Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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QUATRIEME ANNÉE N° 37 5 fr. 1er MARS 1928 L'ART VIVANT Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTERAIRES Les Offices, Florence COROT. SON PORTRAIT. 1835. DIRECTION - RÉDACTION 146, Rue Montmartre, PARIS (2e) DIRECTEURS - FONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du GARD ADMINISTRATION ET VENTE: LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, Rue du Montparnasse, PARIS (6e) RÉDACTEUR EN CHEF: Florent FELS

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QUATRIÈME ANNÉE L'ART VIVANT 1er MARS 1928 LA VIE GRIS-PERLE DU PÈRE COROT M. Léo LARGUIER, le délicat poète de La Maison du Poète et des Isolements, a bien voulu réserver à L'ART VIVANT cette "vie" de Corot dont nous publions les premiers chapitres dans ce numéro. Malgré toute la charmante poésie dont Léo LARGUIER a su entourer cette "vie", il n'est pas un fait, une parole attribuée à Corot ou à son entourage, qui ne soient d'une absolue vérité et en accord avec les documents nombreux et très précis réunis par le biographe sur le peintre de Ville-d'Avray. Cette Vie Gris-Perle du Père Corot constituera, en quelque sorte, un feuilleton que nos lecteurs auront le plaisir de retrouver, pendant plusieurs mois, dans chacun des numéros de L'ART VIVANT. A mon vieil ami Paul Boncour LE DIMANCHE, RUE DU BAC M. Louis Corot mettant à profit le moment qui lui restait entre une promenade le long des quais et l'heure du diner, relevait des factures et consultait solennellement les registres qu'il tenait avec beaucoup de soin. Pour rien au monde, il n'eût ôté, parce que c'était dimanche, la redingote en drap gros-bleu qu'il ne sortait de son armoire que ce jour-là. Il était d'ailleurs respectueux de tous les usages, et sa vie était réglée comme le papier de ses livres de comptes. Le nœud de sa cravate plate aux boucles et aux pointes égales prouvait qu'il n'avait aucune fantaisie. Il observait une foule de principes moyens dont il tirait de solides certitudes. Tout l'invisible chœur des vertus domestiques : ordre, probité, économie, flottant autour du quinquet à huile dont l'abat-jour était de porcelaine blanche. Ce qu'il pensait était dans le catéchisme et dans l'almanach : Vendredi chair ne mangeras, et pas d'huitres dans les mois sans R... Il avait des idées raisonnables et moyennes sur tout : le pot-au-feu était bon quand la viande s'effilo-chait... La santé était le plus précieux de tous les biens... Mieux valait bonne renommée que ceinture dorée... Il fallait battre le fer quand il était chaud, ne pas remettre au lendemain ce qu'on pouvait faire la veille, et toujours garder une poire pour la soif. Sa morale ne dépassait pas celle des préceptes de l'Ecole de Salernes, sans qu'il s'en doutât. Elle était d'un épici-risme médiocre et plein de sagesse. Aucun beau vers, aucune noble image ne parfumaient son cœur et son esprit, mais il eût pu citer beaucoup de dictons et de proverbes qui lui tenaient lieu de poésies. Il couchait avec un bonnet de coton et redoutait le vendredi. Les pauvres étaient des fainéants qu'on ne devait point encourager par des aumônes... Chacun pour soi et Dieu pour tous... Un homme qui se respectait avait cave au bois et cave au vin... Il faisait corder et scier en juillet les bûches pour son poêle... Le mardi était religieusement consacré au gigot, et le dimanche soir au poulet rôti... Depuis que l'Empereur était à l'île d'Elbe, il pensait qu'on pouvait vivre aussi bien sous les Bourbon... Il ne fumait pas, mais il tirait de son gousset, plusieurs fois par jour, une tabatière d'argent et se permettait quelques prises. Cela éclaircissait la vue et le cerveau... Un honnête homme devait, à son ordinaire, mettre un peu d'eau dans son vin, et savoir, quand il le fallait, fêter avec mesure le jus de la treille et ne pas être l'ennemi d'une saine gaîté.. Il y avait temps pour toutes choses et un liard était un liard. Les enfants devaient enfin obéir à leurs parents qui possédaient l'expérience et en savaient plus long qu'eux... Il n'était pas encore ridicule. Honoré de