Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

REMBRANDT. Renoncement de Saint-Pierre (dessin) (Appartient à l’Ecole des Beaux-Arts). L’Exposition Rembrandt qui l’interrogeait sur ses origines, Rembrandt, lui aussi, aurait pu sans orgueil vain répondre : « Ma noblesse remonte à moi », car il apparaît bien qu’il serait malaisé de lui découvrir des ancêtres dont il puisse directement descendre, une famille artistique qui soit en droit de reven-diquer l’honneur de sa parenté. La venue de Rembrandt, la marche ascensionnelle de son art vers un épanouis-sement magnifique ne sauraient être totalement expliquées par la théorie de Taine établie sur l’influence du milieu, de la race et du moment. Peut-on prétendre que Rembrandt soit foncièrement Hollandais ? Si parfois son rire a la bonne humeur de celui d’un Steen ou d’un Ostade, sa manière de s’exprimer reste unique, ses moyens ont l’originalité d’une découverte. Peut-on dire qu’il est Allemand ? pas davantage, et cela malgré les affirmations un peu puériles de certains biographes germains dont la mission consiste à réclamer comme un des leurs tous ceux qui par le monde eurent quelque renom, dont la taille fut de quelque grandeur, Il serait en effet, je crois,

Page 2

difficile de soutenir que Rembrandt procède d'Albert Dürer, que son art s'apparente à celui d'Olbein, peintres qui burinent merveilleusement le caractère de leurs personnages, je n'y contredis pas, mais chez lesquels le contour a la rigueur, la sécheresses chématique d'une épure, alors que chez Rembrandt, la ligne, toujours serve docile de la lumière, flotte imprécise, épousant l'ombre parfois, parfois aussi résiste à l'emprise de ce clair-obscur mystérieux qui obsédait l'artiste dont la discipline fut toute sa vie le but ardemment poursuivi. Non, Rembrandt n'est d'aucun pays, et si les hasards de la naissance lui assignent Leyde comme pays d'origine, le rayonnement de son génie, sa hautaine personnalité en font une figure à part, brillant d'un éclat qui lui est propre, dominant de très haut les influences, pour d'autres certaines, du milieu et des contingences. On a émis cette opinion que l'éclairage étrange qui constitue certes une des originalités les plus indiscutables de la manière du maître a pu lui être suggéré par certains peintres de la primitive école hollandaise qui de Rome avaient rapporté l'usage des lumières violentes, soit naturelles, soit artificielles, et dont l'emploi est évident dans la technique d'Elsheimer et de Caravage, argument pour moi sans valeur, car chez les artistes que nous venons de citer, la traduction du spectacle est littérale; Rembrandt, lui, transfigure, sa lumière apparaît surnaturelle, et ses chairs, à l'encontre de l'ordinaire habitude, au lieu de réfléchir des ondes lumineuses, brillent comme des flammes, empruntant leur ardeur fulgurante à un foyer intérieur singulièrement actif. C'est bien là, j'imagine, une invention sans antériorité, un apport au patrimoine de l'art qui demeure incessible. L'exposition d'une partie considérable de l'œuvre d'un tel homme ne pouvait que réjouir les fervents de l'art. Cette bonne fortune nous la devons à l'initiative de M. Henry Marcel, à l'activité renseignée de M. François Courboin qui fut aidé dans la REMBRANDT. Portrait. (Dessin). (Appartient à M. Vever.)

