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LES ARTS N° 42 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Juin 1905 --- SIR TH. LAWRENCE. — PORTRAIT DE SIR THOMAS BELL Exposition de l'Art anglais à Bagatelle. — Collection de Camille Groult
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LES ARTS N° 42 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Juin 1905 --- SIR TH. LAWRENCE. — PORTRAIT DE SIR THOMAS BELL Exposition de l'Art anglais à Bagatelle. — Collection de Camille Groult
Un Musée à Bagatelle PARIS possède depuis peu de jours une magnifique promesse de musée. Il semble qu'il y ait contradiction entre ces mots : posséder une promesse ; mais il est, vraiment, des promesses que l'on possède plus que d'autres : celles qui ont reçu un commencement d'exécution ; et si ce n'est pas posséder un musée proprement dit que d'être possesseur de deux palais situés dans un cadre merveilleux et propres à faire un musée charmant, puis, de deux œuvres d'art d'une grande valeur, amorce des collections futures, enfin d'espérances justifiées par certains précédents et d'un fort ingénieux système pour ajouter beaucoup de trésors à cet engageant commencement, c'est du moins tenir quelque chose de mieux qu'un billet à La Châtre et, dans la circonstance, si ce n'est pas encore tout à fait un « tiens », c'est déjà beaucoup mieux que deux « tu l'auras ». Déjà un résultat important est acquis : Bagatelle est sauvée d'une destination antiartistique, ou du morcellement que la spéculation pouvait lui infliger. Lorsque la Ville de Paris acquit le domaine illustré par les noms du comte d'Artois, de lord Hertford et de sir Richard Wallace, quelques conseillers, et en tête M. Paul Escudier, soutinrent cette thèse contre des collègues un peu bien utilitaires, que, dans une ville comme la nôtre, la beauté est dans plus d'une occasion l'utilité suprême. Ils eurent gain de cause, grâce à la louable ardeur qu'ils dépensèrent au service de cette cause de désintéressement et d'idéal. Restait à trouver l'affectation de Bagatelle, et, étant données la valeur et la séduction de l'écrin, ce n'était pas chose commode que de découvrir le bijou approprié. Heureusement, à Paris, si les idées sont lentes à prendre parfois, elles sont promptes à naître, et un projet très artistique, très original et riche en beaux espoirs, vint fort à propos tirer les esprits d'embarras. Le projet émanait d'un grand collectionneur, d'un homme de beaucoup de finesse et de passion, d'un amateur ardent qui est célèbre et qui mérite de l'être, qui, se dissimulant (plutôt mal) derrière le titre d'« un Parisien de Paris », exige qu'on ne le nomme pas, mais est nommé si bien par tout le monde qu'enfreindre sa volonté serait superflu. Ce grand amoureux de l'art français et anglais du XVIIIe siècle a su conquérir, par quantités et qualités surprenantes, des Watteau, alors que le Louvre, sans l'apport providentiel de La Caze, en posséderait tout juste un seul, et des Turner, tandis que l'on croyait qu'en dehors des grands musées anglais, il n'en était plus au monde. Gainsborough et Boucher, Romney et Fragonard, Constable et Hubert Robert, voisinent chez lui superbement et, depuis longtemps, ont réalisé d'une façon idéale le problème de l'« entente » cordiale. Que dire enfin, il est tout à fait de la famille des grands collectionneurs français d'autrefois, et il leur ressemble par l'opulence et par l'intarissable bonne humeur, féconde en anecdotes, en traits imprévus et en bons mots. Le « groupe d'amateurs et de Parisiens de Paris » qu'il forma en vue de la création du futur musée de Bagatelle et qui comprend déjà comme membres M. Félix Doistau et M. Camille Groult (notez que je n'ai pas dit que c'est de ce dernier qu'il s'agit), imagina donc et proposa à la Ville de Paris le système suivant qui fut approuvé et accepté avec enthousiasme, ce dont personne ne s'étonnera. De grands collectionneurs prêteraient, pour remplir le pavillon du comte d'Artois et celui du marquis d'Hertford, les chefs-d'œuvre de leurs galeries, de façon à former de radieuses, de sensationnelles expositions temporaires. La Ville de Paris percevrait les entrées et avec le produit achèterait successivement des œuvres d'art (en l'espèce et dans l'esprit du « Parisien de Paris », il s'agirait exclusivement de chefs-d'œuvre de