Balzac n'avait que seize ans et ne songeait pas à M. Mitouflet, son petit rentier parisien ; quant à Henri Monnier, il entrait seulement dans sa dixième année et Monsieur Joseph Prudhomme n'existant pas, M. Louis Corot était simplement un bon bourgeois de la rue du Bac où Madame, née Marie-Françoise Oberson, tenait au premier étage une maison de modes parfaitement dirigée et achalandée. Une maîtresse femme que la sienne ! Un peu brusque peut-être, mais sensible, bonne et pour tout ce qui touchait à son commerce, adroite comme une fée. Il n'y avait qu'elle pour chiffonner de la sorte. C'était reconnu. Il se tenait certes pour un homme de quelque mérite, mais elle lui était supérieure, tout bien pesé. — Sans elle, pensait-il souvent, je serais encore petit employé dans les bureaux de la Ville de Paris... Il est vrai, se hâta-t-il d'ajouter, que mon zèle et mes capacités m'auraient valu un avancement rapide et que je serais probablement, à cette heure, en passe d'obtenir la Croix d'honneur. Son destin lui parut tout de même enviable. Ils avaient des écus bien placés ; l'aînée de ses filles avait épousé le fils de leur ami Sennegon ; Victoire-Anne, la cadette, était de petite santé, mais le mariage arrangerait cela. Son garçon, Jean-Baptiste Camille, ne lui donnait aucun souci. Il avait dix-neuf ans et ne se décidait pas à choisir une profession, mais il était tranquille pour lui. C'était une bonne nature, gaie, serviable, se faisant bien voir de tout le monde. Il lui ressemblait d'ailleurs. Il avait son visage haut en couleur et ses cheveux drus. Quand on l'interrogeait, il répondait : Je veux être peintre ! Le farceur ! Comme si c'était là un état pour un jeune homme. Mais, lui Jacques-Louis Corot avait son idée, et le gaillard filerait doux. Il tourna la page de son grand livre, et se remit à relever des comptes : — Mme de Fitz-James.. Un chapeau à la Nelson 40 fr. — Mme de Condorcet .. Un turban............ 20 fr. Une aigrette............. 30 fr. — Mme de Colbert .... Une capote de crépes avec des marabouts.. 40 fr. — Mme de Kellermann. Une capote............ 25 fr. — Mlle Herminie....... Une capeline en paille d'Italie garnie de roses avec des brides de velours noir ................. 75 fr. Un turban satin cerise. 30 fr. Un chapeau à la Nelson. 45 fr. Mademoiselle Herminie était la meilleure cliente de Mme Corot et probablement la plus jolie. Un ministre, chuchotait-on, la protégeait. Elle en était digne, car il la trouvait charmante, avec son frais visage spirituel encadré de boucles blondes. M. Corot la revoyait, essayant devant la psyché cette capeline garnie de roses, avec des brides de velours noir.

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L'ART VIVANT On était en juin. Elle montrait les plus beaux bras du monde, blancs et ronds, et nus jusqu’aux épaules. Comme elle les levait pour arranger sa coiffure... Allons, allons, à quoi songeait-il ? Un père de famille !... et il s’occupa du compte de Mme Dupont-Laville, une grosse dame coupe-rosée qui eût ressemblé à un vieux Bourbon si elle n’avait eu un soupçon de moustache... Sa facture n’était pas très importante... La servante Fanchette entra sans frapper : — Eh bien, monsieur, on vous cherche partout. Mon poulet sera trop rôti, si l’on ne se met pas à table. Tout le monde attend. M. Corot tâta le nœud de sa cravate, tira ses manchettes, ferma son registre, éteignit son quinquet, et suivit la fille qui avait son caractère et son franc-parler. Mme Corot était déjà à table avec Victoire-Anne, sa plus jeune fille. — Je relevais des comptes, dit M. Corot, et j’oubliais l’heure en travaillant. Mais Camille n’est pas encore là ? — Il arrive, il arrange quelque chose au salon, expliqua sa sœur. — C’est fini ! me voilà ! cria une voix fraîche et Camille Corot entra, derrière Fanchette qui apportait la soupière. Il ressemblait évidemment à son père. Il en avait le nez court et large, le menton saillant et le teint coloré, mais l’atmosphère plus fine qui baignait son visage venait de sa mère. Il portait une veste de la même étroffe bleue que la redingote paternelle. Elle n’avait pas été très bien taillé, et les