le collectionneur était justifiée. Mais à elle seule on peut dire que cette crainte constituait comme une touche de sa physionomie. Nous l'avions entrevu parfois, avec sa haute mine, son allure d'officier supérieur en civil (impression belliqueuse que ne diminuait pas une main mutilée qu'il ne dissimulait point), son air correct, strict, un peu sarcastique. Nous le vimes une dernière fois dans des circonstances qui maintenant nous semblent émouvantes. C'était l'été, au moment où la moitié de Paris était déjà en villégiature et où l'autre moitié se préparait à partir. Par une soirée d'été délicieuse — car on va chercher bien loin des repos qui ne valent pas toujours ceux des étés de Paris, — nous avions diné dans le jardin d'un autre et des plus célèbres amateurs d'art. M. Cronier vint après le diner pour une façon de p. p. c. Il se montra d'un enjouement fort marqué (auquel nous qui étions moins habitué à sa façon, trouvions une espèce d'arrière-goût amer) et d'une parfaite liberté d'esprit. Or il était alors en pleine crise et tout proche du dénouement... L'on admira la grâce féerique des cygnes dans la nuit et les merveilleux effets de la lumière électrique à travers les frondaisons. Puis, faisant un tour de musée, M. Cronier eut quelques plaisanteries sur de chimériques échanges entre sa grande gouache de Gainsborough, reproduite ici, et une autre gouache du même maître; et aussi entre une ou plusieurs de ses tapisseries de Boucher et d'autres non moins belles qui se trouvaient en ce lieu. On eût dit des souverains s'amusant à échanger hypothétiquement des provinces, mais ayant la ferme intention de les garder — et peut-être l'espoir de les conquérir un jour, — car la plaisanterie alla même jusque-là. Ces diverses indications de caractère que je vous donne ici ne sont pas pour l'oiseux plaisir de faire en quelque sorte du Saint-Simon d'Hôtel des Ventes, mais pour que, comme cela est nécessaire au point de vue artistique et humain, la physionomie de la collection et celle du collectionneur se complètent et s'expliquent l'une par l'autre. Caractère net et tranchant, M. Cronier aimait les œuvres tranchées. Il lui fallait ces beaux morceaux qui, à la première rencontre, donnent au spectateur le brusque « coup dans l'estomac » qui est une sensation si désirée. Ses deux figures de Chardin et ses deux Fragonard, qui sont, pour nous, les pièces capitales de l'ensemble, étaient par excellence des choses répondant à cette définition. Il est permis de supposer qu'il les aimait entre toutes, puisqu'il les avait perpétuellement sous les yeux dans son cabinet de travail. On se demande quel singulier regard il dut adresser à ces œuvres d'art qui tenaient une très grande place dans sa vie intime et qui faisaient un de ses plus grands J.-A. WATTEAU. — LE LORGEUR (Collection E. Cronier)

Page 5

COLLECTION E. CRONIER M.-Q. DE LA TOUR. — PORTRAIT DU COMTE DE COVENTRY (paste) (Collection E. Cronier)

