Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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L'EXPOSITION RONSARD A LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE.
CL. RENAISSANCE
NOTRE MÈRE
LA RENAISSANCE
E LLE est sortie triomphante, rajeunie, pleine de vivacité et de fraîcheur de cette célébration dont Ronsard était le héros, et s'est trouvé par surcroît le héraut.
Certes le poète a été honoré — pour la première fois depuis qu'après avoir été l'objet d'une gloire sans pareille il était descendu chez les Ombres, — de la façon et dans les termes qu'il méritait. Même, au temps où Sainte-Beuve, et mieux encore Banville s'étaient consacrés à le ramener parmi les vivants, une fois pour toutes, c'est-à-dire parmi ceux qui ne cessent plus de chanter dans notre mémoire et de briller sur nos rayons, il n'avait point obtenu sentence de révision aussi complète, aussi universelle.
Mais ce qu'il y eut de plus imprévu et pourtant de plus logique, de plus réconfortant pour ceux qui conservent, entretiennent, le culte de l'esprit français, et de plus symbolique pour l'avenir, ce fut cette apothéose de la Renaissance qui accompagna et compléta l'exaltation du porteur de laurier, de telle sorte que celui-ci fut comme la figure centrale d'une fresque immense.
«Ronsard et son temps» avait dit le programme si opportunément imaginé par M. Roland Marcel, et réalisé avec tant de savoir et de verve par ses collaborateurs de la Bibliothèque Nationale. Il arriva que le temps évoqué nous reparut, multiple, coloré, passionné, que toutes les voix que l'on croyait s'être tues, chantèrent ; que les grandes idées, les grandes recherches, les grandes créations, les grandes audaces, d'où nous sortons nous-mêmes à travers trois siècles, nous firent, en même
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temps que Ronsard, acclamer notre Mère. M. de Nolhac n'avait-il pas dit, en d'excellents termes, que « si ses ouvrages ont agi sur la vie de son temps, c'est que cette vie les animait » ! Telle fut la belle conséquence ; telle fut la leçon sur laquelle nous eûmes à ments, quelques ornements peuvent être communs, plus ou moins de part ou d'autre. L'Italie n'emprunte à peu près rien au trésor que la France a accumulé déjà depuis trois siècles. La France, peut-être, affectera sous Henri III, principalement, certaines conceptions
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FRANÇOIS CLOUET. — HÉLÈNE DE TOURNON, DAME DE LA BAUME MONTREVEL, VERS 1570.
méditer, et dont il est bon de conserver ici le souvenir.
Notre maternelle Renaissance est un mouvement presque entièrement, presque jalousement français, que l'on a cru longtemps italien. Pour peu que l'on étudie en Italie et en France les deux évolutions qui portent le même nom, cause du malentendu, l'on s'aperçoit que ni les tendances, ni les assimilations, ni les expressions ni les origines ne coïncident. Quelques ajuste- d'élégance, d'afféterie, qui d'ailleurs sont loin de représenter ce qu'il y a de sévère, de grandiose et de sombre, dans le génie italien sous son véritable aspect.
À la vérité toutes deux puisent à la même source, l'Antiquité, mais se l'assimilent d'une façon absolument différente. Imaginez, si c'est possible, deux abeilles, dont l'une serait d'espèce inconnue (on est obligé d'inventer un être irréel pour expliquer un
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phénomène réel) qui butinant sur les mêmes fleurs, en tireraient non pas le miel, mais une nourriture non moins délicieuse, et n’ayant ni la même saveur, ni les mêmes propriétés sur notre organisme. Ce qui est une chimère un peu hasardée en histoire bord, c’est par une sorte de cascade de raisonnements et de recherches, une suite d’actions et de réactions qu’il n’y a pas lieu de rechercher hors de chez nous quant à leur intime manifestation. Et si l’on considère les emprunts de pure décoration que Lescot, Pierre
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FRANÇOIS CLOUET. — DENISE DE NEUVILLE, DAME DE FLEURY, VERS 1570.
naturelle, est un fait constant dans notre histoire. Il faudrait, pour qu’il en fût autrement, que l’on pût apercevoir une solution de continuité, si légère soit-elle, dans l’art de chez nous, depuis le XIIIe siècle jusqu’au xvie. Si notre architecture évolue entre le premier gothique et le flamboyant (qu’on nous pardonne ces termes consacrés autant que détestables et inexacts) et de celui-ci au pavillon de Pierre Lescot ou à Cham-Nepveu, ou bien encore Philibert Delorme malgré son éducation italienne, ont adaptés à la décoration de leurs édifices, il n’y a qu’à voir ceux auxquels ils ont été empruntés, pour en voir aussitôt l’écart.
