Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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HONORÉ FRAGONARD (1732-1806) C'est une idée délectable à tous les égards que d'avoir songé à réunir, dans une même exposition, Fragonard à côté de Chardin, le maître éblouissant et tout de primesaut, après le notateur probe et soigneux des scènes de la vie bourgeoise. En opposition à ces décors intimes qui perpétuent la tradition des Le Nain et évoquent le souvenir des petits maîtres hollandais, ils se déploient à nos yeux ravis, les caprices galants et divertissants des grandes dames et des déesses d'Opéra, la frénésie des joies et des plaisirs, toute-puissante aux petits soupers et dans les intimités, et ces féeries de couleurs qu’offrent les paysages noyés dans une harmonie de lumières et d’ombres. Ce prodige est l’œuvre du charmant et génial Fragonard, du malicieux et spirituel «Frago» aussi prompt à dérober au corps féminin le secret de ses divins contours qu’à inscrire sur la toile le poème des champs aux verdures atténuées et aux lianes enveloppantes, aux feuillages discrets et aux reflets noyés d’ombre, et cela avec la fougue d’un Tiepolo et le pinceau de velours d’un Renoir. Mérites séduisants qui feront saluer en Frago le grand ancêtre de nos «Impressionnistes» et lui vaudront — surtout de notre temps — l’estime infinie des amateurs et des gens de goût. Et cette estime n’est pas à la veille de son déclin ! La vente Mulhbacher — toute récente — a démontré en quelle prodigieuse vogue les «Fragonard» se maintiennent. Les merveilles qu’a révélées la belle manifestation organisée par l’Art et les Artistes, ne pourront que faire apprécier davantage Fragonard, gloire de l’Ecole française et l’un des maîtres les plus significatifs de l’art du XVIIIe siècle. MM. le baron Henri de Rothschild, Groult, David Weill, Albert Lehmann, le baron Edouard de Rothschild, le comte André Pastré, Mme Charles Floquet, MM. Pierre Decourcelle, Paul Bureau, Ernest Cognacq, etc., ont bien voulu mettre à la disposition du comité des toiles dont le coloris a conservé sa fraîcheur, des sanguines tracées en pleine inspiration, des sépias exquises de ton, et tant d’autres œuvres en qui survivent l’originalité gracieuse et le sentiment de passion d’un grand maître, plus vivant que jamais. FRAGONARD L’allée ombreuse (Sépia). (Collection Dutuit.)

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L'ART DÉCORATIF Le moment est donc venu de passer en revue à longs traits la vie et les œuvres de Jean-Honoré Fragonard. Simple vue d’ensemble sur l’œuvre d’un artiste qui laissa à sa mort près de dix-sept cents pièces, et, parmi ces pièces, toiles, dessins, planches ou miniatures, il n’en est guère d’un intérêt médiocre ou d’un faire imparfait. Pour ceux qui tendront à suivre dans le détail la vie de Frago, ils auront la ressource de feuilleter le bel et magistral ouvrage que mon maître et ami M.Pierre de Nolhac consacrera, l’an dernier, au « cher Frago », avec la piété érudite d’un fervent et le charme délicat d’un poète. L’histoire de la jeunesse de Fragonard est l’histoire de la formation d’un génie d’artiste merveilleusement doué qui s’épanouit naturellement, sans aucune des entraves suscitées à l’éclosion de tant d’autres artistes, sans aucun des obstacles imposés par la nature ou par la famille. Jusqu’au Salon de 1765, où Fragonard participe pour la première fois aux Salons de l’Académie de Peinture, c’est un élève dont les mérites personnels ont la rare fortune de progresser à l’aise, tout en suivant d’obligation le fade enseignement académique, tout en recevant les conseils étroits et surannés de Natoire, alors directeur de l’Académie de France à Rome. Naître à Grasse (où il vit le jour le 5 avril 1732) fut pour notre peintre un sourire de la destinée. Il y vécut jusqu’à sa seizième année de l’existence gaie et indolente des gens de Provence, puisant au cours de ses pérégrinations à travers les paysages opulents et ensoleillés cette prédilection pour les clartés vapeuses dont ses toiles offrent tant d’exemples. Le père de Fragonard, négociant estimé, possédait quelque bien et menait en cette FRAGONARD Portrait de Mlle Gérard. (Collection Cognacq.)

