Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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L'ART DÉCORATIF
LES BIJOUTIERS MODERNES À L'EXPOSITION
LALIQUE, COLONNA, MARCEL BING
Toutes les grâces du style tout réunies là. Et j'ai la claire vision des salons prochains où les femmes, chaudes de plaisir, pareront leur tête, leurs épaules et leur poitrine de ces cuirasses d'or et de pierreries. Les gemmes éclatantes feront antithèse à la moite pâleur de la chair nue. Ces charmes, paradis des hommes, radieux dans la nudité, se cachaient sous une touffe de gaze, un nœud de ruban, une simple fleur. Ici les velours et le lampas veulent d'autres ornements, les beautés périsposables se réfugient en d'autres beautés moins fugitives, et le corps de la femme a pour lui maintenant les splendeurs de l'orfèvrerie.
L'attrait des métaux précieux s'exerce dès le berceau. Il est des origines du monde, il évoque le passé somptuaire, l'Histoire et ses magnificences, toutes les passions de l'humanité, la prodigalité et les tragiques amours. L'Art peut y puiser à pleines mains, toujours sûr d'être suivi. Conscient de son influence, rien ne l'empêchera d'agir sur son époque.
Les modes changent, et la façon de se vêtir appelle d'autres parures. Les soirées aux lumières plus intimes ont besoin de richesses plus voilées. Le bijoutier est un peintre prestigieux : il a tous les tons d'une palette chatoyante, à laquelle rien ne manque, ni les nuances, ni les demi-teintes, ni la délicatesse d'un art complexe et savant. C'est un virtuose qui peut faire jaillir des arpèges et des mélodies sous ses doigts. C'est aussi un poète aux strophes langoureuses ou enflammées, et comme c'est à la femme qu'il parle, il a bien des chances de plaire.
Il trouve ses inspirations dans la nature. Voyez la flore : l'artichaut est le prototype du cabochon imbriqué, le pavot est d'une délicatesse non-pareille, la rose et l'hélianthé sont des générateurs de formes, la fleur de chardon est une merveille, le houblon gracieux esquisse des guirlandes héraldiques avec ses grappes et ses vrilles, le lierre fournit vingt dessins différents ; les pistils, les corolles, les pétioles, les calices panachent ces compositions.
Le bijoutier moderne a plus encore. Tout cela, et des variantes de métaux et de pierreries, les insectes, libellules, scarabées, papillons, les émaux polychromes, les alliages oubliés, les gemmes anciennes, et même certains tissus, pour ne négliger aucun effet, sont ses aides les plus habituels. La préciosité de la matière n'est plus
GUILLER A SUCRE
(L'ART NOUVEAU BING)
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indispensable. Il associe aux rubis, aux topazes,
aux améthystes, aux agathes, aux émeraudes,
aux turquoises, aux brillants, aux saphirs, le
silex qu'on trouve au bord des routes et dont
le poli caresse comme un regard d'enfant, l'alabastrite, faux albâtre, les almandines, gouttes de sang, l'amphigène, grenat blanc, l'antipate ou corail noir, l'augite verte, l'aventurine jaune, le béryl et le bétyle, la nacre burgandine, la calcédoine blanche, la cassidoine irisée, la jaune chrysolithhe, le corindon, spath adamantin, parent du granit, la cimophane et l'opale aux reflets laiteux, l'eztéri, jaspe vert piqué de rouge, les fluors de verre, le girasol bleu, le jade verdâtre, le lapis, le péridot vert, le portor, calcaire noir taché d'or, le rubace jaunâtre, le corail samestre, la sardoine, le smalt, cristal de cobalt, l'ambre succin, le zircon qui est plus dur que le diamant.
Il mélange aux métaux précieux, par d'habiles combinaisons, le platine et l'acier, le caracoly, or, argent et cuivre, le similor et le tombac, cuivre et zinc, le titane rouge et l'urane gris; aux émaux, l'antigorium des Romains; aux tissus, dont il ne craint même pas d'user désormais,
MARCEL BING
(L'ART NOUVEAU BING, ÉD.)
