Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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L'ART DÉCORATIF LA SCULPTURE AU GRAND PALAIS. En dépit de quelques disparates, par la belle ordonnance de sa colonnade, de son péristyle, de ses portiques, par le mérite décoratif de sa frise polychrome et l’élégance de son ornementation où le style Louis XIV s’allie au style de la Renaissance, le Grand Palais dont nous reproduisons ici l’un des aspects est bien le monument qu’il convenait s’élever, à la fin du XIXe siècle, «à la Gloire de l’Art français». Cet Art est encore, en somme, vigoureux, avisé et charmant. C’est lui qui a réalisé l’harmonie de cet édifice grandiose, qui a déterminé la juste proportion de toutes ses parties, qui a dressé sur son entablement, au pied de ses pylônes, dans l’intervalle de ses colonnes cannelées, des compositions pleines de hardiesse et d’esprit. Les figures du péristyle, que nous mettons aujourd’hui sous les yeux de nos lecteurs sont du plus heureux effet; la Peinture surtout doit au ciseau de M. Camille Lefèvre une grâce abondante et forte, infiniment savoureuse. Mais ces images, comme les allégories de MM. Desbois, Verlet, Gasq, Bouché, etc… ne sont que l’avant-garde de l’armée de statues qui occupe en ce moment le hall du Grand Palais. Sous l’immense nef lumineuse se trouve réuni ce que la sculpture a produit de meilleur en France et chez les nations étrangères, durant ces dernières années. Et c’est une confusion inexprimable. Dans la variété de ses expressions et de ses poses,ce peuple blanc et rigide semble traduire l’infini des gestes et des sentiments humains, en même temps qu’accuser, entre les différents artistes qui le firent jaillir du marbre, des différences irréductibles de tendances, de tempéraments et de races. Pourtant ne cédons pas aux sollicitations de tous ces regards, de tous ces sourires de pierre. Que notre curiosité ne s’attarde pas à la courbe d’une épaule, à la douceur d’une nuque penchée. Prétendre contempler chaque figure de cette foule innombrable serait rechercher une insupportable fatigue et quelque chose comme une déception. Car tout n’est pas ici de mérite égal. Certaines œuvres nous donneraient sans doute une vive sensation de vérité et de conscience. Mais chez beaucoup, sous l’apparente diversité des attitudes et des factures, nous découvririons bientôt les mêmes conventions, les mêmes escamotages, la même insincérité. Aussi, sans nous arrêter, gagnons la partie postérieure du Grand Palais. Sous la seconde coupole fastueusement décorée, sur les terrasses voisines, nous attendent les sculptures de la Centennale. Ces œuvres ont un meilleur viatique que celui du hors concours: des esprits réfléchis, impartiaux, les ont choisies A. CARLÈS L'ARCHITECTURE --- N° 22 JUILLET 1900 L'ART DÉCORATIF. No. 22.

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L'ART DÉCORATIF parmi tant d'autres comme les plus significatives; toutes comptent dans l'évolution accomplie par la sculpture au cours du siècle qui finit. Les débuts manquent d'éclat et de flamme. L'influence du XVIIIe siècle se prolonge fort avant dans le nôtre. Elle impose aux talents la froideur et la prétention de formules sur-années. La Révolution, qui a brisé toutes les tyrannies sociales, n'a pas affranchi l'Art du despotisme académique. Nos sculpteurs se trainent dans l'imitation servile de l'Antiquité CAMILLE LEFÈVRE LA PEINTURE et bornent leur effort à la mise en œuvre de procédés d'école. Les plus habiles modèlent de correctes et élégantes images, bien équilibrées dans leur masse, bien rythmées dans leur mouvement, parfois ingénieuses et piquantes dans leur aspect extérieur, mais qui ne trahissent pas d'existence intime, ne révèlent ni le frisson de la pensée, ni la palpitation de la vie. Au-près de ce Hoche que Milhomme affuble d'un peplum et coiffe du casque de Thémistocle, regardez cet Amour de Chaudet. Agenouillé, l'enfant tient d'une main une rose et s'apprete à saisir de l'autre un papillon que la fleur a vite attiré. La fantaisie est