Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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SIXIEME ANNEE
N° 128
6 fr.
15 AVRIL
1930
L'ART VIVANT
REGARDS
SUR LA MER
PAR
PAUL VALÉRY
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Publie, à partir de son N° 12, du 22 Mars 1930, une suite des “Propos d’Artistes” de FLORENT FELS
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L'ART VIVANT
SIXIÈME ANNÉE
15 Avril 1930
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REGARDS SUR LA MER
Où est l’homme qui n’a pas exploré en esprit la nature abyssale ? Comme il est des sites célèbres qu’il faut que tout voyageur ait visités, il est des lieux de fantaisie et des états imaginables qui se forment dans toutes les têtes, et y répondent ingénueusement à une même et irrésistible curiosité.
Nous sommes tous poètes comme des enfants quand nous songeons au fond de la mer, et nous nous y perdons avec délice. Nous nous créons à chaque pas imaginaire l’aventure et le théâtre. Jules Verne est le Virgile qui guide les jeunes dans ces Enfers.
Pentes, plaines, forêts, volcans, fosses désertes, églises de corail aux bras semi-vivants, peuplades lumineuses, buissons tentaculaires, créatures spirales et nuages écailles, — tous ces paysages impénétrables et probables nous sont des paysages familiers. Nous circulons, scaphandres, dans ces ombres colorées que chargent des cieux liquides où passent par moments, comme les mauvais anges de la mer, les formes lourdes et promptes de squales en croisière.
Sur le roc ou dans la vase, sur un lit de coquilles ou de plantes, parfois vient doucement, mollement se poser, se coucher au bout d’une lente descente, l’énorme coque d’un navire qui a bu. Là, sous deux mille mètres, un Titanic enferme un recueil très complet du matériel de notre civilisation, les engins, les bijoux, les modes de tel jour...
*
Mais il est dans les Océans des merveilles toutes réelles et presque sensibles, dont l'imagination est confondue. Je parlais de forêts sous-marines ; que dire d'une forêt à l'état libre, sans racines plus dense, plus enchevêtrée à elle-même, plus fourmillante de vie, que la plus vierge des forêts terrestres ? Songez à cette région atlantique qu'enferme une boucle du Gulf-Stream, et ou flotte la Sargasse, masse immenses d'algue, sorte de nébuleuse de cellulose qui ne se nourrit que de l'eau même et s'enrichit de tous les corps que cette eau dissout. Nulles attaches ne fixent à des fonds dont l'altitude moyenne est d'une lieue, cette étrange flottaison, assemblée sur un espace aussi vaste que la Russie d'Europe, et fabuleusement peuplée de toutes espèces de poissons et de crustacés. Certains auteurs en évaluent l'énormité, disent qu'elle représente des centaines de millions de kilomètres cubes de matière végétale, dans laquelle des réserves incalculables de soude, de potasse, de chlore, de brome, d'iode, de fucose sont accumulées.
Cette prodigieuse production de la vie, cet amas de substance organique aide à comprendre la formation des gisements de pétrole. L'Algue émergée par le soulèvement d'un fond de mer, peu à peu recouverte et traitée par les pluies, se décomposerait et se réduirait en hydrocarbures...
La Mer est mystérieusement liée à la vie. Si la vie est d'origine marine, comme tant de personnes aiment à le penser, on conçoit que dans son milieu premier, elle se montre infiniment plus puissante, plus diverse, plus abondante, plus prolifique qu'elle ne l'est sur terre. Certains lieux de la mer, zones intermédiaires entre la surface et les grandes profondeurs, certains chemins variables à travers l'eau informe, sont occupés ou parcourus par des quantités incroyables d'êtres, parfois plus pressés les uns contre les autres qu'on ne l'est dans une foule ou dans un carrefour de capitale. Rien ne donne plus à penser sur la vraie et naïve nature de la vie qu'un banc de poissons. Peut-être, pour exprimer mon sentiment, devrais-je écrire ce mot au singulier, — faisant de ces animaux une matière, matière composée, sans doute, d'unités individuelles organisées ; mais dont l'ensemble se comporte comme une substance soumise à des conditions et à des lois extérieures très simples.