PENDANT
à la soie, au bombasin, le samis, lamé d'or et d'argent.
Pour juger de l'effort il faut suivre les concours annuels d'apprentis de la Chambre syndicale de la bijouterie. Il s'y révèle un goût chaque jour plus savant, et, sans tomber dans un emploi exagéré de la faune et de la flore, une meilleure utilisation de l'ornement naturel. La joaillerie n'était souvent que l'étalage d'un luxe ignorant. L'idéal prend sa revanche, les magnificences voisinent avec la pensée.
La femme règne sur nos arts domestiques. Quand ce n'est pas pour elle, c'est d'elle qu'ils sont inspirés, ennoblis de son corps, ensoleillés de son sourire. Mélanger pour nous séduire l'obsession voluptueuse de l'or, de l'art et de la chair, tel est désormais le rôle du bijou dans la parure féminine. C'est une libération des non-sens de jadis. Il est inutile de violenter la nature, elle porte en elle-même une indication de style où se trouvent le goût, la ligne harmonieuse, la douceur de vision. Voici des sauterelles, des hannetons, des coccinelles, des serpents, des paens, des cygnes flottant parmi les nymphéas; voici des feuilles de pissenlits, des liserons accouplés, des tulipes et des raisins, des églantines et des lys, des saules penchés sur l'émail d'une onde pure, des libellules posées sur des fleurs de diamants, avec des ailes d'or et de pierreries. Et puis c'est l'être humain moitié fleur ou moitié bête, avec des ailes éployées, des chevelures de feuillage, des membres qui se prolongent en ramures. Quel art merveilleux peut ainsi rendre la vivacité des regards, le velouté des fleurs, la finesse de l'épiderme avec la rudesse de quelques pierres!
« Un style daté de M. René Lalique; c'est un orfèvre poète, spontané et savant, exquis et subtil » a dit M. Roger Marx. Oui. L'œuvre de M. Lalique est celle d'un expert en minuties comme en grandes choses. Maître de l'or et de la pierre, il fait en pièces capitales des traductions de soeries lamées de métaux, de filigranes et de dentelles transparentes. Quand il parut au Salon de 1895 pour la première fois, avec une vitrine de bijoux merveilleux, ce fut une révélation. Le lendemain René Lalique était célèbre.
Mais c'était déjà plus qu'un débutant. Depuis
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longtemps déjà il travaillait dans l'ombre anonyme. Ancien élève de l'Ecole des Arts Décoratifs, dessinateur en joaillerie, il avait longtemps collaboré à des œuvres où il n'eut aucune gloire. Il ouvrit un atelier en 1885 et persévérera dans sa recherche. Les traditions de Massin, l'orfèvre par excellence du second Empire, étaient encore toutes puissantes. La richesse marchande des pendeloques, colliers, bagues, boucles, épingles, diadèmes. Il rénove les pents-de-col du Moyen-âge, les poitrinaux et les gorgerins des courtisanes grecques, les épaulières, les bracelets de manches. Que d'ingéniosité! C'est un virtuose complet. Non seulement il a mélangé, dans une série de gammes exquises, les végétaux, l'or, les gemmes et les formes de la femme, mais encore les papillons, les scarabées, les ivoires, l'onde des chevelures. Son symbolisme est peu compliqué. Un torse féminin s'associe sans explication à un corselet et à des ailes diaphanes de libellule. Le dessin en est d'une suavité chaste. Les musées de l'avenir renseigneront nos fils sur l'influence de cet émancipateur du bijou moderne, car il a su retrouver les splendeurs antiques dans toute l'intensité de l'art lapidaire.
Il aime les pierres vertes ou laiteuses, les cassidoines, les opalines lumineuses plaquées dans les émaux. Ce sont les ressources d'une savante
MARCEL BING (L'ART NOUVEAU BING, ÉD.)
