Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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Cliché Lémery.
Détail de la cheminée du boudoir.
L’Ambassade Japonaise à Paris
Depuis l’époque récente où les soldats du Mikado cueillaient aux plaines sanglantes de la Chine et de la Mandchourie une abondante moisson de lauriers, l’opinion française s’est habituée à tenir compte du grand peuple de l’Extrême-Orient, et à noter les signes principaux de son évolution. Mais, toujours cocardiers, les Français attachent la plus capitale importance aux progrès réalisés par le Japon dans l’art militaire, et même ils n’aperçoivent guère autre chose. Ils se font une idée incomplète et injuste du peuple japonais. Cette idée injuste n’est pas partagée par ceux d’entre nous qui sont mieux informés, qui ont voyagé là-bas ou qui ont eu l’occasion de fréquenter ici quelques-uns des représentants les plus qualifiés de l’érudition ou de la diplomatie japonaise. Un des ambassadeurs accrédités en Europe — n’est-ce pas le comte Hayashi? si mes souvenirs sont exacts — dans un interview déjà vieux de quatre ans a résumé la protestation nécessaire en une formule aussi énergique que pleine d’humour: «Tant que nous n’avons montré aux Occidentaux que nos livres et nos objets d’art, on n’a eu pour nous qu’une faible considération, mais maintenant que nous sommes outillés pour la guerre et ses massacres, nous sommes jugés vraiment comme un peuple civilisé.»
Il suffit pourtant de fréquenter les musées, d’avoir visité le pavillon impérial de l’Exposition de 1900, d’avoir lu quelques-uns des nombreux ouvrages écrits depuis un quart de siècle sur l’art des Japonais, pour être bien obligé de dire : voilà un peuple avant tout artiste et depuis très longtemps artiste.
L’ancienneté de son art nous garantit la possibilité de floraisons nouvelles chez un peuple demeuré jusqu’à présent le plus fidèle qui soit aux antiques traditions. L’âme du vieux Japon est demeurée ce qu’elle était avant la révolution, ce qu’elle était il y a trois siècles. La législation et les institutions politiques du pays ont pu se transformer, les canons à tir rapide et les cuirassés d’acier chromé, les chemins de fer et les paquebots remplacer en un clin d’œil les vieux engins de guerre et les vieux systèmes de transport et de trafic; les classes dirigeantes ont pu, insoucieuses de l’élégance et du pittoresque des costumes, adopter nos vêtements européens; s’il n’est pas permis de dire qu’il n’y a de changé que les apparences, car cela ne serait vraiment pas assez, on peut cependant affirmer que jusqu’ici les changements se sont accomplis surtout dans le domaine des choses extérieures et relatives. Pour des raisons dont l’évidence est trop certaine et dont la première était la nécessité de garder intacte son indépendance, le
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Japon a adopté, il a dû adopter les moyens d'action des Européens. Mais le fond est demeuré intact.
Si nous pouvons croire cela, la révolution ne perd rien de son intérêt, et nous dissipons les inquiétudes que nous avions ressenties un moment au sujet de l'avenir artistique du Japon. On nous dit : Au cours des dernières campagnes les succès de ses soldats furent dus en partie à son armement supérieur, à la perfection de ses services d'intendance et de santé, mais surtout à son vieux bushido, la victoire fut assurée par le
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Salle à manger. — Buffet, chaise, tenture.
vénérable code de l'honneur chevaleresque, loi du devoir enseignée à tous les enfants dès leur âge le plus tendre, si complètement obéie par toutes les classes de la société, qu'à l'heure des sacrifices utiles, le pays entier, poussé par un effort irrésistible, apporte tout son or et tout son sang, non seulement sans murmures, mais avec un débordant enthousiasme.
On nous dit aussi : Les surprenants progrès de l'industrie japonaise ne sont pas dus exclusivement à la rénovation de son outillage; les traditions de sobriété de l'ouvrier nippon, sa correction dans le travail, sa conscience professionnelle, en un mot, y sont bien pour quelque chose. Je le crois sans peine. Cependant je ne m'intéresse pas
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Salle à manger. — Lustre.
