Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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SIXIÈME ANNÉE
N° 130
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15 MAI
1930
L'ART VIVANT
LA FRESNAYE. — PORTRAIT DE GUYNEMER.
NUMÉRO CONSACRÉ À L'EXPOSITION DE L'ART VIVANT
DIRECTION-REDACTION
146, Rue Montmartre, PARIS (2e)
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13-17, Rue du Montparnasse, PARIS (6e)
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Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du GARD
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L'ART VIVANT
L'EXPOSITION DE L'ART VIVANT AU THÉÂTRE PIGALLE
Lorsque M. Gabriel Astruc m’offrit aimablement les salles de la galerie du théâtre Pigalle, pour une exposition de l’Art Vivant, et bien que nous dussions, en moins de quinze jours, réunir une centaine d’œuvres provenant d’une sélection de quarante peintres, je n’eus pas d’hésitation.
Cet indépendant, qui fit appel à Maurice Denis, pour la décoration du théâtre des Champs-Élysées, à une époque où l’on pouvait croire au talent de ce peintre, cet animateur à qui nous devons les ballets russes, ce prestigieux ordonnateur de fêtes qui, à Versailles, au cours d’une soirée fameuse, fit pâlir les fastes du Grand Roi, ce chroniqueur qui, d’une plume alerte, sut, dans son Pavillon de fantômes, évoquer toute une époque de Paris, n’a-t-il pas, au plus haut point, le sens de l’actualité ?
L’heure était venue, pensait Gabriel Astruc, de montrer une sélection de la peinture française et de celle de l’Ecole de Paris. Tant de confusions égarent le public qu’il était temps de les dissiper. En effet, si les manifestations artistiques sont de plus en plus fréquentes, le public n’a que très rarement l’occasion de découvrir des œuvres de la qualité de celles qu’ici-même nous proposons à son admiration, ni surtout de les voir confrontées en un si vaste ensemble.
En quel lieu, d’ailleurs, pourrait-il les découvrir? Dans les Salons?
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Le Salon des artistes français et de la Nationale est actuellement ouvert au Grand Palais. Il est en tout point pareil à celui de 1929, le même que celui d’il y a deux ans. On y retrouve les mêmes nymphes surprises, les mêmes maternités, les mêmes départs de pécheurs, les mêmes repas de noces. On y admire en plus une ravissante effigie de M. François-Poncet par L. Jonas. Quelques portraits de jeunes femmes nous rappellent que la mode a changé. Les modèles de M. Etcheverry portent des jupes longues, cette année. Mais la mode ne peut rien en faveur de l’imagination de ces peintres qui, elle, ne s’est pas allongée. L’ancien ministre des Beaux-Arts rêve, parmi ces dames, la main collée au visage, le doigt au front.
Le public enfin compris que le Salon n’a, dans la vie parisienne, qu’une signification mondaine, une importance comparable à celle du concours hippique, par exemple. On y va faire admirer sa robe de Jean Patou peinte par l’artiste le plus médaillé, et bien indigne alors de la charmante création du magicien de la couture. Les jeunes filles viennent au Salon prendre des idées de robes et les jeunes gens des idées de jeunes filles ! Le public sait, désormais, que les jeux innocents de ces chercheurs de médailles n’ont rien à voir avec l’art véritable.
Le public n’est-il pas familiarisé avec les œuvres authentiques, grâce à de vastes rétrospectives comme celles de Courbet et de Delacroix, de l’an dernier, celles de Pissarro au Jeu de Paume, il y a deux mois, grâce aux splendides expositions de Chardin et de Cézanne si brillamment ouvertes, avant celle de l’Art Nègre, à la galerie du théâtre Pigalle ?
Le public a appris à regarder. Dans les pages, qui lui apparaissaient d’abord comme les plus réalistes de l’œuvre de Chardin, il a reconnu combien la moindre touche colorée a, chez ce maître, de puissance suggestive. Il a compris que l’équivalence proposée par le peintre est l’œuvre entière de son esprit et que la ressemblance avec l’objet n’est jamais le but, mais l’ultime récompense de sa création. Peut-être eut-il, devant les paysages ou les compositions de Cézanne, cette révélation que les éléments offerts par la nature et recréés par le peintre deviennent, dans le tableau,
des raisons d’équilibre et d’harmonie ; qu’une œuvre picturale, enfin, n’est pas faite pour donner, sur une surface plane, l’illusion d’un objet sous ses trois dimensions, mais que les formes et les couleurs ont en elles-mêmes une vertu.
