Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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QUATRIÈME ANNÉE N° 94 5 fr. 18 NOVEMBRE 1928 --- L'ART VIVANT Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTÉRAIRES KISLING, LA JEUNE HOLLANDAISE. LE SALON D'AUTOMNE DIRECTION - RÉDACTION 146, Rue Montmartre, PARIS (2e) ADMINISTRATION ET VENTE: LIBRAIRIE LABOUSSE 13-17, Rue du Montparnasse, PARIS (C°) RÉDACTEUR EN CHEF: Florent FELS DIRECTEURS - FONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du GARD

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QUATRIÈME ANNÉE L'ART VIVANT 15 Novembre 1928 A PROPOS DE L'EXPOSITION DE BRUXELLES BOURDELLE Il y a quelques mois, j'allais voir un matin Antoine Bourdelle. Une dame hollandaise, déjà fort adroite dans le métier de sculpteur, désirait ardemment devenir son élève — elle, mille et unième des jeunes sculpteurs du monde entier — et m'avait prié d'obtenir du maître qu'il voulut bien l'accueillir. Je trouvai Bourdelle sur le seuil de sa porte. Il hélaît un taxi pour se faire conduire à l'Hôtel-de-Ville, à propos de je ne sais plus quelle commande. Il me fit monter avec lui dans la caisse vulgaire qui prit soudainement comme un air de carrosse, tant Bourdelle avait à la fois de bonhomie et de majesté. Il consentit à recevoir la dame hollandaise, dont la lettre enthousiaste le toucha ; puis, il ouvrit un large cahier qu'il avait tenu jusqu'alors sous son bras, et parla. Les cahots du taxi ne parvenaient pas à rompre les inflexions de sa voix un peu sourde, que l'air, passant entre la lèvre supérieure en auvent et la lèvre inférieure légèrement rentrée, habille d'un souffle doux ; de cette voix latine qui fait penser à un beau velours gris. Je regardais Bourdelle dans la glace étroite qui nous faisait face. Curieux homme. Autrefois, sous les Empereurs, aux premiers siècles chrétiens de la Narbonnaise, devaient exister de semblables visages. Je me figure que des prêtres de petits sanctuaires ont dû célébrer la croix avec une âme, avec des yeux tout païens, antérieurement habitués comme ceux-là à célébrer en toute candeur Orphée, son histoire et ses travaux. Certains évêques rustiques, pour lesquels le bon pasteur était encore imberbe et muni d'une lyre, devaient avoir ce visage de faune doux et matois et cette barbe courte aux fils à peine ondulés, qui bordent la chair même de la lèvre, comme une frange de masque tragique. Bourdelle regardait les dessins contenus dans le carton. Il parlait, ou plutôt se parlait. — « C'est une femme. Cela peut être très beau une femme. Degas connaissait bien mes dessins. Une fois, regardant un dessin de moi, qui représentait une femme, il a dit : « Ce sacré Bourdelle, il a encore fait une femme de Bourdelle. » Et Bourdelle rit. Il continue à feuilleter ses dessins ; l'un d'eux montre un homme dont le buste et les bras montent le long d'une statue qu'ils enlacent avec l'adhérente flexibilité d'une vigne étreignant un ormeau virgilien. La statue a les jambes, les hanches déjà roses. Le torse est encore neigeux. — « C'est Galathée, dit Bourdelle, elle s'anime; elle s'anime de bas en haut. La nature anime souvent la femme de bas en haut. Et la femme n'en est pas moins belle, oh ! non, pas moins belle... » Et Bourdelle rit doucement tandis que sa voix redit, pour soi-même : « Sacré Bourdelle... ce sacré Bourdelle. » Un poète de la fin du siècle dernier, a dit, dans un de ses meilleurs poèmes : « Ris peu ». Il avait raison. Peut-être, plus jeune, aurais-je ri de la complaisance avec laquelle, en cet instant, Bourdelle se regardait vivre et penser. J'aurais eu tort. Du plus génial au plus