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beaucoup aux questions militaires; les ques-
tions économiques me laissent également
très froid, les unes et les autres nécessitent
des études spéciales. Le 15 février dernier,
M. Leroy-Beaulieu, dans une conférence très
documentée et toute hérissee de chiffres, a
montré l'essor de l'industrie et des finances
du Japon: je m'en rapporte à ce savant spé-
cialiste. Sur la question d'art, au contraire,
j'essaie de me faire une opinion personnelle
et, dans ce but, je m'informe autant que
possible.
Un jour j'ai questionné un homme fort
aimable et fort clairvoyant, et suffisamment
instruit de notre histoire pour pouvoir faire
des comparaisons. Il était à Paris comme
attaché naval à la légation et nous a quittés
depuis plusieurs années. Donc, la conver-
sation étant tombée sur l'art et les artistes,
je lui faisais part de mes doutes: « Ne
pensez-vous pas, commandant, qu'il y ait
péril à transporter chez vous nos méthodes
d'enseignement? On me dit qu'à Tokio les
jeunes élèves délaissent le pinceau de leurs
pères et manient le fusain et l'estompe. Ils
dessinent la Vénus de Milo d'après la bosse, avec des crayons Conté! Quel dommage
d'abandonner les procédés qui ont donné tant de chefs-d'œuvre pour adopter des
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Fumoir. — Chaise.
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Fumoir. — Canapé.
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procédés étrangers! »... Le brave marin m'a répondu à peu près ceci : « Je suppose que ce n'est pas l'adoption dans telle école de dessin de tel ou tel petit procédé d'exécution qui vous inquiète; c'est, d'une façon générale, le mélange dans l'en-
seignement, et par suite dans la pratique de l'art, d'éléments importants venus d'Europe avec les éléments purement japonais. Mais, monsieur, l'art japonais ancien est terminé (c'est d'ailleurs aux œuvres de sa décadence que vous vous intéressez ici), il est terminé et il doit pour se renouveler faire des emprunts à l'étranger. C'est ce qui s'est passé chez vous au xvi^e siècle. Au bout de quelques
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années, ces apports seront assimilés, et il est probable qu'il en sortira quelque chose...
Cette allusion à la renaissance française m'avait paru intéressante dans la bouche d'un amateur japonais. J'en ai surtout apprécié la justesse en voyant depuis certains dessins rapportés par le peintre Ch. Duvent de sa rapide excursion au Japon : des études de têtes exécutées à la mine de plomb d'après nature. Le procédé est européen, ce qui est resté japonais c'est la précision du trait, l'attention aux détails pittoresques et fignolés, l'intensité du caractère et de la physionomie. Le nom de Clouet se présente immédiatement à la pensée; or, il est bien certain que les jeunes artistes qui ont exécuté ces dessins n'ont pas copié, n'ont même pas connu de dessins de la renaissance française. C'est peut-être une rencontre sans signification, c'est peut-être un symptôme.
Pour le Japonais éclairé, je ne dis même pas pour le collectionneur très raffiné et très conservateur qui ne veut connaître que les « antiques » de son pays, ou les très vieux représentants de l'art boudhique, mais même pour l'amateur plus moderniste et plus éclectique qui estime l'école de Tossa et le xive siècle suffisamment vénérables et qui goûte les merveilleuses créations de Korin, pour celui-là le naturalisme d'Hokusai est quelque chose d'assez bas, c'est de l'imagerie populaire qui correspond à nos bois d'Epinal. Cette imagerie d'Hokusai nous a séduits, parce qu'elle est plus près de notre conception à nous du dessin et que nous la comprenons tout de suite. Or, même cet art-là, cet art de décadence, et presque occidental, était complètement terminé avant la révolution japonaise. Je n'ai de l'art japonais que des notions excessivement sommaires, je le reconnais; mais d'après ce que j'en sais, je ne pense pas qu'il ait progressé depuis un siècle. Les anciennes formules ayant donné ce
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Grand salon. — Rideau soie brodée.
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Grand salon. — Boiserie et tenture.
qu'elles pouvaient donner, l'introduction d'éléments étrangers pour en modifier le sens devient donc nécessaire.