Ce plaisir que provoque la contemplation des formes et des couleurs ne se développe que par la longue fréquentation de la peinture. Toutes les sensations que nous offre la vie, n’exigent-elles pas, pour se survivre, d’être toujours plus courtisées? Bientôt l’initié découvrira dans son esprit une ligne d’horizon au delà de laquelle cesse l’art véritable. Il n’y a pas là question d’étiquettes, mais un ensemble de raisons esthétiques qu’aucun philosophe ne chiffrera jamais et qui font qu’entre un Derain et un peintre officiel, il y a la même différence qu’entre un écrivain tel qu’André Gide et un de ces polygraphes qui dictent des romans à des machines enregistreuses.
Un peintre vaut par l’importance du monde qu’il a créé, par la signification de son œuvre, par la qualité de ses moyens d’expression, autant que par son style. Sans doute l’écrivain d’art peut-il mettre en valeur la richesse spirituelle de l’œuvre d’un Matisse ou d’un Picasso. Sans doute, peut-il démontrer l’originalité de leurs mises en pages, plus même, dégager la vertu de leur plastique. Mais comment justifierait-ce plaisir que lui donne le plus prodigieux magicien de la couleur, en suscitant entre les tons ces rapports dont son esprit conçoit toutes les subtilités, sans pouvoir en donner les raisons ?
Chaque année, avec la même bonne foi, nous espérons découvrir une œuvre authentique au Salon. Despiau n’y exposa-t-il pas, pendant des années, ses précieuses figures, à côté des pires portraits de commande? Aucune question d’uniforme n’est jamais intervenue pour orienter notre goût. Tout ce que l’art de Forain peut représenter aujourd’hui d’odieux pour moi, dans l’esprit, comme dans la lettre, ne m’empêchait pas d’admirer, hier encore, dans des collections privées, telles esquisses de sa jeunesse, dignes de Manet.
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Délaisant la nécropole où dort l’art officiel, vers quel asile de l’art indépendant, le public éclairé peut-il porter ses pas? Vers les musées? Quel musée? Celui du Luxembourg? La France est l’unique pays du monde à ne pas avoir dans sa capitale un musée d’art moderne. Grenoble est la seule ville à posséder, grâce à son conservateur M. Farcy et à une municipalité bienveillante, quelques témoignages importants de l’art d’aujourd’hui. Sans doute le Luxembourg a-t-il fini par accrocher quelques œuvres de nos meilleurs peintres, mais ces œuvres sont le plus souvent sans grande importance. Les meilleures pages de nos maîtres sont à l’étranger ou dans les collections particulières. Ajoutons, d’ailleurs, qu’à chaque acquisition de peinture vivante, correspond une avalanche de peinture officielle. Aussi les plus enthousiastes se sont-ils découragés. Le musée du Luxembourg demeure le prisonnier des comités consultatifs, de la Société des amis du musée, de tous les parlementaires et de leurs recommandations. Aussi le danger n’est-il pas qu’un sénateur interpelle sur l’entrée des fauves au Luxembourg, mais que Matisse y soit entré !
Pendant ce temps, Bruxelles a su édifier un vaste palais des Beaux-Arts, où put être exposé l’œuvre entier d’Ensor, où figurèrent plus de cinq cents toiles de Permeke, où Charles Despiau, inconnu du public français, rassemble son œuvre.
Le public recherchera-t-il lesSalons? QuelsSalons? Celui des
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L'ART VIVANT
Indépendants ? Le glorieux Salon de Cézanne, de Van Gogh, de Seurat, déserté aujourd'hui par les meilleurs peintres, est envahi par tous les refusés des Salons à jury et par les innombrables étrangers fixés à Paris. Quand on n'y retrouve pas les sujets des Artistes français, traités avec moins de brio, on y voit régner un poncif du désordre, un poncif de l'horreur, aussi détestable que celui du joli.
Le Salon d'Automne? A côté du Salon de confusion qu'est celui des Indépendants, l'Automne, Salon de moyenne, exploite un académisme de gauche. C'est la rue de Valois de la peinture !
On a tenté de former de nouveaux Salons, Salon des vrais Indépendants qui est devenu celui de quelques attardés du cubisme, et enfin celui de l'Art français indépendant, actuellement ouvert et dont l'effort est à encourager. Le Salon des Tuileries, qui était au début un Salon de choix et devint trop vite un Salon d'éclétisme, semble défunt.
