Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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--- ANDRÉ DAUCHEZ Maison sur la Dune (Dessin) --- ANDRÉ DAUCHEZ ANDRÉ DAUCHEZ est, parmi les artistes qui n’ont pas atteint la quarantaine, l’un des plus populaires. Cela tient à ce qu’il expose régulièrement depuis une quinzaine d’années au Salon de la Nationale où il fut longtemps le plus jeune sociétaire, et à ce qu’il est représenté au Luxembourg par une œuvre considérable : les Brûleurs de goémon. Cela tient surtout à la très grande simplicité de son talent propre à toucher la foule aussi bien que les amateurs dont l’éducation a raffiné le goût. C’est par là qu’il occupe une place rare, unique peut-être à cette époque de discussions violentes et de groupements intransigeants. Il a des amis dans tous les camps et cette situation mérite qu’on l’analyse un peu longuement. À ce début du XXe siècle, par une singularité absurde à laquelle l’« impressionnisme » n’a pas peu contribué, il est devenu impossible de se borner à être un dessinateur ou même un graveur, pour acquérir une importante réputation : il faut être peintre. Seul l’homme qui couvre annuellement un certain espace de cimaise dans les salles supérieures du Grand Palais peut faire connaître son nom, c’est-à-dire arriver sinon à l’argent, du moins à l’honneur. Et voilà pourquoi Dauchez fait de la peinture. En d’autres temps il aurait pu se contenter de ses instruments favoris, le crayon ou le burin, et trouver la gloire d’un Dumonstier, d’un Portail, d’un Cochin ou d’un Moreau le jeune. Il s’est vu forcé par l’exigence du public de maintenant à mettre de la couleur sur ses plus beaux croquis, dont les originaux blancs et noirs restent dans ses cartons, et à n’offrir ses eaux-fortes que comme des espèces de récréations. Ses toiles seules comptent pour le passant qui se plaît à leur charme un peu gris, sans approfondir la nature de cette séduction ; cependant les gens du métier savent bien reconnaître que le mérite principal de ces ouvrages est dans la belle sûreté et l’émotion de leur large dessin. Personne, depuis

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L'ART DÉCORATIF que le grand Cazin est mort, ne sait mieux que Dauchez résumer l'ondulement des terrains, la plane sinuosité des cours d'eau, les horizons délicats comme des dentelles et la lourdeur des nuages vaguant par-dessus les plaines immobiles. Il est en vérité dessinateur paysagiste : il l'est, je puis dire, exclusivement, et ceci n'est point pour diminuer son mérite. A ses débuts à la Nationale, dans l'indifférence où le laissaient, non point les valeurs, mais les couleurs, il ne demandait à la palette que des tons profonds ou neutres qui lui fournissaient une sorte de camaiu, et qui convenaient merveilleusement à son sens artistique. Tels furent, pour ne citer que deux beaux exemples, son Pardon de Sainte Marine ANDRÉ DAUCHEZ et son Troupeau passant un gué. Plus tard, la hardiesse lui venant du succès et du stimulant voisinage de son beau-frère Lucien Simon ou d'amis intimes tels que René Ménard, il en vint à chercher des harmonies plus diverses. Peut-être le désir de séduire un plus large public ne fut-il pas étranger aussi à cette évolution. Il est sans doute arrivé à ce dernier but, mais sans, à mon jugement, que cet effort ait fait grandir la belle qualité de son talent. Prendre des verts brillants pour représenter des prairies et des bleus pour donner l'idée du ciel n'est pas devenir coloriste, c'est adopter une convention de dessin plus familière à la foule ; cette convention ne devient réellement de la grande peinture que si l'œil est doué d'une telle sensibilité aux vibrations des objets dans leur milieu et de l'atmosphère elle-même qu'il ne s'arrête qu'aux juxtapositions et aux mélanges les plus rares, à ceux qui donnent le plus loin qu'il soit possible la sensation de la lumière et de la vie. Ceci ne veut pas dire que Dauchez n'est pas capable d'être peintre : il a prouvé

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L'ART DÉCORATIF Maison en ruines (Peinture) ANDRÉ DAUCHEZ