PENDANT OR, ÉMAUX ET PERLE
pierres primait le dessin et la couleur. L'orgueil parvenu s'inquiétait peu de la beauté de ces parures, pourvu que ce fût très couteux. L'imagination prodigue de Lalique chercha et trouva plus loin. Erudit et plus que cela, avide de connaître, il découvrit les trésors de la fleur et de la faune, réelles ou chimériques. Il y mêla ses connaissances variées, ses souvenirs, le Japon, l'Égypte, l'Orient, s'en inspira sans en rien copier. Il respecta les traditions, côtoya quand il jugea utile le Moyen-âge et la Renaissance, et fit ce que nul autre n'avait encore tenté: la statuaire de l'orfèvrerie. Il y incrusta, comme complémentaires, les joyaux et les cristaux, pour leur clarté ou leurs feux, et s'en servit habilement. La pierre fut l'accessoire, non plus le but initial comme au temps de Massin. Il sait la mettre en valeur par la seule grâce de ses compositions, quels que soient ses défectuosités ou sa forme. C'est un mariage surprenant de métaux et de couleurs. Il reprend, pour en faire des merveilles, tous ces menus brimborions que le commerce fabrique sans gloire, bracelets,
MARCEL BING (L'ART NOUVEAU BING, ÉD.)
BROCHE OR, IVOIRE ÉMAUX ET OPALES
palette, que ces nuances d'arc-en ciel, ces semis d'étoiles sur tous ces diadèmes et sur ces seins, pour escorter la lune au front reluisant de perles. De ses doigts jaillissent les cascades lumineuses du soleil, et leurs radieuses couleurs sont d'un pinceau prestigieux. Mille et mille reflets vibrent pour la grâce et la beauté.
Un Pavot de M. Lalique est au musée du Luxembourg. Les écrivains et les critiques ont
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consacré des pages de louanges à cet artiste magistral, et se sont extasiés sur son œuvre, à commencer par M. Jean Lorain et M. Roger Marx.
Au Salon de 1898 son succès fut définitif. Des peignes séduisirent plus d'une passante qui s'enfuit en soupirant. Sur l'un, enrichi d'opales, trois fillettes espiègles épandaient leur chevelure, sur un deuxième un poisson héraldique japonais se cambrait dans le cintre. Ici deux paons étalaient leurs queues ocellées sur une rosace d'opales. Celui-là était en ivoire pâli: une danseuse blanche s'érigait au milieu de guirlandes florales d'or, d'émaux et de diamants, et une corne patinée supportait trois figures hiératiques, les trois grâces modernes. Il y avait aussi un devant de corsage, tête virginale en agathe nuancée
COLONNA
BOUCLE DE CEINTURE (L'ART NOUVEAU BING, ÉD.)
d'osselets, des silex ajourés, une branche de campanule, acquise par le musée des Arts Décoratifs de Copenhague, un diadème étonnant d'allure assyrienne, appartenant à Mme Bartet, avec des Isis aux ailes jointes, des fleurs de lotus et cinq scènes de la vie des courtisanes, en cloisonné blanc; un précieux gobelet de torsades autour desquelles montent des sauterelles bleues; un collier acquis par le musée des Arts Décoratifs, noisettes en brillants dans leur robe verte dentelée.
Les femmes examinent et commentent l'énorme libellule aux griffes crispées, aux ailes de pierreries et d'émaux translucides réunies sur un torse de femme énigmatique en péridot, sphinx inconnu d'une société nouvelle; devant un casque léger de bronze vert où une phrynène nue joue avec un œuf de cassidoine, tandis que se prolongent sur les côtés deux temporaux de vert, dont l'opulente chevelure d'or semée de fleurs de cerisiers en diamants tombait en cascade et formait l'ensemble de la pièce; un pendant de cou avec une femme d'onyx dans une touffe d'iris aux feuilles d'or vert émaillées, à demi enveloppée dans les torrents de sa chevelure d'or... On retrouve la plupart, prêtés par les heureuses dont ils sont devenus le bien dans l'exposition de M. Lalique, cette année.
