Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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Dessus de porte, bois sculpté et doré, provenant de l'ancienne Halle Échevinale de Lille. (Collection de Mme Léon Motte.) L'ART DANS LES FLANDRES FRANÇAISES L'art de chaque pays est la résultante des arts des couches ethniques successives qui, au cours des siècles, occupèrent la région donnée. Les affluences des différents peuples, apportant chacun, avec leurs particularités raciques, leurs goûts et leur art, ne restent jamais sans influence. Ils se perpétuent à travers l'histoire, passant de génération en génération avec certaines déformations, pour donner en somme, une physionomie définitive, assez complexe toujours, aux manifestations artistiques qu'il nous est donné d'étudier aujourd'hui. Le milieu a son influence pour une certaine part, mais la direction dominante est apportée surtout par les invasions pacifiques ou armées des éléments étrangers qui déterminent soit par infiltration commerciale lente, soit par la conquête brusque une orientation nouvelle de l'art local. Et les apports du dehors se marient aux éléments déjà existants, les modifiant, les remaniant sans cependant altérer complètement le fond primitif qui reste dans certaines proportions, comme un canevas sur lequel le temps et l'évolution de l'art brode ses variantes. Les Flandres Françaises furent de tous temps, comme la France entière d'ailleurs, comme le monde entier, le théâtre de ces marches et migrations successives des peuples, se bousculant, se refoulant les uns les autres, laissant chacun quelque chose de son influence et de son avoir civilisateur sur la terre qu'ils ont habitée plus ou moins longtemps. Sans remonter aux temps incertains et brumeux de la préhistoire, aux époques premières de l'humanité, nous voyons déjà vers l'époque du bronze, le nord de la

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L'ART DÉCORATIF France sous la domination des peuples tels que les Atrébates, les Morins, les Nerviens qui bien avant l'invasion romaine cultivent un art luxueux et fin. C'est dans le décor armes, d'objets d'usage usuel, dans les vêtements qu'on retrouve encore, que nous pouvons vérifier l'éclat de leur art. Les quatre siècles de la domination romaine se caractérisent surtout par l'apparition de l'art architectural, par les constructions monumentales des palais, cirques, temples, dans les ruines desquels on retrouve en les fouillant un grand nombre d'objets, dus certainement au travail des artisans locaux. Pendant les fouilles faites à Bavai, on retrouva un grand nombre d'objets dont l'exécution fine et artistique ne cède en rien aux plus beaux échantillons de l'art romain pur. C'est ainsi que nous trouvons, au musée de Lille, le buste lauré, probablement d'un empereur, d'une magnifique allure, à côté de la Minerve si belle, de bronze plaqué d'argent. La céramique jouit à cette époque d'une évolution bien particulière. On a découvert près de Moulins des ateliers de poterie et de moulage, dont les figurines en argile blanche sont absolument parfaites, telle l'exquise Vénus Anadyomène, les bustes des Dieux du Rire, les Déesses de la Maternité à côté des poteries remarquables. Ces charmantes figurines, dont le musée de Moulins contient une splendide collection, étaient moulées généralement en deux parties avant la cuisson dans l'argile encore humide. Au commencement de l'ère chrétienne, les Flandres sont parcourues par les premiers prédicateurs : saint Piat, saint Chrysalé y apportent la « bonne parole », mais leur

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L'ART DÉCORATIF La grande galerie d'honneur de l'Exposition rétrospective de Roubaix. apostolat est interrompu par l'invasion des Allemands conduits par Chroesus. Au ve siècle d'autres Barbares y font une incursion redoutable, et au ix° siècle, presque tous les monuments romains sont réduits en ruines. L'art ancien qui, nourri par l'art romain, avait pris un essor magnifique, se trouve comme replié, presque anéanti par la destruction de tous les vestiges de son art récent et par la domination brutale des Barbares qui mettent le pays à feu et à sang. Cependant l'art ne disparaît pas complètement : la religion nouvelle apporte avec elle les influences de son pays d'origine. Les prédicateurs sont suivis des colons et des commerçants qui apportent l'art italien, suivi bientôt d'une certaine influence byzantine qui cependant n'exerce pas une domination bien grande ; cependant l'art romain avait fini son règne. Sa finesse classique, sa ligne pure et idéale s'accommodaient mal avec le tempérament des peuples du Nord. Le travail pénible de la terre, le défrichement des forêts, l'assèchement des marais, la vie attachée au sol dont il fallait arracher à grande peine le pain de tous les jours, la morne platitude de la région tournaient les esprits vers des conceptions moins éthérées que celles qu'apporta l'art antique. Les gens du Nord avaient le réalisme dans le sang, ils voyaient la nature avec plus de bon sens que d'idéal et leur art tendra facilement à l'interprétation un peu brutale mais très juste de la nature. Les prédicants venus d'Irlande, comme saint Wasnou, saint Vulgan, saint Ultan, saint Liéven apportèrent avec eux cet art farouche, venu de loin, issu de l'art ougro-

