Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

L'AMOUR DE L'ART IV SEPTEMBRE 1945 PRIX : 80 FRS

Page 3

L'AMOVR DE L'ART REVUE MENSUELLE IV VINGT-CINQUIÈME ANNÉE SOMMAIRE COMITÉ DE DIRECTION - Président : René Huyghe Conservateur en chef des Peintures au Musée du Louvre - M. Florisoone Nicolas H. de Larie - Jacques Lassaigne - E. McFarlane - J. Charles Moreux - M. Raval Secrétaire de Rédaction Dominique Kerven DIRECTEUR : Germain Bazin Conservateur au Musée du Louvre DIRECTION ADMINISTRATION PUBLICITÉ 139, Faubourg Saint-Honoré Tél. Balzac 35-15 ABONNEMENTS FRANCE 1 an : 800 Fr. 6 mois : 450 Fr. ÉTRANGER 1 an : 950 Fr. --- LE CHANCELIER SEGURIER, DE LE BRUN AU MUSÉE DU LOUVRE Germain Bazin LE ZODIAQUE ET LA SCIENCE UNIVERSELLE Marie-Louise Sondez LE MEUBLE MODERNE ET LES LEÇONS DU PASSÉ Pierre Verlet MATISSE, ENTRE ORIENT ET OCCIDENT René Huyghe LES LIVRES G. Bazin et R. H. LES FAITS Jean Leymarie --- ÉDITIONS PAUL DUPONT 4 bis, Rue du Boulois - Paris 1er

Page 4

![image](image_1.png)

Page 5

--- LE CHANCELIER SEGVIER DE LE BRUN AU MUSÉE DU LOUVRE EXCELLER DANS L’EXCELLENT... L’ÉMINENCE DANS UN haut emploi distingue du vulgaire et élève à la catégorie d’homme rare. — Que toutes tes actions soient sinon d’un Roi, du moins dignes d’un Roi, à proportion de ton état ; c’est-à-dire procède royalement autant que ta fortune te le peut permettre. — Un Roi même doit s’attirer plus de vénération par sa propre personne que par sa souveraineté qui est extérieure. — Il n’y a pas de plus grande Seigneurie que celle de soi-même et de ses passions. — D’être mécontent de soi-même, c’est faiblesse ; d’en être content, c’est folie. PRESSE de présenter au public le Portrait équestre du Chancelier Séguier, tableau naguère inconnu et demain l’un des plus illustres de nos galeries du Louvre, je ne puis résister à la tentation de citer ces < CHARLES LE BRUN. — Portrait équestre du Chancelier Séguier. Musée du Louvre. Tête du chancelier.

Page 6

CHARLES LE BRUN. — Portrait équestre du Chancelier Séguier. Musée du Louvre. Cette pompe quasi royale est unique dans l'iconographie princière du XVIIe siècle. Selon une tradition conservée dans la famille, le chancelier Séguier se serait fait représenter ainsi pour commémorer son entrée dans la ville de Rouen, où Louis XIV l'avait envoyé en 1631, pourvu de pouvoirs discrétionnaires, pour calmer la révolte des Nu-pieds. Mais M. Moricheau-Beaupré, conservateur du Musée de Versailles, a montré dans une communication à la Société de l'Histoire de l'Art français que l'appareil princier peint par Le Brun est celui dans lequel Séguier figura à l'entrée triomphale à Paris de Louis XIV et de Marie-Thérèse en 1660, événement qui inaugura les fastes du règne. Les contemporains décrivent le manteau de brocart et ces deux parasols qui donnent à Séguier l'air d'un prince oriental. quelques préceptes de “ L’Homme de cour ” de Balthazar Gracian, le jésuite espagnol qui définit pour l’Europe entière la “ philosophie de l’éminence ”. La version française qu’en donna en 1684 Amelot de la Houssaye appartient aux monuments de notre littérature, au même titre que le Plutarque

Page 7

d'Amot. En passant par le génie de notre langue, la pensée diffuse et gongo- riste de Gracian devient limpide et définitive comme du quartz. Comment ne pas s'étonner de l'audience restreinte accordée à cet ouvrage par nos contempo- rains qui se montrent empressés à relire les maximes où l'incisif La Roche- foucauld distille ses rancœurs de courtisan déçu? Cette figure équestre, quelle illustration de la vie noble, quelle image de "l'honnête homme", dont la grandeur n'est pas dans les dehors, mais se puise à l'équilibre des puissances de l'âme! Du modèle, les portraits de Louis XIII nous livrent l'intime, dépouillé du personnage. L'homme de qualité, qui pose devant Rigaud n'a d'autre excellence que celle de son rang. De lui, on pense ce que Amelot-Gracian dit des natures de peu de fond, les compa- rant à ces maisons, dont "l'entrée sent le palais et le logement la cabane". Comment dans cet appareil quasi royal, où il osa se faire peindre, comment Séguier parvient-il à maintenir sa dignité dans les limites du naturel, à garder dans la pompe tant de sagesse et de simplicité? Cet homme sait ce qu'il vaut, mais ne risque pas d'en perdre la tête, folie qui tenta l'ambitieux Fouquet, dont l'orgueil porta ombrage à la grandeur royale. Chez Séguier, la vigueur d'un sang bourgeois refroidit la vanité de l'aristocrate. Il y a bien de la prud'homie dans ce visage de gentilhomme et ce droit regard du "protecteur de l'Académie fran- çaise", qui n'y reconnaîtrait l'austère franchise des paysans de Le Nain? Plus que la propre ascension du chancelier, ce que célèbre cette figure équestre, c'est le triomphe de la noblesse de robe, qui dans les coulisses de l'Opéra de Versailles, laborieusement, en silence, édifiait la France. Que cette page où le naturel tempère la grandeur pour l'enrichir d'humanité, ait été l'œuvre de l'estofador qui

