Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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L'ART VIVANT
SIXIÈME ANNÉE
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La vérité est une. Les images sont infinies.
Charles DESPIAU.
De son eau lente, le sommeil envahissait son visage. Comme l'oiseau qui s'abandonne au vent, soudain, donne un coup d'aile, elle voulut encore lever les yeux vers moi. Mais ses paupières trop lourdes glissaient sur son regard et, doucement, ses longs cils d'ombre se rejoignirent.
Quel enrichissement j'attendais de la contemplation de ce visage! Voici qu'enfin j'allais pouvoir guetter ces inflexions insensibles que, sur un masque sans défense, doit tracer le sommeil et, tout au long des heures, surprendre comment l'heureux repos, sur sa chair laiteuse saurait tendre sa paix. Puis, quand le jour dénouera son sommeil, ne pourrai-je pas épier si, de l'abîme de l'inconscience, sa vie surgit vers moi, comme l'emmuré vers la lumière?
Ce visage de vingt ans, si divers, si mobile, où la vie croise ses mille reflets, dont les yeux semblent faire varier les saisons, ce visage que protègent tant de moues et de sourires, le voici sans défense, pesant sur la blancheur des draps, et comme ourlé par le silence. Je songe à cette petite tête lisse d'une fille d'Aménophis IV que ma main, si souvent, se plaît à caresser. Tel qu'il m'apparaît, dans son ensemble de cavités et de saillies, d'ombres et de lumières, dans son accord de formes, dans le rythme de ses droites et de ses courbes, je me surprends à le regarder, maintenant, ce beau visage de vivante, non plus comme cette œuvre mortelle qui tente mon amour, mais comme une chose impérissable que le génie courtise.
Comment ces traits se sont-ils donc noués, par quel jeu ces formes si pleines se sont-elles enlacées? Comment cette ligne de clarté qui suit le nez, soudain s'évase-t-elle pour tourner, ensuite, si joliment autour des yeux? Du front, de ce champ clair, lisse, j'estime l'espace étroit. Les joues claires? formes d'ombres. Le menton, un peu pointu, s'offre aux caresses longues d'une main florentine qui le modèle encore. Les lèvres épaisses ne demandent plus au fard d'accentuer leur dessin. Mais à quelle hauteur place-rai-je les oreilles petites, ourlées comme les fleurs des mers?
Vanité de l'homme! Pourquoi Pascal vient-il veiller ici? Quelle ligne, quelle forme, quelle couleur, imperceptiblement, fallait-il altérer, pour que ce beau visage ne fixât plus mon désir? Que ma vie tienne de ce nombre d'or, comme jadis en dépendit le monde, m'atteste assez les précieuses raisons de l'amour. La perfection du nez de Cléopâtre ne vaut-elle pas toute la sagesse antique et tout l'espoir chrétien?
Cette nuit aussi devra mourir. Ce nombre d'or, quel dieu peut le réduire? Sur ces traits d'enfant, verrai-je, un jour, la lassitude entre des plis trouver sa place? Verrai-je aussi sur elle-même la propre chair de mon amour vieillir? Et le coin de ses yeux mollement retomber? Et ses lèvres pâlir? Et s'enfoncer au coin des joues, cette petite onde qui naît de son sourire?
Jamais pourtant, mes doigts inhabiles ne sauront imposer à la terre ces mystérieux rapports que mon regard saisit. Je rôde autour de ce visage, sans que ma folie, jamais, consente à prendre de mesures. Sur le frémissement qu'un rêve pose sur elle, je me sens prêt à lire les plus belles légendes. Il ne m'appartient pas, à moi, de faire un choix parmi tant de signes émouvants, pour en fixer le nombre dans la pierre éternelle.
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Cette contemplation d'un visage dont, une nuit, j'avais fait mes délices n'avait-elle pas quelques correspondances avec cette enquête passionnée que mène le sculpteur autour de son modèle? Je n'eusse pas douté de la réponse de Rodin, ni de celle de Rude, ni de celle de Carpeaux. Le buste de Rose Beuret ne demeure-t-il pas toujours brûlant de cet inégal combat entre la plastique et l'amour? Je posai la question à Despiau. Mes paroles trahissaient, il est vrai, une chaleur encore trop insoumise. Il hocha la tête.
Despiau, lui, ne s'accorde que des raisons de plasticien. Le premier mérite de cet artiste n'aura-t-il pas été, en effet, de ramener la sculpture à sa vraie destinée, en lui refusant toute autre signification que formelle?
