Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Page 1
L'ART DÉCORATIF
À L'EXPOSITION DE TURIN
L'exposition de Turin a été installée dans un parc admirable, au bord du Pô; des collines boisées semées d'élégantes villas lui forment le plus gracieux des fonds; on ne pouvait souhaiter un lieu plus propice et le premier abord est en effet pour charmer. Peut-être, à examiner de plus près certaines des grandes constructions, faut-il déchanter : l'Italie, qui a bâti les Palais officiels, ne hait pas la pâtisserie, hélas! plusieurs semblent de grands gâteaux de Savoie en staff, tarabiscotés, surchargés et déchiquetés ; heureusement des pavillons privés s'élèvent en grand nombre au milieu des jardins et la fantaisie des architectes s'y est donnée carrière. La plupart se sont bornés, il est vrai, à étudier des morceaux de style; pour la France, le XVIIe siècle et le XVIIIe
Page 2
L'ART DÉCORATIF
dominent, avec l'Empire; on a même moulé le Pavillon de Musique de Trianon et, à l'usage de la Ville de Paris, une aile de Versailles; nous pouvons regretter en cette circonstance la modestie d'hommes de talent, qui ont préféré le pastiche, sans se risquer à l'invention personnelle; il n'y a pas à nier pourtant que ces édifices ne fassent bonne figure. Ce qui ne nous empêchera pas de préférer ceux qui marquent quelque recherche d'originalité; ils ne sont pas très nombreux, mais c'est avec plaisir qu'on visite le Pavillon de la Hongrie, un peu sauvage avec ses dômes coniques, ses revêtements de céramique verte et à l'intérieur tous les détails de construction apparents, si pittoresque cependant dans son étrangeté, et surtout le Pavillon français des Arts Décoratifs. C'est assurément celui de toute l'Exposition qui résume le plus clairement es tendances modernes et nous sommes heureux que ce soit la France qui ait donné cet utile exemple.
L'an dernier, à Bruxelles, on s'en souvient, le Pavillon allemand avait attiré la foule et elle s'était extrêmement intéressée à ces intérieurs dont la lourdeur et la rigidité ne la charmaient guère, mais où apparaissait un si formidable effort de renouvellement. Le préfacier du catalogue avait déclaré que dorénavant l'art allemand dominait le monde; sans doute était-ce beaucoup dire et l'Allemagne brillait-elle surtout parce que l'occasion n'avait guère été donnée aux décorateurs des autres pays de montrer leur talent. Mais le commissaire général de la Section française à l'Exposition de Turin souhaita que nos
Page 3
PORTIÈRE EXÉCUTÉE EN VISCOSE (SOIE ARTIFICIELLE), D'APRÈS LE DESSIN DE M. LALIQUE.
Page 4
L'ART DÉCORATIF
Intérieur du wagon de luxe (chambre à coucher) exécuté par M. Karbowsky pour la Compagnie P.-L.-M.
artisans y prissent leur revanche et, en pendant aux rétrospectives qui s'annonçaient comme particulièrement brillantes, il décida qu'un Pavillon français d'Art Décoratif moderne serait organisé. On ne pouvait songer, faute de crédits, à faire aussi grand que naguère les Allemands, mais c'était sur un autre terrain qu'il fallait lutter et pour cela M. Dervillé, d'accord avec M. Frantz Jourdain, président du groupe, s'adressa à l'Union centrale des Arts Décoratifs. Son président, M. François Carnot, s'occupa d'obtenir un subside de la Chambre, des souscriptions privées furent réunies et l'on se mit à l'œuvre, sous la direction de M. Plumet, architecte, les meilleurs artistes ayant promis leur concours.