A plus forte raison dans la sculpture et dans la peinture, cette affirmation de la personnalité française dans notre Renaissance est-elle encore plus éclatante.
Nous savons que toute cette thèse n’est pas trop
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orthodoxe, ou reconnue telle. Mais nous est-il défendu de faire notre roman quand tant d'autres font les leurs ?
Dira-t-on que l'on découvre une analogie entre Donatello et Jean Goujon ou Germain Pilon ? Entre Bronzino et Clouet ? Entre Cima da Conegliano et le Maître
Les portraits au crayon des contemporains de Ron-sard par « les Clouet et leurs émules » ainsi que les a intitulés si justement M. E. Moreau-Nelaton, en furent certainement l'élément-le plus curieux, le plus riche en études physionomiques et psychologiques. On pourrait
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JEAN DE COURT. — MARIE TOUCHET, 1570.
de Moulins ? Ce n'est que plus tard que l'Italienisme s'épandra largement, et l'on confond trop facilement l'esprit du XVIIe siècle avec celui du XVIe, que l'on ne regarde pas d'assez près dans ses écrivains et ses artistes. Encore y en aurait-il long à dire là-dessus.
Pour le moment tenons-nous en, après cette incursion, à ce qui fit le charme et la force de cette Exposition de la rue Richelieu.
passer des heures à étudier ces visages de courtisans, de souverains, de reines de l'une et l'autre main. Seuls les initiés connaissaient cette admirable collection qui, sans vanité nationale, vaut bien la célèbre suite des Holbein de Windsor. A première vue ceux-ci paraissent plus incisifs, plus énergiquement burinés. Mais combien les nôtres valent en délicatesse subtile, en légère et expressive finesse ! Holbein se ressent de sa race plus
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fortement affirmative ; mais nos portraits sont plus vivants, plus lumineux. C'est une observation qui a toujours frappé les visiteurs de Chantilly, où se trouve, comme on sait, une non moins précieuse et significative collection de tels crayons. Jadis, au Louvre, auquel rique, humaine, et artistique de ces documents œuvres d'art, ne pourrait-on pas en refaire de temps en temps profiter le public, qui s'est montré si ardent et si intelligent pendant le trop court mois de Ronsard ?
Nous avons, il est vrai, la ressource, qui malheureu-
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FRANÇOIS QUESNEL. — GABRIELLE D'ESTRÉES, DUCHESSSE DE BEAUFORT, EN 1590.
échurent aussi quelques spécimens de cet art, il y avait une petite salle où ils se trouvaient exposés, et où les étudiants de notre génération apprirent un chapitre de notre histoire un peu mieux qu'on ne la leur enseignait au lycée. Cette Exposition, comme celle de maints autres beaux dessins initiateurs, est rentrée depuis longtemps dans la nuit stérile des réserves.
Mais maintenant que l'on a vu l'importance histo- sement n'est pas à la portée de tous, de posséder ce même musée dans notre intimité, avec le considérable ouvrage de M. Moreau-Nélaton auquel nous faisions allusion à l'instant. Avec une sagacité exemplaire, ce généreux et savant esprit, tout en commentant les modèles, a débrouillé autant qu'il était humainement possible, les obscurs problèmes relatifs aux grands crayonneurs eux-mêmes.
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Sans entrer ici dans cette savante discussion, nous n'en retenons que ce qui confirme notre thèse de la Renaissance Française, mère de la France moderne. Oh! ces faits sont très simples, mais tellement concluants. Janet dit Clouet « semble » être de naissance ou d'origine flamande ; ce qui n'est pas pour l'empêcher, au contraire, de se rattacher précisément à une branche de l'art français proprement dit. D'ailleurs ne vient-il pas de bonne heure à Paris, où il travaille assidûment, et n'épouse-t-il pas une Tourangelle ? Quant à François Clouet, si son père est devenu si tôt Français, lui, il l'est dès sa naissance, et il égale sinon surpasse le merveilleux dessinateur et peintre qui lui a mis crayon et pinceau en main. Le portraitiste de François Ier ne démérite point de celui d'Henri II. Même autorité dans le soin, même sincérité parfaite, même grandeur de style dans la simplicité.