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L'ART DÉCORATIF région enchanteresse la vie modérément laborieuse d'un semi-rentier. Les fonds paternels ayant été engloutis dans l'entreprise des pompes à feu, une invention de compatriotes, les frères Dumouriez du Périer, d'Aix-en-Provence, il fallut chercher à gagner son pain. FRAGONARD Pein'ure. (Collection X. Houppe.) Des démarches tentées en vue de sauver quelques bribes du patrimoine dissipé n'aboutirent point. Fragonard père dut se résigner à devenir de patron mercier commis de boutique. Et comme les gains du père ne suffisaient point à nourrir la famille, le jeune Jean-Honoré fut placé comme gratte-papier chez un notaire. La besogne quotidienne l'ennuyait à en mourir. Irrésistiblement, il couvrait le papier notarial de croquis aventureux sur le pays tant regretté, de caricatures portant sur les

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gens de l'étude. Le tabellion s'inquiétait, s'étonnait, le réprimandait, puis finalement, réprimandes et avertissements ne servant à rien, conseillait aux parents de laisser suivre sa vocation à cet enragé dessinateur. On décidait, en 1748, de le confier à François Boucher, alors en pleine gloire et en pleine faveur royale. Boucher, grand artiste féru d'orgueil, refusa net de se charger de Fragonard, qui ignorait tout de l'art de faire un tableau. Avec condescendance, le « peintre des grâces » conseille d'envoyer le jeune homme à Chardin, mieux qualifié, — à son sentiment personnel — pour instruire les débutants. Le maître du Bénédictité accueille Frago dans son atelier, lui fait faire besogne servile, lui donnant parfois — en récompense — des estampes à copier. C'est, du reste, une question encore à résoudre que de discerner quelle part revient à l'auteur de la Pourvoyeuse dans la formation de Fragonard et de son génie. Assurément, Frago manifesta, dès l'abord, un goût fort relatif pour l'art de Chardin, mais il est vraisemblable que celui-ci essaya, à tout le moins, de lui enseigner les premiers éléments de la technique. En dehors de l'atelier, Frago se livrait à des études multiples, courait Paris, visitant églises, lieux publics, promenades, observant et notant tel type pittoresque, telle figure intéressante. Il amassait esquisses et croquis. Il s'appliquait à reproduire de mémoire des toiles célèbres aperçues au cours de ses vagabondages à travers les églises. Cette éducation toute personnelle, véritable éducation d'artiste sincère, produisit des effets surprenants. Pourtant, le refus de Boucher avait touché Frago. Il s'était juré d'être admis parmi les élèves du « peintre de Sa Majesté ». Quand il se jugea assez maître de son talent, le jeune Provençal alla frapper à la porte de Boucher. Cette fois, l'auteur du Sommeil de Vénus lui donna place dans son atelier. Et même une prédilection le portait vers Frago, en qui il pressentait un héritier brillant de son génie voluptueux. Boucher ne cessa de prodiguer à Frago les conseils sincères et féconds. Comme on l'avait chargé des travaux destinés à la Manufacture royale de tapisseries des Gobelins, Boucher employait l'activité de ses élèves à préparer des cartons décoratifs. Tout l'œuvre de Fragonard se ressent de cette éducation. C'est, au surplus, une vérité incontestée que Boucher contribua fort largement à l'orientation de Frago vers la peinture de genre. Le maître des nymphes roses, à qui l'on a reproché la convention de son dessin et l'immoralité de ses compositions, fut — quand il le voulait bien — un « professeur » hors de pair, et il voulut bien être ce « professeur » pour Fragonard. Pendant trois années, Fragonard se forma à l'école de Boucher. Il y puisa sans doute un certain goût des carnations voluptueuses, et cet accent de sensualité qui lui valut tant de fois l'épithète de « peintre érotique ». En ce genre, Fragonard devait triompher. S'il concourut en 1752 pour le prix de Rome, sur les instances de Boucher, encore qu'il ne fût point élève de l'Académie, c'était afin de s'assurer quelques années de loisir en Italie, séjour considéré comme indispensable à tout artiste de mérite. Le « Grand Art », les « compositions d'Histoire » ne pouvaient avoir en Frago, d'esprit galant et désinvolté, un interprète bien convaincu. Néanmoins, Jéroboam sacrifiant aux idoles, lui valut le premier prix, tandis que Gabriel de Saint-Aubin, son concurrent, n'obtint que le second rang. Gabriel de Saint-Aubin, qui devait rendre son nom illustre comme dessinateur actualiste, avait suivi les cours de l'Académie, mais Frago jouissait de l'appui de Boucher, et cela suffisait au moment où Boucher semblait ramener