La reproduction que nous donnons du Pavillon nous dispense de longues descriptions et l'on en peut apprécier la sobriété; c'est la qualité que M. Plumet a cherchée avant toutes autres et elle distingue son œuvre de tant de bâtisses voisines : lignes simples, nombreux pleins, pas d'ornements inutiles, quelques moulures seulement, avec des corbeilles de fleurs comme couronnement; comme décor, au-dessus des portes des mosaïques de M. Labouret et, encadrant les grands panneaux, des guirlandes de roses au pochoir, par M. Rudnicky; la tonalité est discrète comme la construction et le tout s'accorde à merveille avec le feuillage des grands arbres qui surplombent et avec les tapis éclatants de la roseraie de la Ville de Paris toute proche; dès l'abord, on sent un goût très fin qui rassure sur toutes les audaces.
Page 5
L'ART DÉCORATIF
Et qu'on entre dans le Pavillon, l'impression ne sera pas moins favorable. Une lumière éclatante le baigne, tamisée par les baies nombreuses que garnissent des vitraux gris et blancs de M. Trézel, et cette clarté laisse apercevoir un plan infiniment ingénieux. Il ne s'agissait pas, on le comprend, d'entasser vitrine sur vitrine avec des objets accumulés ; l'idée directrice proposée à M. Plumet était d'aménager une manière de Cabinet d'Amateur ; à cet effet, autour d'une grande nef centrale, il a réservé des absidioles et dans chacune d'elles un artiste a installé une chambre, de M. Jallot, c'est la pièce où l'amateur travaille, avec sa bibliothèque et son bureau de chêne ; M. Eugène Gaillard a arrangé son salon de repos : il fait de la musique dans un coin que M. Follot a décoré et meublé, et si des amis le visitent, il prend le thé avec eux dans une salle à manger de MM. Süe et Huillard ; chaque artiste a été libre de s'organiser à sa guise dans l'espace qui lui était réservé, sous le contrôle, bien entendu, de l'architecte, maître de l'œuvre, et une fort agréable variété est née de cette liberté. Ni monotonie, ni pédanterie : une bonne grâce attrayante et toute française.
Mais nos décorateurs ne sont pas que des « ensembliers » si on ose user de cet affreux et récent vocable, et même la plupart d'entre eux s'appliquent plutôt à la créa-
Intérieur du wagon de luxe (salon) exécuté par M. Karbowsky pour la Compagnie P.-L.-M.
Page 6
L'ART DÉCORATIF
tion d'objets d'art; il fallait donc faire une place à ces derniers, et même une place considérable : non seulement les diverses pièces du cabinet en ont été garnies, non seulement vases, statuettes et esquisses décoratives ont orné les parois et garni les meubles, mais M. Plumet a imaginé tout autour du pavillon une galerie, supportée par des colonnettes sculptées par M. Binet et décorée de pampres au pochoir qui égayent tout cet intérieur, et sur cette galerie des vitrines ont été installées où l’« amateur » a réuni les bibelots dont il aime à embellir sa vie. Ce sont des grès et des faïences de Delaherche, Chaplet, Moreau-Nélaton, Méthey, Lenoble, Decœur, Massoul, des dinan- deries de Bonvallet, des émaux de Thesmar, Feuillâtre, Hirtz, des bronzes de Husson, des verreries de Lalique, de Gallé et de Damouse, des bijoux de Vever, de Lalique et d'Iribe, le tout dans des vitrines dessinées par Selmersheim et Lambert. En vérité, l'amateur qui possèderait ce trésor pourrait se vanter d'avoir réuni ce qui se fait de mieux en France comme objets d'art, et nous croyons volontiers qu'en aucun autre
Page 7
L'ART DÉCORATIF
Paravent brodé en viscose (soie artificielle), d'après le dessin de M. Karbowsky.
pays on n'aurait pu former un tel ensemble. Un joli catalogue en a été dressé, auquel M. Maurice Denis a dessiné la plus gracieuse couverture.