Il n'y a que relativement peu d'années que la gloire a été restituée à ceux qu'on appela tout d'abord les Primitifs Français. Mais la question a fait du chemin depuis. Les œuvres de Bourdichon, de Foucquet, de Nicolas Froment, de Perréal, ne peuvent vraiment plus être considérées comme des tâtonnements, mais au contraire comme des modèles de l'art le plus accompli, comme celles des soi-disant « primitifs » flamands, avec lesquels ils présentent à la fois tant d'affinités et de
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ANONYME. — CATHERINE DE MÉDICIS, 1570.
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différences. D’ailleurs ce terme de « primitifs », mauvais souvenir d’une critique étroitement académique, est un des plus horripilants qui soient. Il empêche ou fausse la compréhension des plus belles et des plus savantes en même temps que des plus libres œuvres d’art. Quoi du mot. Aussi est-ce sans malice que nous enregistrons un amusant écart d’érudition imaginative relevée par M. Moreau-Nélaton : le brave Bouchot fait massacrer François Clouet comme protestant à la Saint-Barthélemy, alors qu’il mourut chrétienement dans son lit.
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ANONYME. — PORTRAIT PRÉSUMÉ DE LOUISE DE LORRAINE.
qu’il en soit, il faut savoir gré à ceux qui l’employèrent comme terme d’affranchissement, de même que les Gueux, qui n’étaient pas du tout des gueux, furent les sauveurs de l’indépendance dans les Pays-Bas. Le regretté Henri Bouchot fut un de ceux qui contribuèrent le plus activement à jeter la lumière sur cette partie de la Renaissance française, et on ne saurait trop se souvenir de sa belle vaillance et de son allure rabelaisienne dans le sens noble
Une recherche équivalente à une découverte, chez notre historien des Clouet, est celle de l’œuvre des Le Mannier, chargés par Catherine de Médicis de lui envoyer périodiquement des instantanés au crayon de ses petits-enfants, élevés loin d’elle. Il s’est encore livré à une bien curieuse analyse de l’écriture de la Reine, annotatrice d’un grand nombre de ces portraits, et il en fait jaillir autant de clartés. Par exemple sur la question des petites
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effigies sur fond vert données à Corneille, de Lyon; il se montre d'un scepticisme peut-être un peu trop scrupuleux, car enfin, il existe beaucoup de ces charmantes petites images, semblables entre elles, par la couleur et par la touche, et il faut bien les donner à quelqu'un qui n'est ni l'un ni l'autre des Clouet, ni de leurs «émules» nommés.
Mais c'en est assez de ces points d'érudition si nécessaires qu'ils soient. Ce qu'il fallait faire, et ce que le public parisien a fait avec une admirable ferveur, une curiosité très avisée, c'était de retrouver, autour de Ronsard, tous les traits et gestes de notre Mère la Renaissance, de telle façon que la filiation fut désormais indiscutable.
Aussi combien des feuillets jaunis, largement ouverts, des vieux exemplaires introuvables, d'où, lorsqu'ils étaient blancs et tout frais encore des baisers de la presse, s'échappa en bouillonnant, par mille ruisselets, ruisseaux, rivières, fleuves et torrents, un esprit nouveau. Esprit nouveau des sciences, avec Ambroise Paré ; de l'architecture, avec ces superbes in-folio à grandes planches, des Du Cerceau, de Philibert De-lorme ; de la peinture, avec entre autres, le Livre de Perspective de Jean Cousin père ; des voyages ; de la musique ; de la poésie enfin, avec tous les poètes de la Pléiade et ceux de toutes les régions de la France faisant cortège au chantre d'Hélène et de Cassandre, à l'inventeur de cent rythmes divers, en l'honneur de la joie, de l'héroïsme, de l'amour.
C'est cette Renaissance-là,—nous aurions voulu toutefois que Rabelais occupât une place proportionnée à sa taille, à sa profondeur, à son rôle immense dans l'escorte, — c'est cette Renaissance, nullement italienne, mais française, mère des esprits et des talents modernes, qui n'a eu sa plus grande répercussion, ses plus intimes analogies, de façon consciente ou non, qu'à notre propre époque. Le XVIIe ne la connut pas plus que le XVIIIe. La Fontaine (lui-même !) ne comprit pas plus Ronsard que ne le fit Voltaire, et si le XIXe siècle commença à se sentir filial, vis-à-vis de tant de grands esprits, c'est à nous qu'il appartient désormais de ne plus laisser tomber le culte et de rapprendre, en la perfectionnant suivant nos forces, la leçon.