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L'ART DÉCORATIF altaïque, le style animal presque grotesque, les entrelacs compliqués et bizarres qui sont le fond de l'art norvégien et qui lui viennent de la Sibérie occidentale. D'autre part, au x° et même à la fin du ix° siècle, les relations suivies avec Constantinople, sous Clovis, Charlemagne, Charles le Chauve, apportent l'art somptueux et sombre de Byzance, avec son ornementation hiératique, symbolique et bizarre. Et dans le nord de la France, comme dans les Flandres en général, naquit le réalisme avec une forte tendance au grotesque qui est l'humour du réalisme. Ce courant de meure durant la longue étape qui mit les Flandres sous la domination de la maison de Bourgogne, c'est-à-dire jusqu'à 1477, et puis continua pendant les guerres qui ensanglantèrent cette région sous la domination espagnole jusqu'à la prise d'Arras. Louis XIV et Colbert, en organisant et réveillant les industries françaises, donnèrent un immense essor à toutes les manifestations artistiques du Nord. A partir du xvi° siècle, pendant tout le xvii° et le xviii° siècles, le nord de la France suit d'un côté l'art des Flandres belges, de l'autre l'art français pur. Les influences anciennes s'effacent peu à peu pour faire place à ces tendances générales et l'art des Flandres françaises, imitant les grands courants communs, perd un peu de ses particularités d'autrefois pour s'enrôler dans l'évolution générale de l'art français. C'est à l'art des Flandres françaises du xvii° et du xviii° siècles qu'est consacrée la magnifique Exposition de Roubaix. Ce qui charme le visiteur dès le seuil, c'est le goût délicat et expert de l'arrangement si pittoresque des salles. Petit bonnet, boléro et volant en dentelles des Flandres (XVIIIe siècle). J&R sc.

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L'ART DÉCORATIF M. Champier, directeur de l'Ecole des Arts Industriels de Lille, n'est pas seulement l'éрудit connaisseur des arts du XVIIIe siècle, c'est un artiste subtil, d'un goût raffiné, qui a réussi à donner à cette exposition, qui est son œuvre, un aspect particulièrement charmant. On se figure visiter les appartements somptueux d'un M. de Calonne ou du comte de Caumartin, le dernier intendant de l'Artois et des Flandres avant la Révolution. (Collection Wernitz.)

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L'ART DÉCORATIF Anciennes dentelles de fabrication lilloise. (Collection Wernitz.) Et ce n'est pas la salle d'exposition froide, aux vitrines correctement remplies d'objets d'art entassés au hasard du catalogue, c'est l'intérieur élégant d'un grand seigneur de l'époque, ayant conservé toute la tièdeur d'une vie intime, avec l'arrangement des meubles qu'on a à peine quittés, avec les mêmes objets épars, avec les mannequins costumés dans les vêtements de l'époque et qui donnent à première vue une saisissante impression de vie réelle, tant leurs attitudes sont naturelles. Pour ma part, je ne connais pas une seule exposition rétrospective d'un goût aussi parfait et d'un arrangement aussi artistique. Elle nous fait revivre ces beaux siècles où l'art était bien en faveur, où le moindre objet avait son cachet de beauté parfaite. M. Champier a non seulement réuni nos merveilles de l'ameublement, des boiseries de la plus haute valeur, des tableaux des meilleurs maîtres des Flandres, mais par l'ensemble, par l'organisation exquise des salles, il a redonné à ces objets inertes un peu de leur vie passée, il les a situés dans une atmosphère propre qui les commente et qui rehausse leur valeur par une apparence de vie réelle. C'est d'abord la grande galerie d'honneur, aux Gobelins de la série les Mois de Lucas, les Enfants Jardiniers et l'Histoire de don Quichotte, tous du xvm siècle. A remarquer une belle tapisserie d'Aubusson et une tapisserie des Flandres, l'Abandon des Richesses. Presque à l'entrée, dans un ravissant traîneau Louis XV en bois sculpté, une reproduction en cire d'une jeune fille vêtue d'une cape rouge ancienne. A côté,

