Extrait
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L'ARCHITECTE
RECUEIL MENSUEL DE L'ART ARCHITECTURAL PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS DE LA SOCIÉTÉ DES ARCHITECTES DIPLÔMÉS PAR LE GOUVERNEMENT
COMITÉ DE DIRECTION: MM. A. ARFVIDSON, L. H. BOILEAU, L. BONNIER, BOUWENS DE BOIJEN, A. DEFRASSE, AD. DERVAUX, ROGER EXPERT, TONY GARNIER, CH. LETROSNE, P. PATOUT, AUG. PERRET, H. PROST, H. SAUVAGE, L. SOREL, A. VENTRE
CONSEILLER TECHNIQUE : MICHEL ROUX-SPITZ
RÉDACTEUR EN CHEF : J. PORCHER
NOUVELLE SÉRIE
9e ANNÉE N° 40
OCTOBRE 1931
PARIS
ÉDITIONS ALBERT LÉVY
LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS
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SOMMAIRE
du numéro de "L'Architecte" d'Octobre 1934
TEXTE
LE BUT PRINCIPAL DE L'ARCHITECTURE... J.-N. Durand.
PLANCHES
Pl. 56 à 59. — Musée permanent des Colonies, à Paris... A. Laprade et L. Jaussely.
Pl. 60 et 61. — Office du travail, à Kiel (Allemagne)... Mag.-Baurat Schroeder.
Correspondants: Allemagne: Adolf Goetz, Eppendorferstieg, 6, Hambourg-36; Autriche: D'Ermena, Schegargasse, 17, Vienne.
Agence générale pour la Belgique: Librairie A.-L. de Meuleneffe, 21, rue du Chêne, Bruxelles.
Tous les droits sur les articles et les reproductions sont réservés pour tous pays.
FRANCE... Le numéro 12 fcs. — L'abonnement (12 numéros) ... 120 fcs
ETRANGER... 1er. Pays ayant adhéré à la convention de Stockholm (tarif postal abaissé) le numéro 14 fcs. ... 140 fcs
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Portefeuille destiné à contenir une année ... 12 fcs. ... 15 fcs
ÉDITIONS ALBERT LÉVY, 2, Rue de l'Échelle, PARIS (1er). LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS
Chèques postaux: Paris 6690 — R.C. Seine 64.696 — Adresse télégraphique: Edalvyde-Paris — Téléphone: Louvre 33-87.
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L'ARCHITECTE
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**On dira peut-être que l'autorité de la modeste Epître est faible et que de plus solides garants vaudraient mieux. En voici un que personne ne discutera : l'illustre Jean-Nicolas Durand, dont tous les architectes connaissent le magnifique recueil de planches, ou Parallèle des édifices anciens et modernes, aujourd'hui fort rare, publié pour la première fois en 1800. Tous les architectes le connaissent, mais combien ont lu le texte qui le précède? L'extrait suivant, qui paraît presque écrit d'hier, a sa place marquée parmi ceux que nous réunissons ici. L'auteur y réfute l'opinion du Père Laugier, qui s'était donné beaucoup de peine, dans son Essai sur l'architecture (1754) pour fonder la beauté architecturale sur la raison naturelle et démontrer par là qu'elle est soumise à quelques règles immuables, dont on ne saurait se départir sous peine d'erreurs.
Ce qui nous paraît surtout remarquable, dans ce passage de Durand, c'est qu'il affirme l'importance de la fonction. Durand était professeur à l'Ecole Polytechnique; c'est là peut-être ce qui explique son aversion pour l'architecture académique; il avait trop le sens de l'objet pour permettre que l'on codifiait le beau, et il savait que l'architecture ne se renouvelle que par un effort d'adaptation continu. Si l'architecture est un art c'est par la nécessité où elle se trouve de composer toujours avec le réel et non par le devoir qu'elle se donne parfois d'obéir à un formulaire. Mais en même temps il reconnaissait qu'elle ne se confond pas avec la technique: sa fin, dit-il, est, malgré tout, de « plaire », et il témoigne par là qu'il avait mesuré l'étendue et la complexité du problème.**
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OCTOBRE 1931
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TEXTES II
Nous avons publié il y a quelques mois (L'Architecte, Juin 1930), une Épitre aux architectes datant des environs de 1770 où l'on trouvait déjà quelques-unes des idées chères aux modernes. Il n'est pas mauvais que ceux-ci puissent ainsi opposer l'autorité des anciens aux critiques qui leur reprochent ou de méconnaître la tradition française ou d'introduire dans notre pays des formes étrangères contraires à notre goût.
