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LES ARTS N° 43 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Juillet 1905 --- RODIN. — BUSTE DE VICTOR HUGO (marbre) (Collection de M. Henri Rochefort)
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
LES ARTS N° 43 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Juillet 1905 --- RODIN. — BUSTE DE VICTOR HUGO (marbre) (Collection de M. Henri Rochefort)
P.-P. PRUD'HON. — LE TRIOMPHE DES ARTS (dessin) LA COLLECTION DE M. HENRI ROCHEFORT DAVID TENIERS. — LE FUMEUR (Collection de M. Henri Rochefort) Il n'y a guère que deux espèces de collectionneurs : ceux qui achètent et ceux qui dénichent. Si j'avais eu de la fortune, je l'aurais certainement employée à acheter, mais comme je n'en avais pas, je me suis perfectionné de mon mieux dans l'art de dénicher. La chasse aux tableaux, marbres et terres cuites, est d'ailleurs de beaucoup plus intéressante que les autres, mais elle est aussi infiniment plus difficile, d'autant qu'on n'a ni chien d'arrêt pour faire lever le gibier, ni chien courant pour vous le rapporter et qu'on est tenu de ne se fier qu'à son coup d'œil. Il faut avoir longtemps pratiqué le sport artistique pour se faire une idée des ruses d'Indiens Chactas auxquelles un amateur un peu passionné est obligé de se livrer pour arriver à suivre une piste et finir par débusquer l'ennemi. En principe, on peut admettre que sur cent toiles qu'on vous propose, il s'en trouve à peine une seule qui soit susceptible de vous séduire, et encore les toiles qui vous séduisent sont elles presque toujours celles qu'on ne vous propose pas. C'est là une école qu'il est indispensable de faire en personne si on veut qu'elle vous profite. A l'instar des photographes, on est dans l'obligation d'opérer soi-même. On n'apprend pas dans les livres à apprécier les tableaux. On doit reconnaître la touche d'un peintre comme on reconnaît sur l'enveloppe d'une lettre l'écriture d'un ami. Toutefois, avant de parvenir à cette science, encore bien
--- J.-B.-S. CHARDIN — PIERROT EN PRISON (Collection de M. Henri Rochefort) ---
LES ARTS précaire et bien fragile, que d'horreurs encadrées ou non vous ont passé sous les yeux! Sans compter que si le goût du public change souvent, le vôtre se modifie aussi. Les mêmes peintures qui m'enthousiasmaient dans mon jeune âge me portent aujourd'hui sur les nerfs, et j'ai frôlé jadis, sans m'y arrêter, des œuvres qu'il m'eût été loisible d'obtenir pour presque rien, que je trouve superbes maintenant, et qui, malgré mes dédains d'une autre époque, sont montées à des prix considérables. Il m'est tombé dans les mains, je m'en souviens, une superbe Annonciation du Greco, signée en toutes lettres Theotocopuli-Greco, que j'ai donnée je ne sais plus à qui et qui, à l'heure où nous sommes, a une valeur sérieuse. Je me suis fait adjuger il y a bien près de quarante ans, non malheureusement pour moi, mais pour un ami, un David et Saul de Rembrandt, pour la somme alors importante de dix mille francs. Il y a trois ans, j'étais allé en Hollande en ma qualité de président du Comité Boër afin de m'entendre avec nos amis du Transvaal et j'ai retrouvé, au musée de la Haye, où il occupe une place d'honneur, à côté de la Leçon d'anatomie, mon David et Saul, que la ville avait payé deux cent quinze mille francs. Habent sua fata libelli. On peut en dire autant des tableaux. David, qui fut à la fois un très bon peintre et un très grand criminel, ayant avec ses Sabines, ses Serments des Horaces, et ses pompiers fait tomber à rien les plus délicieux Boucher, les plus exquis Fragonard et les plus adorables Lancret, a permis aux amateurs comme le docteur La Caze que j'ai beaucoup connu, comme M. Marcille et M. Walferdin, chez qui j'ai été reçu dans ma toute jeunesse, d'acquérir à des prix dérisoires des merveilles du XVIIIe siècle. Croirait-on que la fameuse Servante de Hals, que La Caze a laissée au Louvre et qui se vendrait aujourd'hui un quart de million, il l'avait payée trois cents francs? Les Baigneuses, de Fragonard, une des perles du Louvre, il les avait achetées trois mille fr. à M. Féral père, en 1854. On serait, en 1905, heureux de les acquérir au centuple. Ces évolutions de la mode ont eu, du reste, leur revers. Des maîtres comme Van der Werff, comme le petit Van Dyck, comme les Mieris qui faisaient prime, ont subi une dégringolade dont ils ne se relèveront probablement jamais. Le flair de l'amateur consiste précisément dans AUG. PAJOU. — BUSTE DE SON MODÈLE ORDINAIRE (terre cuite) (Collection de M. Henri Rochefort).