assurément aimable; il s'en exhale une vague parfum d'anthologie. Mais c'est la fantaisie d'un lettré qui n'apporte point à ses traductions la fraîche naïveté d'un Ronsard ou d'un Remy Belleau; puis quelle convention, quelle afféterie dans la pose! le visage est inerte; la touche molle et lisse ne donne qu'un incertain modelé. Voilà d'autres souvenirs anacréontiques, un Amour endormi de Lorta, l'Amour tourmentant Psyché de Dumont. Comme cette mythologie semble morte! L'âme moderne, toute neuve, dévorée d'inquiétudes et de désirs immenses, refuse d'habiter ces formes étrangères, et l'âme adorable de la Grèce, l'âme ailée des Myron, des Praxitèle, des Phidias s'éloigne aussi de ces corps dégénérés qu'elle ne reconnaît plus. Une nature énergique et singulièrement ardente, nourrie de cette sève bourguignonne qui sus-cita les vieux sculpteurs gothiques, s'en vient fort à propos rénover la statuaire. Le Pêcheur Napolitain de Rude, que nous rencontrons ici, marqua ce retour à la vie. A côté des académies pompeuses et roides, c'était la nature même, avec sa grâce libre et familière. Vérité incomparable de l'attitude, souplesse de la jambe repliée, aisance du bras tendu, expression animée du regard, il y avait tout dans cette figure originale et charmante; le modelé exact et vif rendait perceptible jusqu'au frémissement des muscles et jusqu'à la moiteur de la chair. L'œuvre fit prévoir un génie. Ce génie éclata, véhement et lyrique, dans le haut-relief de l'Arc de Triomphe, où la déesse des batailles pousse le cri farouche de l'épopée, dans la statue du maréchal Ney si puissamment héroïque, dans cette Jeanne d'Arc écoutant ses voix, grande, maigre et gauche un peu, la bouche ouverte, les yeux presque chavirés, au paroxysme de l'exaltation nerveuse, dans ce tombeau de Godefroy Cavaignac, d'un sentiment si poignant, si large, si profond. Le sens du mouvement physique et des grandes passions de l'âme, voilà ce qui fait la gloire de Rude, ce qui donne à ses créations l'élan d'un geste immortel, ce qui groupera toujours, dans l'admiration et

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JUILLET 1900 CORDONNIER LA SCULPTURE l'étude de son œuvre, les vrais réalistes et les vrais spiritualistes. En même temps que Rude anime ses conceptions sublimes, David d'Angers, science solide, esprit noble et sans charme, s'applique à la recherche du caractère. Cette statue de Cuvier dit son art volontaire et probe. Malgré ces deux exemples d'indépendance, Pradier et Duret perpétuent le classicisme, mais l'un retrouve quelque chose de la grâce antique en cette souple Atalante et l'autre, dans ce Cardinal de Richelieu, ajoute tout de même à sa manière un peu du réalisme moderne. D'ailleurs tous les talents s'effacent dans le rayonnement du génie de Carpeaux ; Carpeaux, l'honneur de la sculpture avec Rude et Barye, le maître qui joue dans la statuaire le rôle décisif et l'engage résolument dans la voie de ses vraies destinées. Les organisateurs de la Centennale ont compris la portée de son œuvre. Ils nous ont montré le portrait de Me Beau- J. LABATIUT LA MUSIQUE 17° vois, notaire, un de ces admirables bustes où l'artiste rivalise avec Houdon pour l'expression des individualités, puis les délicieuses images du Pêcheur napolitain et de la Jeune fille à la coquille, adorables de délicatesse, de charme frais et puéril, puis la principale figure du groupe de la Danse, de jet si hardi, de volupté si parlante, que la critique du temps comparait au Clodoche des bals de l'Opéra ! Puis une statuette du Prince Impérial, puis enfin l'Ugolin au milieu de ses enfants mourants, œuvre d'une intensité tragique inégalée, expression absolue de la torture physique et de l'angoisse morale, plus pathétique que le Laocoon, comparable pour la facture aux plus surprenantes créations de la sculpture florentine. Oh ! l'épouvantable histoire qu'Alighieri fait raconter à son héros, au chant trente-troisième de l'Enfer : « Quand nous fûmes au quatrième jour, Guadio tomba étendu à mes pieds, disant : Père, pourquoi ne me secours-tu ? — Là, il mourut. Et, comme tu me vois, je vis les trois autres tomber un

