Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

Mme ORY-ROBIN Frise en broderie LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES DÉCORATEURS DEUXIÈME EXPOSITION La Société des Artistes Décorateurs, non point sans doute par sa faute, se faisait quelque peu oublier. Fondée en 1902 par un avocat (aujourd'hui son secrétaire général) spécialisé dans les questions de propriété artistique, il est peut être opportun de rappeler que son but était surtout de permettre aux artistes, exécutants et créateurs de modèles, employés et trop souvent exploités sans pudeur par les gros industriels, de s'affranchir autant que possible de cette servitude et de soumettre directement leurs œuvres au public, sous leur signature et en des expositions sincères. La première de ces expositions, organisée en janvier 1904 dans la crypte du Petit Palais, ne fut guère mieux qu'honorable. Depuis, les mécomptes éprouvés à Saint-Louis par la Société, les difficultés financières de toute espèce qui en furent la conséquence, avaient empêché les Artistes Décorateurs d'organiser une nouvelle manifestation collective de leur vitalité. Et voici qu'ils sont, au Pavillon de Marsan, les hôtes de la puissante Union Centrale des Arts Décoratifs. Ce n'est pas le lieu de chercher s'ils n'y laisseront pas une parcelle de leur indépendance: félicitons-les seulement d'avoir ainsi pu installer confortablement, et dans des conditions en somme très satisfaisantes, leur seconde exposition, qui, très supérieure à la première par la quantité comme — en général — par la qualité des œuvres, est une véritable victoire. Cette exposition se divise en quatre sections: Art rustique — Expositions récapitulatives — Expositions d'ensembles — Expositions d'objets isolés. Parlerons-nous de l'art rustique? Ajouterons-nous une sottise de plus à toutes les sottises débitées, depuis que le sujet est à la mode, sur l'Art rustique, l'Art populaire, l'Art pour le Peuple et par le Peuple? Tout cela, c'est de la littérature, et de la pire: la littérature soi-disant «sociale». De hauts et excellents esprits se sont fourvoyés de ce côté-là; beaucoup de malins, surtout, exploitent ce filon. Mais il faut avoir le courage de dire tout haut la vérité que l'on reconnaît à part soi: à savoir que l'art est et a toujours été et sera sans doute toujours la chose aristocratique par excellence; que la création populaire d'un style est une billevesée; que le peuple n'a pas plus créé le Louis XIV ou le Louis XV qu'il n'a fait sortir de terre la cathédrale gothique, comme le croyaient les naïfs du romantisme et le croient encore tant de gens; pas plus qu'il n'a enfanté collectivement l'Iliade ou l'épopée du moyen âge. Présenter en ces expositions dites «récapitulatives» un résumé de toute la pro-

Page 2

L'ART DÉCORATIF F. SCHEIDECKER duction artistique d'un homme arrivé à la maturité de son talent, c'était une excellente idée. Mais il fallait se borner, il fallait surtout choisir pour des raisons purement esthétiques ceux à qui serait décerné cet honneur. Il est surprenant par exemple, pour ne pas dire plus, de voir M. X., gros fonctionnaire de la République mais artiste d'une criante médiocrité, et M. Y., décorateur anémique et sec, à l'imagination indigente, recevoir pour leurs cadres un emplacement au moins égal à celui qui est départi à un homme de l'envergure de Grasset... Et pourtant, quelle œuvre de juste réparation, que d'honorer dignement Grasset, ce vaillant ouvrier de la première heure, ce précurseur de génie, cet éducateur admirable dont l'influence a été et demeure si bienfaisante, mais qui reste méconnu, ignoré du grand nombre, parce qu'il hait l'arrivisme par-dessus tout, et les besognes lucratives hâtivement bâclées! Telle quelle, très incomplète, mal éclairée, entassée sur un étroit espace, cette exposition est magnifique. Et quel étonnement pour ceux qui ne connaissent pas la carrière de Grasset, de voir que telle couverture de magazine, tel calendrier, datent de vingt ans, ou d'apprendre que les Quatre fils Aymon, le plus beau peut-être des livres illustrés modernes, est de 1882! Que l'on se reporte à cette époque; que l'on songe un peu à ce qu'était alors notre art décoratif: le genre Abbéma régnait en maître... Le manque de place a fait écarter presque tout ce qui restera le titre de gloire le plus populaire d'Eugène Grasset: ses affiches, que je ne crains pas de déclarer au moins égales à celles de Chéret, en un genre si différent. La Jeanne Darc est là, et l'Exposition Falguière, et la Walkyrie, et les charmants petits placards pour le Salon des Cent, pour une exposition d'art décoratif en Angleterre; mais on regrette les fougueux cavaliers de l'Andalousie au temps des Maures, le héraut des Fêtes de Paris, la juvénile Renommée aux couronnes du Centenaire de Christophe Colomb, et tant d'autres... On voudrait revoir aussi les célèbres cartons de vitraux de la Vie de Jeanne Darc, et les illustrations du Procurateur de Judée, de Jean de Figues; mais dans ce qui est exposé là, quelle variété: voici des couvertures de livres, de revues, de partitions, de catalogues, où l'arrangement des lignes et des tons est toujours exquis; des calendriers, comme celui de la Belle Jardinière, qui est un délicat chef-d'œuvre de grâce; des estampes décoratives, des lithographies, des projets de vitraux, de meubles (un peu surchargés, les meubles, et trop imités du XV° siècle: c'est la partie la plus discutable de l'œuvre de Grasset); voici la Chasse d'Esclarmonde, série de dessins pour les apparitions fantastiques que suscite, dans l'orbe lunaire, la magi-