Page 6

LES ARTS ARLEQUIN ET COLOMBINE Chenets en bronze ciselé et doré. — Époque Louis XV (Collection E. Cronier) orgueils, lorsqu'il entra dans son hôtel pour la dernière fois. Il avait fort grande mine, cet hôtel, parfaitement situé sur la frontière du parc Monceau. Son vestibule et son grand escalier central annonçaient par leur riche simplicité des spectacles rares. Et le cadre où se trouvaient les œuvres que nous allons voir défiler sous nos yeux n'était pas indigne d'elles. Les tapisseries, notamment, étaient l'objet d'une excellente mise en valeur et jouissaient d'une abondante et parfaite lumière. Il est vraisemblable, maintenant, que la célébrité qu'elles ont acquise, s'ajoutant à leur beauté, leur prépare des des- VASE, GROUPE, ACCESSOIRES EN ANCIENNE PORCELAINE DE CHINE Monture en bronze ciselé et doré. — Époque Louis XV (Collection E. Cronier) tinées encore peu communes. Chosecurieuse, toute une partie de la collection, en fait de destinée, aurait pu en avoir une fort haute : les Rousseau, les Diaz, les Dupré et quelques-unes des plus belles œuvres des mai-tres de 1830, avaient été offertes au Louvre, celles-ci, par les quatre peintures à la fois insinuantes et triomphales, que sont les Osselets et le Volant, par Chardin, et le Billet doux et la Liscuse, par Fragonard. On ne sait en vérité, en cette occurrence, auquel des deux mai-tres donner la et « l'affaire ne s'était pas arrangée!... » Oui, en vérité, M. Vince, le collectionneur qui les avait rassemblées, ces peintures, avait ambitionné de les offrir à notre grand musée. Mais l'accueil fut si peu empressé, au gré de ce fervent de Fontainebleau — cela se passait jadis, et très jadis, — qu'il laissa simplement toute sa collection à son neveu... M. Ernest Cronier. On va maintenant passer en revue les richesses qui s'ajoutèrent à ce premier et déjà enviable trésor. Nous ne pouvons commencer que par les œuvres de l'école française et, parmi FRAGONARD. — L'ENFANT BLOND (miniature) (Collection E. Cronier) FRAGONARD. — PORTRAIT DE FILLETTE (Collection E. Cronier)

Page 7

COLLECTION E. CRONIER FRAGONARD. — LE BILLET DOUX (Collection E. Cronier)

Page 8

LES ARTS --- **palme. Eh! oui, nous savons bien que Chardin est peut-être un plus grand homme, mais Fragonard est un plus surprenant magicien. Nous savons que l'un a la suprême vertu d'une candeur merveilleusement habile dont on ne retrouve l'équivalent en art ou en littérature que chez La Fontaine ou chez Corot; mais l'autre, dans ses bons moments, sait pousser l'adresse jusqu'au génie, et il a des heures où sa verve devient une chose profonde, mystérieuse comme l'éclosion d'une fleur paradoxale. Et justement si Chardin, dans les deux tableaux qui sont ici, se montre égal à lui-même, ce qui n'est pas peu dire, Fragonard se rencontre avec les deux autres, dans un de ses instants de verve fascinatrice, de floraison supérieure. Il est certain, de toute façon, que ces deux Chardin « tiendraient », comme on dit, à côté des plus belles choses des plus grandes époques. Y aurait-il un charme de grâce dans cette personne, jeune femme ou grande fille, qui puérilement exécute avec la balle et les osselets un coup difficile? Même pas. Elle est même plutôt franchement laide, d'une bonne et sympathique laideur.** ALLÉGORIE DE LA GUERRE Grande boîte en or ciselé. — Époque Louis XV (Collection E. Cronier) TABATIÈRE OVALE Or émaillé bleu sur fond guilloché. — Époque Louis XVI (Collection E. Cronier) Mais c'est de la vie si vraie, si intense, c'est de la matière de peinture si rare et si robuste; c'est d'un modelé si beau et si fort dans son attentive bonhomie, que dire? c'est d'une si souveraine honnêteté d'art, que cela saisit, retient, enchante. Et c'est si raffiné dans sa bonne force ingénue! Ces accords de brun, de rouge et de bleu soutiennent si bien la carnation, marchent si parfaitement avec le rythme des lignes que, s'il fallait chercher des termes de comparaison, l'on pourrait les emprunter aux plus altiers modèles. Le bleu du tablier de cette joueuse d'osselets n'a peut-être d'égal, en peinture, que le bleu grandissime du tablier de la Verseuse de lait, par Van der Meer de Delft, dans la collection Six. Quant à cette fillette avec son nez court, sa gentille tête française, voire parisienne, sa coiffure soignée, poudrée à la madame, son affairement à l'idée de la partie de volant qui va s'engager, c'est une chose de race tellement forte que, tant qu'il y aura, supposons dans des siècles encore, des fillettes humbles, saines et instinctives dans les faubourgs et les rues laborieuses de Paris, celle-ci demeurera d'elles une des plus parfaites synthèses. Ah! le PETIT FAUTEUIL Bois sculpté et doré. — Époque Louis XV à Louis XVI (Collection E. Cronier) PETIT FAUTEUIL Bois sculpté et doré. — Époque Louis XV à Louis XVI (Collection E. Cronier)