Cette vitrine est un poème. La richesse d'imagination n'y a d'égale que la maîtrise de la composition. Les petites femmes y sont de tous points délicieuses. Rien que pour elles on s'arrête avec joie. Dans ce décor d'un éclairage discret s'étalent de superbes colliers aux gemmes ivoirines ou laiteuses, des imitations en opaline laiteuse; aussi devant la série de peignes et d'agrafes déjà vue en 1898, les paons, des bluets, une grappe de fleurs de tilleul, des courtisanes qui dansent, se cambrent, se piètent, se renversent les cheveux pendants, des maitresses nues dont les amants sont des végétaux fougueux. Il y a là un travail d'émaux extraordinaire.
Je regarde avec une surprise inexprimable le nœud de serpents dont la gueule laisse couler des torrents de perles, et la tête de coq monstrueuse, à la crête et aux barbes en filigranes d'or ornés de pierres bleues, tenant une énorme topaze dans son bec ouvert. Un ophidien gigantesque, la queue en éventail, vomit des flammes laiteuses et de la fumée. Ici des épaulières, des poitrinaux, une petite tête ivoirine, pendue au tour de cou par les cheveux d'or, dont la gorgerette d'email incarnadin laisse saillir les seins
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blancs. Les noms des heureuses propriétaires de ces merveilles sont signalés aux envieux qui passent. Ce sont là des femmes de toutes richesses, goût, fortune et beauté.
On rappelait dernièrement dans ces pages que M. S. Bing fut en France un des promoteurs de la réforme de l'art dans l'objet. Sa vitrine dans la classe de la joaillerie réunit un ensemble de bijoux auquel on pourrait reprocher de manquer un peu de cette variété qui plaît tant à l'œil français. Mais l'effort est manifeste vers un goût supérieur.
Plusieurs d'entre eux sont reproduits ici: presque tous les pendants et les broches, le collier de fleurs en perles longues, les deux agrafes de manteau, la boucle-paon. De M. E. Colonna, un de ceux qui ont apporté à M. S. Bing une collaboration assidue, des colliers, des tours de cou, un énorme bracelet et diverses parures d'un style imprécis. M. Colonna n'emploie que des courbes harmonieuses, mais simplement imaginatives ou fantaisistes, et qui ne rappellent que de très loin les formes séduisantes de la nature: des torsades, des cœurs, des ellipses, des huit, des crochets adoucis, des six et des neuf conjugués. C'est la floriture italienne, au milieu de laquelle il essaime les silicates de couleur. Son imagination est enclose en quelques couplets,
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AGRAFE DE MANTEAU
mais c'est encore de l'imagination; puis, à varier le couplet à l'infini, M. Colonna apporte un art extrême. Sa conviction que l'eurythmie des formes s'obtient par des nuances est servie par le goût le plus sûr, et sa délicatesse de tact le sauve des écueils dans l'étroit chenal où il navigue.
M. Marcel Bing, dans la même vitrine, expose des bijoux tout différents de ceux de M. Colonna, avec des fleurs, des animaux, des figures fondant en ornements linéaires qui coordonnent et maintiennent l'ensemble. Il y a entre autres un délicieux pendentif, une petite femme aux cheveux jaunes, aux ailes de libellule, fière comme une impératrice.
J'ai rencontré aussi M. Georges Fouquet dont les œuvres, d'une rare ingéniosité, ont parfois des réminiscences orientales, et qui, comme Lalique, entrevoit le bijou triomphant du chiffon, vêtissant de splendeurs la chair que l'artifice des couturiers feint de voiler de ses sous-entendus.