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Fig. 119. — Musée permanent des Colonies, à Paris. — Façade, effet de nuit.
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Cl. Buffotot
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L'ARCHITECTE
LE BUT PRINCIPAL DE L'ARCHITECTURE
Si la cabane n'est point un objet naturel, si le corps humain n'a pu servir de modèle à l'architecture, si, dans la supposition même du contraire, les ordres ne sont point une imitation de l'un et de l'autre, il faut nécessairement en conclure que ces ordres ne forment point l'essence de l'architecture; que le plaisir que l'on attend de leur emploi et de la décoration qui en résulte est nul; qu'enfin, cette décoration elle-même n'est qu'une chimère; et la dépense dans laquelle elle entraîne, une folie.
Il suit de là que, si le but principal de l'architecture était de plaire, il faudrait qu'elle imitât mieux, ou qu'elle cherchât d'autres modèles, ou qu'elle prit d'autres moyens que l'imitation.
Mais serait-il bien vrai que le principal but de l'architecture fût de plaire, et que la décoration fût l'objet principal dont elle doive s'occuper?
Dans le passage de Laugier, celui que nous avons rapporté plus haut, on voit que, malgré ses étranges préventions, cet auteur ne peut s'empêcher de reconnaître que c'est à la nécessité seule que cet art doit son origine, et il n'a d'autre but que l'utilité publique et particulière. Et comment aurait-il pu s'aveugler là-dessus, même en supposant que l'homme qui éleva cette cabane, dont on a fait le modèle de l'architecture, eût été capable de concevoir l'idée de décoration? L'idée de ses besoins et des moyens propres à les satisfaire, ne devait-elle pas s'offrir la première à son esprit, et même en bannir toute autre idée? Est-il raisonnable de croire qu'étant isolé, ayant à se défendre et de l'intempérie des saisons, et de la fureur des bêtes féroces, se procurer une multitude d'avantages dont jusqu'alors il avait été privé, l'homme, en élévant un abri, ait seulement songé à en faire un objet propre à récréer ses yeux? L'est-il plus de croire que les hommes réunis en société, ayant une foule d'idées nouvelles, et par conséquent une foule de nouveaux besoins à satisfaire, aient fait de la décoration l'objet principal de l'architecture?
Quelques auteurs, qui ont soutenu et développé le système de la cabane avec tout l'esprit imaginable, diront que jusqu'ici il n'est question que de bâtisse; que sous ce rapport l'architecture n'est qu'un métier; et qu'elle n'a mérité le nom d'art que lorsque les peuples parvenus au plus haut degré d'opulence et de luxe, ont cherché à donner de l'agrément aux édifices qu'ils ont élevés. Mais nous en appelons à ces auteurs-là mêmes. Est-ce lorsque les Romains furent parvenus au plus haut degré d'opulence et de luxe, et qu'ils couvrirent de moulures, d'entablements, etc., leurs édifices, est-ce alors qu'ils firent de meilleure architecture? Les Grecs étaient bien moins opulents, et leur architecture n'est-elle pas préférable à l'architecture romaine? Ces auteurs en conviennent eux-mêmes, ils vont jusqu'à dire que c'est la seule qui mérite le nom d'architecture. Eh bien! cette architecture qu'ils admirent, et qui mérite d'être généralement admirée, n'eut jamais pour but de plaire, ni pour objet la décoration. À la vérité, on y remarque du soin, de la pureté dans l'exécution, mais ce soin n'est-il pas essentiel à la solidité? Dans quelques édifices on observe quelques ornements de sculpture; mais les autres, pour la plupart, en sont totalement privés, et n'en sont pas moins estimés. N'est-il pas évident
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L'ARCHITECTE
que ces ornements ne sont point essentiels à l'architecture? Ceux-là mêmes qu'elle emploie, lorsqu'elle croit devoir se parer, n'annoncent-ils pas clairement qu'elle est loin de prétendre à plaire par la beauté intrinsèque de ses proportions et de ses formes? Et si parmi les dernières on en aperçoit quelques-unes qui n'émanent pas directement du besoin, les différences qu'on y trouve dans chaque édifice ne prouvent-elles pas que les Grecs n'attachaient aucune importance à la décoration architecturale?