manches montraient un peu trop les poignets robustes du jeune homme. Il s’assit en souriant à côté de Mme Corot. — Oh ! Camille ! s’exclama-t-elle... Comme tu es mal habillé et commun !... Regarde ta cravate... tu ne veux tout de même pas dîner dans un débraillé pareil... Tourne-toi... Elle lui refit son nœud de cravate pendant qu’il tirait la langue, comme si elle l’eût étranglé. Quand ce fut fini, il prit sa mère par la taille et l’embrassa. M. Corot qui paraissait officier dès qu’on avait ôté le couvercle de la soupière jugea sévèrement le laisser-aller de son fils : — Cela indique clairement que tu manques d’ordre, mon garçon, et peut-être de la dignité que tout homme se doit à lui-même, ce qui est plus grave. On n’arrive à rien avec ces défauts... Camille avala son potage et la semonce. On lui fit remarquer qu’il mangeait trop vite, comme toujours, et qu’il gâterait son estomac. Il tendit de nouveau son assiette et lorsqu’elle fut pleine de bouillon, il y émietta son pain, car il avait bon appétit. Mme Corot le regarda sans oser lui dire encore que cela ne se faisait pas et qu’il mangeait comme un maçon. Il était si bon diable et il les aimait tant ! Après le poisson servi avec des pommes de terre bouillies et une sauce blanche aux capres, Fanchette apporta le poulet et la salade. C’était M. Corot qui découpait et assaisonnait. Fanchette mettait à côté de lui, l’huilier, la salière, le moutardier et les fines herbes hachées dans une assiette. Il n’en finissait pas et sa femme le pressait plus d’une fois et s’impatientait. — C’est un art que tout le monde ne possède pas, répondait-il alors. Feu mon père, qui était perruquier dans la rue des Grands-Degrés, avait connu un noble qui, forcé d’émi- grer sous la Révolution, gagnait sa vie à Londres en accommodant la salade. On prétend qu’il faut quatre hommes pour se bien tirer de cet office : un avare pour le vinaigre, un prodigue pour l’huile, un sage pour le sel et un fou pour le poivre... Voilà qui est fait... Donnez vos assiettes. Camille l’admirait, et, bien qu’il ne fût pas gourmand, il était persuadé que son père possédait un don unique. Après le Saint-Honoré du dessert qui paraissait chaque fois meilleur ou moins réussi que celui de l’autre dimanche, M. Corot plia sa serviette avec lenteur et regarda son fils. Camille comprit qu’il allait encore être question de son avenir. Il ne se trompait point. — Mon garçon, dit M. Corot, tout le monde travaille ici, tu as dix-neuf ans, et tu n’as pas encore choisi un état. Il serait temps d’y songer. Cela finira par m’empêcher de dormir. Camille leva vers lui ses bons yeux timides. — J’ai envie de faire de la peinture, balbutia-t-il. — Evidemment, reprit son père, je m’y attendais. Je te ferai remarquer pourtant que la peinture n’est ni un métier qui nourrit son homme, ni une profession sérieuse. C’est un art d’agrément, et il faut autre chose. Certes ta mère et moi avons été prudents. Sans nous priver de rien et en vous élévant, tes sœurs et toi, comme nous le devions, nous avons mené petit train. Nous avons pu, grâce à Dieu, mettre quelque chose de côté, et la vie sera plus facile pour toi qu’elle ne le fut pour moi. A ton âge, je besognais dans les bureaux de la Ville de Paris et je gagnais de quoi subvenir modestement à mon entretien. Je ne me plains pas de toi. Tu es un bon fils ; tu as un heureux caractère, une excellente santé, tu es gai, enjoué, toujours prêt à rendre service, et tu nous aimes comme nous t’aimons. Tu me béniras plus tard d’avoir voulu t’établir solidement. Le solide avant tout, et, mon Dieu, si tu continues à te sentir quelque penchant pour les beaux-arts, je n’en suis pas ennemi. Il te restera assez de moments perdus pour les cultiver. Ma décision est prise. Demain matin nous irons voir l’ami Ratier, rue de Richelieu. Tu garderas l’habit que tu portes aujourd’hui. La première impression est toujours la meilleure. Tu entends, Camille ? — Oui, mon père, dit le jeune homme à qui cela ne paraissait ni inhumain, ni tragique. — Je suis ravi de te voir de bonnes dispositions, continua M. Corot. Embrasse-moi et va chercher les dominos, nous ferons une