Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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DU DIVAN LE PELETIER AUX HOTELS D'ARSENE HOUSSAYE
RENOIR. — PORTRAIT DE M. PAUL DURAND-RUEL, PÈRE.
A-T-IL encore des « Vieux Parisiens » ?
Il est permis d’espérer qu’il y en aura en 1950, mais que pour le moment très peu d’authentiques natifs ou naturalisés tels, ont le droit d’arborer ce titre, qui d’ailleurs, ne confère plus aucun prestige.
On pouvait se dire Vieux Parisien quand existait encore le Boulevard, celui de Scholl, de Mirbeau et de Capus. Le jour où le Café Anglais et la Maison Dorée (ces noms n’évoquent plus rien, sinon à l’esprit des archivistes) disparurent pour faire place à des nécessités commerciales ou postales, les survivants errèrent mélancoliquement autour de Pousset, de Flammarion, de Rey et du coin de la rue Drouot. Seul, à l’une de ces encoignures, Arthur Meyer avait encore le droit de porter le titre historique et il le portait « dûment » comme dit Verlaine. Mais maintenant que cette dernière redoute est prise, attaquée par la pioche, et que le boulevard Haussmann n’en laissera pas pierre sur pierre, il n’y aura plus de Vieux Parisiens que ceux de nos jeunes contemporains qui vivront encore, au bout d’un quart de siècle, ayant habité sans interruption entre la Madeleine, Courbevoie, l’avenue de Villiers et la porte de Saint-Cloud. Des Parisiens proprement dits, il y en aura alors six millions dont deux ou trois cent mille nés à Paris, autant dans diverses parties de la France et les cinq millions et demi restant, à Manchester, Chicago, Buda-Pesth, Yokohama, Buenos-Ayres, etc., etc., mais de Vieux Parisiens, combien ?
Un des symptômes précurseurs les plus frappants de
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l'extinction de la race avait été la fin de la rue Laffitte. Depuis longtemps les grands marchands de tableaux l'avaient quittée pour émigrer vers la Madeleine et Saint-Augustin. Vollard, pendant la guerre, avait laissé murer sous quarante épaisseurs d'affiches la devanture de sa fantastique « galerie ». Le dernier, Paul Durand-Ruel attirait encore un grand public. C'était le fort de Vaux de la peinture, quant à la résistance s'entend, et non quant aux morts et aux blessés, car jamais les troupes multicolores qui le défendaient n'avaient été plus en forme. Mais, comme la destinée de tous les forts est à la fin la destruction, sauf pour la garnison à sortir avec les honneurs de la guerre, la célèbre maison subit cette fatalité avec d'autant plus d'élégance que ses chefs l'avaient déjà transportée à travers l'espace, ni plus ni moins que firent les anges pour la maison de la Vierge, de Bethléem à Lorette. Ils ne quittaient que des plâtras pour un somptueux édifice, et l'on ne peut même pas rappeler par une plaque de marbre les fastes retentissants des Vieilles Galeries, puisqu'elles sont évanouies dans les airs.
Un article de Revue remplacera ce rectangle marmo-réen. Encore sera-t-il débordé par les souvenirs qui remontent à l'âge d'un collégien de 1874, épris de peinture, en passant par les années de maturité d'un critique... qui ne sera certainement plus un « vieux Parisien » en 1950.
Le rez-de-chaussée qui s'étendait entre la rue Laffitte et la rue Lepeletier avait déjà été historique avant que M. Durand-Ruel s'y installât. Ce n'était ni plus ni moins que le fameux Divan Lepeletier fréquenté par Alfred de Musset, Gustave Planche, Gérard de Nerval, Courbet, Clésinger et autres illustrations littéraires ou artistiques du temps où l'Opéra était dans une relative splendeur au bout du passage de l'Opéra, titre conservé jusqu'à hier et devenu inexplicable puisque là, aussi le vide avait été fait, — par les flammes.