Ce pavillon où aucun morceau, dit de style, ne s'est glissé et qui n'en est pas moins tout à fait harmonieux, a montré que la France n'abdiquait pas encore et refusait de se résigner au seul pastiche de ses modèles anciens; il lui fait grand honneur. De-ci, de-là d'ailleurs, dans la section française, on citerait, à côté d'innombrables répétitions d'ancien, d'ailleurs fort bien exécutées, des morceaux franchement modernes et parfois excellents : notons le ravissant boudoir de M. Lalique et les panneaux des Gobelins si gracieux de M. Chéret, à la Ville de Paris; dans les soieries, l'exposition de la viscose, cette soie artificielle dont M. Lalique a tissé une si belle portière, M. Karbowsky et M. Mezzara un paravent et des dentelles si riches et d'un goût si sûr; aux chemins de
Page 8
L'ART DÉCORATIF
fer, un wagon de luxe du P.-L.-M., dont l'intérieur est décoré par M. Karbowsky avec un art véritablement exquis. Assurément, on aurait peine à trouver dans les sections étrangères l'équivalent d'efforts aussi heureux pour renouveler les vieilles formules. L'exposition allemande, en effet, a de la tenue et le sérieux en est remarquable, mais cette fois les décorateurs se sont abstenus. Les Anglais nous montrent, somptueusement disposés, des salons style Reine Anne qui ne nous apprennent rien; l'Italie s'en tient à son xvm^e siècle, comme en témoigne son ingénieux Palais de la Mode, et sans doute, le seul souvenir de ses recherches, naguère si curieuses, se rencontre dans un wagon de chemin de fer pour ministres en voyage, presque aussi avenant que celui de M. Karbowsky. Le bilan de l'art moderne est, hélas! vite fait et nous sommes loin des promesses données à Turin même, il y a dix ans à peine, par la première exposition internationale d'art décoratif qui s'y était tenue: nul n'eût imaginé alors qu'après si peu de temps le pastiche reprendrait triomphalement ses droits. L'effort donné par la France est d'autant plus méritoire et il faut remercier M. Dervillé de l'avoir provoqué et l'Union Centrale des Arts décoratifs avec les artistes, ses collaborateurs, de s'être prêtés à l'accomplir.
RAYMOND KOECHLIN.
Page 9
Fig. I. — GLOBE AILÉ : Panneau décoratif émaillé du Palais de Darius 1er à Suse.
Aquarelle reconstitutive de l’auteur.
LA DÉCORATION CHEZ LES PERSES ACHÉMÉNIDES
NOUVELLES DÉCOUVERTES
Les bas-reliefs sur pierre de Persépolis et les célèbres reconstitutions émaillées de M. Dieulafoy nous ont fait connaître une partie importante du répertoire décoratif Achéménide. L’an dernier, lors de notre découverte du palais de Darius, M. de Mecquenem et moi mettions à jour, près d’une des portes, deux magnifiques carreaux de pierre, uniques jusqu’à ce jour à Suse, figurant la marguerite perse avec quelques variantes (fig. III) ; le champ de nos connaissances s’augmentait encore par la découverte de nombreux grès vernissés — dits briques émaillées — présentant un tout autre aspect coloré que ceux déjà connus, et laissant deviner des sujets nouveaux dans l’art décoratif des anciens Perses ; on y voyait, entre autres choses, des fragments de mitres à cornes, des visages d’hommes bruns, des bouts d’ailes et des débris divers appartenant à des ensembles dont les sujets étaient condamnés à demeurer inexplicables tant que la reconstitution des panneaux antiques n’aurait pu être réalisée.
Or, cette réalisation présente à Suse les plus grandes difficultés. Les compositions émaillées des palais des rois Achéménides ne sont plus en place, en effet, mais leurs éléments, réemployés par leurs successeurs, Parthes, Sassanides ou Arabes, comme matériaux de construction, se trouvent dispersés dans tous les coins des tells.