J.-B.-S. CHARDIN. — PIERROT VOLEUR (Collection de M. Henri Rochefort)
LES ARTS la prescience de l'avenir des peintres, morts ou vivants. Ce dont j'aimerais le plus à me vanter, c'est d'avoir, dans des articles d'art qu'il me serait facile de retrouver, prédit la gloire de Millet et de Corot, alors méconnus, quand ils n'étaient pas injuriés. J'avais à vingt ans occupé au no 10 de la rue des Beaux-Arts, une chambre d'étudiant contiguë à l'atelier de Corot. J'y entrais quelquefois ayant peine à ne pas enfoncer mes semelles dans les toiles éparpillées sur son parquet. Et il me disait avec un rire mélancolique que je ne comprenais pas alors : « Vous pouvez en ramasser tant que vous voudrez : ça ne se vend pas. » Je n'en avais pas moins, pour cet admirable maître dont un paysage suffit à aérer une pièce, une sincère admiration et lorsqu'un peu plus tard je fis mon apprentissage de journaliste, j'écrivis dans le Figaro, je crois, cette phrase qui étonna les artistes : « Rien n'est plus beau qu'un beau Corot. » Plus tard encore, je me rencontrai chez des amis avec le peintre Roll que je ne connaissais pas, et qui me dit : « Sans vous en douter, vous avez exercé une véritable influence sur moi. Vous avez écrit : « Rien n'est plus beau qu'un beau Corot. » Jusque-là j'avais considéré sa peinture comme négligeable. Je me suis mis alors à l'étudier et j'ai reconnu qu'en effet rien n'était plus beau. » Millet avait exposé le tableau superbe intitulé le Bûcheron et la Mort. Toute la presse élégante et pommandée avait poussé des hurlements. Je fus presque seul à prendre la défense de ce merveilleux artiste qu'on peut appeler : le Prud'hon des paysans. Et je formulai ce pronostic : « Malgré ces railleries et ces attaques, l'heure est proche où les toiles de Millet se couvriront d'or. » Et je me trompais en ceci : qu'elles sont aujourd'hui couvertes non pas d'or, mais de banknotes et de paquets de billets de mille francs. C'est ma fierté, je l'avoue, de ne pas m'être montré trop mouton de Panurge. Toutefois, mes prédictions m'ont toujours porté vers les tableaux anciens à l'exclusion des modernes. D'abord parce qu'il est plus facile d'acheter des gloires toutes faites, peu de gens ayant le temps d'attendre qu'elles se fassent. En second lieu, parce que les Hollandais, les Italiens, les Flamands et les Français des derniers siècles ont produit des œuvres réellement incomparables. Un Velasquez, un Van Dyck, un Rubens, un Rembrandt — Rembrandt surtout — vous donnent à première vue ce qu'on appelle « un coup dans l'estomac », que j'ai bien rarement subi devant une œuvre de nos jours. Il est en outre une considération à laquelle j'ai bien été obligé d'obéir : celle du manque d'argent. Qui a bu, boira ; qui a joué, jouera ; et qui a acheté des tableaux, en achètera. Mais si on a écrit la biographie du gentilhomme pauvre et de l'étudiant pauvre, celle de l'amateur pauvre serait AUG. PAJOU. — BIOGÈNE (marbre) (Collection de M. Henri Rochefort)
J.-H. FRAGONARD. — L'AMOUR DANS LES ROSES (Collection de M. Henri Rochefort)
LES ARTS --- Page 8 Text Content au moins aussi intéressante. Comme le joueur décavé autour des tables de roulette, il rôde aux expositions de l'hôtel Drouot, cherchant le tableau faussement attribué dont il reconnaît le véritable auteur et dont la valeur pourrait échapper au public. Il a le déboire quand l'objet vous passe entre les doigts, mais il y a aussi le triomphe quand il vous reste entre les mains. J'ai eu plus que personne peut-être de ces angoisses et de ces joies. Étant tout jeune, il m'est échu à la barbe du plus gros enchérisseur, une superbe étude du Saint Siméon de la Présentation au Temple, de Rembrandt, et que j'ai acquise pour cette chose d'ailleurs relative et indéterminée qui s'intitule : un morceau de pain. Mon vieil ami Armand Fréret, membre de la Commission du Louvre et que je considère comme le plus fort de nos connaisseurs, et moi, avons récemment eu la chance de nous faire adjuger une étonnante vue d'un quartier de Rome, œuvre de Velasquez, qui a longtemps voyagé en Italie et qui a souvent peint des sites et des études de villes avec personnages. Ce tableau, d'une intensité extraordinaire de ton, représente des gens du peuple se lançant des boules de neige, A.