Chacun a le droit de regretter ce qui dans le passé lui paraît beau et à jamais perdu. Pourtant, se demander ce que l'art japonais serait devenu en gardant sa pureté, est
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Grand salon. — Vitrine.
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une spéculation aussi vaine que celle à quoi on s'est beaucoup fatigué chez nos critiques pendant quelques années, à propos de l'influence italienne au XVIe siècle sur l'art français, et sur ce que l'art français serait devenu s'il avait continué à ignorer ce qui se faisait à l'étranger.
Il est plus conforme aux leçons de l'histoire, il est plus raisonnable de penser qu'à une évolution politique, militaire, industrielle, doit correspondre une évolution parallèle de l'art. Il n'est pas possible de supposer que celle-ci puisse aller plus loin que celle-là. Pour qu'il y ait éclipse totale de l'art, il faudrait que les sentiments intimes et la vie privée du Japonais fussent complètement transformés. Il n'en est rien. Leur spiritualisme, leur culte du sol natal, l'organisation de la famille, les rapports sociaux, tout l'essentiel subsiste, jusqu'à la cérémonie du thé (d'où est sortie la céramique japonaise).
Cet amour si tendre de la nature qui a caractérisé leur art dans le passé, ils l'ont toujours au cœur, ils célèbrent toujours la fête des fleurs. Fête des fleurs, cela ne signifie pas les gestes grossiers des nigauds qui vont se jeter au visage et laisser tomber dans la boue de pauvres fleurs coupées qui n'avaient pas mérité l'outrage de tant de vilains contacts. Fête des fleurs : au Japon cela évoque la promenade calme de gens de toutes conditions, se rendant en troupes comme des pèlerins, parfois assez loin de leurs demeures pour aller voir des plantes ou des arbres fleuris, les regarder longue-ment et rentrer chez eux contents et réconfortés.
J'ai donc confiance, après la période de l'assimilation des moyens, dans l'avenir artistique du Japon et surtout dans l'avenir de ses arts de l'ameublement et du décor.
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Grand salon. — Cheminée et sièges.
Les céramistes, les tisserands et les ciseleurs n'ont pas perdu leur habileté technique; rien ne s'oppose à ce qu'ils renouvellent leurs formules décoratives au contact de l'Europe comme l'Europe a renouvelé les siennes naguère au contact de l'art japonais. Après quelques tâtonnements inévitables, les ébénistes japonais produiront sans doute
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des meubles excellents, puisque la bonne logique dans les coupes et les assemblages du bois, les ajustages exacts, le fini précieux et le souci de la destination sont les qualités traditionnelles et distinctives de leur travail.
Voilà pourquoi j'examine toujours avec la plus vive attention les produits de l'art industriel japonais que je rencontre. Les nouveaux salons que S.E. l'ambassadeur du Japon à Paris vient d'inaugurer dans son hôtel de l'avenue Hoche, nous présentent un ensemble important d'ameublement et de décoration qui a été en général très favorablement accueilli. Il est en réalité fort intéressant, cependant, à côté de parties très réussies, il présente quelques erreurs que j'indiquerai d'une main amie.
Jusqu'à la période actuelle, les Japonais se sont contentés d'un mobilier des plus sommaires. L'exiguïté et la légèreté de la plupart des maisons, l'habitude de s'asseoir à terre sur des nattes ou des tapis, pour la conversation et les repas, celle de coucher également à terre, et en général de réduire au moindre nombre possible les objets accessoires du confortable et de la décoration des intérieurs, n'avaient pas favorisé la recherche des formes et des décors d'ameublement. Pourtant les menuisiers, les ébénistes et les sculpteurs faisaient preuve d'une habileté consommée et treize fois séculaire dans le travail du bois, qu'il s'agisse de coffres ou de plateaux, de statues,
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Boudoir. — Porte laquée et fauteuil.
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Boudoir. — Vitrines.
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barques ou de temples. Mais il y avait fort peu de meubles. Or la vie européenne moderne comporte un mobilier assez compliqué. Lorsque les Japonais adoptent cette manière de vivre, il leur faut pour cela improviser le mobilier.
Boudoir. — Boutons de porte.
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