stupide, tout homme trouve en soi-même son principal objet d'indulgence et de curiosité ; mais, du plus orgueilleux au plus modeste, la différence est toute petite. Tout au plus, peut-on dire que les rapports entre gens policiés sont faits d'une effroyable vanité tempérée par la peur du ridicule. Cette peur du ridicule est une lâcheté comme une autre, sous laquelle couve comme sous une cendre l'ardent foyer de notre suffisance. Or, de par leur force même, la plupart des grands génies lyriques, qu'ils se nomment Michel-Ange ou Ingres écartent cette paralysante enveloppe. Certes je ne dis pas qu'il suffit d'être satisfait de soi-même pour avoir du génie ; mais que, lorsqu'un homme a donné les preuves que Bourdelle a fournies, cet ingénieur bonheur, cette façon de s'interpeller soi-même et de se voir vivre avec un si souriant intérêt est un signe de puissance. La personne et l'œuvre de Bourdelle possèdent une incontestable force de rayonnement. Peu de noms, dans quelque domaine que ce soit, exercent un prestige aussi dense, aussi complet. Il est, vivant, un des grands hommes dont notre génération trouve, sans hésitation, à hypothéquer la gloire. Et cette gloire est assise sur des bases multiples. Le jour où sera révolu le cycle (que nous entamons à peine) d'un renouveau classique, il restera par son étrangeté; le jour où l'on sera de nouveau saturé de l'étrange, Bourdelle dominera par son unité. *** La Belgique vient de lui adresser un hommage éclatant. Le 3 novembre dernier, fut inaugurée, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, une exposition qui réunit toutes les œuvres importantes de Bourdelle et un grand nombre de ses œuvres secondaires. Cette exposition emplit quinze salles du Palais, elle comporte le développement de cinq cents mètres de cimaise. On y voit le plâtre original du monument du général Alvéar (érigé à Buenos-Ayres) avec les quatre figures géantes de la Force, de la Victoire, de la Liberté, de l'Eloquence; les bas-reliefs du Théâtre des Champs-Elysées, ceux du Théâtre de Marseille, ceux du monument de Montauban ; la Pénélope ; la Vierge d'Alsace ; le grand Centaure ; l'Heraklès sagittaire, le monument de Mickiewicz, et un très grand nombre de bustes, de dessins, de peintures, d'aquarelles. *** Il est évident que Bourdelle appartient à la race des sculpteurs-nés. Lui-même a souvent conté son enfance pitto-resque à Montauban. La genèse de son caractère n'est pas sans analogie avec celle qui détermina la nature d'Ingres, voire de David, mais en plus naïf, surtout en plus rustique. Il avait un oncle tailleur de pierre ; son père, ébéniste-menuisier, construisait avec une lente logique des meubles solides, utiles et trouvait, à œuvrer dans le bois aux grains lisses et parfumés, des consolations pleines d'une poésie très haute. Ses grands-parents étaient chevriers. Il vécut dans le Quercy. Peut-être comme le jeune Giotto de Vasari, dessinait-il au flanc des rochers le profil des chèvres camuses. Il était adroit. Il aime à évoquer l'atelier paternel, il doit l'apercevoir, dans le lointain de son enfance, comme un décor évangélique, à la façon de certains tableaux préraphaélites, dans lequel il eût été un peu « le divin apprenti ». Autour de sa famille sa renommée de jeune prodige se répand. Un écrivain qu'Anatole France a comparé à Théocrite, Emile Pouillon, lui demande de sculpter une table. Il s'en acquitte avec tant de savoir et de bonne grâce qu'Emile Pouillon s'emploie à le faire envoyer à l'Ecole des Beaux-Arts. Là, il concourt, il obtient une bourse, le voilà à Paris, dans l'atelier de Falguière où il s'ennuie. Il vit dans un petit hôtel de la rue Bonaparte.