partie. Au bout de quelques minutes, comme Camille ne revenait pas, M. Corot s’impatiente : — Mais où donc est-il allé chercher les dominos ? Ils sont toujours dans le même tiroir. Victoire-Anne se leva, passa au salon où Mme Corot recevait ses clientes et ouvrit une fenêtre. On entendit rouler des voitures sur le pavé de la rue du Bac, d’ordinaire paisible et déserte à cette heure. Elle revint. — Il y avait beaucoup d’équipages, dit-elle... Camille remonte, il les regardait, sur le trottoir, avec la portière. — Pas d’esprit de suite, murmura M. Corot, toujours la fantaisie ! Camille entra en coup de vent et posa la boîte à dominos sur la table. Il était essouflé et ravi. — J’ai tout vu, dit-il, les lanternes des calèches éclairaient l’intérieur, et c’était fameusement beau... Des broderies d’or, de grosses épaulettes brillaient sur les habits des généraux... Il y avait des messieurs vêtus de bleu avec des feuilles d’argent et des croix plein la poitrine, des dames en robes décolletées couvertes de bijoux... quelques-unes portaient

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L'ART VIVANT J.-B. COROT. SON PORTRAIT EN 1835 Photo Anderson

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L'ART VIVANT HOMMAGE A JACOB SMITS JACOB SMITS. LE PÈRE DU CONDAMNÉ JACOB SMITS. MOULIN Voir l'article page 183. ---

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L'ART VIVANT --- dans leurs cheveux des couronnes de diamants et de perles... Il rougit brusquement et se tut. — Mon garçon, dit M. Corot, tu n’as pas encore vu grand chose. Il n’y a pas de ta faute. Les exigences du commerce nous obligèrent à te mettre en nourrice à Presles, près l’Isle-Adam, jusqu’à ta cinquième année. Tu demeuras ensuite jusqu’en 1807 à la pension Letellier, rue de Vaugirard, et à cette époque, grâce aux bons souvenirs que j’ai laissés dans les bureaux de la Ville de Paris, je pus obtenir une bourse pour le collège de Rouen où tu es resté jusqu’en 1812. Tu reviens à peine de Poissy. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ce spectacle te semble nouveau. Tu as simplement vu passer des équipages qui conduisaient quelques invités de choix à un gala des Tuileries. Tu en parais troublé ? Il faut toujours regarder au-dessous de soi, jamais au-dessus. Chacun est à sa place. L’honnête homme qui ne doit rien à personne est roi chez lui. Commençons notre partie. M. Corot exagérait. Il n’exerçait aucune royauté, rue du Bac. Il tenait seulement les livres de Mme Corot et il ne correspondait, dans sa petite condition, qu’à un prince-consort. --- II MESSIEURS RATIER ET DELALAIN, MARCHANDS-DRAPIERS Le lendemain matin, comme ils s’engageaient sur le Pont-Royal pour aller rue de Richelieu, M. Corot s’aperçut que Camille ne le suivait pas. Accoudé au parapet, il regardait un peintre qui avait installé son chevalet sur la berge. — Eh ! bien, gronda-t-il, nous sommes déjà en retard et tu restes là, à contempler cet artiste ? Que cette vue te serve au moins de leçon... Le camarade ne doit pas diner à midi et souper à sept heures. Il est vêtu de hardes et n’a même pas de quoi se faire rogner les cheveux. Camille se remit à marcher près de son père, mais son cœur battait et la visite qu’il allait faire lui parut brusquement pénible. A l’autre bout du pont, ils durent s’arrêter pour laisser défiler la garde qui venait d’être relevée aux Tuileries. — Découvre-toi, Camille, ordonna M. Corot qui avait ôté son chapeau bien avant que le porte-drapeau ne fût à leur hauteur. Un tambour battait sourdement, juste pour cadencer le pas des militaires, et son bruit semblait rouler au ras des pavés. Le détachement passé, ils prirent par la Cour du Carrousel et furent en quelques minutes devant la boutique de M. Ratier un vieil ami de M. Corot, qui était établi marchand-drapier rue de Richelieu. Camille espérait vaguement qu’il serait absent, mais il était derrière son comptoir. Il ne sortait que le dimanche. Il portait des chaussions de feutre, un pantalon à carreaux, une redingote noire, des lunettes, une calotte à la grecque et il paraissait lugubre. Dans son magasin, régnaient la demi-clarté et l’odeur qu’il