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PÉRISTYLE DU GRAND PALAIS DES BEAUX ARTS DEGLANE, THOMAS ET GIRAULT, ARCHITECTES

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--- JUILLET 1900 à un, entre le cinquième jour et le sixième ; et moi. — Déjà aveugle, de l’un à l’autre, à tâtons, j’allais ; trois jours je les appelai après qu’ils furent morts . . . Puis, plus que la douleur puissante fut la faim ». Carpeaux a traduit l’intraduisible souffrance. Il nous a montré le noble Gibelin musclé comme un athlète de Michel-Ange, écrasé sous le poids du plus intolérable destin, halluciné par une vision affreuse, les coudes aux genoux, se mordant les mains d’une bouche convulsive, ce pendant que Guadiso étirent ses jambes et lui jette avant d’expirer un inutile reproche, ce pendant qu’un autre de ses fils, charmant encore dans sa grâce amaigrie, s’affaisse à ses côtés, mollement, ainsi qu’un lys soudain fauché. De ce groupe d’Ugolin qui fixe le frisson de l’éternelle douleur, jusqu’au groupe de la Danse où s’exalte l’éternelle volupté, l’œuvre de Carpeaux se développe, incomparable, et semble rendre impossible toute rivalité dans l’expression de la forme et de la passion humaines. Aussi Antoine Barye, tempérament puissant qui ne saurait reconnaître de maître, se met-il en quête d’un domaine encore inexploité. Il se voue à l’étude des fauves et, par la connaissance profonde de leur structure, par la compréhension intime de leurs moeurs et de leurs instincts, par la pénétration quasi surnaturelle du mystère de leur vie organique, il devient le Rude et le Carpeaux des énergies animales. Le Lion assis, la principale œuvre de lui à la Centennale, n’a-t-il pas la majesté d’une grande force au repos ; le modelé aux méplats si solides que relient de si subtiles nuances n’accuse-t-il pas l’extraordinaire résistance, l’élasticité merveilleuse de ce mécanisme de course et de guerre? Rude, Carpeaux, Barye, telle est la trinité qui domine l’histoire de la sculpture moderne. Notre statuaire nationale, ébauchée par les vieux « imagiers » du moyen-âge, dénaturée par l’influence antique, ne date guère que de ces trois génies. Du premier coup ceux-ci ont atteint l’absolu de leur art. Ils ont rejeté la discipline classique, mais ils observent sans effort les lois de composition et d’effet, d’équilibre et d’harmonie qui sont la condition de toute sculpture; ils planent bien au-dessus des écoles et des systèmes; leur œuvre n’est ni de simple forme, ni de simple pensée, elle n’est ni le Réel, ni l’Idéal, elle est la Vie dans son admirable unité, elle est l’élément spirituel pénétrant sans cesse la matière, elle est la matière constamment soulevée par la force obscure de l’instinct, par la force consciente de l’Esprit. La sculpture ne pouvait se maintenir toujours à pareille hauteur. A la disposition des trois grands maîtres originaux, le classicisme, qui s’était réfugié dans l’enseignement de l’École, tenta un retour offensif. Mais deux tendances étaient tout de même créées, le souci de la vérité matérielle et la préoccupation du caractère. L’influence académique ne put qu’ajouter à chacune d’elles une part plus ou moins large de convention. Idéalisme et réalisme académisés entrèrent dans la composition de bien des talents. La combinaison produisit des résultats très distingués. Des œuvres de Dalou, ou bien d’Injalbert eussent été fort propres à les faire apprécier. Je ne crois pas qu’il y en ait à la Centennale. On y trouve en revanche le David de Mercié qui, par la pureté de la ligne et l’élégance de la silhouette, par la sûreté de l’anatomie et la précision du détail, rappelle tour à tour les Grecs et Donatello, le Jeune Martyr et la Diane de Falguière, la Jeanne d’Arc de Chapu, admirable d’expression plus que toute autre figure de l’artiste, le Mariage romain et les Gracques de Guillaume, les scènes historiques, légendaires et préhistoriques de Frémiet, l’adorable Coquette de Dampt, diverses statues de Barrias, Bouché, Antonin