Evocatrices d'une nature merveilleuse, ces parures floriront sur les grâces féminines. En des soirées dont rêvera le poète, dans les fleurs et les parfums, sous les mille lumières palpitantes, elles escorteront la beauté. Et nos rigueurs mondaines s'évanouiront devant leur hardiesse. Agnès, plus libre en ses atours changeants, ne craindra plus de montrer son sein nu sous un poitrail de pierreries. Sa pudeur aura l'armure précieuse pour protection. Dans l'éblouissement de ces magnificences, pourrait-il rester place aux sentiments profanes?
Je la devine, je la vois, vous dis-je. C'est la déesse du poète, celle qui passe et dont on se souvient. Ses seins sont cuirassés d'or et de métaux dont la blancheur rivalise avec la leur. Ses épaules et sa nuque sont garnies d'émaux translucides où l'oraline, l'argyrase et les amphigènes se mélangent divinement. Aux oreilles, aux tempes, des serpents d'antigorium vomissent des torrents de cassidoines et d'almandines. Sur
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COLONNA
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BIJOUX ET VASE MONTÉ
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la tête, un casque léger de caracoly, d'une ténuité arachnéenne, plaqué de cabochons de cimo- phane, lance une aigrette impériale de spath adamantin. Aux bras nus, des ophidiens d'anti- paste pour bracelets; aux hanches, à peine voilées de tissus vaporeux, un caparaçon de samis où l'urane dessine de capricieuses arabesques, où les topazes et les calcédoines tracent un lacis d'étoiles dans le ciel gris d'une nuit d'été. Il n'est même jusqu'aux jambes qui n'aient leur parure d'or aux chevilles, aux pieds dont les délicates pointes ne soient constellées de chryso- lithes et de péridots!...
Et nous, nous sentirons grandir notre âme à cette vision étincelante de la femme. L'em- pire du beau sur les plus vils sera pour elle le gage du respect.
LEON RIOTOR
LE VITRAIL A L'EXPOSITION UNIVERSELLE.
Après des siècles d'oubli, l'art du vitrail vient de revivre. Des artistes sincères, épris des beautés du passé, soucieux de l'embellissement du présent, se sont attachés à ce mode de décoration et, non contents de le rétablir dans les églises où il est né, l'ont introduit dans les autres édifices publics et jusqu'en nos propres demeures. La classe 67, aux palais de l'Esplanade, certaines classes d'ameublement françaises ou étrangères, nous montrent quelques-uns de ces efforts vers l'ornementation par le vitrail du décor de la vie commune et des existences privées.
Le vitrail est issu de l'architecture du moyen- âge, il s'est développé avec elle, il a tiré d'elle son caractère et sa loi. Le même sentiment religieux qui créa les cathédrales, le mystère des nefsgéantes, l'élançement des clochers vers le ciel, la tension extatique des sculptures, qui emprunta l'ogive au geste des mains jointes pour la prière, cette ex- altation dont l'âme humaine demeura longtemps soulevée devait faire s'épanouir dans l'ombre des basiliques la floraison merveilleuse du vitrail. L'église était en ces temps le lieu ordinaire des prodiges; la foule y trouvait l'avant-goût de cette Jérusalem céleste que lui promettaient les prêtres, elle oubliait dans la paix odorante des chapelles, dans le silence des hautes voûtes, les duretés d'un siècle de fer; et quand le soleil traversait le prisme des vitraux, elle voyait soudainement éclore sur les murs, les chapiteaux, les statues, les étoles et les mitres, toutes les roses du Paradis. Bien mieux, dans le cadre étroit des ogives, des figures de saints et de saintes s'offraient aux regards fidèles, ruis- selants de lumière et de gloire, ainsi que des ap- paritions.