Je me demande si tout le prix que nous attachons à l'existence, la valeur, la signification que nous lui attribuons, la passion métaphysique que nous mettons à vouloir qu'un individu soit un événement isolable, incomparable, produit une fois et pour toujours, n'est pas une sorte de conséquence de la rareté et la fécondité médiocre des mammifères que nous sommes ? On voit dans la mer que la multiplication extravagante des bêtes qui y pullulent est heureusement compensée par la destruction qu'elles font les uns des autres. Il y existe une hiérarchie de dévorants ; et un équilibre statistique s'y rétablit sans cesse entre espèces mangeantes et espèces mangées.
La mort paraît alors une condition essentielle de la vie, et non plus un accident qui chaque fois nous est une affreuse merveille ; elle est pour la vie, et non plus contre elle. La vie doit pour vivre appeler à soi, aspirer tant d'êtres par jour, en expirer tant d'autres ; et une proportion assez constante doit exister entre ces nombres. La vie n'aime donc pas la survivance.
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Extrait de Mer, Marines, Marins*, volume illustré à paraître aux éditions Firmin-Didot. Paris.
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L'ART VIVANT
D’ailleurs au degré de concentration d’individus qui s’observe dans les régions limitées où la vie est le plus intense, elle fait songer à quelque propriété de la couche liquide superficielle du globe, teneur de vivants indistincts en équilibre avec l’état, la composition, la température, les mouvements de telle zone favorable...
***
La plus heureuse gent de ce monde, je crois bien la trouver dans une petite troupe de marsouins. On les voit du haut du navire, et l’on croit voir des demi-dieux. Tantôt mêlés à l’écume, effleurant le monde de l’air, jouant avec le feu du soleil nu; tantôt sur l’étrave même, luttant avec elle qui fend et divise rapidement la plénitude de l’eau, tout comme font les chiens devant le cheval, ils donnent l’idée de la fantaisie dans la puissance. Ils sont forts, ils sont vifs, ils ont peu de sujets de crainte ; ils se meuvent merveilleusement à même tout le volume de leur espace, déliés de la pesanteur, affranchis de tout support solide, c’est-à-dire qu’ils vivent dans un état que nous ne connaissons que par les rêves, et que nous essayons de rejoindre éveillés par le détour de poisons ou par l’usage de machines. La libre mobilité paraît à l’homme une condition suprême du “bonheur”; il la poursuit de toute son industrie, il la simule par la danse et par la musique; il l’attribue aux corps glorieux des élus. Ces marsouins bondissants et plongeants la lui offrent à voir et lui inspirent de l’envie. C’est pourquoi regarde-t-il aussi les navires, même les plus pesants et les plus laids, avec tout l’intérêt qui est dans son cœur pour les moyens du mouvement.
***
Il n’est de site pour moi, — d’Alpe ni de forêt, de lieu monumental, de jardins enchantés, qui vaille à mon regard ce que l’on voit d’une terrasse bien exposée au-dessus d’un port. L’œil possède la mer, la ville, leur contraste; et tout ce qu’enferme, admet, émet, à toute heure du jour, l’anneau brisé des jetées et des môles. Je respire fumée, vapeur, senteurs et brise avec délices. J’aime jusqu’à la poussière de paille et de charbon qui s’élève des quais; jusqu’aux odeurs extraordinaires des docks et des hangars où les fruits, le pétrole, le bétail, les peaux vertes, les planches de sapin, les soufres, les cafés composent leurs valeurs olfactives. Je laisserais passer les jours à regarder ce que Joseph Vernet appelait «les différents travaux d’un port de mer.» De l’horizon jusqu’à la ligne nette du rivage construit, et depuis les monts transparents de la côte éloignée jusqu’aux candides tours des sémaphores et des phares, l’œil embrasse à la fois l’humain et l’inhumain. N’est-ce point ici la frontière même où se rencontrent l’état éternellement sauvage, la nature physique brute, la présence toujours primitive et la réalité toute vierge, avec l’œuvre des mains de l’homme, avec la terre modifiée, les symétries imposées, les solides rangés et dressés, l’énergie déplacée et contrariée, et tout l’appareil d’un effort dont la loi évidente est finalité, économie, appropriation, prévision, espérance;