l'École anglaise) et, à mesure qu'une œuvre deviendrait la propriété du futur musée, elle prendrait la place d'une de celles qui auraient été si librement prêtées. Plus tard, il serait plus que probable que, gagnés par la glorieuse contagion de l'exemple, d'autres Mécènes ne se contenteraient pas de prêter, mais que, comme Dutuit pour le Petit Palais, ils seraient séduits par l'idée d'assurer à ce qui fit la passion et la joie de leur vie, le cadre enchanteur de Bagatelle, si approprié aux plus délicates jouissances de l'art. Tel était le projet, et les chances de le voir aboutir ont été jugées si certaines que la municipalité et le Préfet de la Seine, M. de Selves, toujours ouvert aux belles idées artistiques, le ratifièrent immédiatement, et que, pour entrée de jeu, nous avons eu l'exposition de cinquante des plus précieuses toiles de l'École anglaise que possède M..., le « Parisien de Paris » enfin, et que, pour ne pas demeurer en reste de libéralité avec cet anonyme, un autre anonyme encore (étant anonyme, c'est peut-être le même), a offert au musée une œuvre magique de Turner, la Vue du Pont-Neuf, que l'on avait encore, par une étrange coïncidence, admirée quelques jours auparavant chez M. Camille Groult. Cette exposition qui d'emblée a remporté un grand succès, fut marquée aussi par l'acquisition d'une autre œuvre de l'École anglaise, le Portrait de Mrs. Forster par Lawrence, morceau d'une riche couleur et d'un beau caractère que l'on verra reproduit ici. Enfin l'on publia des chiffres relatifs aux recettes des premiers jours qui donnent tout lieu d'espérer que la série des conquêtes et des surprises n'est pas close. Les visiteurs de l'exposition des maîtres anglais requèrent à l'entrée un fac-similé parfaitement exécuté d'une fort curieuse lettre de Géricault débordant d'une légitime admiration à l'égard de l'École anglaise et indiquant, avec Horace Vernet pour prétexte, le profit que l'École française pouvait tirer de l'étude de sa voisine. Mais si d'autres témoignages que celui de Géricault étaient encore utiles, on pourrait ajouter celui, éclatant entre tous, de Delacroix. Celui-ci fut positivement hanté par les maîtres anglais. Il
UN MUSÉE A BAGATELLE HOPPNER. — PORTRAIT Exposition de l'Art anglais à Bagatelle. — Collection de M. Camille Groult
LES ARTS parlait toujours avec un nouvel enthousiasme du « ravissant Gainsborough »; il disait de Bonington « qu’il avait gagné d’une manière incroyable à fréquenter ce luron-là », et pour un des plus grands de tous, d’un robuste et simple et varié, TH. GAINSBOROUGH. — LE MÉNAGE Exposition de l’Art anglais à Bagatelle. — Collection de M. Camille Groutt et étincelant poète de la nature, il laissait échapper cette éloquente exclamation : « Ce Constable me fait grand bien ! » N’est-elle pas à citer aussi cette enthousiaste lettre de Delacroix à Théophile Silvestre: « Constable, homme admirable,
UN MUSÉE A BAGATELLE HOPPNER. — PORTRAIT Exposition de l'Art anglais à Bagatelle. — Collection de M. Camille Groult
LES ARTS est une des gloires de l’École anglaise. Je vous en ai déjà parlé, et de l’impression qu’il m’avait produite au moment où je peignais le Massacre de Scio. Lui et Turner sont de véritables réformateurs. Ils sont sortis de l’ornière des paysagistes anciens. » Et avec quelle vive sympathie il parle de Grand, de Leslie, de Wilkie, et de l’école préraphaélite naissante, de sa « bonne foi, de son sentiment de vérité réel et tout à fait local ». Enfin, ce petit portrait en trois lignes lorsqu’il apprend la mort de Turner, portrait qui fera, s’il ne le connaît déjà, la joie de l’amateur passionné qui a acheté les lunettes de l’auteur d’Ulysse raillant Polyphème, et jusqu’au garde-boue sur lequel, à l’entrée de sa maison, il grattait ses chaussures distrairement, pendant d’interminables minutes, ne pouvant pendant ce temps détacher son regard des miraculeuses fantasmagories du ciel londonien : « Je me rappelle avoir reçu Turner chez moi une seule fois, quand je demeurais au quai Voltaire ; il me fit une médiocre impression ; il avait l’air d’un fermier anglais : habit noir assez grossier, gros souliers et mine dure et froide. » Turner chez Delacroix !... Mais nous ne saurions entreprendre ici une apologie de l’École anglaise pendant que les œuvres exposées à Bagatelle parlent si éloquemment