Carlès, Bonnassieux, Carrier-Belleuse, Turcan, Verlet, Saint-Marceaux et le Foueur de triangle de Roubaud, image vraiment exquise, naturelle en son geste, souple en son attitude, que caresse un reflet du ciel attique. Cet ensemble fait grand honneur à nos artistes. Il prouve chez eux beaucoup d’intelligence et de savoir ; mais il montre bien quel abîme sépare le talent du génie. Le talent satisfait la raison et le goût, il n’enivre pas violemment, délicieusement toutes les puissances de l’âme ; il n’impose pas à l’esprit l’idée du définitif, de l’absolu. Le talent aboutit chez Falguière, par exemple, à la reproduction rigoureuse du modèle vivant, sans essai d’interprétation, ---

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COUR DU PETIT PALAIS DES CHAMPS ELYSÉES GIRAULT, ARCHITECTE

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JUILLET 1900 et chez Frémiet à l'exacte reconstitution des scènes du passé, sans effort de résurrection ; il mène à ce réalisme étroit qui multiplie, à la Décennale, les figures aimables, adroites, inexpressives. Au milieu de ces manifestations de personnalités non pas médiocres mais un peu secondaires, trois œuvres proclament une personnalité de premier ordre. Ce sont des œuvres de Rodin. Un esprit vaste et pénétrant, une sensibilité profonde, une imagination riche et tumultueuse, une aptitude merveilleuse à l'expression des mouvements de l'âme et de la vie morale, voilà ce qu'elles nous révèlent. Contemplez ce buste de Victor Hugo : toute la pensée du Poète, avec sa sérénité et ses orages, avec sa vision totale de l'Univers, habite ce front immense, ces yeux d'ombre, s'accuse dans les reliefs de ce masque sublime qui semble celui d'un moderne dieu Pan, non plus âme instinctive, mais conscience lumineuse du Monde. Dans l'Age d'airain, la tension des muscles et le geste des bras désespérés évoquent l'image d'une humanité douloureuse et farouche. Ce Bourgeois de Calais, par la crispation de tout son être, dit l'effort des sacrifices héroïques, comme le groupe du Baiser, qui figure à la Décennale, avec le gonflement et la palpitation de la matière, traduit la fièvre, l'abandon, les langueurs divines de l'amour. En vérité, il n'est pas d'art plus expressif, qui fasse à ce degré vivre, sentir, souffrir ses créations. Auguste Rodin, pas l'âpre volonté de sa touche, contraint la forme humaine à créer la passion intérieure ; grâce à l'on ne sait quel mystérieux magnétisme, il attire l'âme de ses héros, non seulement au bord de leur paupière, mais encore en tous les points de leur chair splendide ou misérable. Ces œuvres de la belle manière du maître sont pour nous incomparables ; l'équilibre y demeure parfait entre l'inspiration et l'exécution ; la vérité plastique s'y allie dans une juste proportion à la vérité psychologique. D'autres œuvres parues depuis, et qui furent l'objet de dénigrements comme d'enthousiasmes sans mesure, ont fait craindre une rupture de cet équilibre. Il a semblé que l'art d'Auguste Rodin devenait par trop intellectuel, et, loin de chercher à maintenir l'accord de l'ex- pression et de la forme, osait maintenant une altération excessive de la forme au bénéfice de l'expression. L'exposition où le grand sculpteur a rassemblé l'effort entier d'une existence prodigieusement laborieuse, nous permettra bientôt d'embarasser l'évolution de son talent, d'en suivre le rythme et pour ainsi dire les courbes, de déterminer sur cette courbe le point exact où le talent devient le génie. ALBERT THOMAS LA PEINTURE DÉCORATIVE A L'EXPOSITION DE 1900 On peut dire d'une manière générale, et sans crainte d'être taxé d'exagération, que la peinture décorative à l'Exposition de 1900 est plus satisfaisante que la sculpture, et si l'on voulait mettre en parallèle la décoration sculpturale des palais qui vont de la Place des Invalides au Pont Alexandre avec les quelques peintures qui recouvrent certaines parties de ces édifices, c'est certainement en faveur de ces dernières qu'il faudrait se prononcer. Il est manifestement impossible de signaler