Page 3

L'ART DÉCORATIF REMBRANDT. (Paysage, Dessin). (Appartient à M. Bonnat). rédaction d'un catalogue qui restera comme un exemple, par M. Joseph Guibert et par M. André Lemoine; nous la devons aussi au désintéressement des heureux possesseurs d'œuvres du maître qui ont pensé sans doute qu'ils n'étaient que les dépositaires de ces joyaux qui constituent le trésor artistique de l'humanité, et qu'ils ne devaient point, avec un égoïsme en somme excusable, et pour leur seul plaisir, garder toute cette joie des yeux enclose en leurs demeures. C'est, je crois, la première fois que plus de deux cents dessins de Rembrandt se trouvent ainsi réunis: vingt-neuf dessins de la collection Bonnat, seize dessins de la collection Heseltine, tous de premier ordre, et puis ceux qui appartiennent à M. Walter Gay, à M. Flameng, à M. Moreau-Nélaton, à M. Mathey, à M. Vever, à M. Thureau-Dangin, à M. Farfaix-Murray, à M. Hofstede de Groot, le très érudit conservateur du musée d'Amsterdam. Est-ce de Lucas de Leyde pour lequel Rembrandt professa une admiration sans bornes qu'il apprit les premiers éléments de la gravure? Comme le dit M. Duplessis : « Avant Lucas de Leyde, nul graveur REMBRANDT. Le Christ à Emmaüs. (Dessin). (Appartient à M. Walter Gay).

Page 4

n'avait pris autant de soucis de la perspective, ni cherché avec autant de soin à donner aux compositions compliquées une clarté qui met chaque personnage à son plan, chaque objet à sa place. Peut-être, à ses débuts, Rembrandt prend-il conseil de Willem Van Swanenburch, mais il l'entend à titre consultatif, ainsi qu'on ferait d'un témoin dans une enquête, et si l'histoire a conservé le nom de cet artiste sans valeur certaine, c'est que la grande lumière répandue à l'entour par son illustre élève est allée éveiller dans l'ombre cette mince figure destinée à l'oubli. Les premières planches de Rembrandt sont d'un faire peu compliqué, quelques timidités y apparaissent, mais son métier va vite s'enrichir de toutes les adresses, de tous les moyens d'expression pour arriver à cette synthèse impressionnante et qui confère au trait sa vigueur la plus significative, sa force la plus intense à la lumière. Quoi qu'il entreprenne, Rembrandt reste le thaumaturge évoquant des prestiges, mais jamais, je crois, sa puissance magique ne fut plus manifeste que dans cette grande Résurrection de Lazare dont la force térabrante est sans égale. Que dire de cette lumière phosphorescente surgie des ténèbres enveloppant le miracle qui s'accomplit sous l'autorité souveraine de ce Christ sans émoi, alors que les spectateurs reculent d'effroi à la vue de Lazare rejetant son linceul et se dressant à l'appel de celui qui commande aux forces inconnues ! Quant à ce portrait de Wtenbogardus, je le classe parmi les plus beaux qui soient. Lorsqu'il l'exécute, le graveur est en possession de tous ses moyens, et je ne sais pas ce

Page 5

L'ART DÉCORATIF qu'il faut le plus admirer de cette habileté à manier la lumière qui frappe le front de la figure où elle laisse son énergie suprême pour aller insensiblement, avec des nuances infinies, se perdre doucement dans le cadre ou bien de cette connaissance jamais égalée de la valeur propre du trait qui donne aux chairs cette plénitude, qui, à peine REMBRANDT. Mort de la Vierge. (Gravure.)