devait y avoir à cette heure, dans la cale d’un navire anglais transportant, de Douvres à Calais, des ballots de draps. — Voilà, dit M. Corot après quelques politesses, le gaillard qu’il s’agit de débrouiller. Je te le confie, Ratier. C’est un bon garçon dont on doit pouvoir faire un bon drapier. Le marchand examina Camille à travers ses bésicles. — Avant tout, prononça-t-il lentement, comme s’il livrait un secret, on doit aimer le drap. A ton âge, mon ami, je pouvais le reconnaître, les yeux fermés, à son odeur, et je distinguais parfaitement, rien qu’à leur remugle, l’elbeuf du roubaix et le castres du sedan. Notre commerce exige beaucoup de tact. C’est convenu. Je te l’apprendrai. M. Corot remercia son ami. — Ratier, je n’en attendais pas moins de toi. Je te laisse mon garçon et maintenant, comme il faut être rond en affaires, pas de paroles inutiles. A l’œuvre ! mes devoirs à Mme Ratier. Je te laisse, Camille, ajouta-t-il, tu feras honneur à ton patron et à ta famille !... Il s’en alla et le jeune homme demeura seul avec M. Ratier, mais il avait envie de courir derrière lui, de fuir cette boutique sombre où le drapier lui montrait déjà des étiquettes. --- \\ Il devait y demeurer pourtant pendant près de deux longues années, mais, chaque jour, il devenait de plus en plus évident que ce n’était pas dans la draperie qu’il ferait honneur aux siens, comme l’avait dit son père. Il n’avait pas le sens du commerce. Il couvrait de croquis les petits carnets qu’il gardait en poche, mais il ne mordait pas à la vente, et était toujours de l’avis du client. Un jour, M. Ratier qui avait troqué sa calotte ecclésiastique contre une casquette à pattes, vint jusqu’à la rue du Bac en entretenir son ami. — Dans l’intérêt de ton fils, commença-t-il, je suis d’avis qu’il devrait choisir un autre état. J’ai assez d’habitude pour, dès à présent, affirmer que ce n’est point ce qu’il lui faut. Certes, il est l’honnêteté en personne, franc comme l’or, trop peut-être, aimable, toujours gai, c’est une excellente nature, mais il n’est pas fait pour vendre du drap. J’ai voulu t’en toucher un mot. Sais-tu, par exemple, comment il entend les affaires ? Ecoute ceci, et tu seras édifié : je l’ai envoyé l’autre semaine, chez un client, avec des échantillons, souhaitant me débarrasser de quelques coupons qui ne valaient pas cher... Le client a tâté les morceaux, ne les a pas trouvés à sa convenance et ce nigaud de Camille a abondé dans son sens au lieu de liquider cette marchandise inférieure en vantant le prix très bas auquel je la laissais. Croyant passer un marché splendide, il a parlé de quelques superbes pièces de Constant-Godet que nous avions en magasin et qu’il a vendues séance tenante. J’y tenais comme à mes yeux, les ayant eues à bon compte et j’ai dû les céder... Voilà... Réfléchis... Je n’ai en vue que le bien de ton fils... M. Corot, après le départ du bonhomme, alla en parler à sa femme. Elle était pressée par des essayages et elle trancha net. — Ratier est un homme triste, dit-elle, et sa rue de Richelieu est aussi lugubre que lui. Il n’y a jamais eu un rayon de soleil dans sa boutique. Tu vas t’occuper de placer Camille rue St-Honoré, chez Delalain. Tu peux le faire tout de suite. Je n’ai pas une minute. Mme la Maréchale Soult attend au salon, et il faut que je l’expédie, car Mlle Herminie va venir avec une amie et je ne mélange pas les torchons avec les serviettes. Lorsque Camille rentra, le soir, il attendit que son père eût achevé sa semonce, puis il l’embrassa joyeusement. Comment en vouloir à ce grand garçon toujours content de tout ? — Je t’assure père, dit-ilingnément, que tu aurais fait comme moi. Ce drap vert que M. Ratier voulait vendre ne valait rien. Avec les Constant-Godet, je ne risquais pas de tromper la pratique. J’irai chez M. Delalain... La rue St-Honoré est une belle rue... Puis, ne sachant rien cacher, il dénoua la ficelle qui garottait un paquet qu’il tenait sous son bras. — Regarde ce que je me suis offert sur mes économies. M. Corot haussa les épaules. C’était une palette et des tubes, sa première palette, ses premières couleurs !... (A suivre.) Léo LARGUIER. ---