Soit que l'on consulte la raison, soit que l'on examine les monuments, il est évident que plaire n'a jamais pu être le but de l'architecture, ni la décoration architectonique être son objet. L'utilité publique et particulière, le bonheur et la conservation des individus et de la société, tel est, comme nous l'avons vu d'abord, le but de l'architecture.
Mais, dira-t-on, puisqu'il y a encore des édifices que l'on admire, ou que l'on méprise avec raison, il y a donc des beautés et des défauts dans l'architecture : elle doit donc rechercher les unes et éviter les autres, elle peut donc plaire; et si ce n'est là son but principal, elle doit au moins tâcher de joindre l'agréable à l'utile.
Nous sommes loin de penser que l'architecture ne puisse pas plaire; nous disons au contraire qu'il est impossible qu'elle ne plaise pas lorsqu'elle est traitée selon les vrais principes. La nature n'a-t-elle pas attaché le plaisir à la satisfaction de nos besoins, et nos plaisirs les plus vifs sont-ils autre chose que la satisfaction de nos besoins les plus impérieux? Or, un art tel que l'architecture, un art qui satisfait immédiatement un si grand nombre de nos besoins, qui nous met à portée de satisfaire aisément tous les autres, qui nous défend contre les intempéries des saisons, qui nous fait jouir de tous les dons de la nature et de tous les avantages de la société, un art enfin auquel tous les autres arts doivent leur existence, pourrait-il manquer de nous plaire?
Sans doute que la grandeur, la magnificence, la variété, l'effet et le caractère que l'on remarque dans les édifices, sont autant de beautés, autant de causes du plaisir que nous éprouvons à leur aspect. Mais qu'est-il besoin de courir après tout cela? Si l'on dispose un édifice d'une manière convenable à l'usage auquel on le destine, ne différera-t-il pas sensiblement d'un autre édifice destiné à un autre usage? N'aura-t-il pas un caractère, et qui plus est, son caractère propre? Si les diverses parties de cet édifice, destinées à divers usages, sont disposées chacune de la manière dont elles doivent l'être, ne différeront-elles pas nécessairement les unes des autres? Cet édifice n'offrira-t-il pas de la vérité? Ce même édifice, s'il est disposé de la manière la plus économique, c'est-à-dire la plus simple, ne paraîtra-t-il pas le plus grand, le plus magnifique qu'il soit possible puisque l'œil alors embrassera à la fois le plus grand nombre de ses parties? Où est donc la nécessité de courir après toutes ces beautés partielles?
Il y a plus, c'est que cela, loin d'être nécessaire, est nuisible à la décoration elle-même : en effet, si parce que certaines beautés dans un édifice vous auront frappé, vous voulez les transporter dans un autre qui n'en est pas susceptible, ou si ces mêmes beautés s'y trouvant naturellement, vous voulez les porter à un plus haut point que la nature de l'édifice ne le comporte, n'est-il pas
Cl. Buffotot
Fig. 121. — Musée permanent des Colonies, à Paris.
Salle de théâtre.
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L'ARCHITECTE
FIG. 122. — OFFICE DU TRAVAIL, A KIEL (ALLEMAGNE). — Plans des 1er, 2e et 3e étages.
évident que cet édifice aura un aspect, une physionomie différente de celle qu'il devrait avoir, qu'il n'aura plus son caractère, que ses beautés naturelles s'affaibliront, s'évanouiront, et peut-être même se changeront en défauts rebutants? La Vénus de Médicis et l'Hercule Farnèse sont des figures admirables; mais si, parce que la tête de l'une est plus gracieuse ou qu'elle a plus de caractère que la tête de l'autre, on plaçait celle de Vénus sur le corps d'Hercule, et réciproquement, ces véritables chefs-d'œuvre de l'art ne deviendraient-ils pas des chefs-d'œuvre de ridicule? Et si, parce que les différentes parties de ces statues sont admirables, le sculpteur pour augmenter la beauté de leur ensemble, en avait augmenté le nombre, et qu'il eut donné à ses figures quatre bras, quatre jambes, etc., ne seraient-elles pas au contraire des productions monstrueuses?