Page 3

LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES DÉCORATEURS cienne de l'opéra de Massenet; enfin des œuvres plus récentes: plusieurs pages du beau recueil de motifs pour la ferronnerie, des aquarelles chaleureuses, quelques paysages au pastel, d'une harmonie vibrante mais délicieusement veloutée, d'une douceur rêveuse qui surprend chez ce mâle artiste de la ligne synthétique et affirmée. Autre «récapitulative» très intéressante: une grande vitrine toute pleine de ces objets en cuivre découpé, dont beaucoup sont déjà connus de nos lecteurs, où Frank Scheidecker a prodigué, avec une inépuisable imagination, de gracieux motifs tirés de la plante: pendule, cadre de glace, plateaux, corbeilles à pain, à fruits ou à bonbons, dessous de carafes et de plats, porte-couteaux, ronds de serviettes; et des boucles de ceinture, et des coins de buvards, et des coupe-papier en argent, et toute une série d'objets d'ameublement pour la villa que se fait bâtir Jules Chéret sur un rocher breton: vases décoratifs, écran et hotte de cheminée, embrasses de rideaux, boutons, béquilles, serrures et plaques de portes... Cette abondance d'invention étonne; mais qu'est-elle, à côté de celle que doivent déployer quotidiennement Paul et Frank Scheidecker dans leur métier de dessinateurs pour étoffes! --- Un des premiers soucis comme des premiers mérites des «Artistes Décorateurs» est de présenter au public des ensembles décoratifs tels qu'on n'en peut presque jamais voir aux Salons, où l'on n'a jamais fait que donner à l'art appliqué, avec parcimonie et mauvais vouloir, les places de rebut. Ici, onze «ensembliers» — car le mot a été créé pour la chose — ont pu installer à leur aise deux salles à manger, trois salons, quatre chambres à coucher, une chambre de pensionnaires, une chambre d'enfant et... le boudoir d'une femme de lettres. Il va sans dire que c'est la partie la plus intéressante et significative de l'exposition. Les plus beaux de ces meubles sont, sans conteste me semble-t-il, ceux d'Eugène Gaillard, par la rare union qui se manifeste en eux d'une personnalité artistique très forte, révélée dans les moindres détails, avec une logique rigoureuse qui subordonne toute chose à sa fonction; et ainsi ils sont conformes à deux des caractéristiques principales de notre époque: individualisme et rationalisme. C'est d'abord une salle à manger, buffet, table et chaises, faite d'une sorte de bois de fer ou de teck, d'un beau rouge clair, provenant de la démolition d'une antique pagode indo-chinoise: matière rare et admirable, vieille de plusieurs siècles; puis toute une série de sièges divers; enfin une sellette en acajou, aux lignes puissantes, un pupitre à musique en palissandre, une haute et légère table à thé à quatre battants en noyer, un meuble classeur d'estampe en chêne, une table d'atelier à multiples usages. Dans ces derniers meubles, déjà anciens, chacun des détails de construction a demandé une étude approfondie, une somme étonnante de connaissances diverses, de recherches en tous sens, une sensibilité d'artiste doublée d'une science d'ingénieur. Le caractère qui d'abord saute aux yeux dans les meubles de Gaillard, c'est leur unité: ils semblent s'être développés d'un seul jet, comme des végétaux; leur structure très simple, lisible immédiatement, est la logique même: elle satisfait intimement l'esprit. Puis, si l'on approche, on admire encore davantage la science consommée des assemblages, une mouluration et une sculpture d'un extrême raffinement, où tout a été étudié avec la dernière minutie, — comme F. SCHEIDECKER Vase en cuivre