ARSÈNE ALEXANDRE.
BUSTE DE RONSARD. — COPIE DU BUSTE CONTEMPORAIN PLACÉ SUR SON TOMBEAU POURRAIT ÊTRE ATTRIBUÉ À BARTHÉLEMY PRIEUR.
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UNE INSTALLATION MODERNE D'ANTIQUAIRE
FAÇADE
M. André Seligman avait été installé l'an dernier, vers pareille époque, dans le bel hôtel qui abrite depuis peu ses collections au n° 128 de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, La Renaissance de l'Art n'aurait pas manqué de lui réserver une place parmi les Galeries d'art et de « curiosité » de cette rue, dans le numéro spécial qu'elle a consacré, en juin 1924, aux Champs-Élysées et aux quartiers voisins. Par la nouveauté ingénieuse de l'installation, par les richesses artistiques qu'elle possède, la maison de M. André Seligman se situe parmi les plus importantes et les plus en vue de ce coin ouest de Paris, lequel devient de plus en plus le centre des industries de luxe de la Capitale.
L'ancien hôtel, construit il y a cent années et quelques lustres, où ce grand antiquaire vient de s'établir lui fournit un cadre digne de ses nombreuses collections de pièces de mobilier et d'objets d'art. Lorsqu'on pénètre dans l'intérieur de l'immeuble, qui montre une façade d'une imposante noblesse sur la rue, on se trouve, après avoir franchi la grille ouvragée de la porte, dans un large vestibule où s'élèvent plusieurs hautes colonnes. Près de ce vestibule, le maître de céans a son cabinet empli de livres et de revues d'art, ainsi que les bureaux de son personnel. Du hall d'entrée, on découvre devant soi la perspective d'une sorte de large rotonde, à laquelle on parvient, après avoir descendu quelques marches. Une tête de divinité chinoise, à la face élargie, aux yeux clos, à la bouche énigmatique vous accueille, posée au centre, sur un mince fût de colonne, qui fait songer à l'élan d'un jet d'eau au milieu d'une immense vasque. Cette idole asiatique règne sur ces lieux un peu comme la pleine lune dans un ciel calme et pur de l'été. Si ces images d'un vaste bassin dans un parc, d'une étendue de ciel avec la présence lunaire naissent dans notre esprit, c'est que cette rotonde faisant suite
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à ce grand vestibule nous donne tout de suite l'impression de l'espace. On n'est pas accoutumé à voir, dans des intérieurs de maisons, des aménagements aussi spacieux. Cette rotonde, cette placette, pourrait-on dire, était une ancienne cour qui a été transformée et couverte. Le plafond est, presque en entier, constitué par une immense verrière blanche constellée de ronds de verre. M. André Seligman a voulu que la disposition de ses locaux offrit aux visiteurs un aspect aéré, dégagé.
La même idée a présidé à l'arrangement des différentes salles situées, tant au rez-de-chaussée qu'au premier étage, sur les côtés de cette ancienne cour centrale. Les dégagements de ces salles obéissent à la même conception. Les escaliers conduisant du rez-de-chaussée au premier étage, les corridors montrent des lignes simples, et sont revêtus d'un enduit de teinte bise, presque blanche. Il n'y a pas de détail inutile d'architecture. Pas de vaine ornementation. Tout cela contribue à composer un ensemble clair, net, propre et d'une saisissante envergure. Les portes, aux boiseries d'acajou, s'encadrent avec une sobriété précise dans les murailles. Lorsqu'on circule dans les corridors, il semble que l'on passe dans les couloirs d'un grand théâtre à la recherche de la grande loge qui vous est destinée, ou que l'on traverse, à bord d'un grand transatlantique, le passage desservant les cabines de luxe. Par ses qualités de clarté, de simplicité, de netteté, cet intérieur d'antiquaire apparaît véritablement moderne. En réalité, le dessein de celui qui l'a conçu a été surtout de créer un décor neutre. Ce dessein se retrouve d'ailleurs aussi dans la façon dont les différentes salles sont disposées et comprises.