Quand Maillol et Despiau vinrent à la sculpture, celle-ci était toute frémissante de ce furieux mouvement qu'après l'immense étreinte de Rude, lui imposait encore l'impatience de Rodin. Sans doute l'académisme éternel inspirait-il toujours à des tailleurs de pierre ces faunesses énervées qui gesticulent dans le hall du Luxembourg. Mais le danger était ailleurs. Une obsession littéraire et picturale n'avait cessé de peser sur la statuaire depuis plus d'un siècle. Elle avait sollicité l'œuvre de Rude et celle de Carpeaux. Elle asservissait Rodin. Le maître de Meudon, pris du vertige de Michel-Ange, prétendait renoncer à l'immobilité de la pierre. Il n'est pas jusqu'à certains de ses portraits qui ne semblent participer à cette agitation. Bourdelle eut la prétention de ce dieu, sans en pouvoir les miracles. Il découvre, avec la naïveté des romantiques, les images des cathédrales et c'est toute une littérature primaire qu'il va tailler dans la pierre grise. Le monument de Mickiewiz est peut-être un poème, comme il savait en écrire, mais ce n'est pas un monument.
Maillol et Despiau, eux, prétendent n'être que des sculpteurs. Ils écartent cette influence italienne qu'avaient imposée Carpeaux et Rodin, et retrouvent par Houdon, Coysevox, Jean Goujon et les imagiers des cathédrales, cette curythmie dont s'enivrait la Grèce.
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A l'exception de trois monuments, de quelques statuettes et d'une dizaine de figures, l'œuvre de Despiau ne comprend que des portraits. Négligeant donc toutes les suggestions du sujet, c'est au seul visage humain que Despiau a demandé d'éveiller son génie. Est-il, à vrai dire, d'enquête plus passionnante? Parmi tant d'innombrables aspects qu'empruntent les visages des hommes en est-il, vraiment, qui soient indifférents? Chez l'être le plus déshérité, le plus vide de toute intelligence et de toute bonté, ce mystérieux agencement des formes qui lui prête, du moins, un masque, n'off e-t-il pas un problème émouvant? Lire sur tant de vi ages moyens comment les pré-
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L'ART VIVANT
jugés et les sottises, les habitudes, les lâchetés ont usé les traits, comme la mer arrondit les galets, comprendre comment, de la logique des formes, s'accomme le génie, découvrir quelle clarté vient apporter l'esprit, de quel ciseau brûlant se taille sur un visage la marque de l'amour, quel excitant défi!
Pour Despiau, le visage apparaît comme un ensemble architectural dont il convient de dissocier les éléments. Cette construction comporte de larges plans auxquels se rattachent plusieurs plans secondaires. C'est dans ces plans que viennent s'inscrire les innombrables reliefs et cavités dont est modelée la figure humaine.
Pour exprimer dans la pierre, la sensation que lui propose le spectacle d'un visage, le sculpteur ne dispose, pour traduire les formes, que de saillies et de trous, et, pour révéler tous les tons de la chair, que d'ombres et de lumières. Ce sont là ses couleurs. Ceux qui se contentent de traduire une impression rapide ont vite fait de découvrir l'allure générale d'un modèle et, par le choix de quelques traits caractéristiques, de quelques éléments pittoresques, de faire surgir cette ressemblance superficielle dont s'accommode le public. Enfin l'adjonction de certains éléments décoratifs vient masquer la pauvreté de leur inspiration.
Despiau, lui, ne cherche pas à reporter dans la glaise les dimensions mêmes que lui propose la vie. Ce qu'il entend, c'est, à propos d'un modèle, d'imposer à la pierre la seule vie qui lui convienne, une vie plastique. Il demeure, ainsi, loin du réalisme lyrique de Rodin, à égale distance de Houdon qui, trop souvent, cherche à donner l'illusion même de la réalité et de Maillol, qui recrée totalement l'objet en fonction de rapports transcendants, nés de son idéal formel.
Cette vie plastique que recherche Despiau exigera autant la santé architecturale de l'ensemble que l'équilibre et la richesse des innombrables éléments qui vont le composer. De même qu'un peintre ne sera jamais un grand artiste, si sa main ne sait provoquer ces rapports heureux entre les tons qui sont comme la grâce de la peinture, de même la main d'un sculpteur est sans vertu si, d'entre les molécules de la matière inerte, elle ne sait ménager des passages précieux entre les plans et, surtout, fomenter ce mystérieux conflit entre les ombres et les lumières dont l'enjeu est l'esprit même de la statuaire.
L'extrême difficulté de l'art du portraitiste est de rapprocher les exigences du modèle de celles de la plastique, de faire un choix entre les rapports souvent contradictoires que propose la vie, et de traduire ceux-ci en rapports sculpturaux, de dégager des formes claires pour les unir dans un rythme harmonieux, de faire, au besoin, d'un visage dédaigné par les hommes, une œuvre digne de la main d'un dieu! C'est, enfin, de maintenir, jusqu'à l'achèvement, ce difficile équilibre que la plus légère rupture dans la logique d'un plan, comme la plus mince défaillance dans l'intelligence de la vie ont vite fait de briser.