Page 4

L'ART DÉCORATIF E. GAILLARD Chaise en acajou le prouvent les châssis-plans d'exécution annexés à plusieurs meubles, qui sont purement admirables pour les gens du métier. Ce sont encore des meubles magnifiques que ceux de M. Majorelle. Son salon a grande allure avec ses vitrines, son horloge et son bahut en acajou très sobrement marqueté, amples et sévères de lignes, empruntant leur principale richesse au bronze qui court le long de leurs arêtes en motifs continus d'orchidées en fleurs et en boutons; ses sièges en bois doré où s'incurvent des crosses de fougères; sa cheminée en marbre et cuivre, ses lumières en bronze et en fer forgé. M. Majorelle expose encore une armoire-bibliothèque superbe, en noyer où des algues sont largement et grassement sculptées, avec portes en verres gravés à deux couches que protège une grille faite de longues herbes marines en fer forgé et cuivre; un piano à queue, laid comme tous les pianos à queue, malgré des marqueteries de Prouvé; et deux panneaux de porte basse en fer forgé et cuivre, motif de monnaie-du-pape, d'un beau caractère. Voilà des meubles qui ont de quoi satisfaire le besoin de luxe le plus exigeant, et qui sont dignes de rivaliser en tout point avec les plus beaux spécimens du XVIIIe siècle. Elles ne sont pas à plaindre, les jeunes pensionnaires des Allières (une maison d'éducation de Lausanne): au lieu de l'affreux dortoir traditionnel, avec ses étroites et pauvres couchettes de fer, elles ont, chacune ou pour deux, une chambre décorée et meublée par Maurice Dufrène, le tout d'une harmonie de crème, de jaune doux et de rose tout à fait gaie et jeune; la tenture, à bandes ton sur ton, est surmontée d'une frise de roses tressés en couronnes que rappellent les motifs en applications des rideaux de fenêtre; les lits et les armoires, avec le cintre très prononcé de leurs couronnements, avec leurs panneaux divisés en compartiments plaqués de citronnier tandis que les parties constructives sont en frêne, ont au plus haut degré cette originalité sobre, cette distinction, cette élégante netteté de lignes qui sont la marque de Maurice Dufrène. Un petit panneau de marqueterie, répétant la couronne de roses, les enrichit discrètement; mais c'est à la mouluration qu'est réservé le premier rôle dans le décor: E. GAILLARD Fauteuil de bureau

Page 5

LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES DÉCORATEURS elle est faite et terminée partout à la toupie. Lits et armoires peuvent s'employer seuls, ou bien se géminer: en ce cas, les deux lits sont joints à leur tête par une tablette à Un peu plus loin, c'est la double exposition, très remarquable, de Mathieu Gal- leroy: une salle à manger d'abord, buffet large et bas, chaises de cuir, table aux pieds L. MAJORELLE livres, les deux armoires par une étagère qui vient s'appuyer sur les traverses à forte saillie des panneaux latéraux: disposition très pratique et extrêmement satisfaisante pour l'œil. Cet ensemble, vraiment exquis, est complété par deux jolies tables coiffeuses recouvertes de carreaux en faïence. Bahut commodément ramassés sous elle — beaux meubles aux lignes calmes, enrichis de feuilles et fruits de gingko nerveusement sculptés en plein bois et de cuivreries fondues spécialement, qui prouvent avec éclat que Gallerey est capable tout comme un autre et mieux que bien d'autres de faire de 17*