Page 6

$\mathbb{R} \quad 6 \quad \mathbb{R}$ $\mathbb{R}$ L'ART DECORATIF $\mathbb{R}$ insistée, laisse à la collerette sa légèreté, indique le soyeux des fourrures, souligne et rend à miracle la matière des soies ou des velours. Ajoutez à cela que la vie de la face est extraordinaire, il vous apparaîtra alors que vous êtes, sans conteste en présence d’un chef d’œuvre sans prix. Rembrandt n’est point, à proprement parler, un peintre d’histoire, et la précision des textes est impuissante à maîtriser son vouloir, à calmer sa fougue, à arrêter l’essor de son imagination. S’il puise dans la Bible les thèmes de ses compositions, il les considère comme de simples prétextes au déploiement de ses qualités fastueuses de metteur en scène, de peintre très ému par le caractère et la beauté plastique qu’impriment à la figure humaine les souffrances et les joies. C’est ainsi qu’en une page superbement gravée, il nous montre la Vierge qui va mourir, étendue sur un lit de parade aux colonnes sculptées soutenant des courtines de lampas; autour d’elle les médecins s’empressent; les femmes en des poses éplorées gémissent, des anges dans les nuées apparaissent preparant le cortège de l’Assomption prochaine. Tout cela traité avec un métier d’une audace folle, avec une témérité pour tout autre redoutable. Mais au milieu de ce tumulte des tailles, malgré cette fièvre qui agite la pointe, le génial artiste se surveille toujours, et le cerveau qui conduit ce burin furieux reste pondéré, la pensée qui ordonne dominatrice. Dans cette fameuse pièce dite « Aux cent florins » la technique du graveur semble atteindre les limites extrêmes de la maîtrise, sa manière a toute sa souplesse, toute son ardeur; cependant, ce beau faire, cette science profonde, cette virtuosité s’effacent, disparaissent presque devant l’émotion très vive que nous éprouvons en présence de cette figure de Christ que nous sentons si près de nous, et qu’on chercherait en vain dans toutes les écoles, si pitoyable aux malheureux qui l’implorent, si douloureuse de toutes les douleurs ressenties. REMBRANDT. Résurrection de Lazare. (Gravure.)

Page 7

L'ART DÉCORATIF Lorsque Rembrandt traite le nu, n’attendez pas de lui qu’il l’idéalise, que ses déesses aient un aspect éthéré, fluidique, que leurs chairs soient exsangues, qu’on les puisse croire nourries des mets peu consistants servis sur la table des dieux ; non, les femmes REMBRANDT. qu’il peint ou grave, ce sont des femmes semblables à celles que nous coudoyons, faites pour la souffrance, que la déchéance attend et qui portent en elles tous les caractères débiles de notre pauvre humanité. Ce qu’il poursuit, c’est l’étincelle qui anime ; ce qu’il veut rendre, c’est le frisson de la peau sous la caresse de la lumière étroite et concentrée, c’est la vie enfin, saisie au plus près dans son entourage : c’est son père, le

Page 8

L'ART DÉCORATIF vieux meunier Harmen Gerritsz, qu'en des répliques il nous représente le crâne dénudé, l'œil brillant qui interroge, parfois aussi la tête coiffée d'un bonnet que surmonte une plume qui très haut se balance. Quant aux portraits qu'avec attendrissement il fit de sa mère, leur nombre est plus considérable encore. Cette volonté inlassablement tendue vers ce but de constamment faire chanter la lumière, de lui donner toute sa force lyrique, se trouve accusée avec la même décision REMBRANDT. Triomphe de Mardochée. (Gravure.) dans les dessins à la plume rehaussés de bistre. Quand Rembrandt traduit la Hollande, l'aspect plat de ses polders, la lumière les traverse, incendiant tout sur son passage, entamant les contours, les abolissant presque ; parfois une chaumière toute seule s'y rencontre au ras des digues, tapie dans la verdure comme pour mieux résister à cette onde de feu qui passe en ouragan, interprétation dramatique s'il en fut, dont la vertu émotive est sans limites. Si la figure humaine devient le truchement de la pensée du maître, quelques traits lui suffisent pour la dire tout entière. Cet aboutissement d'un art exceptionnel ne fut point l'œuvre d'un jour, et si nous suivons la vie laborieuse du peintre, nous le voyons sans cesse devant sa glace, interrogeant son propre visage sur la valeur expressive d'un

Page 9

L'ART DECCRATIF muscle contracté par le rire ou par les pleurs, demandant à son miroir de lui affirmer la beauté d'un geste sous un costume d'apparat. A peine marié à la jolie Saskia, il demande à sa femme, docile jusqu'à l'abnégation, de lui servir de modèle. C'est ainsi que nous la retrouvons en Judith, en Mariée juive, en Danaë, en Suzanne au bain, dans des eaux-fortes, dans des dessins enlevés de prime saut, sortes de canevas de ses tableaux futurs. Quoique la chronique de l'époque montre Rembrandt très épris de sa charmante femme, on peut penser, si l'on considère la vie absorbante du peintre, sa volonté bien décidée de tout sacrifier à son art, que, malgré la tendresse qu'il pouvait manifester à sa compagne, sa véritable et son unique maîtresse fut la peinture. Plus tard, quand Saskia s'en est allée se reposer dans la Oude-Kerk, Hendrickje Stoffels la remplace, apportant sa jeunesse et sa gaieté, son dévouement sans bornes dans cet intérieur où le malheur et la misère étaient entrés. A ce moment, la situation financière de Rembrandt devenait fort embrouillée, les créanciers élevaient la voix, menaçaient de saisir, de faire vendre les collections de l'insouciant artiste qui ne sut jamais, même dans les moments les plus critiques, résister à l'attirance d'un bibelot