Lorsque M. Paul Durand-Ruel fit de ce lieu le champ de bataille où ses convictions, son énergie enveloppée de douceur et de patience allaient subir de rudes assauts, c'était alors un point central de Paris. Maintenant, si le centre n'est pas « partout » la circonférence n'est encore « nulle part ». Mais, à cette époque, un événement artis-tique, tout comme les autres événements, prenait, sans que la publicité organisée y fût pour rien, un reten-tissement inimaginable. Les discussions s'allumaient comme une traînée de poudre. Il en fut ainsi pour les Expositions de 1872, 1874 et années suivantes. Les peintres, émancipés des ateliers officiels, furent vite baptisés « impressionnistes », ridiculisés par les petits journaux et les grands critiques, et par dessus le marché mis sur la scène au Théâtre des Variétés. M. Durand-Ruel devait subir, avec une constance héroïque et une foi qui confirme bien la sagesse des nations lorsqu'elle proclame que c'est la seule vertu qui sauve, les assauts,
les risques de ruine, et les moqueries par dessus le marché. D'ailleurs, il avait déjà éprouvé les mêmes attaques en défendant les Maîtres de 1830. Toutefois, il tint à peu de chose qu'il ne fût englouti corps et biens. Ceux qui ont eu le plaisir de le connaître, purent constater que d'avoir échappé aux naufrages est une garantie de bonne santé et de longue vie, et ne laisse point d'amertume.
On se rappelle son ton de voix un peu voilé, son attitude polie et attentive, les mains croisées derrière le dos par un geste familier, et son regard sérieux, parfois allumé de malice. Le caractère du marchand ne serait pas complètement retracé s'il n'était fait au moins allusion au collectionneur. Les salons de ses appartements, rue de Rome, avaient peu à peu reçu les œuvres des Maîtres tels que Renoir, Monet, Degas, Pissaro, Miss Cassatt, etc., qui avaient atteint la plus haute valeur. Très particulier marchand, M. Durand-Ruel à toute sollicitation des acheteurs, résista jusqu'au bout, et très particulier collectionneur, ne consentait à les montrer qu'à un nombre très restreint de curieux, fussent-ils capables de les comprendre. Il fallait encore un je ne sais quoi dont les favorisés pouvaient tirer quelque fierté.
Aux côtés de M. Paul Durand-Ruel grandissaient et se formaient deux jeunes gens, ses deux fils, Joseph et Georges, modestes, réservés, plutôt silencieux même, mais observateurs pleins de justesse, qui s'effaçaient volontairement derrière leur maître, mais qui devaient prouver que le manque d'initiative n'était pas leur défaut. Très intéressés d'ailleurs aux choses de la science et de l'art mais ne jugeant pas du tout nécessaire d'en faire parade.
Ils avaient eu, entre temps, l'occasion de s'occuper très activement de la maison de New-York lorsque M. Paul Durand-Ruel ne put risquer de lointains voyages et de longs déplacements. Les méthodes américaines qui avaient présidé à cette organisation ne les empêchaient pas de conserver, là bas les qualités françaises qui leur attirèrent des sympathies très vives de la part des plus grands amateurs de notre art.
C'est la réplique et l'amplification à la fois de la succursale américaine qui vient d'achever d'être mises au point dans les Galeries de l'avenue Friedland, avec tant de succès. Ce ne fut pas de la part de MM. Joseph et Georges Durand-Ruel une opération improvisée. Depuis longtemps ils avaient jeté leur dévolu sur les deux hôtels qui avaient été jadis construits par Arsène Houssaye avec un goût qui ne permet pas aux Vieux Parisiens, aux éternels Vieux Parisiens les plus obstinés d'en regretter la disparition. L'un était d'un style arabe, qu'un arabe aurait mis de la bonne volonté à reconnaître ; l'autre d'une Renaissance Second Empire aussi pure que la Régence de la même époque. Ils avaient, en outre, cette qualité d'être complètement inhabitable — aussi
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furent-ils longtemps inhabités, — étant dénués de profondeur, mais, en revanche, pourvus à l’arrière de cours et de remises disproportionnées. C’est là que l’on apprécie les dons d’organisation et d’initiative. L’espace était suffisant pour faire du tout l’emplacement d’un grand immeuble. Puis, si à New-York on peut gratter le ciel d’une façon qui nous démangerait les yeux à Paris, passé une certaine hauteur, ici rien n’empêche de s’enfoncer très utilement et même très agréablement sous terre. C’est ainsi que MM. Durand-Ruel ont pu large-
ment quadrupler la place où Arsène Houssaye, qui fut malgré tout un homme délicieux, avait régné et donné des fêtes dont le ton s’est depuis longtemps perdu.
Ainsi la Disparition du Divan Le Peletier entraîna celle des hôtels de l’avenue de Friedland. Niez donc la loi des répercussions et ses phénomènes !
Le résultat, tout Paris l’a vu depuis quelques semaines. Un public plus nombreux et plus jeune que celui de la vieille rue Laffitte, y afflue. Les œuvres exposées, dans des salles spacieuses et très ingénieusement
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RUE DE ROME. — LE SALON ET LA SALLE A MANGER.