ici et de juger toutes les peintures décoratives de l'Exposition; il en est du reste beaucoup qui ne méritent pas que l'on s'y arrête outre mesure, comme par exemple certaines peintures de mauvais goût qui ornent la porte du Pavillon américain de la Rue des Nations et l'intérieur de la section américaine aux Invalides. Nous nos contenterons donc en ces pages de signaler les productions qui nous paraissent mériter quelque attention et nous n'abuserons pas du temps et de la patience de nos lecteurs en les arrêtant devant celles qui ne sont ni de la peinture, ni de la décoration. Il conviendrait peut-être, avant d'examiner quelques unes de ces œuvres, de s'entendre une fois de plus sur la signification de ce mot de peinture décorative. Encore que cela ait été dit souvent, encore que des exemples soient là pour marquer la voie à suivre aux jeunes artistes, ceux-ci sont souvent tentés de s'en écarter, et d'oublier l'idéal véritable de cet art. Trop souvent en effet nous voyons des peintres traiter la fresque comme ils traiteraient un tableau, c'est à dire ne pas se soucier de sa raison d'être, et éparsiller les yeux et l'attention sur des détails

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L'ART DÉCORATIF qui n’ont que faire à cette place. Or la véritable décoration est celle qui impressionne avant tout par son unité et qui se présente vraiment comme un ensemble que l’on saisit d’un regard. Et cette impression d’unité nous devrons la trouver autant dans le dessin que dans le coloris. Le peintre décorateur ne doit pas abuser de trop de tons, sinon l’effet d’ensemble sera perdu. Toutes les fois où nous voyons un artiste se soucier de ces principes généraux, si simples pourtant, son œuvre se distingue aussitôt des autres par sa véritable allure décorative. Mais arrivons aux œuvres elles-mêmes. Lorsque venant des Champs Elysées le visiteur a traversé le Pont Alexandre, il trouve à sa droite et à sa gauche deux palais décorés de peintures qui représentent : l’Art du Fer, l’Art des Étoffes, l’Art de la Gravure, l’Art de la Pierre, l’Art du Bois, et l’Art de la Cérarnique. La première peinture que l’on trouve à droite est l’Art du Fer, due à M. Récipon. Le sujet était particulièrement difficile à traiter par ce qu’il était essentiellement moderne, et que beaucoup de nos peintres sont désarmés lorsqu’il s’agit de représenter les aspects de la vie ouvrière et minière, qui ne manquent pourtant pas d’intérêt. On apprend des choses si différentes dans les académies ! Ce n’est certes pas à la notation de la vie moderne que conduisent l’École des Beaux-Arts et le prix de Rome. Si l’exécution de cette œuvre avait été confiée à un Constantin Meunier qui a si merveilleusement dégagé tous les côtés héroïques de la vie des travailleurs, ou même à M. Jules Adler qui a fait au Salon une si puissante et si tragique Grève du Creusot, nul doute que le sujet eût trouvé l’artiste qu’il fallait, mais M. Récipon est malheureusement resté en route, malgré un effort évident de traduire du nouveau. A gauche il nous montre un groupe d’ouvriers actionnant une forge. De l’autre côté une femme allégorique tend à l’artiste un objet qui vient d’être fondu. Dans le lointain s’esquissent au milieu des vapeurs et des fumées de vastes constructions en fer et des carapaces métalliques. Une statue d’Henri IV atteste, tout au fond, comme une phase de l’histoire du fer. Le défaut de cette œuvre est de manquer d’espace et d’harmonie générale. Plus intéressante est la décoration de M. Paul Buffet : l’Art des Étoffes. M. Paul Buffet est un orientaliste, qui a exploré il y a quelques années des pays inconnus jusque-là à l’art, tels que l’Abyssinie et les régions du Haut Nil, et il en a rapporté une moisson d’œuvres dont les derniers Salons nous ont montré tout l’intérêt. M. Buffet a peint les aspects les plus caractéristiques de ces vallées d’Abyssinie avec leurs arbres gigantesques et leurs végétations luxuriantes ; il est resté si plein de son sujet, qu’on ne s’étonne guère de le voir, chargé de cette décoration, rester