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L'ART DÉCORATIF une magnifique chaise à porteurs Louis XV, en vernis Martin rouge, d'où une marquise, en costume authentique de l'époque, s'apprete à sortir, attendue par un seigneur qui tient la portière ouverte. Je ne ferai pas d'énumération, même rapide, de toutes les splendides tapisseries, des meubles admirables qui ornent cette galerie, dont les cimaises s'ornent des tableaux de Troost, Eisen, Van Blarenberghe, Boucher, Fragonard, Greuze, un très beau portrait de Louis XIV dauphin, par Duplessis, etc. Dans une vitrine, des bibelots du temps de Louis XIV, de Louis XV ; boîtes en or émaillées, nécessaire en jaspe et agate, coffret en écaille, piqué d'or et d'incrustations. Presque tous les objets contenus dans les vitrines appartiennent à des collectionneurs de la région, comme les vitrines de M. Motte, remplies d'objets magnifiques, parmi lesquels signalons, comme représentant particulièrement l'art du Nord, les porcelaines de Tournai, ainsi que celles de Lille, sur lesquelles je reviendrai tout l'heure. L'idée qui présida à l'organisation de cette exposition, unique peut-être, dans son ensemble, fut la reconstitution des principales pièces d'un hôtel luxueux, appartenant à un grand dignitaire royal, résidant dans la ville de Lille, durant les dernières années du xviii^e siècle. M. Champier nous convie à pénétrer dans l'hôtel du comte de Caumartin, dernier lieutenant-général du Roi, dans les provinces du Hainaut et des Flandres. Pénétrons donc dans le hall d'entrée où l'attention est attirée d'abord par une belle tapisserie de Bruxelles du xvir^e siècle, et une grande console sculptée de l'époque de la Régence. Puis c'est le salon de musique : à un clavecin, orné de peinture attribuée à Lemoine, une dame est assise, devant, un seigneur écoute. Les boiseries finement sculptées, en bois naturel de l'époque de la Régence, proviennent, selon toute apparence, des « petits appartements » du Dauphin du Château de Versailles. Un magnifique ameublement en tapisserie d'Aubusson royal représentent des gracieuses scènes pastorales. Tout l'en- (Collections Paré-Descamps, Maurice Dacroix, Bigo-Danel, etc.)

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L'ART DÉCORATIF Salon décoré de vieilles boiseries de l'époque Louis XVI reconstituées par Mme Doucet. semble de l’ameublement, étudié jusqu’au moindre détail, est de la plus grande beauté. A côté, arrêtons-nous en passant dans le salon de repos Louis XVI où se fait remarquer une très belle pendule en marbre bleu turquin, au cadre tournant, formant le Temple de l’Amour. Une des pièces remarquables est l’oratoire ou plutôt le boudoir de Gabrielle d’Estrées. Toutes les charmantes boiseries peintes qui ornent cette pièce proviennent du château de Chenailles ; le sujet des peintures représente « Renaud dans le jardin d’Armide » et, d’après la tradition, c’est Gabrielle d’Estrées elle-même qui posa pour le portrait d’Armide. Splendide, vraiment seigneurial, de ce style un peu pompeux du début du xvie siècle est ce grand salon Régence. Puis c’est une chambre à coucher Louis XVI. Une jeune femme est assise devant sa poudreuse, tandis que dans l’angle de la pièce une autre jeune dame, vêtue d’une belle robe ancienne, s’apprete à quitter la pièce. Le lit « duchesse » à dôme en bois ciré est magnifique. Et tout dans cette pièce peut exciter l’admiration : la poudreuse en marqueterie de bois de rose, les fauteuils de soierie à fond crème, les deux petits « bonheur du jour » en bois de rose, jusqu’au verre gravé du temps de Louis XVI posé sur une table. Dans le salon Louis XV qui fait suite au précédent, une dame et un jeune seigneur jouent au tric-trac. Les boiseries qui recouvrent les murs en chêne sculpté et ciré sont vraiment uniques. Les bureaux, le secrétaire, l’écran, tous de plus pur Louis XV, sont absolument remarquables. Encore un magnifique salon Louis XVI, aux boiseries très finement sculptées de