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pour la première fois, mises en complète valeur.
Un spectacle fort intéressant, mais qui n'est pas destiné aux premier curieux venus, est celui des trois étages de sous-sols, qui contiennent la considérable bibliothèque de catalogues, les réserves de tableaux, et enfin les appareils de chauffage pour tout l'immeuble. Les pièces des étages qui surmontent les galeries d'exposition ne sont pas moins habilement aménagées : chacune est disposée de telle sorte que les acheteurs divers ne puissent se gêner, et toutes sont pourvues d'une réserve de tableaux particulière ; enfin il peut y parvenir en très peu d'instant des œuvres venues des sous-sols.
Sans doute les marchands de tableaux des âges héroïques, tels que le père Martin, le père Tanguy et le bon M. Portier seraient un peu ébahis de ce fonctionnement et de ces vastes affaires. Mais il y a un bon demi-siècle qu'une voix illustre tonitruait que les temps héroïques étaient passés, déjà à ce moment-là.
Pour nous, qui sommes épris de la vie et de ses évolutions non moins que des arts qui les expriment et qu'elle modifie sans cesse, il nous a plu de poser un peu la plume du critique pour le stylo du reporter, en nous disant aussi que si l'Enseigne de Watteau nous ravit, nous lirions avec intérêt des détails sur la boutique même de Gersaint.
ARSÈNE ALEXANDRE.
EN HAUT :
LA BIBLIOTHÈQUE
ET LES RÉSERVES
DE TABLEAUX.
EN BAS : LA FAÇADE
DE L'IMMEUBLE.
éclairées et tapissées d'un ton clair et doré,
y gagnèrent une fraîcheur d'inédit lorsqu'on revoit certaines de celles qui avaient conquis la célébrité au Divan, et vues,
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TIGRE MARCHANT. — COLL. DE Mme HENRI LEFUEL.
LION MARCHANT. — COLL. DE Mme HENRI LEFUEL.
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BARYE.
ÉTUDE DE TIGRE (DESSIN). — COLLECTION FIX-MASSEAU.
LES AQUARELLES DE BARYE
BARYE avait été, dans sa jeunesse, à l’heure des premiers enthousiasmes, élève de Gros. Quoiqu’en qualité d’ouvrier orfèvre il eût déjà modelé, il ne savait vraiment encore, à cette heure, s’il serait peintre ou sculpteur. Le sculpteur, prit le pas. Cependant Barye n’abandonna jamais complètement les pinceaux. Il existe de lui, et le Louvre possède, des peintures appartenant à toutes les époques de sa carrière. Elles ne font rien regretter : en dépit de la vigueur de l’accent, ces œuvres développées dans une gamme sourde, sont privées de ces recherches de lumière, de ces accords de valeurs si savoureux chez les maîtres. En fait, la couleur à l’huile fut pour lui un médiocre moyen.
De tout autre intérêt sont ses aquarelles. À la vérité, elles ne révèlent pas le travail d’un virtuose, il leur manque un peu d’atmosphère, mais elles ont la puissance, le mouvement : Barye saisit la minute essentielle ou l’instabilité de la figure donne l’illusion d’un déplacement de force. D’ailleurs elles sont empreintes d’une forte personnalité et ont leur richesse, mais une richesse contenue qui va bien au dramatique des sujets. Bref, telle quelles, elles ont une éloquence expressive qui égale celle des ses beaux bronzes. Elles sont d’ailleurs très recherchées. On en aime l’accent personnel, l’âpre décor, le caractère tragique. Cependant, encore une fois, dans leur exécution, nulle aisance, elles sont d’un art qui, pris en lui même, est techniquement pénible. Théophile Gautier qui les admirait, écrivait : « Ce ne sont pas, de vulgaires aquarellés que les dessins lavés par Barye. Le pinceau du maître y acquiert la fermeté de l’ébauchoir. On dirait qu’il est fait avec des moustaches de lion, tant il raye rudement le papier grenu qu’il emploie de préférence », mais il ne manque pas de constater que « dans ces études si fermes, si naïves malgré leur science profonde, où l’ostéologie, les muscles, la peau, le pelage, s’indiquent en quelques coups de crayon ou de pinceau, l’artiste néglige quelquefois la couleur avec une insouciance de statuaire ; certaines nuances rappellent trop la terre glaise dont il se sert habituellement, les fonds de paysage manquent d’air ; mais toutes ces aquarelles, même les moins heureuses, portent la griffe du lion. »