fidèle à son domaine favori. C’est donc l’impression de pittoresque qu’il cherche surtout à nous donner dans son œuvre, et il y réussit. A vrai dire il eût été plus rationnel de ne pas aller chercher aussi loin son sujet. Le palais sur la façade duquel se trouve la fresque de M. Buffet contient de l’art décoratif, des meubles, des étoffes d’Allemagne, de Russie, de Suisse, d’Autriche. Il eut été donc plus naturel de fixer ailleurs que sur un horizon tropical sa représentation de l’art des étoffes. Si cependant la peinture de M. Paul Buffet avait dû y perdre en pittoresque, ne nous en plaignons pas outre mesure, et goûtons-la telle qu’elle est. Dans un paysage d’Abyssinie, bordé au loin par de grandes lignes d’arbres qui se détachent sur le bleu sombre du ciel où roulent de gros nuages, une femme dont le costume préraphaélite étonne un peu ici, regarde un travailleur à la peau bronzée qui rassemble des étoffes. Un peu plus loin un autre homme est assis auprès d’un métier. Avec M. Pierre Vauthier (l’Art de la Gravure) nous tombons vraiment dans la mauvaise peinture décorative, où les principes que j’indiquais plus haut sont tout à fait méconnus. Cette femme qui regarde des plans dans un carton n’est pas sans quelque grâce ; par contre le peintre en costume moderne, coiffé d’un chapeau mou et qui cause avec un ouvrier, laisse beaucoup à désirer. Le peintre aurait dû interpréter plus librement ce groupe. Le sujet pourtant était assez beau pour inspirer un artiste. Sur le palais en face, voici d’abord l’Art de la Pierre par M. Maurice Chabas. M. Maurice Chabas, frère de M. Paul Chabas, le talentueux peintre de Foyeux Ébats, avait été

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JUILLET 1900 EXPOSITION UNIVERSELLE PALAIS DES EAUX ET FORÊTS F. AUBURTIN - LA PÊCHE PEINTURE DÉCORATIVE chargé on ne sait pourquoi de décorer la Mairie de Vincennes. L'œuvre qu'il nous montrait au dernier Salon était pitoyable, celle qu'il nous montre aujourd'hui n'est guère meilleure. Il nous exhibe un groupe sculptural auquel travaillent des artistes. Une femme, la Muse de la Sculpture sans doute, tend à l'un d'eux une petite maquette du groupe. L'œuvre de M. Chabas est pleine de morceaux mal dessinés. M. P. Baudouin, auquel avait été confié le soin de traiter «l'Art du Bois» est un des bons élèves de Puvis de Chavannes, et son œuvre contraste agréablement avec celle de M. Chabas. Auprès d'un arbre au large tronc noueux, l'artiste a peint des bûcherons au travail, en des gestes d'harmonie et de force. L'un d'eux se repose et le torse qu'il nous nous montre de dos est un bon morceau de peinture qui rappelle un peu l'un des hommes du premier plan dans la Si Genevière de Puvis de Chavannes au Panthéon. Dans le lointain d'autres forêts se développent près de la mer. M. J. Francis Auburtin nous donne dans son Art de la Céramique une de ces excellentes décorations auxquelles cet artiste nous avait accoutumés. M. Auburtin est en effet l'auteur, en dehors même de décorations particulières, de la grande peinture de l'amphithéâtre de zoologie à la Sorbonne, qui a été reproduite ici même il y a quelques années, et de deux grandes fresques qui ornent l'escalier du Musée de Marseille. Ce que je veux surtout noter dans son œuvre, c'est cette allure absolument décorative, ce souci primordial de l'ensemble. Les personnages que nous voyons vivre dans cette œuvre si délicatement harmonieuse n'ont pas cette finesse que M. Auburtin sait donner à des œuvres plus petites. Non, c'est l'harmonie générale que le peintre a cherché, et c'est cette qualité qu'on ne saurait refuser à son œuvre, quand bien même le dessin de telle figure (la femme assise à gauche au premier plan) paraîtrait un peu rudimentaire. Tous ces personnages vivent d'une vie discrète et poétique, leurs gestes sont ennoblis et idéalisés. D'un côté du panneau une femme regarde un plat. De l'autre côté un paon forme un joli motif; plus loin un ouvrier tend à un vieillard un vase qu'il vient de décorer, tandis que plus en arrière L'ART DÉCORATIF. No. 22.