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L'ART DÉCORATIF maintes fois le contraire en des pochades enlevées de fougue et dans certains tableaux où le souvenir d'un effet lui est resté avec une particulière intensité. Mais l'émotion de la ligne le domine à un si haut degré qu'il met presque toujours une hâte visible, bien éloignée de la passion, à revêtir sa composition savamment établie et son magistral dessin amoureusement cherché, des couleurs qui en font un tableau. D'où vient l'incontestable supériorité de ce dessin ? Du don d'abord, qui est un instinct impérieux qu'on n'explique point ; de l'éducation ensuite qu'il est toujours curieux et instructif pour la critique de rechercher. Le don poussa Dauchez à dessiner dès le collège ANDRÉ DAUCHEZ Le Ruisseau (Dessin) et à faire de la gravure ; avec l'application et la soigneuse patience qui sont encore chez lui des qualités caractéristiques, mais sans aucun conseil d'art, il reproduisit méticuleusement sur le cuivre des photographies de tableaux. Bien que certaines de ces pauvres estampes aient été reçues par le jury de la Société des Artistes français, elles n'ont eu qu'un double mérite, celui d'habituer de bonne heure l'artiste à une attention très scrupuleuse du modèle et celui de le rompre aux difficultés de l'eau-forte. Son passage dans l'atelier de Luc-Olivier Merson, après des études classiques qu'il poussa jusqu'à la licence en droit, ne pouvait que le confirmer dans un style aride et impersonnel. Par bonheur, deux événements d'une importance capitale se produisirent successivement dans sa vie et le délivrèrent des incertitudes où il piétinait et de la médiocrité qui menaçait d'étouffer définitivement la belle sensibilité qu'il portait en lui. Le premier, survenu dès

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L'ART DÉCORATIF 125 ANDRÉ DAUCHEZ Bateau de sable (Dessin) ANDRÉ DAUCHEZ Les Châtaigniers (Dessin)

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avant son entrée chez Merson, fut un voyage en Bretagne où son père acheta une propriété à l'embouchure de la rivière de Quimper, à Benodet. Le second fut le mariage d'une de ses sœurs avec Lucien Simon. Le coin du Finistère où Dauchez passe depuis bientôt vingt ans plusieurs mois de l'année est un des plus beaux qui soit : on y parvient par un lent chemin de fer et par une voiture qui augmente l'ennui de la route, si bien qu'il est resté jusqu'à maintenant fort peu fréquenté des Parisiens et des touristes. La rivière, large de plusieurs centaines de mètres, se jette là dans la mer après de grands circuits au milieu de forêts épaisses dont les derniers ANDRÉ DAUCHEZ Sous les Chênes (Peinture) arbres viennent presque jusqu'au sable du rivage ; en plusieurs points de son parcours, elle se prolonge en de longs bras, jusqu'à la campagne ; ce sont des beaux fiords calmes où la marée basse laisse émerger les croupes grises des bancs de vases et que peuplent à l'automne les vols criards des courlis et des hérons. Au delà des forêts, vers l'ouest, cette mélancolie grandiose des eaux lisses et des lourds feuillages change magiquement ; jusqu'aux rochers de Penmarch et au Raz de Sein la campagne se dénude peu à peu ; la poussière de granit balayée par le vent salé du large cesse de porter des arbres, ce n'est plus qu'un tapis d'herbe courte et dorée divisé par des basses murailles de pierres grises, des marais où se mirent le bleu profond du ciel et la course rapide des nuages, de petites maisons blanches, semées de loin en loin, ramassées sur le sol pour résister aux ouragans et encapuchonnées d'ardoises quadrillées de ciment blanc. Le peintre s'est fait construire une demeure de ce genre-là sur le sable de la dune, à la Palud du Kosker. Il y va chercher de

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L'ART DÉCORATIF temps à autre des impressions différentes de celles de la rivière que domine, au milieu d'un jardin touffu, la grande demeure familiale de Bénodet. Cette contrée de rêve, si grave et si souriante, qui prend le cœur de tous ceux qui la traversent, inspira au peintre une passion que l'âge n'a fait que fortifier. Il commença par en explorer chaque coin au hasard des sentiers ou bien au gré de la brise qui gonflait la voile de son petit canot. Mille compositions étaient dans sa tête avant que sa main encore inexpérimentée eût l'audace de tenter de les fixer, avant même qu'il songeât que l'art serait l'occupation de sa vie. Et peut-être la magnificence du modèle l'aurait-elle, en effet, découragé du métier, comme bien d'autres, si Lucien Simon n'était pas devenu le compagnon quotidien de son existence et n'avait amené un été en Bretagne son inséparable ami René Ménard. Plus âgés que Dauchez d'une dizaine d'années, déjà rompus au métier et tout remplis de l'idéal très haut mais très précis qui devait les mener chacun par des voies différentes à une juste réputation, ils lui donnèrent non pas des leçons, mais ce qui est mieux, de la confiance en lui-même. Il abandonna sa pointe de graveur et pendant longtemps ne chercha plus qu'à faire des tableaux dessinés avec la vigueur spontanée de l'un et le soin que l'autre apportait dans ses œuvres à la coupe et à l'arabesque. Il ne prit d'eux que ces qualités et il les a gardées.