Barye a lavé des centaines d’aquarelles. Leur exécution était, pour lui, le plus agréable des délassements. Jean Gigoux, dans ses Causeries, le montre ayant dans un coin de son atelier, pour remplir les moments d’at-
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tente des rendez-vous de ses modèles ou de ses praticiens, quelque aquarelle en train, un lion ou une gazelle. Cependant, il recourait bien mieux encore à l'aquarelle lorsque, pour satisfaire de temps à autre au besoin de détente qui était en lui, il gagnait la campagne. Or, à quelques lieues de Paris, il était une région qui l'attirait entre toutes. Il y trouvait le repos, il y rencontrait aussi les plus belles suggestions. C'était pour lui le désert, la savane, la jungle et il lui était alors facile d'animer cette nature par la présence de grands fauves, des plus redoutables reptiles. Ce coin privilégié était la forêt de Fontainebleau. Il aimait son Bas-Bréau à la noble futaie, mais surtout les désolations de Belle-Croix et d'Apremont : leurs roches tourmentées, leurs sables arides, leur végétation rare mais singulière, dominée par de grands ciels souvent chargés de pluie dont les lourds nuages, bas au-dessous des masses vert-sombre, s'entrechoquaient. Barye les voyait hantées d'une faune farouche : il concevait, parmi leurs rocs, des fuites éperdues de cerfs, d'antilopes, de biches poursuivis par un carnassier. Le vol planant d'une buse suivi de la chute rapide de l'oiseau de proie sur sa victime, lui suggérait de grands drames joués par des acteurs de force décuplée. Et, c'est tout cela qu'une fois rentré chez lui, la magie du souvenir amplifiant la vision directe, il évoquait dans ses aquarelles. Tout en les amenant à l'effet, il vivait les drames nés de son imagination toujours en activité, remplie de mille sujets dont l'animal était le héros. Barye savait ce que valaient ses aquarelles et, dès ses premières participations aux Salons, il ne manqua pas d'en joindre quelques-unes a ses envois de sculpture. Dès cet instant, elles arrêtaient les fervents du romantisme, comme en témoignent ces lignes coupées dans l'Artiste de 1833 :
« Voici Barye que nous retrouvons donnant aux animaux la même vie et la même vérité dans ses aquarelles que dans ses plâtres. Comme l'expression de la force domine dans ces deux lions au repos, l'un allongeant ses griffes, l'autre la tête appuyée sur la terre et les yeux fixes. Et ce tigre qui dévore un cheval, qu'il est horriblement beau, savourant sa proie ! Comme le frisson de la joie et de la férocité court dans tous ses membres. Et les jaguars et les panthères ! »
De même que ses bronzes, l'Amérique a très vite recherché les aquarelles de Barye. Plusieurs centaines s'en trouvent dans les Musées et les Collections particulières. Quant il s'agit, en 1889, d'organiser là-bas une Exposition au profit du monument élevé au maître, à Paris, les seules collections Walters, la plus riche, la plus fervente, Samuel F. Avery, Quincy Shaw, Sutton, Inglès, Albert Spencer, Cyrus Lawrence, Clarence King, Geo L. Seney jointes à la Corcoran Gallery of Art, prétèrent cent cinq numéros.
Malgré cette absorption, il en est heureusement demeuré en France et les ventes Lutz, Beurdeley, Rouart Haviland, etc... en ont dispersé de fort belles. Enfin, l'on sait que le collectionneur européen le plus fervent de Barye, M. Zoubaloff, malgré ses dons multiples au Louvre et au Petit Palais, possède du Maître, un choix émouvant et de qualité supérieure de sculptures, peintures, aquarelles, dessins. Il est encore des aquarelles chez Mme Henri Lefuel — celles-ci offertes par l'artiste à l'architecte Lefuel, le constructeur du nouveau Louvre, donc particulièrement précieuses —, et chez MM. Peytel, Antony Roux, Schoeller etc...