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L'ART DÉCORATIF Les beignels (Sépia) (Collection Bacquet) FRAGONARD Dimensions de l'original 57 x 27.

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L'ART DÉCORATIF dans les arts une domination analogue à celle que Le Brun avait exercée au siècle précédent. La « Composition » de Fragonard figure à l’Ecole nationale des Beaux-Arts. On pres- sent dans ce morceau, travail d’un écolier de vingt ans, la souplesse et la fougue du maître futur. Fragonard, reçu élève de l’Académie de France, dut attendre jusqu’en 1756 la vacance d’une place disponible à la Villa Mancini. Ce furent quelques années passées à l’« Ecole des élèves protégés », située place du Vieux-Louvre. De cette époque datent la Basoche, le Colin-Maillard, le Lavement des pieds (aujourd’hui à la cathédrale de Grasse) et tant de sujets où Fragonard essayait son inspiration impatiente. Enfin, arrive le moment de partir à la Villa Mancini. Fragonard (déjà « Frago », comme il aimait à s’appeler dans ses expansions d’intimité, comme il signait ses esquisses) va remercier Boucher, à qui il doit tant d’obligations, à qui il doit surtout ce « prix de Rome », objet de la convoitise des jeunes artistes. La tradition anecdotique attribue à Boucher les propos suivants, qu’on ne saurait négliger de relater, tellement ils laissent entrevoir l’influence décisive du maître sur l’élève : — Mon cher Frago, tu vas voir Michel-Ange et Raphaël, mais, je te le dis en confidence amicale, si tu prends ces... gens-là (sic) au sérieux, tu es... perdu. Et le langage de Boucher aurait été bien plus véhément !... A Rome, les dieux de l’art intimident, découragent d’abord Frago. Peu de travail, ou s’il tente de produire quoi que ce soit, d’après les maîtres, ses ouvrages, d’une faiblesse insigne, irritent Natoire. Le directeur de l’Académie de France l’accuse de s’être livré à une supercherie : comment un élève aussi ignorant serait-il l’auteur du tableau primé par les membres de l’Académie de peinture ?

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L'ART DÉCORATIF Cependant, Natoire, apaisé à force d’insistances et de prières, accorde trois mois de répit avant de prévenir ces « Messieurs de l’Académie » de l’insuffisance du lauréat, trois mois pendant lesquels Fragonard étudie, copie, s’applique, porte ses efforts sur des maîtres (de décadence, si l’on veut, mais plus accessibles à son génie), qui ont nom Federigo Barocchi, Pietro Bemettini (Pietro da Cortona), Francesco Solimena, Giambatista Tiepolo surtout. Et les nouveaux travaux soumis à l’appréciation du sévère Natoire le font revenir de ses préventions, l’amènent insensiblement à devenir son protecteur, puis son ami. La recommandation de Natoire décide les membres de l’Académie à concéder à Fragonard une prolongation de séjour. Fragonard ne se plaît pas, dès lors, dans la seule société des demi-dieux de l’art, il court les églises, les musées, les palais, et comme il vient de se lier avec Hubert Robert, le peintre des ruines romaines, il va en sa compagnie rejoindre l’abbé de Saint-Non, médiocre homme d’église, artiste supérieur dans l’art de la gravure. A partir de cet instant, plus de copies d’après les maîtres, mais la nature dans sa simple et divertissante réalité! Nos voyageurs visitent la campagne romaine et les environs de Naples; ils s’attardent à Tivoli, où la villa d’Este offre d’aimables et attrayants motifs à de grasses sanguines, sans rien de sec ni de conventionnel. Quelle différence, néanmoins, entre les visions d’Italie que nous a laissées Hubert Robert et les paysages de Frago, fouettés d’ombres et de lumières !... Hubert Robert se ressent, malgré tout, de l’enseignement de son professeur Panini, admirable décorateur de théâtre, rival de Servandoni, du même Servandoni qui fit construire l’église Saint-Sulpice de Paris, après avoir été décorateur d’Opéra. Ses paysages de FRAGONARD Esquisse à la sanguine. (Collection X. Houppe.)