Page 6

L'ART DÉCORATIF l'ameublement cossu, de l'ameublement de bourgeois, de manier la ligne courbe et d'employer le bois en masses épaisses. Mais je préfère encore la chambre à coucher, qui, exécutée en série par les moyens mécaniques dont dispose aujourd'hui l'ébénisterie industrielle, pourrait se livrer (lit, armoire et table de nuit) au prix étonnant qu'elle n'en a l'air... Dans ce genre simple, sans prétention mais non sans une réelle valeur d'art, Gallerey est un maître. Très heureuse en certaines de ses parties, manquée en d'autres — la chaise par exemple — la chambre de MM. Boucher et Léothaud est de la même famille que les meubles de Gallerey; mais le décor en est plus complexe: dans le chêne sont incrustés des filets de cuivre mat, des points d'ivoire ou d'os, des plaques de bronze où des motifs de pivoines sont d'une belle ciselure. Ces éléments sont répartis avec goût — et ce sont là, en somme, une belle armoire et un beau lit. M. Abel Landry a composé avec amour une chambre de petit enfant; et nous n'en avions pas vu de plus réussie depuis ce chef-d'œuvre qu'exposèrent à la Nationale, voilà quelques années, MM. Sauvage et Sarrazin. Les meubles sont tous blancs, en sycomore, à l'échelle de Lilliput naturellement, et arrondis partout pour ne pas trop meurtrir les petits corps maladroits et impétueux. C'est le lit d'abord, très ingénieux avec ses côtés assez élevés pour parer aux chutes, mais qui sont à charnières et peuvent se rabattre; sur une série de panneaux en cuivre qui les ornent, Gallerey a repoussé toute espèce de joujoux et de bêtes; les rideaux blancs pendent à des potences où perchent, amusantes silhouettes en cuivre découpées par Édouard Schenck, des poules qui picorent ou se pavane; au pied du lit et faisant corps avec lui, une banquette haute comme la main; dans un coin, autre banquette épousant l'angle de la pièce; une table minuscule, à rebords, montée sur un gros pied rond; une toilette aux accessoires de grosse terre vernissée des Pyrénées et à la taille d'un bonhomme de quatre ans; deux diminutifs de fauteuils en rotin laqué; d'étroites armoires à portes de cristal, combinées avec la cheminée; une frise enfin courant au haut du mur, en verre émaillé de M. Carlier, où des enfants s'ébattent JALLOT Petit meuble de cinq cents francs. Et pourtant elle n'a en rien l'aride, la désolante pauvreté que nous vimes à maint «ameublement pour artisans»; cela, grâce à l'inflexion gracieuse de certaines lignes, à des chevilles de bois clair enfoncées çà et là dans le chêne teinté aux vapeurs d'ammoniaque; surtout à de petits médaillons de marqueterie répartis avec beaucoup de bonheur, qui mettent des points de richesse juste où il faut. Cernés par les rainures qui sont l'ornementation principale de tout le meuble, ils ne nécessitent qu'une toute petite surface de marquetage; et voilà la trouvaille, moins aisée

Page 7

LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES DÉCORATEURS dans un décor de Luxembourg ou de Tuileries. Tout cela est frais, naïf, charmant. Théodore Lambert est un artiste intéressant entre tous; ce créateur si original, d'un extrême raffinement, dont les bijoux, les meubles, les tentures ne ressemblent aux œuvres de personne, pas même à celles des Japonais qu'il adore; ce décorateur à l'art dépouillé, nerveux, un peu sec, pourvu filets et clous de cuivre, et dont le dessus est un superbe cuir patiné de Mlle Germain. Il faut la regarder longuement, en ses moindres détails, cette petite table-là, s'accroupir et la regarder par en-dessous, l'ouvrir, la faire jouer; et l'on aura l'impression de quelque chose de définitif, de suprême, comme, par exemple, devant un vieux laque d'or de la bonne époque... L. MAJORELLE Grille en fer et cuivre de style autant qu'il est possible, se trompe quelquefois, ne laisse pas d'agacer de temps à autre, mais n'est certes jamais indifférent. Il expose rue de Rivoli plusieurs œuvres de tout premier ordre, beaucoup déjà connues, plusieurs toutes nouvelles: un petit meuble d'appui à multiples tiroirs, meuble pour numismate par exemple, ou pour amateur d'inros, de netsukés et de gardes de sabres; un fauteuil-bergère, des chaises en acajou verni incrusté et clouté de cuivre, dossiers en bois plein, sièges garnis de velours brodé, lignes incurvées, d'une pureté ravissante; et surtout, exquise merveille, une petite table à jeu-console, toujours en sombre acajou verni où s'enlèvent nettement Et il y a d'autres, bien d'autres «ensembliers», mais franchement inférieurs, à notre sens, aux précédents: M. Bigaux, qui dépare une chambre de jeune fille toute blanche — frêne, sycomore, platane — avec l'abus qu'il fait d'une sculpture florale à la fois lourde par sa masse et maigre de facture, avec des lignes inutiles qui voudraient paraître constructives et ne le sont point: avec des formes saugrenues infligées, par exemple, à la glace d'une armoire — M. Croix-Marie, dont la chambre pour dame pieuse est étiquetée comme l'allure et le vêtement d'une devote — MM. Ducrocq et Clément, qui ont fait un grand effort dont il faut leur savoir gré, mais de qui