D'après ce qui vient d'être dit, on ne doit donc pas s'attacher à ce que l'architecture plaise, vu qu'en s'occupant uniquement à remplir son véritable but, il lui est impossible de ne pas plaire, et qu'en cherchant à plaire elle peut devenir ridicule; on ne doit donc pas non plus chercher à donner de la variété, de l'effet, du caractère aux édifices, puisqu'il est impossible qu'ils n'aient pas toutes ces qualités au plus haut degré dont ils sont susceptibles, lorsque faisant uniquement usage des vrais moyens de cet art, on leur a donné tout ce qu'il leur faut, rien que ce qu'il leur faut, et que ce qui leur est nécessaire est disposé de la manière la plus simple.
C'est donc de la disposition seule que doit s'occuper un architecte, même celui qui tiendrait à la décoration architectonique, et qui ne chercherait qu'à plaire, puisque cette décoration ne peut être appelée belle, ne peut causer un vrai plaisir, qu'autant qu'elle ne résulte que de la disposition la plus convenable et la plus économique.
Ainsi, tout le talent de l'architecte se réduit à résoudre ces deux problèmes : 1° avec une somme donnée faire l'édifice le plus convenable qu'il soit possible, comme dans les édifices particuliers ; 2° les convenances d'un édifice étant données, faire cet édifice avec la moindre dépense qu'il se puisse, comme dans les édifices publics.
On voit par tout ce qui précède, qu'en architecture l'économie, loin d'être, ainsi qu'on le croit généralement, un obstacle à la beauté, en est au contraire la source la plus féconde.
Un exemple va mettre dans le plus grand jour ces idées, et donner à ces principes le plus grand degré de certitude. L'édifice connu sous le nom de Panthéon français, dans l'origine, devait
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L'ARCHITECTE
être un temple : le but que l'on se propose dans ces sortes d'édifices, quel que soit le culte qu'on exerce, est non seulement d'y rassembler la multitude, mais encore d'y frapper son imagination par l'organe des sens : or la grandeur et la magnificence sont les moyens les plus propres à produire cet effet. D'après cela, il semble que la décoration soit, sinon l'objet unique, au moins la chose principale dont on doive s'occuper dans la composition de semblables édifices, et que la dépense qu'elle exige ne doive être comptée pour rien. Cependant, nous allons voir que si dans celui dont il s'agit, mettant de côté toute idée de déco- tion, l'on se fût borné à le disposer de la manière la plus convenable et la plus économique, on aurait fait un édifice tout autrement capable de produire l'effet que l'on désirait. Le Panthéon français a 100 mètres de longueur sur 80 de large : il est composé d'un portail et de quatre nefs, réunies à un dôme, le tout formant une croix grecque. Le développement des murs est de 612 mètres. On y compte deux cent-six colonnes, distribuées au nombre de vingt-deux pour le portail, de cent trente-six pour les nefs, et de quarante-huit pour le dôme qui en présente trente-deux à l'extérieur et seize dans sa partie intérieure.
Qui ne croirait qu'un édifice tel que celui-là, dont les dimensions sont aussi considérables et le nombre des colonnes aussi prodigieux, offre le plus grand et le plus magnifique spectacle? Il n'en est cependant rien. Cet édifice, intérieurement, n'a que 3.672 mètres de superficie réelle : la super- ficie apparente est encore bien moins considéra- ble, puisque la forme de croix adoptée par l'archi- tecture n'en laisse guère voir plus de la moitié en entrant.
Le nombre des colonnes ne contribue pas plus à donner une idée de magnificence, que les dimen- sions ne contribuent à donner une idée de gran- deur. Des vingt-deux colonnes du portail, on n'en aperçoit distinctement que six ou huit : celles du dôme sont, pour les trois quarts masquées par le portail. Pénètre-t-on dans l'intérieur? On n'en voit distinctement que seize, toutes les autres sont couvertes par celles-ci. Les colonnes de l'in- térieur du dôme ne se montrent qu'à moitié ; en- core pour les apercevoir est-on obligé de faire un effort. Cependant cet édifice, si peu grand, si peu magnifique, a coûté près de dix-huit millions.
Si, au lieu de courir après les formes que l'ar- chitecte a cru les plus propres à produire de l'effet et du mouvement, il avait fait usage de
Fig. 123. — Office du travail, à Kiel (Allemagne). — Plan et coupe transversale d'un élément.