Entrons dans un de ces cabinets. La porte, de boiserie au dehors, se montre au dedans toute tendue de velours rouge distingué et se confond, quand elle est refermée, avec les quatre parois de la pièce, recouvertes de la même étoffe, de la même tonalité. Ces divers cabinets sont généralement de dimensions à peu près semblables, de dimensions moyennes. Sans ornements sur les murs, bien clos, ils gardent une atmosphère intime, un peu mystérieuse, favorable à la présentation de l'œuvre d'art. Celle-ci concentre sur elle toute l'attention du visiteur. Rien dans le cadre de la pièce où elle est pré-
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MEUBLES GOTHIQUES
sentée ne doit détourner et accrocher les regards.
Il n'existe pas ici de décor avec des panneaux sculptés, pas de plafonds aux moulures chantournées. Il n'y a que la nudité moelleuse de ces quatre murs au milieu de quoi le meuble ou le tableau prend toute sa valeur. C'est en cela que consiste l'innovation accomplie par M. André Seligman. Il faut évidemment pour se produire aux yeux de l'observateur d'une façon aussi dépouillée, qui, si elle souligne les qualités, met en lumière également les défauts, des objets d'une indéniable perfection artistique, en tout cas, d'un caractère incontestable, d'une authenticité certaine. Les collections de M. André Selignan ne craignent pas cette présentation. Elles comprennent des pièces extrêmement rares et précieuses, de véritables «curiosités», comme on disait du temps des Mariette, des Gersaint, des Basan, des Joullain, des Lebrun.
Ces curiosités n'appartiennent pas seulement au XVIIIe siècle. M. André Seligman possède des séries d'antiquités également importantes remontant aux siècles gothiques — en entendant cette expression dans son sens large — et d'autres qui s'étendent jusqu'à la fin du XVIe siècle. Ses collections, se rattachant principalement à l'époque médiévale et à celle du XVIIIe siècle, comportent tout ce qui servait, à ces différentes époques, à meubler et orner les demeures, depuis le mobilier, les objets usuels d'une destination ornementale, jusqu'aux tableaux, aux statues, aux statuettes, aux ivoires.
Les meubles sont réunis en de petits ensembles judicieusement appropriés dans les salles du rez-de-chaussée. L'une d'elles s'ouvre largement sur la rotonde dont elle est séparée par un haut rideau aux longs plis harmonieux. Le mobilier du moyen-âge et des périodes suivantes se trouve représenté dans ce grand hôtel du faubourg Saint-Honoré par des pièces bien caractéristiques, telle qu'un curieux coffre espagnol, du XVe siècle, adorné de peintures sur les divers panneaux, un bahut, datant de la fin du même siècle, et tout damasquiné comme une épée, des bancs d'église, d'une sobre ordonnance mais ornés de motifs sur toutes les faces, une crédence de style Henri II, d'une simplicité noble, un petit secrétaire avec une suite de dessins de Callot. Des sièges de tous genres complètent cette série médiévale, des fauteuils à large dossier recouverts de tapisseries du commencement du XVIe, de grandes et de petites chaises à surprise et un groupe de trois chaises florentines, très ouvragées. Un ensemble de trois sièges pareils de cette époque, en parfait état de conservation, se rencontre assez rarement, et il convient de le signaler. Enfin, une paire de haut landiers en fer, affectant des formes de branches d'arbres, constituent un modèle curieux de ces sortes d'ustensiles pratiques et décoratifs.
Le XVIIIe siècle ne le cède en rien aux siècles précédents dans les collections de mobilier que l'on peut voir chez ce jeune antiquaire. Tout ce siècle se révèle là avec sa grâce enfleurie. C'est bien sous ce «climat historique de l'amour et des roses,» — pour développer l'image du poète Baudelaire — que s'est épanoui cet art ingénieux et d'une élégante souplesse qui a réalisé ce bureau Louis XVI aux proportions si bien équilibrées et dont les pieds figurent dans le cuivre des Éros stylisés, cet art qui a conçu ces diverses petites tables rondes ou ovales et a rassemblé dans leurs marqueteries, comme on réunit des bouquets de fleurs, des bouquets d'instruments de musique rustiques, tambours de basque, flûtes, cornemuses, ou y a répandu des accessoires de travail, map-pemonde, écritories, plumes d'oie, de même qu'en cette