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ruines sont d'une composition théâtrale, semblent disposés en vue de l'effet à produire; Fragonard déploie, au contraire, des qualités de charme et de verve, une incomparable maîtrise, dont ses vues de monuments archéologiques, ses coins d'antique sont tout égayés. D'instinct, en artiste né dans cette savoureuse et alléchante nature du Midi, Frago croque, dessine, grave d'une pointe libre et spirituelle des paysages d'une séduction infinie, inexprimables, où les amateurs d'art comme les fervents des réalités champêtres vont chercher une sincère émotion. Qu'on se souvienne de ses Jardins de la villa d'Este, ce pur chef-d'œuvre, où éclate l'hérédité italienne de Fragonard. Mais, en 1761, la scolarité à Rome est finie, sans aucun espoir de prolongation de séjour. Il faut dire adieu aux joyeuses promenades en compagnie d'Hubert Robert et de Saint-Non; il faut, notamment, quitter le paradis de la villa d'Este, où le libre génie aimait tant à flâner, le crayon à la main. Fragonard revient à Paris, voyageant à petites journées avec Saint-Non, faisant halte à Naples, à Venise, prenant le chemin des écoliers, mais ne cessant de croquer, de dessiner, de peindre. Comme ancien élève de l'Académie de France, la bienveillance de l'Académie de peinture lui était acquise, mais sans « coup d'éclat », sans « coup de maître », il ne pouvait être admis aux Salons, il ne pouvait être « agréé ». Fragonard résolut de tenter l'aventure avec Corésus, grand-prêtre, se sacrifie pour sauver Callirhoë. La toile obtint un vif succès au Salon de 1765. On peut la voir au Louvre dans la salle Daru (salle XVI, parvis Nord). Le Corésus fut un « tour de force » pour Fragonard. Il s'y montra « bon élève » en perfection, non sans prodiguer un lyrisme de couleurs qu'on n'était guère accoutumé à rencontrer dans les ouvrages des jeunes débutants. Le sujet s'adaptait médiocrement au tempérament de l'artiste, enclin à l'amour aimable, réfractaire aux tragédies dela passion. Au même Salon, figuraient trois autres envois de Fragonard, un Paysage et Deux vues de la villa d'Este. Le Corésus, exécuté sur la commande de Louis XV, devait servir pour une tapisserie des Gobelins, mais le prix fixé (24.000 livres) ne fut acquitté qu'en 1773. De là, un dégoût rapide pour la « peinture officielle ». Déjà, les amateurs s'empressaient autour de l'artiste, attirés par son coloris rempli de séduction. Fragonard n'hésita pas à s'adonner définitivement aux scènes de genre. Au Salon de 1767, il envoya encore deux tableaux et plusieurs dessins, mais il renonça ensuite aux expositions officielles, préférant réserver ses travaux à une clientèle qui appréciait son talent et n'apportait point à le rémunérer les lenteurs du trésor royal. Le point de départ du Frago définitif, du grand maître des scènes de genre, c'est la toile les Hasards heureux de l'escarpolette, merveille de la collection Wallace, popularisée par la célèbre estampe du graveur de Launay. A Londres, au musée de Hertford House, il y a d'autres belles pages de l'œuvre de Frago; il y en a également au Louvre, avec la Chemise enlevée, les Baigneuses et la Bacchante endormie, qui expriment à merveille la suavité passionnée de Frago pour les corps féminins, avec l'Orage dont la note de réalisme semble nouvelle, avec les dessins d'accent sincère, avec les sanguines d'une exécution libre et poussée, avec les sépias dispersées un peu partout ; il y a encore bien d'autres morceaux de choix dans les musées publics et dans les collections privées de la collection de M. Veil-Picard (qui possède des Fragonards

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L'ART DÉCORATIF FRAGONARD La déclaration (Peinture). (Collection A. Boucher.)