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L'ART DÉCORATIF Dix fois il recommence le croquis du site dont il s'éprend : il l'observe par tous les temps, par tous les effets, il note sur une rapide pochade les valeurs principales. Puis, de retour à Paris, dans les mois d'hiver, il rebâtit le dessin à la taille du tableau projeté, il le diminue ou l'augmente, chaque fois sur un carton nouveau, avec une persévérance et une volonté incroyables ; il ne se tient pour satisfait que lorsque toutes les lignes des arbres, des terrains, du ciel et des eaux ont l'harmonieuse relation qui donne toujours tant de grandeur à ses compositions. Rien n'est plus réfléchi que de tels ouvrages, rien ne paraît ANDRÉ DAUCHEZ Le pont d'Assise (Eau-forte 1er état) cependant plus immédiatement fidèle à la nature. J'imagine que Rembrandt, pour la mise en page des incomparables paysages qu'il a gravés, devait procéder avec un labeur semblable. Et ceci me fait penser que Dauchez a étudié plus que quiconque les estampes du maître, dont il possède dans un coin de son atelier les reproductions complètes. Mais s'efforcer de marcher sur la même route qu'un tel génie ce n'est pas atténuer son caractère propre, c'est au contraire le hausser. Une œuvre de Dauchez ne se confond point avec une autre : la personnalité de son talent est faite de la sensibilité rare de son cœur très affectueux et très loyal, elle est faite des événements de sa vie d'abord solitaire, puis renfermée dans le cercle de la famille qu'il a créée et de quelques amis très fidèles. Les ouvrages des Salons et les notes qu'il a confiées pour servir d'illustrations à ces

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L'ART DÉCORATIF 129 lignes en diront plus sur ce sujet que des phrases. Depuis quelques années, l’artiste s’est remis à l’eau-forte : il a exécuté maintenant près de cent planches qui sont, non point comme jadis des copies, mais des originaux, et il les tire lui-même sur la presse, poussant ANDRÉ DAUCHEZ Le Gué (Dessin) l’amour du métier jusqu’à fabriquer son encre. Elles sont de premier ordre, dignes d’être mises à côté des bois de Lepère qui n’ont pas d’égaux à notre époque. Ces estampes-là sont l’essence même du talent de l’artiste : elles résument la science la plus hardie du dessin de paysage et la sensibilité artistique la plus subtile. Il faut souhaiter qu’elles soient toutes réunies dans une exposition accessible à la foule : beaucoup alors apprendront que les ouvrages les plus colorés ne sont pas toujours ceux qui sont peints, et ce jour-là André Dauchez aura toute la grande réputation qu’il mérite. ANDRÉ SAGLIO.

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RENÉ BINET Esquisse de Clôture. CROQUIS de RENÉ BINET René Binet! En écrivant son nom, c’est pour moi l’évocation de toute une époque passée, déjà lointaine et pourtant si proche, de bonne camaraderie, où nous faisions en même temps, gaiement et sans souci, nos études à l’Ecole des Beaux-Arts. Chaque esquisse de projet nous réunissait dans les loges, nous y passions souvent douze heures consécutives, quelquefois vingt-quatre et Binet, de ses saillies spirituelles, de ses amusantes boutades de pince-sans-rire, de ses mystifications pleines de bonne humeur et dont personne n’aurait eu l’idée de se fâcher, apportait à nos esprits tendus par la recherche et le travail une distraction nécessaire. A cette époque déjà son talent de décorateur s’affirmait et dans les concours spéciaux tels que le Rougevin et le Godebœuf où la partie décorative dominait, nous attendions avec une certaine impatience et une certaine curiosité l’Exposition des projets, désireux de voir comment Binet aurait traité le sujet, quel parti il aurait adopté et presque toujours nous admirions l’imprévu et l’originalité de sa conception, la chaleur, l’harmonie et la distinction des tons où souvent les bleus dominaient, dont il savait l’agrémenter. Puis au sortir de l’Ecole, les hasards de l’existence nous lançant dans des voies différentes, les occupations quotidiennes nous absorbant, je ne rencontrais plus Binet qu’à de trop rares intervalles. Mais tel je l’avais connu à l’Ecole, tel je l’ai retrouvé l’autre jour boulevard Haussmann à son agence des magasins du Printemps qu’il vient de transformer avec tant d’ingéniosité, — toujours accueillant, souriant et gai, la main tendue, le regard vif, parlant avec enthousiasme de notre art. Je le félicitais de l’heureuse fortune dont il est l’enfant gâté, comme il était celui

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L'ART DÉCORATIF RENÉ BINET Porte d'une Maison du Peuple