Ainsi qu'il arrive trop souvent, pour avoir laissé passer l'heure, nos Musées risquaient d'en demeurer dépourvus. Heureusement que sont intervenus des donateurs généreux, M. Zoubaloff en tête, grâce auxquels le Louvre possède une fort belle série d'aquarelles de Barye, tandis que ses dessins prédominent au Petit Palais. Et tant il y a d'intensité en elles que les murs de la petite salle où elles s'accumulent, s'éloignent, se fondent. Il semble que, par les hublots de quelque tank parvenu au cœur du désert, on surprenne les fauves tantôt dans la quiétude de leur pleine liberté, tantôt dans la fièvre de leurs chasses : ici, sur un sol désertique borné à l'horizon par de hautes montagnes, passe une Panthère noire, elle va, à pas de velours, sans un cri, mesurée et implacable. Là dans un cirque de rochers, sur un matelas de gazon, un tigre colossal voluptueusement se roule. Mais il y a pire, c'est ce Tigre étendu, si nonchalamment étendu que ses articulations et ses muscles se fondent dans la fourrure. ample, lâche semble-t-il, presque vidée à l'arrière-train. Mais, que passe quelque proie, comme la bête va se ramasser, reprendre son élasticité, bondir. Voici encore, au seuil de leur repaire, deux panthères : l'une somnole, l'autre veille, l'œil inquisiteur et mauvais. Tout cela, exprimé dans une gamme sobre : des gris, quelques roux, des verts décorés, un ciel sombre ou teinté d'un bleu triste. La forêt de Fontainebleau, sa flore, sa faune sans adjonction romantique, séduisit bien souvent aussi Barye qui la représentait telle quelle ou profilait parmi les rocs, sous les frondaisons puissantes, des cerfs, des chevreuils aux articulations nerveuses et légères. Alors, plus de sombre décor, la nature se pare, le ciel s'éclaire, un voile perlé s'étend sur les êtres et sur les choses, faisant paraître plus délicates les dominantes colorées : éclat profond du tapis de verdure, parure rousse des chers hôtes de la forêt. Dans la plaine toute verte, infinie, voici un cerf aux bois fièrement dressés ; parmi l'amoncelement des grès, près des bouleaux délicats, passe un chevreuil. Sous un ciel chargé de nuages noirs d'orage masquant des éclaircies d'un bleu malade, un cheval galope (legs Pierre Goujon).
Pour trouver une aussi belle série d'aquarelles de Barye, il faut aller à Bayonne, au Musée Bonnat. On
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JAGUAR REGARDANT UN SERPENT. — COLL. ANDRÉ SCHÖLLER.
CERF DIX CORS. — COLL. ANDRÉ SCHÖLLER.
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sait quelle passion avait, en effet, Bonnat pour le grand animalier. Il est l'un de ceux qui ont le mieux parlé de ses œuvres. Aussi n'a-t-il cessé de rechercher les plâtres originaux, les belles épreuves de ses bronzes — celles qui sont fidèles et légères — enfin ses aquarelles, ses moindres dessins. C'est lui qui seul, ou presque, assuma la tâche flatteuse de fournir d'aquarelles de Barye l'Exposition Centennale de 1900. Onze numéros sur quatorze! Et c'étaient : Serpent et Tigre, une pièce fameuse, montrant le fauve horrifié, vaincu par le reptile qui l'enserre de ses anneaux, le paralyse, l'étouffe, Elan aux prises avec une panthère, Tigre et Faisan, Serpent dans un arbre, etc. Est-ce celui-ci même, est-ce un autre ? Nous nous souvenons d'avoir vu dans une Exposition où place avait été faite à une rétrospective Barye, un Serpent enroulé dans un arbre, petite merveille qui était exprimée dans une matière exceptionnellement claire et riche. Le reptile se paraît de touches vibrantes à reflets bleus, d'un puissant effet.
Grâce à Alfred Bruyas dont la collection a si superbement enrichi le musée de Montpellier, cette galerie possède également en aquarelles de Barye, un lot de haute qualité : Lion du Sénégal en arrêt devant un serpent Python, Lion cherchant une proie, Tigre à l'affut. Du Lion du Sénégal, Alfred Bruyas a laissé une description saisissante : « Dans un site rocheux de Fontainebleau changé en Sénégal par l'imagination de Barye, site aux broussailles rares, rampantes et recuites, au ciel bas, morne et zébré à la Decamps par zones orageuses, un lion horrifié et un boa terrifié sont face à face. Le lion, le mufle froncé, les crocs à nu, les muscles tendus et la patte levée, semble affreusement dégoûté ; mais il va bondir sur le monstre car il est le lion. Le boa, à la fois contenu par l'instinct et exaspéré par la peur, n'a dressé que la tête et le cou sur son amas d'anneaux, gonflé et palpitant. Fascinant, fasciné, il attend gueule béante, béante à se rompre ».