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incomparables), à la collection de M. Groult et à la collection Henri de Rothschild (où les belles pièces abondent), au musée de l'Ermitage (à Saint-Pétersbourg), au musée de Besançon (Doubs). Toutes ces compositions dénotent chez Fragonard des qualités de supériorité indiscutables sur nombre d’artistes de son temps. Il est sans doute, à bien des égards, le rival de Watteau, mais là où il le surpasse, c’est dans la sincérité de l’expression et dans la variété des motifs. Déesses de l’Opéra et fermiers généraux, grandes dames et courtisans demandaient les panneaux décoratifs de leurs demeures à Boucher et à Fragonard. C’est ainsi que l’hôtel de la Guimard, rue de la Chaussée-d’Antin, le «Temple de Terpsichore», comme on l’appelait couramment, fut orné par Frago. Les célèbres «Fragonards de Grasse» proviennent d’une autre œuvre décorative. Ces quatre panneaux primitivement destinés à orner le pavillon de Louveciennes, annexe du château de la du Barry, furent refusés par celle-ci. Pendant vingt ans, ce travail commandé resta pour compte à l’auteur; quand éclata l’orage révolutionnaire, il les offrit à ses cousins Maubert, de Grasse. La demeure des Maubert, devenue la «maison Malvilau» du nom de son dernier propriétaire, garda jusqu’en 1899 les quatre panneaux auxquels s’était ajoutée une nouvelle toile, brossée spécialement par Fragonard, en guise de remerciement aux Maubert pour leur hospitalité. Aujourd’hui, ce chef-d’œuvre de Frago appartient à M. Pierpont Morgan, qui paya l’ensemble de l’œuvre plus d’un million et demi. M. Adolphe Brisson conta jadis avec la verve qui lui est particulière comment Victorien Sardou s’employa à conserver à la France ces merveilles du XVIIIe siècle et comment la chute du «Grand Ministère» empêcha Gambetta de réaliser ce désir qu’il avait à cœur. FRAGONARD Peinture. (Collection H. de Rothschild.)

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L'ART DÉCORATIF Dans la maison Malvilau, l'on a dissimulé les emplacements des panneaux par des copies, mais le souvenir de l'Histoire de l'Amour subsiste surtout dans les pointes sèches d'exécution particulièrement remarquable, dues au graveur Marcellin Desboutins. L'anecdote galante, qui fleurit tout au long de la biographie de Fragonard, attribue à la discrétion déployée dans un sujet aussi délicat le dédain de la du Barry pour ces exquises compositions. On donna la préférence à Vieu, qui brossa des panneaux d'une sensualité moins réservée, d'une inspiration plus conforme à l'idéal du royal blasé que fut Louis XV sur son déclin. Le 17 juin 1769, Fragonard épousa Marie-Anne Gérard, d'une famille originaire d'Avignon, mais établie à Grasse. La jeune fille était venue à Paris s'essayer à la miniature auprès de Fragonard, et le maître ne tarda pas à s'éprendre de son élève. Bientôt la plus jeune soeur de la nouvelle Mme Fragonard vint demeurer avec elle. Ce fut le commencement d'une amitié étroite entre Marguerite Gérard et Frago, amitié sur laquelle on a beaucoup jasé. Moins vulgaire que son ainée, mais de cœur sec, Marguerite charma son beau-frère, qui lui donna des leçons et collabora souvent avec elle. Le portrait de la collection Cognacq nous la montre toute gracieuse et plus jolie que cette bonne Mme Fragonard, qui demeura toute sa vie une digne bourgeoise, remplie de vertus familiales. Notre peintre cultivait aussi ces vertus, mais avec un laisser-aller plein de nonchalance. Il adorait les enfants et nous avons de charmants portraits des siens. De sa fille, Rosalie Fragonard, morte à la fleur de l'âge, il nous reste une image attendrie où passe comme un rayon de l'amour paternel. Son second enfant fut Alexandre-Evariste (né en 1780), qui devint dans la suite peintre et graveur de l'Ecole de David. Alexandre n'est autre que Peinture. (Collection H. de Rothschild)