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L'ART DÉCORATIF Commode ornée de cuivres ciselés et dorés, signée par Crescent, ébéniste du Régent (collection de M. Carton, d'Arras). Sur la commode, un buste de Louis XV en biscuit de Tournai, appartenant au musée de Dunkerque, et deux flambeaux avec enfants sculptés par Clodion. (Collection de Mme Léon Motte-Descamps.) feuillages et de fleurs dans le goût que l'architecte Louis mit en faveur vers la fin du xviie siècle. Des tableaux de Drouais, de Huet, Heinsius, Cazanove et de Mlle Gérard ornent cette belle pièce. Dans le dernier salon Louis XV, nous trouvons, assis à une table, le comte de Caumartin discutant avec un autre seigneur richement vêtu. Tous les deux ont en mains des ordonnances royales signées, soit par le comte de Caumartin, soit par M. de Calonne, concernant la fabrication des draps, des toiles et des mousselines de la région de Lille et de Roubaix. Des très belles tapisseries attirent dans ce Salon l'attention particulière du visiteur. Ces tapisseries aux sujets chinois, appelées « turqueries », tellement à la mode pendant cette époque, sont des pièces presque uniques. Sur la série de quatre, trois sont exposées. Il est presque impossible d'énumérer toutes les pièces rares d'amourablement, les bibelots charmants, les tableaux délicieux... Je tiens à examiner d'un peu plus près les industries artistiques de la région du Nord, telles que : la fabrication de la porcelaine, les dentelles, et, enfin, le fer forgé. La céramique française prend son essor au xvie siècle. Les guerres d'Italie ont fait

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L'ART DÉCORATIF Volant en dentelle point de France (XVIIe siècle) représentant divers personnages, notamment Louis XIV couronné par des amours. connaître les merveilles de Luca della Robbia et d'autres maîtres. Les poteries anciennes de Bauvaisis et de Paris, les céramistes de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, et les œuvres de Jehanne la Potière qui travaillait pour le Duc de Berry, ne pouvaient trop prétendre rivaliser avec les merveilles de l'art italien. C'est avec la fabrique de Nevers, avec l'œuvre surprenante de grâce, d'ingéniosité et de nouveauté de Bernard de Palissy, qui fut plus orfèvre que céramiste, que nous entrons dans l'époque si florissante de la céramique française. Les merveilleuses œuvres de la fabrique de Saint-Porchaire qui travailla pour la famille de La Trémoille, les fabriques de Ligron précèdent les travaux de Masséot Abaquesne et la création de la faïence de Rouen, si célèbre depuis. Le grand mouvement industriel, inauguré par Colbert, ne paraît pas protéger spécialement les céramistes. Cependant, quand les guerres de Louis XIV épuisèrent si désastreusement la France, quand la Troisième Coalition s'éleva, menaçante, aux frontières, on abandonna la vieille vaisselle plate pour les faïences, et l'arrêt du 2 juillet 1709 défendit l'introduction des faïences, porcelaines et poteries étrangères. C'est à ce moment que vient le grand renouveau des fabriques de Nevers, le plus grand éclat de Rouen et de Moustiers. Le Nord, qui nous occupe plus particulièrement, avait un certain nombre de fabriques de faïences et de poteries remontant à loin, mais dont la fabrication n'eut presque jamais un caractère bien particulier. L'industrie céramique des Flandres françaises fut un reflet plus ou moins parfait des modèles excellents des grandes marques dominantes. Cependant, les ateliers de Boulogne, Devres et de Hesdin donnèrent des modèles très intéressants, se rattachant par leur facture aux très anciennes poteries gauloises, dans ses pots à figures humaines et ses cruches représentant des personnages assis.

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L'ART DÉCORATIF Lille vit apparaître sa première fabrique de faïences en 1696. Puis, successivement, nous voyons les fabriques illustrées par les noms de Jacques Fiburier, de Boussemaert (1729), de Dorez (1711), imitant à la perfection Rouen et Delft, au décor polychrome; les tons sont très doux, un peu flous parfois, le décor tenu dans le style rocaille. A partir de 1775, c'est l'imitation de la faïence anglaise qui est surtout en honneur. Nous avons, à l'Exposition de Roubaix, une belle vitrine de Delft, de la collection Denis du Péage, parmi lesquels il faut remarquer une intéressante assiette à fond bleu, de la fabrique d'Arras. Valenciennes eut sa première fabrique en 1745. Ici comme à Lille, on s'adonna à l'imitation du Delft et de la céramique hollandaise. Saint-Amand eut également la Le Comte de Caumartin donne ses ordres à un seigneur dans un salon aux tapisseries d'après Boucher (reconstitution de Mme Vermant-Vernon).