Page 8

GIORGIONE. Le Concert. Florence, Galerie Pitti. Détail inversé. Attribué à SIMON VOUET. — Portrait d'homme. Dijon, Musée Magnin. Le Brun qui a résidé plusieurs années en Italie se souvient, quand il peint la figure d'un des pages, de l'air de tête que Giorgione donna au joueur d'orgue dans le fameux Concert de Pitti. Avant Le Brun cette attitude qui exprime d'une façon si éloquente la vie intérieure, avait frappé un peintre français, sans doute Simon Vouet, qui doit être l'auteur du beau portrait du Musée Magnin à Dijon. ordonna les pompes du grand siècle, c'est bien la preuve que le génie profond de notre race n'abandonne jamais ses enfants, fussent-ils prodigues. A la veille de sacrifier aux vanités ultramontaines, par un chef-d’œuvre Le Brun affirme qu'il puise par ses racines aux sources traditionnelles de l'école française. Il est bien de notre terroir ce tableau, cintré comme un tympan de cathédrale, qui a la cadence monumentale d’un bas-relief et d’une tapisserie le mouvement décoratif. Comme les Echevins de la Ville de Paris de Philippe de Champaigne, comme le Sacre de David, ce n’est qu’une réunion de portraits, visages associés, moins par les dehors d’une action collective que par une communauté de pensées, de sentiments, d’idéal. En chacun de ces êtres l’expression est gouvernée par cette loi du silence, qui aimante d’un fluide intérieur les œuvres les plus authentiques de notre race. “Le Silence est le sanctuaire de la Prudence” dit Amelot de la Houssaye, traduisant Gracian.

Page 9

Rendue au jour, après une nuit d'un siècle, par le tricentenaire de l'Académie française en 1935, cette peinture reçut l'hommage d'admiration des foules à l'exposition des "Chefs-d'œuvre de l'Art français" de 1937. Les sentiments patriotiques de la noble famille, alliée à celle des Séguier, qui en était dépositaire, en facilitèrent l'acquisition par le Louvre, en 1942. Ce fut pour nous, au Musée, la première joie de ces sombres années; du passé, ce tableau venait nous apporter un message de foi et de fierté; en lui nous pouvions contempler le vrai visage de la France. Il fallut ruser pour le dérober aux convoitises de l'ennemi; le Kaiser-Friedrich-Museum, jadis, n'avait-il pas tenté d'en enrichir ses collections? Les négociations furent confidentielles et le transport de cette toile de dimension peu commune eut lieu "clandestinement", à la barbe de l'occupant qui exigeait alors un "aussweis" pour toute transaction et déplacement d'une œuvre de prix. Le coup de Jarnac d'un hebdomadaire d'art dévoué à l'occupant faillit, en dernière heure, tout compromettre. Ayant eu vent de quelque chose, cette feuille, malgré nos instances, publia le chef-de couverture, taire perfide. le Chancelier faire, dans le de France, son accueilli par narque dont il grands sujets, blesse de son son zèle à le d'œuvre, en page avec un commenMaintenant, Séguier vient de Palais des rois entrée solennelle, l'image du mo-fut l'un des plus tant par la no-caractère que par servir. Germain BAZIN. CHARLES LE BRUN.

Page 10

Zodiaque romain soutenu par un Atlas avec la figure de Jupiter. Villa Albani. Rome.

Page 11

LE ZODIAQUE ET LA SCIENCE UNIVERSELLE ORSQUE se formèrent les premières notions d'astronomie, en Chaldée dit-on, en Atlantide je pense, les patients calculateurs des phénomènes célestes, cherchèrent à fixer leurs observations concernant la mécanique universelle — psychologie humaine comprise — selon quelques graphismes relevés d'images symboliques, dont l'ensemble ait la propriété singulière d'en former l'exacte synthèse. Ainsi fut imaginé et construit le Zodiaque. Etayé par le cercle, symbole solaire, dans lequel s'inscrivent la croix et le carré il peut, par ces trois figures, mesurer le Temps et l'Espace. Divisés en douze découpes de trente degrés chacune, il forme un agrégat si parfait que tous les concepts humains y trouvèrent, en tous temps, un lieu d'harmonie.