Page 10

rare qu'il eût payé sans compter. Au milieu de ces embarras, de ces tracas sans nombre qui eussent, sinon terrassé, du moins certainement amoindri les mieux trempés, Rembrandt continue à peindre et à graver; rien ne peut calmer la fièvre productrice de l'artiste qui, retiré dans sa tour d'ivoire, insensible aux bruits extérieurs, ajoute des chefs-d'œuvre aux chefs-d'œuvre : c'est de cette époque que date la fameuse Leçon d'anatomie du Dr Deyman qui fut brûlée en partie, et dont les restes constituent encore une admirable chose. C'est à cette époque aussi que fut exécuté le portrait du Géomètre, que furent conçus le Reniement de saint Pierre, la Prédiction de saint Jean, Pilate se lavant les mains, d'autres encore. Déclaré en faillite, chassé de sa maison, logeant au hasard dans les faubourgs vivant à l'auberge où il installe des ateliers de fortune, arrivé à un âge où les facultés s'amoidrissent, où la vue baisse, Rembrandt travaille toujours, donnant le magnifique exemple d'une volonté dirigée par un cerveau dont la onction fut d'enfanter sans défaillances des œuvres impérissables. En résumé, la force persuasive de Rembrandt est immense, parce qu'il sut, comme on ne le sut jamais, au charme mystérieux de son art allier beaucoup d'humanité. Cependant, cet art n'est pas de ceux qui, au passant inattentif, livrent leurs secrets, mais celui qui pieusement se penchera sur l'œuvre prestigieux et s'attardera à le contempler, se relèvera ayant la foi d'un initié auquel des joies d'une essence supérieure sont promises. A. JACQUIN. REMBRANDT. Portrait de l'auteur. (Gravure.)

Page 11

F. THIBAUT. Frise décorative. (Société nationale des Beaux-Arts. Cliché Lémery.) Les Arts Appliqués et les Salons Il paraît que l'Art Décoratif moderne est mort; je l'ai appris dans la même journée de trois personnes différentes. L'une est mon ami le commissaire priseur qui vend le plus cher les plus vilaines tasses de vieux Sèvres; la seconde, une charmante femme du monde qui en achète quand c'est très cher et possède un délicieux appartement tout blanc, quand elle ne court pas les routes en automobile. La troisième est un provincial, homme de goût et d'esprit, fort curieux des choses de son temps bien que savourant la joie de vivre entouré d'aimables souvenirs de l'art du passé. Le premier venait de vendre six mille un couvercle de sucrier, la seconde sortait des Cent Pastels, et le dernier du Salon. L'aimable femme et le commissaire à la mode n'eurent de moi qu'un sourire d'apparence lâchement approbatrice; je répondis en substance au troisième: « Vous vous trompez, ou plutôt vous êtes trompé; votre criterium a pu être juste, il ne l'est plus, tant de circonstances étrangères à l'art en ont modifié l'esprit que les Salons qui ont, en effet, enregistré avec fidélité les grands mouvements artistiques ne sont plus à cet égard qu'un instrument faussé. Les marchands, les artistes amateurs, l'incompétence trop fréquente de la critique et l'inaptitude du public à s'en apercevoir, l'invasion d'un féminisme pressé d'encombrer le marché de ses fruits encore trop verts, sont quelques-uns des facteurs du méfait. Le résultat est le développement dans le monde des arts, et dans les groupements