Restent les expositions particulières. C'est par les expositions d'ensemble d'une œuvre, comme celle groupant cent toiles de Friesz, il y a trois ans, chez Mme Granoff, comme celle de Segonzac, il y a deux ans chez Georges Bernheim, comme celle de Raoul Dufy, l'an dernier chez Bernheim Jeune, celle de Per Krohg ou de Léopold Lévy, cet hiver, chez Georges Bernheim, ou par les expositions de groupes assez fréquentes chez Druet ou chez Marcel Bernheim, que le public peut fixer son jugement.
En dehors de ces manifestations assez rares, le public ne connaît, des meilleures peintres d'aujourd'hui, que des œuvres sans importance, quand il ne s'agit pas de déchets d'atelier.
C'est autour de ces œuvres souvent médiocres, qui ne sont pas rares même chez les plus grands artistes, que s'établit la confusion, d'autant plus excusable chez le public, qu'elle égare jusqu'aux critiques de profession.
Sans doute le public éclairé n'est-il fixé sur la lucidité d'un critique qui jugea que Cézanne n'avait pas produit une œuvre, qui pousse la négligence jusqu'à reprocher à Friesz, né au Havre, d'être German, parce qu'il porte le prénom d'Othon. Mais ne peut-on se demander, aussi, en quel endroit il a pu prendre connaissance des œuvres importantes de la peinture actuelle, puisque les ateliers lui sont aussi fermés que les salons des grands collectionneurs.
Toute la confusion vient de là. Il y a deux sortes de collectionneurs. Les uns aiment la peinture pour elle-même, et trouvent dans le spectacle de leurs tableaux un plaisir chaque jour renouvelé. C'est à ces amateurs d'art que nous avons fait appel pour cette exposition. Ils recherchent, avant tout, l'œuvre de qualité. Sans doute pensent-ils que le moindre croquis de Delacroix exaucé par son génie peut être la perle d'une collection. Par contre, une œuvre de série d'un maître tel que Corot ne saurait retenir leur choix. Ils aiment leurs tableaux avec tant de ferveur que nous leur devons beaucoup de gratitude d'avoir bien voulu en soustraire quelques-uns à leur joie quotidienne.
Les autres n'estiment dans l'œuvre d'art que sa valeur marchande. Quand, après la guerre, après cinq ans de sommeil, la vie artistique reprit son cours, quand se fit le réajustement des valeurs, et que les chefs-d'œuvre de Cézanne, de Renoir et de l'impressionnisme, atteignirent de très grands prix une véritable frénésie s'empara d'un certain public, en grande partie composé d'amateurs sans culture et tout récemment enrichi.
Le fait que Cézanne, dont la plupart des œuvres demeure un attentat au goût de la masse, ait puatteindre des cotesjusqu'alors inconnues, a induit le public à penser que, pour les peintres vivants, la même spéculation demeurait possible. Et l'on a vu se développer, cette seconde classe de collectionneurs, qui mettent des signatures en portefeuille et qui enfouissent dans leurs placards, acquis à n'importe quel prix, les témoignages les moins heureux d'artistes de grand talent. N'achètent-ils pas la peinture au numéro, comme on achète au mètre du ruban?
Sans doute peut-on condamner certains artistes d'avoir laissé sortir de leurs ateliers tant de pages médiocres, indignes deleurs mains? Mais la vie, depuis la guerre, a entraîné le monde avec tant de frénésie, qu'on admet parfaitement que certains artistes,
dont la jeunesse fut misérable, se soient laissé séduire par les offres inouïes de ces marchands du temple.
Nous avons la fierté de rappeler que, tout en évitant les stupides généralisations, nous avons signalé ici-même, et dès les premières années de cette revue, cette coupable folie de l'agiotage pictural. Si nous reconnaissions l'enrichissement qu'apportait à notre art l'Ecole de Paris, nous nous élevions contre l'envahissement des étrangers et contre l'enthousiasme hâtif que provoquaient chez certains des dons souvent superficiels. Nous n'avons cessé de plaider en faveur du retour au sujet. Nous avons, avant tout autre, protesté contre le déplorable penchant qui incitait trop de peintres à se contenter d'un paroxysme facile, par l'expression de la laideur. De même, nous montrions ce qu'il y a de dangereux à tenter devant le public des expériences qui, autrefois, étaient réservées à l'examen d'une élite.