Si, copier la nature ne signifie pas autre chose que cette confrontation passionnée, nul n'a jamais copié la nature avec plus de frénésie que Despiau. Mais dans ce « dictionnaire », pour s'exprimer comme Delacroix, nul n'a choisi avec plus de discernement. Il suffit, pour s'en rendre compte, d'examiner comment il restitue par la seule exactitude des rapports entre les creux et les saillies, entre les clartés et les ombres, les yeux de ses modèles et leurs regards, leurs prunelles fussent-elles éteintes. Rien de plus édifiant que de regarder avec quelle variété sont dessinées ces bouches, dont l'éloquence s'accommode si bien de l'immobilité de la pierre. Aucune tentation malsaine ne le menace. Vous imaginez si un œil lucide comme le sien a vite fait de découvrir, dès le premier contact, la signification d'une figure, sa rudesse, sa malice, sa grandeur, sa misère, sa joie, sa franchise, sa passion. Mais si chaque buste de Despiau, outre sa beauté for-
melle, révèle une étude psychologique profonde, l'artiste se défend d'avoir été guidé par cette impression générale de son esprit. Le caractère du modèle, comme sa ressemblance, seront l'aboutissement, la récompense pourrait-on dire, des investigations minutieuses que l'artiste conduit avec une patience de savant.
Despiau n'a jamais songé à restituer avec leur gangue toutes les richesses que lui propose la nature. Son art marque essentiellement un choix. L'analyse est à la base de ses recherches. Mais il en coordonne les résultats dans une unité synthétique. Celle-ci n'est pas une convention idéale, une fois choisie. Seule s'impose à son esprit une logique des proportions, dont la raison est constante, mais dont les effets peuvent être infiniment variés.
Despiau recherche avant tout les définitions claires. S'il évite les stylisations sommaires, il cherche à ramener chaque visage à une forme géométrique simple, à donner à chaque volume sa densité, pour que l'ensemble s'équilibre parfaitement dans l'espace. D'autres procèdent par de fortes ruptures, par de grands désaxements, par des oppositions violentes. Despiau, lui, suscite une eurythmie dont la cadence donne à chaque visage son style.
Les modèles de Houdon semblent entrer en conflit avec nous, nous prendre à témoins de leur grandeur, de leur génie, de leur malice; ceux de Rodin nous dévisagent, ceux de Carpeaux nous fixent de leurs vivantes prunelles. Les visages de Despiau n'ont jamais contemplé que leur vie intérieure.
Parfois, pour aider sa main dans la recherche de la vérité, souvent aussi pour son propre plaisir, Despiau trace ces beaux dessins, dessins de sculpteur essentiellement, où seul est mis en valeur, par un trait sombre et des ombres précises, l'intérêt plastique des formes qu'il va modeler.
Chaque œuvre de Despiau connaît plusieurs états : d'abord le modelage dans la terre, puis l'épreuve en plâtre, dont il juge parfois nécessaire de tirer deux ou trois états. L'épreuve en cire est ensuite donnée au fondeur. Parfois l'artiste crée une autre version dans la pierre. Chacun de ces états est différent du précédent et lui permet d'arriver par approximation à cette vérité qui est une, sans doute, comme il se plaît à dire, mais dont les images sont infinies. Il entend ne laisser à aucun praticien le soin de polir ses pierres ou de parfaire ses bronzes. Sa main seule trouvera sous la lime ou la rape la plénitude des modelés. Sa méthode, il l'estime très supérieure à celle de la taille directe. N'a-t-elle pas valu aux plus grands des déboires fameux? Les Grecs, eux-mêmes, ne faisaient-ils pas des modèles dans la cire avant d'exécuter leurs figures en marbre? Et combien de chefs-d'œuvre de Michel-Ange ou de Donatello eussent été épargnés, si la frénésie de leur ciseau n'avait mutilé leurs plus édifiantes statues?
La genèse d'un portrait de Despiau est loin d'avoir toujours la même durée. Il est des œuvres dont Despiau a pu se déclarer satisfait après quelques poses. Il en est d'autres qu'il a modelées pendant des centaines de séances. Nul, au reste, n'a jamais décidé que lui-même si l'œuvre est achevée. Elle ne le sera que devenue conforme à la sensation que lui donne le modèle. N'est-ce pas, d'ailleurs, pour son seul plaisir que cet homme passionné travaille? A-t-il déclaré l'œuvre achevée, que son jugement est sans appel. Cette lucidité qu'il garde dans l'examen de son propre ouvrage, jointe à une splendide indépendance, préservera toujours Despiau de ces défaillances dont le prodigieux et inégal portraitiste que fut Houdon fut prodigue, quand le succès fut venu.
L'œuvre de Despiau comprend, à l'heure actuelle, une soixantaine de bustes. C'est, avec les quelques figures dont nous reparlerons plus loin, toute l'œuvre d'un artiste qui travaille depuis plus de trente ans.
Despiau avait déjà exposé au Salon des Artistes français
(Voir suite page 233.)
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DESPIAU
ÉVE NUE