***
Heureux les paresseux au soleil accoudés sur les parapets de cette pierre d’un blanc si pur dont les «Ponts et Chaussées» bâtissent leurs digues et brise-lames. D’autres sont couchés à plat ventre sur les blocs avancés que le flot peu à peu ronge, fissure et désagrège. D’autres pêchent; se piquent les doigts sous l’eau aux ambulacres des oursins, attaquent du couteau les coquilles collées aux roches. Il y a, tout autour des ports, une faune de tels oisifs, mi-philosophes, mi-mollusques. Point de compagnons plus agréables pour un poète. Ils sont les véritables amateurs du Théâtre Marin; rien de la vie du port qui leur échappe. Pour eux, comme pour moi, une entrée, une sortie sont des phénomènes toujours neufs. On discute sur les silhouettes découvertes au loin. Quelque singularité dans les formes ou dans le gréement engendre des hypothèses. On juge du caractère des capitaines à la manière dont le pilote qui se propose est accueilli... Mais je n’écoute plus: ce que je vois m’éloigne de ce qu’ils disent. Un grand navire s’approche; une voile de pêcheur se gonfle et se détache vers la mer. L’énormité fumante croise la petitesse ailée dans la passe, pousse un étrange hurlement, et mouille; l’écubier vomissant tout à coup sa coulée de maillons, avec les bruits argentins, les tonnerres et les cris très aigus d’une chaîne de fonte violemment tirée de son puits. Parfois, comme le riche avec le pauvre se frôlent dans la rue, le Yacht très pur, très net, tout ordre et luxe, glisse le long d’ignobles caboteurs, barques et bricks sans âge chargés de briques ou de futailles, encombrés de choses rouillées, de pompes malades, dont les voiles sont des haillons; les peintures, des accidents horribles; les passagers, des poules et un chien de race incertaine. Mais il arrive que la vénérable coque qui porte toutes ces misères soit d’une ligne encore belle. Presque toutes les véritables beautés d’un navire sont sous l’eau; le reste est œuvre morte. Allez sur les cales ou dans les bassins de radoub, considérez les grâces et les forces des carènes, leurs volumes, les modulations très délicates et minutieusement calculées de leurs formes qui doivent satisfaire à tant de conditions simultanées. L’art intervient ici; il n’est point d’architecture plus sensible que celle qui fonde sur le mobile, un édifice mouvant et moteur.
Paul VALÉRY,
de l’Académie Française.
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L'ART VIVANT
MALLARMÉ ET LES PEINTRES
(Suite)
Admirativement attentif aux savantes improvisations d'un Manet et aux scrupuleuses et fortes observations d'un Degas, charmé par les grâces colorées d'une Berthe Morisot et par la verve plantureuse d'un Renoir, Mallarmé n'était pas moins intéressé par la vaste analyse picturale, — terrestre et aérienne — réalisée magnifiquement par Claude Monet et par le groupe des paysagistes de l'impressionnisme, parmi lesquels Sisley et Pissaro. Il prenait un vif plaisir à leurs représentations de la nature et y trouvait un repos d'esprit. Cette peinture, uniquement préoccupée de valeurs, de tons, de plein air, de la reconstitution exacte du monde visible, en ses heures et ses saisons, cette peinture sans intentions autres que d'être l'équivalent de ce qui est et qui ne comporte d'autre sujet que la quantité d'espace dont elle nous offre sur la toile le spectacle transposé en son exactitude matérielle, cette peinture lui produisait un délassement analogue à celui qu'il goûtait, aux mois de vacances de Valvins, à voir couler la Seine entre ses rives ou à voir se masser à l'horizon les feuillages de la forêt de Fontainebleau. Le beau Claude Monet que j'ai vu longtemps suspendu au mur de la petite salle à manger de la rue de Rome y faisait pénétrer la fraîcheur de ses eaux, de ses herbages et de ses frondaisons et ajoutait à l'humble pièce un coin de ciel favorable à la rêverie du poète.
Je ne crois pas que Claude Monet, qui vivait loin de Paris, ait jamais paru aux soirées du Mardi, mais son nom y était fréquemment prononcé. Mallarmé y louait dignement son prodigieux labeur et s'en émerveillait non moins que de son succès grandissant auprès d'un public qui l'avait longtemps dédaigné et qui allait « payer cher » ses dédains, car Mallarmé se rappelait le temps où quelques menues pièces d'or nous rendaient possesseur d'un de ces paysages qui déjà valaient cent fois plus que l'arbre, la meule, le rocher qu'ils représentaient.