Cette tournure de l'imagination publique, ce besoin de magie, cet appétit naturel de miracle dictèrent au peintre sur verre les règles de son métier. Quand il coloriait les petits morceaux trans- lucides, quand il les assemblait avec des lames de plomb, le naïf artiste songeait aux naïfs spectateurs, s'efforçait de donner corps à leur croyance et à leur rêve. Il sacrifiait tout à l'obligation de créer une image brillante, détachée nettement, qui s'im- posât aux yeux hallucinés. Sa manière était syn- thétique et décorative. Il ne voulait point la copie rigoureuse de la nature, mais une forme simple et pleine, une ligne sobre limitant une surface colorée richement, une silhouette s'enlevant sur un fond de clarté. Parfois il accueillait plusieurs personnages dans sa composition, mais il évitait les entassements, découpait le contour de ses figures, ménageait des échappées entre chacunes d'elles, laissait apparaître le fond sur toute l'étendue de la scène. Les œuvres du XIIe et du XIIIe siècle ont cette belle simplicité d'agencement ; peu à peu cependant les fortes méthodes se per- dirent, la foi moins vive réclama une exécution plus poussée, les vitraux s'encombrèrent de détails parasites et ne furent plus au XVe siècle, selon le mot de Viollet-le-Duc, « que des cartons de peintre rapportés sur verre ».
Les meilleures œuvres qu'ait produites à notre époque l'art du vitrail ressuscité n'échappent pas à cette critique. Ni le savoir, ni l'ingéniosité, ni même le sens historique ou légendaire ne font défaut à leurs auteurs, mais la simplicité décorative, l'unité d'effet, l'intelligence du but et des nécessités du genre. Dans la classe 67 spéciale aux vitraux, des verrières religieuses de MM. Luc-Olivier Merson, Gallant, Delalande, Laumonnerie, Lucien Begule qui se recommandent d'ailleurs pas des mérites variés, paraissent pour la plupart confuses, surchargées d'ornements, éparpillées en nuances Eugène Grasset montre là un Saint-Michel et une Jeanne d'Arc relativement simples et d'un charme
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réel de couleurs ; par contre ses cartons pour la cathédrale d'Orléans semblent le dessin agrandi de fines et précieuses miniatures. Les scènes retracées ont une naïveté, une physionomie ancienne tout à fait savoureuses, mais la richesse des détails, la minuité de l'exécution ne sauraient convenir à un mode nécessairement sobre et synthétique.
M. Henri-Marcel Magne, le fils de l'éminent architecte, annonce, heureusement, dans ses envois une juste conception de la décoration translucide. Cinq de ses vitraux que nous reproduisons pour nos lecteurs sont destinés à l'église de Bougival. Ils illustrent délicieusement cinq aspects de la Légende de la Vierge: l'enfance, la présentation au temple, l'annonciation, la naissance du Christ et l'assomption. Le sentiment en est délicat et poétique, sans être fort religieux ; la Vierge n'y semble guère qu'une très mignonne fillette ou qu'une jeune femme très gentille, et nul rayon n'y sanctifie sa grâce terrestre. Les œuvres de Grasset prouvent plus de foi ou, si l'on veut, de sens archaïque, mais elles n'atteignent pas en revanche à cette simplicité dans l'ordonnance de l'ensemble et l'équilibre de toutes les parties. C'est à ce point de vue principalement qu'il faut examiner les vitraux de M. Magne. Je ne sais pas d'exemple d'harmonie plus stricte et cependant moins monotone. Les figures, peu nombreuses, trois à quatre par verrière, se superposent ou s'accrochent, les regards se croisent, les gestes, les attitudes se correspondent rythmiquement. L'œil du spectateur va naturellement de Marie, le personnage principal, aux personnages secondaires, de ceux-ci aux motifs des tympans pour revenir selon la ligne des fleurs en rinceaux à la Vierge toute gracieuse. Les silhouettes se découpent franchement sur un fond peu chargé où s'esquissent de sommaires paysages. Quant à la couleur, c'est la même unité, le même accord, une tonalité discrète, amortie, de douceur exquise, des bleus rompus, des violets et des mauves, quelques jaunes, quelques verts et dans chaque panneau le retour d'une note blanche, blancheur de la robe symbolique, à jamais immaculée. Nos gravures permettent d'apprécier ici la parfaite composition de ces verrières, l'aisance du dessin, l'attrait un peu trop moderne des visages, mais elle ne rendent pas, hélas, cette atmosphère lumineuse qui baigne la scène et qui en double l'impression, elles ne rendent pas cette caresse vivante de la lumière, le bouquet frissonnant et mystique composé de si délicates nuances. Assisté de MM. Leprévost et Laumonnerie, ses collaborateurs pour le choix des verres, la mise en plombs, l'exécution de la grisaille, M. Henri-Marcel Magne nous a donné une œuvre vraiment rare qui témoigne de l'esprit le plus sensible, du talent le plus fin et du plus sûr métier. Son autre envoi, Notre-Dame de Sainte-Croix, patronne des mariniers de Bordeaux, offre encore un ensemble de belle tenue et de haute distinction.