Page 8

L'ART DÉCORATIF A. LANDRY Écran de cheminée (Édité par la maison Ballauf et Petitpont) les meubles, surchargés, aux lignes arbitraires, sont franchement mauvais — M. Simmen, dont le « boudoir pour femme de lettres », anguleux, glacial, indigent, rébarbatif, est hollandais, écossais, viennois peut-être, mais aussi opposé que possible au génie aimable de notre race. Infortunée femme de lettres! Ce n'est certes pas le milieu dans lequel elle œuvrera, comme elle dit sans doute, qui inspirera de la vénusté à sa littérature. C'est peut-être avoir trop parlé ameublement: mais l'ameublement n'est-il pas la base même de l'art décoratif? et n'est-ce pas un vif plaisir de retrouver ici toute une catégorie d'œuvres qui sont presque entièrement bannies des Salons depuis quelques années? Encore deux ou trois meubles isolés qu'il ne faut pas passer sous silence: le petit bahut de M. Jallot, avec son beau décor d'eucalyptus sculpté dans le chêne, et ses chaises basses. M. Jallot a un très beau talent de sculpteur sur bois; un faire incisif et libre, un sens personnel de la composition; et voici qu'il est en train de devenir un excellent constructeur de meubles. On pourrait souhaiter qu'il se dépouille entièrement du goût archaïsant qu'il partage avec Bellery-Desfontaines, Rapin et quelques autres. Dans les arts qui confinent à l'ameublement, nous retrouvons M. Landry qui expose un délicat écran de foyer en bronze dont les rinceaux et volutes ont une ligne assez originale; une garniture de cheminée en fer et cuivre, déjà ancienne; et avec cela, des lampes, des flambeaux et toute sorte d'objets en fer, cuivre, argent, porcelaine, cuir, épaves du naufrage de la Maison A. LANDRY Devant de foyer bronze (Édité par la maison Ballauf et Petitpont)

Page 9

LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES DÉCORATEURS Moderne: on y voit une originalité qui se cherche mais n'est pas encore toute dégagée d'influences dominatrices. M. Schenck a conçu de très amusants chenêts en fer forgé et cuivre fondu, où la tête de hibou est stylisée de manière savoureuse et neuve; comme toujours, c'est d'un métier mâle, plein de franchise et de largeur. La «décoration fixe» n'est ni très abondamment ni très bien représentée à cette série de ses toiles où de longs arbres grèles se dressent dans une symphonie safranée, orangée et violette. C'est très bien, mais il devrait songer à se renouveler un peu, M. Peccatte. Tout a été dit sur les beaux travaux de Mme Ory-Robin. Avec un grand panneau vraiment un peu trop monochrome et couleur de poussière, elle présente un petit paravent à trois feuilles, d'une bien jolie composition; enfin, plus vibrante, plus mon- BARBERIS exposition. On voit surtout M. Achille Cesbron, ce qui franchement n'est pas suffisant... Mais voici des œuvres captivantes: les esquisses de M. Barberis pour la décoration d'une école maternelle, attitudes et expressions d'enfants saisies dans l'intimité de leurs ébats, dans la spontanéité de leurs gestes, par un œil et un pinceau singulièrement sagaces. Rarement l'enfance fut aussi bien comprise. Les panneaux de M. André Morisset, la Baie, le Soir, la Chaumière, sont simples, très francs d'effet, rappellent quelquefois Henri Rivière, mais n'ont pas de qualités transcendantes; meilleurs sont ses tapis, exécutions et maquettes, où le sens et la science de la ligne et du ton décoratifs sont très développés. M. Peccatte a envoyé une tée de ton, d'un effet plus large, une superbe frise de tournesols en ficelles brunes et applications de toile d'or. M. Pierre Selmersheim n'a pas exposé de meubles, et c'est grand dommage; mais son petit vitrail blanc, où tout l'effet, qui est excellent, est demandé à des épaisseurs diverses de verre incolore, à la répétition d'une même feuille moulée, à des civès de grandeurs diverses, et à la mise en plomb — est un modèle du genre. Il a été exécuté par M. Eugène Martin. Ailleurs, M. Selmersheim a réuni quelques objets en métal, entr'autres des flambeaux cuivre et argent d'une ligne extrêmement simple, mais d'une rare élégance. M. Mezzara et M. Coudyser représentent dignement le bel art de la broderie et de la