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L'ART DÉCORATIF PAUL BUFFET • LES TISSUS PEINTURE DÉCORATIVE des ouvriers viennent, qui portent la précieuse argile. Tout cela sur un horizon comme ceux qu'affectionne le peintre, et où nous voyons le bleu de la Méditerranée qui enveloppe et caresse des caps boisés. La façade du Pavillon des pêches nous offre une autre œuvre de M. Francis Auburtin, plus vigoureuse et plus personnelle, et où le peintre s'est abandonné davantage à lui même et à ses dons de décorateur. Dans son Art de la Céramique M. Auburtin désirait davantage de son maître Puvis de Chavannes ; ici il est bien plus lui-même. La difficulté était grande de décorer cette façade, car, l'artiste avait à sa disposition d'abord le dessus de la porte, mais il ne devait pas en négliger les deux côtés. M. Auburtin, reprenant le sujet d'une de ses œuvres du Musée de Marseille : la Pêche au gangui, a figuré au dessus de la porte une barque de pêche soulevée par les vagues, du haut de laquelle trois marins solidement campés lancent leurs filets. A droite et à gauche de la porte et sous le bateau, M. Auburtin a représenté le fond de la mer. Dans la transparence des eaux bleues, nous voyons le filet plein de poissons qui traîne jusqu'au fond de la mer. Il n'est pas inintéressant de noter que cette œuvre a été brossée par l'artiste en vingt jours. Dans la rue de Paris, parmi quelques essais de décoration de moindre importance, il convient de noter la frise du Théâtre des Auteurs Gais qui est, ainsi que l'écrit M. Louis Morin dans son intéres-

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JUILLET 1900 EXPOSITION UNIVERSELLE PALAIS DE L'ESPLANADE DES INVALIDES MAURICE CHABAS LA PIERRE PEINTURE DÉCORATIVE sante nouvelle revue, «la révélation d'un art tout nouveau et dans lequel le symbolisme poétique est soutenu par une extraordinaire solidité d'exécution.» La section de l'Asie russe au Trocadéro n'est certainement pas au point de vue artistique l'un des moindres attraits de l'exposition. Bien au contraire. Nous nous trouvons en effet ici devant un ensemble très complet, devant un tout parfaitement réalisé. On ne sent pas comme dans d'autres constructions des volontés éparpillées et des talents qui visent à un idéal différent. Tout dans ces maisons russes et dans l'exposition de la Russie d'Asie concourt à l'unité de l'impression. L'honneur d'avoir mené à bonne fin cette intéressante tentative revient surtout à un artiste russe, M. Constantin Korovine, qui a été chargé d'une manière générale des installations et de l'arrangement de la Section d'art Russe. M. Korovine est à la fois peintre, sculpteur et architecte, et l'intérêt avec lequel le public, aussi bien ignorant que lettré, s'est arrêté dans le village russe, prouve bien combien cet art populaire si simple a été goûté de tous. Dans le pavillon de l'Asie russe, M. Constantin Korovine en collaboration avec M. H. Cloodt a exécuté diverses peintures d'une admirable simplicité, d'une naïveté sincère qui n'a rien de voulu, et de plus d'une conscience et d'une vérité grandes. 18*