M. Henri-Marcel Magne, à l'exemple des humbles artistes du moyen-âge, a mis au service de la foi et de la légende religieuse la puissance d'évocation que possède le vitrail, mais certains de nos peintres verriers l'emploient aussi au bénéfice de l'histoire. Elle leur offre un moyen de ressusciter le passé avec ses travaux et ses guerres, ses moeurs et ses coutumes, son pittoresque et son parfum, ses leçons d'héroïsme et de vertu. Elle leur a permis de faire revivre pour quelques hôtels-de-ville les pages les plus significatives des existences locales. Dans la clarté des verrières les antiques figures se détachent et s'animent; la lumière, qui jadis était l'instrument des illusions et des prodiges, agit encore sur les imaginations modernes; plus que la fresque, la peinture translucide est impressionnante, éloquente, éducatrice. Les palais de justice, les chambres de commerce, les salles de conférence, les différents édifices où s'accomplissent les différents modes de l'activité publique, verront bientôt apparaître également, au centre de leurs fenêtres, les grandes figures qui président à cette activité. Des allégories décorent déjà leurs murs et leurs plafonds, mais sur des vitraux, dans la gloire du soleil, elles prendront une autre force de suggestion et de vie.
La pensée allemande, philosophique et haute, curieuse de symboles, n'a pas négligé cette occasion de s'exprimer. Les ressources du vitrail prêtent à ses conceptions une beauté singulière. Entrons pour nous en convaincre au Pavillon de l'Allemagne. Dans cette originale construction où s'affirment si bien les tendances de l'esprit germanique, trois ensembles de vitraux illustrent magnifiquement des idées: les bienfaits du Travail, la Paix, la Religion, la Justice, la Tolérance.
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VITRAIL D'APPARTEMENT
rance. L'un de ces groupes, qui domine l'es-
calier d'honneur, est dû à M. Lüthi, de Franc-
fort. Il est extraordinairement riche et brillant.
Il a séduit beaucoup de personnes par le luxe
de la composition, l'abondance des détails, la
perfection de la facture, la multiplicité des effets
lumineux rendant la lueur d'un calice, le scin-
tillement d'une cuirasse, le brusque éclair d'un
joyau. Pour moi, je préfère à cette chatoyante
et précieuse mosaïque, aux fantaisies héraldiques
qui l'encadrent les six verrières du premier
étage. C'est, dans la salle de droite, une scène
grave et poétique. Au fond d'un bois sacré,
sous des marronniers de bronze et d'or, pro-
filant leurs fûts contre l'écharpe d'un ciel mauve,
tout près d'une eau transparente, la Paix sou-
veraine est assise. Des Muses l'entourent,
vêtuées de robes fleuries, portant dans leurs
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L'ENFANCE DE LA VIERGE
LA PRÉSENTATION AU TEMPLE
LA LÉGENDE DE LA VIERGE
VITRAUX DE L'ABSIDE DE L'ÉGLISE NOTRE-DAME À BOUGIVAL
L'A
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NONCIATION
LA NAISSANCE DU CHRIST
CARTONS DE H. MARCEL MAGNE
EXÉCUTION PAR MM. LEPREVOST ET LAUMONNERIE.
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L'ASSOMPTION