Multiples, certes, sont les découvertes faites chaque jour à Suse de briques émaillées, mais comment, de cet énorme monceau d’éléments disparates reconstituer les scènes primitives? La difficulté de ce puzzle d’un nouveau genre se trouve encore augmentée de ce fait que les mêmes scènes, figurées certainement un grand nombre de fois, n’étaient
Page 10
L'ART DÉCORATIF
point toutes à même échelle, que les mêmes motifs sont orientés tantôt à droite, tantôt à gauche, enfin qu'un grand nombre d'éléments font défaut, encore enfouis ou perdus à jamais. Or, si la reconstitution de tableaux déjà connus offre tant de difficultés, que n'éprouve-t-on pas, comme au palais de Darius, en présence de fragments inédits, messagers de figurations nouvelles ?
Grâce aux découvertes de la campagne de 1911, nous avons cependant été assez heureux, M. de Mecquenem et moi, de pouvoir compléter notre trouvaille de l'an dernier, en reconstituant deux motifs non encore représentés dans le répertoire décoratif émaillé des Perses Achéménides.
Le premier (fig. I) représente le globe ailé. Emprunté à l'Egypte par l'intermédiaire de l'Assyrie où il symbolise le dieu national Ashour, il n'est pas à proprement parler nouveau, même chez les Perses, où il figure Ahoura-Mazda ; mais son image, gravée jusqu'à ce jour sur pierre, sans le prestige de la couleur, ne nous était pas encore apparue dans sa gloire flamboyante.
Le deuxième motif (fig. II), beaucoup plus important encore, manquait au répertoire Achéménide. Figuration du lion ailé à tête humaine coiffée de la tiare à triples cornes, ce génie vient directement de l'Assyrie où il était sacré au même titre que les taureaux aîlés à tête humaine — les kiroubi — prototypes des chérubins hébraïques.
Ces génies, dont nous avons reconstitué quatre exemplaires, abondaient certainement au palais de Darius ; nous possédons encore, en effet, à Suse, de nombreux fragments appartenant à une dizaine d'autres types identiques. Deux à deux et orientés en sens inverse, ils devaient, selon moi, faire partie d'un ensemble décoratif non encore complètement déterminé, mais dont ils délimitaient les extrémités ; chacun d'eux présente, en effet, ses briques d'angles vernissées, c'est-à-dire destinées à être vues. Peut-être étaient-ils surmontés du globe ailé cité précédemment, ou mieux l'encadraient-ils, lui ou tout autre motif symbolique restant à découvrir, l'arbre sacré par exemple.
Les colorations de ces panneaux sont un peu plus grises que celles des séries dites des archers et des lions ; mais leur délicatesse ne leur cède en rien. D'ailleurs, dans toutes ces briques émaillées susiennes, on ne rencontre aucune couleur criarde et c'est un goût parfait qui a dicté aux artistes émailleurs la composition simple et harmonieuse de leur palette.
Pour la figure I, le globe central, d'un beau jaune orangé, est entouré de cercles alternativement blanc, bleu cobalt et blanc. Les ailes latérales présentent un premier rang de plumes bleu cobalt, un deuxième jaune orangé, un troisième vert clair, coloration peut-être altérée, un quatrième bleu cobalt, un cinquième jaune orangé. Enfin, la queue empennée d'où sortent deux cordons jaunes est composée de deux rangées de plumes l'une bleue, l'autre blanche. C'est le blanc qui forme la plupart des bordures.
La figure II, de sujet plus complexe, présente aussi une plus grande variété et richesse de coloris ; dans ses grandes lignes, l'artiste est cependant resté fidèle à la gamme harmonieuse que nous venons de décrire.
La face du génie, d'un beau brun Van Dyck foncé, présente un œil de face à cornée blanche et pupille grise; encadrée de cheveux et d'une barbe vert olive, elle est
Page 11
Fig. II. — LION AILÉ À FACE HUMAINE : Panneau décoratif émaillé du Palais de Darius Ier à Suse.
Aquarelle reconstitutive de l'auteur.