Page 10

L'ART DÉCORATIF dentelle d'ameublement avec plusieurs décors de fenêtres, stores, rideaux de lits, couvre-lits, etc.; d'autres tentures sont en velours peint au pochoir ou orné d'applications: tout cela manque un peu, à vrai dire, de hardiesse et de nouveauté dans la conception. La céramique a relativement peu «donné». Mais une vitrine présente un ensemble vraiment magnifique, c'est celle de M. Decœur. Ses grès sont d'une grande variété, tous intéressants; plusieurs sont des pièces admirables. Certains rouges d'une splendeur contenue, adoucie de flammures bleues et brunes, sont une rare volupté pour les yeux. Mme MARC MANGIN Bonnets d'enfants Ailleurs, c'est un service à thé d'un bleu exquis: on le croirait fait d'un granit où le quartz serait de la turquoise... Il les faudrait tous citer! Celui-ci est enrobé de sang coagulé; cet autre est un vieux bronze oxydé par les siècles... M. Lachenal est plus inégal, plus tourmenté: le souci des formes nouvelles, de l'intérêt pittoresque, l'entraine trop souvent à des fautes de goût. Il est dommage de voir un potier de sa valeur engagé à fond dans une telle voie. Mais ses bleus profonds, mats, veloutés, restent inimitables. Quant à M. et Mme Massoul, ce sont des indépendants, fort dédaignés des puristes; mais si les formes de leurs pots sont trop souvent lourdes et sans beauté, si la matière est grosse et semble trop peu dense, comment peut-on ne pas admirer ces tons éblouis-sants comme ceux de vieilles faïences persanes ou des figurines égyptiennes, ces bleus, ces jaunes, ces violets sans pareils? Malgré des abstentions regrettables, les émailleurs, par contre, sont ici en nombre. A côté de belles œuvres anciennes, propriété du Musée, Lucien Hirtz expose des spécimens récents de ses émaux de basse-taille où il sait harmoniser les tons les plus vibrants avec un art subtil des accords chromatiques qu'aucun autre, ne semble-t-il, ne possède au même degré. Ce sont des gobelets d'argent, une rutilante bonbonnière où des scarabées bleus parsèment une feuille de platane rouge par l'automne, de délicats pendantifs à figures de femmes. Plus froid et plus précis, M. Feuillâtre obtient de bien beaux effets en accordant, dans ses bijoux, ses coupes, ses vases, le platine ou l'argent avec les émaux bleus, les opales et le cristal. M. Tourrette, lui, reste fidèle aux émaux cloisonnés, technique dans laquelle il atteint une maîtrise singulière. Ses petits vases, ses coupes minuscules sont des bibelots sans prix. Et à côté de ces maitres, voici venir M. Houillon, M. Bonnaud qui tiennent dignement leur place. Des bijoux de M. Liénard, sans témoigner d'une très grande originalité, sont intéressants, bien conçus, et le choix des matières y a été fait avec beaucoup de goût. On connaît mieux ceux de M. Mangeant, assez gros de facture, avec un certain charme de naïveté, de fraicheur d'imagination qui

Page 11

LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES DÉCORATEURS plait beaucoup. Le coloris, d'ailleurs, en est toujours délicieux. Que dire des peignes et coupe en corne sculptée de M. Hamm? Presque tous et et c'est une des plus fortes impressions que l'on reçoive au Pavillon de Marsan, de revoir assemblées ces pièces de dinanderie que l'on a tant admirées aux salons suc- LANDRY Chambre d'enfant (Exécutée par la maison Lucas) toutes ont déjà figuré au Salon d'Automne, et j'en ai parlé ici même tout récemment. On les voit toujours avec le même plaisir très vif, ces œuvres d'un des plus séduisants artistes d'aujourd'hui. C'est presque une «récapitulative» de plus dont M. Bonvallet nous offre le régal; cessifs. Elles ont la simple, la tranquille beauté des choses qui ne vieilliront pas. Ce sont d'ores et déjà des pièces de musée, ce vase aux épis de blé, ce vase cactus, ce vase aux hortensias d'argent, cette coupe aux lourdes larmes de cristal, ces gourdes et ces bouteilles.