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L'ART VIVANT Il rêve de Michel-Ange. Et c'est avec cette pensée au front qu'il sculpte son Adam, de 1885. Bientôt Bourdelle va entrer comme praticien chez Rodin. Ici commence le beau drame de sa vie. Peut-on nier raisonnablement que Rodin fut un grand sculpteur ? Je crois que ceux-là même qui le tenteraient aujourd'hui, par courtisanerie, devant Bourdelle, s'abaisseraient beaucoup à ses yeux. Rodin est la forme la plus robuste et la plus expressive de ce romantisme individualiste qui demeure la marque du XIXe siècle. Il voit et il conçoit par « morceaux ». Le XIXe siècle, vers sa fin, exaspère encore son activité littéraire. C'est un siècle de « gens de lettres ». Or la culture intellectuelle de Rodin n'était pas très étendue. Quelle qu'ait été son intelligence humaine, elle ne le défendait pas toujours contre l'ascendant des écrivains. Les titres qu'il donne — et, ce qui est plus grave, qu'il laisse donner — à ses œuvres, sont, à cet égard, bien significatifs. Il tourmente la forme, il la pousse toujours à son maximum d'expression, il ne redoute pas une certaine redondance qu'un peu d'incohérence relève au besoin comme une rareté. Il est la suprême floraison d'une période à laquelle manqua surtout le sens de l'unité. Par une mystérieuse loi, qui dans l'histoire a joué bien des fois (entre David et Gros, par exemple) c'est son élève et son praticien préféré, c'est Bourdelle qui va ouvrir le cycle suivant. Bourdelle, quand il sculptera, en 1900, le monument aux morts de la Ville de Montauban — le seul, dira Carrière, des monuments de ce genre qui valût de demeurer — donnera encore aux musculatures, aux gesticulations de ces héros cette allure tempétueuse qui les gonfle et les nuance violemment, mais dès cet instant un autre rêve s'installe en lui. Il l'a défini en un mot très heureux : « c'est l'heure de bâtir ». Il a beaucoup médité. Il s'est persuadé que par définition, rien d'isolé ne saurait être harmonique. Une statue n'a sa raison qu'en fonction des masses architecturales — s'agit-il d'une ville, d'un parc ou d'un palais — dont elle va devenir bien mieux que l'ornement, le complément. Aussi connaîtra-t-il lui-même l'étendue de ses possibilités lorsqu'il recevra, avec Auguste Perret, en 1912, la commande du théâtre des Champs-Elysées. Labeur énorme et nouveau, harmonie dont il serait superflu d'examiner à nouveau les éléments après les si savantes et si attachantes études qu'écrivit à son sujet M. Paul Jamot. Comme Bourdelle est loin à ce moment-là de cet Adam après la faute qui lui avait valu une « mention honorable », et de ces trois jeunes filles qu'il avait exposées à la Nationale de 1891 ! Il en est loin, mais le chemin qu'il a parcouru est jalonné d'œuvres dont l'ensemble constitue un trajet merveilleusement logique. De 1888 à 1892, il avait multiplié les études de son Bacchus. Le grand dispensateur d'espoir, le redoutable taumaturge dionysiaque est avant tout une force. Bourdelle, dès son enfance, rêvait de ces figures si vigoureuses et si impersonnelles qu'elles sont comme des portraits de l'humanité tout entière. Le colosse riant que Bourdelle vers sa quinzième année avait un peu caricaturalement ébauché, n'était-il pas déjà, plus ou moins consciemment nommée, une des formes de Bacchus ? « Parti d'une étude presque familière, dit M. Paul Vitry — du géant de la musique, du Bacchus qui pressure pour les hommes le nectar délicieux, il ne créa pas moins de dix à douze interprétations dessinées, gravées, peintes ou modelées du visage sublime, tantôt convulsé par une sorte de méditation douloureuse ou par l'effort de