Page 9

COLLECTION E. CRONIER J.-S. CHARDIN. — LE VOLANT (Collection E. Cronier)

Page 10

LES ARTS brave homme que Chardin, et comme il aimait les êtres simples et les bonnes petites âmes! Dirai-je le miracle de cette couleur, de ce brun et de ce blanc crémeux et argenté se détachant sur ce simple et si savant fond gris, et le rendu de ce volant et de cette raquette qui sans effort, semble-t-il, deviennent des objets si précieux? Mais quoi, un simple montant de chaise sur lequel s'appuie cette fille d'artisans prend l'importance et le prix du bâton de commandement entre les mains d'un souverain peint par Velazquez. Que d'un coup de baguette du génie nous voici soudain bien loin de la rue de Lisbonne, et du collectionneur, et des événements qui nous procurent ce spectacle! Avec Corot, nous étions à flot sur les larges ondes de la vie. Avec Fragonard, nous voici nous ébattant dans le délicieux irréel du romanesque et de la fantaisie éperdue. Car on peut la dire plus étrange encore que réelle, cette Liseuse, bien qu'elle soit prise à la rencontre, par le peintre, et aussi « populaire » en son genre que la Joueuse d'osselets, de Chardin. Seulement la couleur ici, avec son furieux éclat, sa véhémenté caresse, atteint les frontières de la fantasmagorie pure. Ce corsage d'un safrané aveuglant, ces notes lilas qui s'y opposent, cette tranche rouge du livre, qui est comme un appel de trompette dans une symphonie de Mozart, tout cela prouve que l'esprit, l'esprit simplement, peut créer en son genre du grandiose. Même éblouissante et dominatrice espièglerie avec le Billet doux, tableau tout ruisselant de vivants satins, tout délicieusement irritant d'atmosphère galante. Ah! l'adorable extravagance de couleur, que ce rideau jaune, cette robe bleue, ce tabouret vert, tout cela aboutissant à l'harmonie la plus dorée, la plus ambrée qui fut jamais. L'autorité du peintre, dans le chiffonnage des étoffes, dans le vigoureux et raffiné contraste des valeurs, dans le saisi d'un mouvement léger, infiniment, mouvement aussi vif que celui d'un oiseau qui vient de se poser, et qui va s'envoler de nouveau, sont certainement des sujets de stupéfaction. Et, pour achever le régal, le peintre capable d'un pareil tour de force s'est montré en même temps un conteur exquis, malicieux, sympathique aux humaines amours, de la lignée d'un Restif de la Bretonne, un auteur dramatique fraternel avec Regnard et Marivaux. Je ne pourrai commenter plus longuement ces quatre chefs-d'œuvre, car le numéro entier y passerait sans peine; du moins qu'il soit permis d'ajouter à ces notes d'un spectateur encore tout aveuglé, les essentielles indications de provenance et de cachet. Les deux Chardin ont été fréquemment gravés, notamment les Osselets, par Lépicié, en 1742; ils sont tous deux signés, et le Volant est daté de 1751. Quant aux Fragonard, la Liseuse a passé par les collections de J.-A. WATTEAU. — LES AMANTS ENDORMIS (Collection E. Cronier)

Page 11

COLLECTION E. CRONIER J.-S. CHARDIN. — LES OSSELETS (Collection E. Cronier)