pour elle, et qu’elles achèvent une démonstration commencée par les diverses expositions de chez Sedelmeyer, démonstration à laquelle le Louvre a malheureusement peu contribué. C’est justement pour combler cette lacune que notre musée laisse encore trop large, malgré l’acquisition de certains bons morceaux et d’autres beaucoup moins heureux (on devine assez desquels je veux parler), que le musée anglais de Bagatelle viendrait fort à propos. Il formerait la contrepartie, ou plus exactement la correspondance avec le merveilleux musée qu’est la collection Wallace, et ainsi l’œuvre entreprise serait harmonieuse à tous les points de vue. En effet, on a regretté tout d’abord et on avait hélas de bonnes raisons pour cela, que la maladresse administrative et, il faut le dire aussi, un accès intempestivement frondeur du public parisien, ait détourné naguère Sir Richard Wallace de donner à Paris les chefs-d’œuvre de l’art français qui rayonnent à Manchester Square. Mais, tout compte fait, c’est pour nous une privation devenue glo- rieuse, car c’est une des plus belles conquêtes que l’art et la pensée de France aient jamais faites que l’implantation au cœur même de Londres, des Watteau et des Fragonard que l’on sait. Toutefois, pour que les choses soient complètes, il serait bon que, de même que nos maîtres triomphent à Londres, les maîtres anglais resplendissent à Paris ; c’est en cela que la pensée du… groupe d’amateurs parisiens est spirituelle et noble, et qu’il faut souhaiter sa réalisation prompte. Est-ce impossible ? Sans doute, à première vue, cela paraît extrêmement difficile. A supposer que le musée de Bagatelle s’enrichisse, comme cette année, de deux ou trois œuvres par saison, cela ferait encore longtemps avant qu’il fût véritablement un musée. Puis, les belles œuvres de l’École anglaise sont devenues, sinon introuvables, du moins hors des prix abordables pour un État ; il n’est plus que les particuliers milliardaires qui les puissent conquérir, et ils ne les laissent point échapper, en étant des plus friands… Sans doute, nous savons tout cela, mais ce sont les arguments des sceptiques et des découragés, c’est-à-dire de ceux précisément en dehors de qui s’accomplissent infailliblement les belles tâches, quand elles ont, comme celle-ci, leur nécessité. Même en matière d’École anglaise, le précepte : « Cherchez et vous trouverez » peut encore trouver d’heureuses applications. Puis il est des générosités sur lesquelles on peut compter, d’autant plus qu’elles sont inaccessibles à toute autre considération que la générosité elle-même. Nous assistions avant l’ouverture de Bagatelle à une bien curieuse conversation sur ce propos, entre un conseiller que je crois avoir nommé et un collectionneur que je crois n’avoir pas nommé. Le premier faisait un siège en règle et s’efforçait d’arracher la promesse que, si libéral qu’on eût été, on le serait davantage encore. Et il faisait valoir que la Ville donnerait à la salle ou au musée, le nom de celui qui aurait rempli ce musée ou cette salle, des œuvres qu’on y allait admirer. L’amateur poussa un véritable rugissement : « Si je savais qu’on donnât mon nom à une salle où j’aurais laissé des œuvres que je possède, j’aimerais mieux qu’elles fussent brûlées… à ma mort ! » Nous ne savons dans quel sens il faut interpréter cette parole, mais nous affirmons que le geste qui l’accompagna fut beau. SIR TH. LAWRENCE. — MRS. FORSTER Exposition de l’Art anglais à Bagatelle
W. TURNER — ROME ANTIQUE Exposition de l'Art anglais à Bagatelle. — Collection de M. Camille Grouti
LES ARTS TH. GAINSBOROUGH. — GEORGE III Exposition de l'Art anglais à Bagatelle. — Collection de M. Camille Groutt Nous ne voulons pas même tenter ici une description des œuvres exposées à Bagatelle, car ce serait tronquer la monographie qui s'impose d'une collection considérable. Au reste, quelques-uns des plus beaux morceaux sont reproduits ici : les ravissants Portraits de Femmes d'Hoppner; le portrait de Sir Thomas Bell, de Lawrence; la charmante scène dans un jardin, le Ménage, où Gainsborough à la fois rappelle et fait oublier Hogarth; deux des prestigieux Turner, une Vue de Venise, et cette Ancient Italy, qui provoqua naguère, exposé chez Sedelmeyer, de bien curieuses polémiques, oubliées aujourd'hui devant la splendeur de cette peinture, etc., etc.