la création, tantôt détendu et entré, dirait-on, dans la sérénité du souverain apaisement ». Les dieux... les beaux dieux qui enchantaient et parfois terrifiaient lesréseventiques, Bourdelle évidemment les voit. L'agonie des dieux méditerranéens l'eut pour témoin. Ils étaient des forces tantôt redoutables, tantôt douces, souvent sans pensée, mais toujours pleines de la majesté des arbres, des vents et de la mer. Devant le centaure mourant dont la tête se couche, dont le corps s'affaisse sur les jarrets avec un bruit d'écrasement, nous assistons à l'effondrement de l'Olympe, son long buste cuivre vertical va tomber en avant et mesurer le sol comme un cou de chameau, comme une bête surnaturelle et morte et dont on ne va s'approcher qu'en tremblant. Son contour élégant et monstrueux est net comme celui d'un roc, son modèle est simple comme celui des montagnes qui furent son temple. Il évoque des catastrophes cosmiques et on ne peut s'empêcher de songer aux vers que Gauguin avait écrits sur le socle de l'idole sans prunelle qui gardait les abords de sa case : « les dieux sont morts... » Pour en arriver à cette extrême simplicité en même temps qu'à cette extrême vigueur d'expression, Bourdelle parcourait les régions où les arts se sont ébattus dans les périodes dites primitives. Aussi le mot « archaïsme » vient-il souvent à l'esprit devant les œuvres de ce genre. Il est impropre ; il est injuste. L'archaïsme est un travail « à la manière de » ; il est un académisme. Et Bourdelle est assez abondant pour créer sans ces artifices. Mais de même que son âme pieuse voit les dieux de plus près dans la Hera de Samos que dans un Apollon hellénistique, de même il sent une piété plus simple, plus forte et plus pure dans une vieille chapelle romane que dans une église de la fin du XVe siècle ou de la Renaissance. On a raconté (Bulletin de la Vie artistique, 1922, p. 494) ses impressions à Rome, lors du premier voyage qu'il fit dans la Ville éternelle, en compagnie d'Auguste Perret, en 1922 précisément. Il est plein d'inquiétude. Au Colisée, il veut voir le tombeau de Raphaël. Quand on lui parle du Moïse, il veut voir Fra Angelico. Mais le voilà devant le Moïse : « Eh bien ! non ce n'est pas un artiste. Regardez tous ces noirs : sur le front, un noir ; sur la face, un noir ; sur le cou, un noir ; un artiste n'aurait pas fait ça, ce n'est pas un artiste ; c'est un prophète, un visionnaire. Une pause, quelques pas encore de droite et de gauche, puis — C'est tout de même le plus grand sculpteur de l'Italie. Et confidentiel : — Il déborde l'Italie. $$ * $$ Mais justement parce qu'il recherche l'unité, Bourdelle, renouant avec une grande tradition classique, s'extériorise par tous les moyens d'expression qu'il peut demande comment je ferais pour n'y point introduire Bourdelle. L'œuvre de Bourdelle est énorme. Ells a un sens, une logique, mais non un parti pris. Quand elle célèbre un individu (comme en son Ingres) il retrouve la force d'évocation nominale dont Rodin avait fait preuve avec le Balzac. Et du même ébauchoir il peut entreprendre une Minerve, une Sapho ou l'adorable Aphrodite, bonheur et tourment des hommes. Nous avons en lui la plus complète et la plus souple expression du grand rêve de reconstruction — à tous les sens du mot — dont l'humanité se berce à cette heure ; et l'hommage qui lui est présentement rendu en Belgique a un sens qui dépasse de beaucoup sa simple personnalité. Robert REY, Conservateur-adjoint au Musée du Luxembourg.

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L'ART VIVANT LA SCULPTURE DE BOURDELLE LA GRANDE VIERGE D'ALSACE PÉNÉLOPE INGRES LA FEMME AU FRUIT ---