Et cette puissante évocation fait songer à une autre pièce : au magnifique Tigre en marche qui après avoir été l'honneur de la collection Lutz se trouve maintenant au Louvre, dans la collection Camondo. Profilé sur un amas de rochers exprimés de même que le sol dans une gamme rousse-grise, les pattes posant sans bruit sur la piste aride, un tigre, l'œil somnolent et pourtant attentif, la gueule à demi-ouverte, avance en quête de proie, la queue se relevant en boucle près du sol. Ainsi présenté au premier rang, sur le fond de roches moutonneuses du désert, le fauve paraît colossal et d'autant plus malfaisant, menaçant. Lors de son passage à la vente Lutz, en 1902, date déjà éloignée, cette pièce, l'une des plus achevées de Barye, fit 15.000 francs. À combien monterait-elle aujourd'hui ?
M. Schoeller chez lequel sont passées tant de belles fontes de Barye et combien de ses dessins et aquarelles ! conserve sept ou huit aquarelles qui peuvent naturellement compter parmi les plus belles de l'œuvre. Parmi elles se retrouvent le Tigre se roulant, de la collection Cheramy et le Tigre à la porte de son antre, de la collection A. Roux. Il y a aussi Le lion qui marche, présenté dans un cirque de montagne, et le Lion mangeant sa proie, morceau splendide, vraiment grandiose avec son ciel tropical éclairant une ardente végétation. L'attention est encore sollicitée par le Jaguar regardant un serpent, un duel d'astuce, où les deux adversaires s'observent avant de se combattre : le jaguar massif, le serpent souple, prêt à une fausse dérobade qui sera suivie d'une offensive implacable. Dans la collection de M. Marcel Nicolle, une autre belle pièce : Léopard écrasant un zibet, la même qui passa à la vente Z... en 1917, sous la désignation erronée de Panthère écrasant un Loup. Chez le marquis de Biron, un Serpent, morceau savoureux.
Mais dans l'histoire des aquarelles de Barye, nulles pièces n'ont plus de piquant que le Tigre et le Lion, en la possession de Mme Henri Lefuel. Ces deux belles aquarelles avaient été offertes par Barye à Lefuel, l'architecte du Louvre, qui n'avait jamais cessé de donner au sculpteur des témoignages d'estime, lui réservant, par exemple, dans la décoration du nouveau Louvre, l'exécution des beaux groupes de la Paix et la Guerre, de la Force défendant le droit et de l'Ordre punissant les pervers qui ornent les pavillons Denon et Richelieu. Or, Delacroix venait souvent chez Lefuel et ne cessait d'étudier les mouvements des deux fauves, principalement du tigre. Il se levait, prenait le cadre dans ses mains, parfois le déposait sur la table, et, le fond de son chapeau serré entre ses jambes lui servant d'appui, il dessinait opiniâtrement le fauve sur le premier papier venu, un revers de lettre.
Or, un jour, insatisfait de son travail, il s'écria : « Jamais, non, ma parole, je n'arriverai comme Barye à tordre ainsi la queue de ce diable de tigre ». En foi de l'anecdote, Mme Lefuel conserve un dessin de Delacroix d'après ce « diable » de tigre !
Barye a failli laisser son nom à une œuvre collective qui aurait été bien savoureuse : une illustration des fables de La Fontaine constituée par des aquarelles de Th. Rousseau, de Millet, de Daumier, et de lui-même. L'idée avait germé à Barbizon dans le cerveau de Rousseau qui, pour distraire les veillées des camarades réunis chez lui, chaque semaine, avait eu la pensée de constituer un recueil unique des fables de La Fontaine « le plus grand paysagiste des poètes », disait-il. Barye pour sa part devait illustrer Les animaux malades de la peste, Le Lion devenu vieux, Le Corbeau et le Renard ; tandis que Millet prenait Le Labourreur et ses Enfants, La mort du Bûcheron, Le Berger et la Mer, La forêt et la Mer, L'âne et les deux voleurs ; Daumier, Le Villageois et son Sei-
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CL. LES ARCHIVES PHOTOGRAPHIQUES D'ART ET D'HISTOIRE
LION COUCHÉ. — BAYONNE, MUSÉE BONNAT.
CL. LES ARCHIVES PHOTOGRAPHIQUES D'ART ET D'HISTOIRE
LION EN ARRÊT DEVANT UN SERPENT PYTHON. — MUSÉE DE MONTPELLIER.