Ce n'étaient ni des rochers, ni des meules, ni des arbres que dessinait de ses noirs crayons ou de ses sombres fusains le silencieux visiteur qui parfois montrait aux Mardis de la rue de Rome un front dégarni, une barbe grisonnante, un visage grave et une attitude effacée. A considérer Odilon Redon et son aspect de bourgeois tranquille et ordonné se fût-on douté d'être en présence d'un singulier visionnaire qui, des régions ténèbreuses de son esprit, évoquait tout un monde de cauchemar où les fantômes et les larves se mêlaient à d'étranges figures et à d'énigmatiques apparitions, où des êtres chimériques aux formes bizarres regardaient, en des paysages foudroyés, fuir des Pégaies aux ailes brisées, où se convulsaien des hydres et des stryges ? Ces crayons d'Odilon Redon étaient comme le Pandemonium du Symbolisme et Mallarmé aimait à les commenter, commentaires que Redon écoutait dans un ascétique silence.
A côté du silence de Redon, il me semble encore réentendre la grosse voix raucque de Gauguin. Entre deux de ses voyages à Tahiti il vint plusieurs fois aux soirées du mardi. Il asseyait lourdement son corps massif. Le torse couvert d'un tricot de matelot, le visage rude, le teint boucané, les mains énormes, il donnait une impression de force et de brutalité et faisait contraste avec l'exquise civilité et l'extrême distinction physique de Mallarmé. Gauguin ressemblait à un capitaine au long cours, Mallarmé à quelque commandant d'un fin voilier de plaisance qui n'avait connu d'autres aventures que celles que l'on rencontre en montant ou en descendant la Seine, tandis que Gauguin avait longé les côtes lointaines que baignent les mers polynésiennes. Il est à remarquer que le « voyage » tient peu de place dans la vie de Mallarmé. Quelques traversées de la Manche, un tour en Suisse, dans sa jeunesse, une pointe en Belgique en vue de conférences, et ce fut tout. A l'inverse de la plupart des poètes, il ne visita pas l'Italie et s'en tint à la Provence. Sa Rome fut Avignon dont le séjour lui fut allégé par ses relations avec les Félibres, avec Mistral, Roumanille et Aubanel, mais il n'en écoutait pas moins avec un vif intérêt les propos tahitiens de Gauguin.
De ses séjours en Angleterre, au temps où il s'y préparait au professorat, Mallarmé avait rapporté le goût des rocking-chairs et des feux de charbon, et une connaissance de l'anglais qui le mit en rapports directs avec l'œuvre d'Edgar Poe à laquelle l'avaient déjà mené les traductions de Baudelaire, qu'il compléta par les siennes. Mallarmé avait contracté à Londres des sympathies auxquelles il était resté fidèle : le poète John Payne et le critique Ingzam, et ce fut d'Angleterre que lui vint, en la personne de Whistler, une des plus vives amitiés des dernières années de sa vie. Il se produisit entre le Poète et le Peintre un véritable « coup de foudre » de cordialité et d'entente. Le point de départ en fut, je crois, la traduction que fit Mallarmé du Ten'o'clock de Whistler, dont le texte en français parut dans la Revue Indépendante d'Edouard Dujardin. Dès l'abord Mallarmé subit le prestige de Whistler et fut touché comme par une baguette de magicien par la badine d'ébène dont jouait élégamment ce grand dandy de la Peinture. Tout, chez Whistler, motivait la curiosité et l'attrait qu'éprouvait pour lui Mallarmé : son art mystérieux et raisonné, plein de subtiles pratiques et de recettes compliquées, la singularité de sa personne, la nervosité intelligente de son visage, la méche blanche qui se mêlait à sa noire chevelure, le monocle diabolique que retenait le froncement de son sourcil, son esprit prompt aux réparties cinglantes et aux répliques cruelles, cet esprit incisif qui était son arme de défense et d'attaque et qui lui avait permis de mener victorieusement la lutte qu'il avait soutenue contre les méfiances du public et l'hostilité des critiques et des confrères. La destinée combative de Whistler rappelait à Mallarmé ce qu'avait été celle de son cher Manet, mais le peintre américain avait d'autres ressources de défense et d'autres