UN MUSÉE A BAGATELLE Les portraits de Reynolds, de Gainsborough, d'Hoppner, sont tous de premier ordre, et si Constable est relativement peu représenté, « ce grand Constable », qui faisait « tant de bien » à Delacroix, comme le musée de Bagatelle n'est pas à la veille de fermer, et comme d'autres surprises se produiront sans doute, maintenant que la série a commencé, on peut, au lieu de formuler un regret, escompter de nouvelles joies. ARSÈNE ALEXANDRE. HOPPNER. — PORTRAIT Exposition de l'Art anglais à Bagatelle. — Collection de M. Camille Groutt
W. TURNER. — VENISE Exposition de l'Art anglais à Bagatelle. — Collection de M. Camille Groult
R. COLLIN. — ÉVOCATION PAIENNE LES SALONS DE 1905 Société des Artistes français L y a d'excellentes choses, vraiment belles et délicates dans ce Salon; il faut les chercher dans le fatras des historiettes agrandies et des petites idées boursouflées. Mais on est payé de sa peine. A la peinture comme à la sculpture, on trouvera des œuvres que l'on peut revoir avec une joie d'esprit toujours accrue. Pour mon compte j'en citerai plusieurs qui ont laissé dans mon esprit un souvenir profond et durable : le Vertumne et Pomone, de Mademoiselle Claudel; le Rêve de jeunesse, d'Alexandre Roche ; la Pastorale, de Henri Martin; un portrait de femme, d'Ernest Laurent. Mais commençons cette revue rapide par les talents consacrés. La toile décorative d'Édouard Detaille est destinée au Panthéon. L'artiste déroule, sur trois panneaux séparés par le relief des piliers, la Chevauchée de la Gloire: des cavaliers du premier Empire chargés d'étendards ennemis. L'arabesque tournoyante de cette galopade monte vers la nue, du haut de laquelle une Gloire ailée leur tend des couronnes. Tout en admirant la verve et la science du dessinateur on reconnaîtra que les formes se découpent un peu sèchement dans l'atmosphère et que le modelé de l'ensemble manque d'unité. Dans le Désastre, J.-P. Laurens nous raconte le dernier chapitre de l'Épopée. La « morne plaine » de Waterloo s'étend sous les rayons indécis de la lune voilée de nuages; coupée à gauche par la tranchée (mais n'était-ce pas un chemin creux?) où vint s'abimer la charge suprême. A droite, au bout du champ de bataille, un tout petit Napoléon s'en va furtif sur un cheval blanc. J. Lefebvre met en prières la pudique Lady Godiva, dont il nous a conté jadis l'héroïque sacrifice. On appréciera dans l'Évocation paienne, de Raphaël Collin, la science attentive du modelé et la douceur cares-sante de la lumière qui baigne un beau corps de femme mollement étendu dans une clairière. Le Lever de l'ouvrière, de Robert-Fleury, a des qualités analogues de réserve et de délicatesse. La transparence de la demi-teinte et l'intimité discrète de l'effet donnent à cette œuvre un cachet particulier de distinction. La Toilette, d'Axilette, est une savante et vigoureuse étude de nu. Les Noces de Psyché, de Gorguet, carton de tapisserie pour la manufacture des Gobelins, plaisent par l'arrangement ingénieux et la finesse gracieuse des figures. L'unité et la beauté du sentiment, l'art de nous rendre présente, sous la fleur des apparences, l'âme invisible des choses, c'est ce qui me charme dans l'œuvre de Henri Martin, et tout particulièrement dans ce Panneau décoratif destiné à la maison de E. Rostand. Pouvaît-on mieux orner la retraite d'un poète? Je reconnais cette douce vallée, ses peupliers frissonnants et fins, sa petite rivière encaissée et le chemin creux que suivent deux amoureux rustiques. Elle nous est familière et accueillante. L'imagination, qui dispose et manie librement les éléments de force et de grâce empruntés au réel, ne se joue pas moins heureusement dans l'œuvre d'une autre artiste. Associer au rythme d'un paysage le rythme des mouvements et des poses, évoquer une nature toujours en fête qui semble encourager l'homme à déployer ses énergies, telle est la vision de Mademoiselle Dufau. Il y a comme une animalité saine et vigoureuse dans ces corps mollement couchés, ou tendus par l'effort. Il y a le sens de la Jeunesse, et si l'on peut dire le sens idéal des sports. La femme, au premier plan, ramassée dans une pose si souple et si vraie, est le plus beau morceau que l'artiste ait encore peint. Le Rêve de jeunesse, du peintre écossais Alexandre Roche, est le portrait d'une jeune fille assise, en plein air au

Ce numéro de la revue « Les Arts » présente une exposition d'art anglais à Bagatelle, mettant en lumière des œuvres de la collection de M. Camille Groult. L'article discute de la création d'un musée à Bagatelle et de l'importance de l'art anglais dans les collections parisiennes. Il aborde également des débats sur des œuvres d'art, notamment celles attribuées à Francesco Laurana et le Retable du Parlement.