-F. CALLET. — PROJET DE PLAFOND (Collection de M. Henri Rochefort) exercice assez rarement praticable dans cette partie de l'Italie. Dans le lointain, on aperçoit la silhouette du Colisée. La perspective est, dans ce beau morceau, tout à fait impressionnante. Il était resté pendant plus de quarante ans accroché sous la poussière et le chanci au chevet du lit d'un vieil Américain mort l'an dernier à près de quatre-vingt-quinze ans. L'œuvre était intacte mais tellement sale qu'il a fallu l'œil expérimenté d'Armand Fréret pour en diagnostiquer l'auteur. Les amateurs sans fortune ont des satisfactions que les amateurs riches sont hors d'état de se procurer. Acheter un tableau au prix d'estimation constitue un simple échange de valeurs. La chose amusante, en dehors de toute question d'économie, c'est de mettre la main sur ce qui a passé inaperçu. On éprouve le juste orgueil de pouvoir dire aux concurrents qui en somme sont l'ennemi : « Je vous ai soufflé ce Guardi ou ce Tiepolo. Donc j'y vois plus clair que vous. » La collection que je me suis faite et que les échanges ont quelque peu transformée — car on se lasse quelquefois d'avoir toujours les mêmes tableaux sous les yeux — a été ainsi en majeure partie composée de trouvailles que sou- ---
LA COLLECTION DE M. HENRI ROCHEFORT LOUIS BOILLY. — PORTRAIT PRÉSUMÉ DU PEINIRE PAR LUI-MÊME (Collection de M. Henri Rochefort)
LES ARTS --- vent le hasard seul m'a procurées. C'est celles auxquelles je tiens le plus. A côté des déceptions, on a aussi de douces surprises. Vous achetez une peinture ou une terre cuite dont l'aspect vous a séduit. Une fois portée chez vous, un examen plus minutieux vous démontre que la peinture est criblée de repeints et que la sculpture est un vulgaire surmoulage. Que celui qui n'a pas souffert de cet « entolage » ose lever la main ! En revanche, il arrive, ce qui m'est arrivé il y a quelques années, à savoir que sous des badigeonnages à la détrempe ou au vernis, on voit, après un léger nettoyage, surgir quelque beau portrait original dont les possesseurs ont confié la retouche à un restaurateur endurci qui a cru devoir remplacer le pinceau du premier maître par le sien. J'avais acheté sans conviction, pour un prix très doux et surtout pour le plaisir de dépenser mon argent, un portrait de la Du Barry, dont après inspection je vis bien que la tête était moderne et même fraîchement peinte. Un peu d'essence de térébenthine sur du coton suffit à enlever tout ce maquillage, et la Du Barry se transforma en une vieille diaconesse hollandaise coiffée d'un serre-tête qui lui bri dait les rides du front. Ces fâcheuses découvertes ne se produisent pas seulement dans les peintures ; les marbres et les terres cuites ont aussi leurs retoucheurs. J'ai rencontré dans mes déambulations bibelotières, un petit groupe de Clodion représentant une « gimblette », c'est-à-dire une jeune femme tenant entre ses deux pieds levés en l'air un petit chien auquel elle présente un masse-pain qu'on appelait alors « gimblette ». Boucher, Fragonard, Challe, Baudoin, ont peint des gimblettes et les sculpteurs de leur époque s'y sont mis également. On pourrait s'étonner de tant de coïncidence, si une lettre du temps que j'ai eue sous les yeux ne m'avait appris que c'était de la part de ces charmants artistes un acte de courtisanerie à l'adresse de la Du Barry, qui avait acclimaté à la cour de Louis XV cette étrange distraction. Ma gimblette à moi portant l'authentique signature de Clodion, creusée en pleine pâte, était P.-P. PRUD'HON. — L'INNOCENCE (dossin au crayon noir rehaussé de blanc) (Collection de M. Henri Rochefort)
LA COLLECTION DE M. HENRI ROCHEFORT JEAN DE BOLOGNE (attribué à). — LUCRÈCE EXPIRANT (marbre, xvie siècle) (Collection de M. Henri Rochefort)

Ce numéro de la collection « Les Arts » présente des œuvres d'art issues de la collection de M. Henri Rochefort. L'article principal explore la passion de la collection, les stratégies de recherche de pièces rares et l'évolution des goûts artistiques, illustré par des exemples d'œuvres de peintres renommés. Le numéro aborde également des sujets tels que le Musée de Valladolid et la chronique des ventes d'art.