Mais nous savions que ces travers de notre époque avaient été ceux de tous les temps. Agioteurs, ceux qui firent atteindre à Rembrandt de son vivant des prix qu'on n'avait jamais encore enregistrés. Agioteurs ceux qui vendaient à vil prix ses plus authentiques chefs-d'œuvre, après la mort de sa femme.
Ne sont-ils pas, au reste, aussi coupables, ces agioteurs de l'esprit qui confondent les valeurs et préfèrent un Armand Point à Cézanne ?
Grâce à l'accueil qu'on nous accorde dans les ateliers et chez les collectionneurs, nous étions à même de reconnaître des œuvres accomplies, qui justifiaient notre enthousiasme. Nous ne pouvions douter que la peinture actuelle fit à la mesure des plus grandes époques de notre histoire picturale, digne de l'admiration de l'univers entier qui donne aujourd'hui à Paris l'importance qu'eurent autrefois Rome ou Venise.
***
Voici une exposition d'« Art Vivant ». Comme toute sélection, elle est tendancieuse. Nous ne prétendons en aucune façon qu'en dehors des artistes groupés ici, il n'y ait pas de salut. Jamais les talents n'ont abondé comme aujourd'hui. Et ce n'est pas avec cent toiles qu'on peut représenter toute la peinture actuelle.
Nous avons voulu grouper des peintres qui, selon nous, ont joué, jouent ou joueront un rôle dans l'art de leur époque. Nous représentons ici tels peintres dont les œuvres actuelles sont la négation même de l'esthétique de l'art vivant, mais qui furent, en des jours anciens, plus heureux.
Sans doute, nous reprochera-t-on d'avoir fait œuvre incomplète d'historien, en ne montrant pas un ensemble suffisant d'œuvres cubistes. Nous avons toujours considéré, ici, que les techniques ne doivent jamais être un but, mais un moyen. Monet et Pissarro n'ont jamais été plus grands que lorsqu'ils se sont évadés de l'impressionnisme, Seurat, quand il faisait oublier le principe fastidieux du divisionnisme. Qu'importe que le cubisme soit mort, pouvions-nous dire, un jour, puisqu'il vivra éternellement par Picasso. Le cubisme en 1930 nous semble un anachronisme, comme le préraphéalisme ou le néo-classicisme. Mais nous avons tenu à donner, avec la Conquête de l'air de la Fresnaye, un témoignage de ce cubisme sensible, qui fut le cubisme français, et, par ailleurs, un exemple caractéristique de l'invention de Picasso.
Nous avons dû, d'autre part, négliger cette nombreuse phalange de peintres de talent qui, à Cassis ou à Toulon, brosent de savoureux paysages du Midi, car il eût fallu reculer les murs du Théâtre Pigalle pour les accueillir tous.
Limitant à quarante noms cette sélection de peintres, nous nous sommes efforcé, du moins, de représenter chacun d'eux par des œuvres significatives.
Aussi pourra-t-on reconnaître ici ces grands courants qui n'ont cessé de partager la peinture française. Ils entraînent les uns vers la recherche du goût, tandis que d'autres obéissent au grand appel du lyrisme ; ils poussent les uns vers la riche tradition du réalisme, tandis que d'autres s'éprennent de style et de mesure.
Le goût, c'est Matisse. Il apparaît ici avec une grande page fauve, le Marin, avec un portrait, tendre bijou noir, avec un
(Voir suite page 391.)
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FIG. 1. PIERRE BONNARD. FLEURS.
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FIG. 2. P. BONNARD. LA FEMME EN ROUGE.
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FIG. 3. R.-TH. BOSSHARD. NU AU CANAPÉ.
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FIG. 4.
PIERRE BONNARD
LE DÉJEUNER.
Coll. M. A. Vollard.
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Galerie Bing.
FIG. 5. CAMILLE BOMBOIS.
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Collection M. A. Vollard.
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FIG. 6 P. BONNARD. PORTRAIT DE M. AMBROISE VOLLARD.
Galerie Th. Briant.
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FIG. 7. P. BONNARD. LE VERGER.
Page 11
Collection M. Paul Rosenberg.
FIG. 14 G. BRAQUE, LES ANÉMONES
Photo Illustration.
Collection M. Paul Rosenberg.
FIG. 15. G. BRAQUE, LA GUITARE.
Photo Illustration.