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L'AMOVR DE L'ART III AOUT 1945 PRIX : 80 FRS
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L'AMOVR DE L'ART III AOUT 1945 PRIX : 80 FRS
L'AMOVR DE L'ART III REVUE MENSUELLE VINGT-CINQUIÈME ANNÉE SOMMAIRE COMITÉ DE DIRECTION - Président : - RENÉ HUYGHE Conservateur en chef des Peintures au Musée du Louvre - M. FLORISOONE - Nicolas H. de LARIE - Jacques LASSAIGNE - E. McFARLANE - J. CHARLES MOREUX - M. RAVAL Secrétaire de Rédaction - Dominique KERVEN ADRESSE A LA FRANCE - H. FOCILLON HENRI FOCILLON - G. B. PARIS SOUS VICHY - G. PILLEMENT PASTELS DE DELACROIX POUR LE SARDANAPALE - G. BAZIN LE DRAPÉ - M. ZAHAR ROBERT COUTURIER - J. DE LAPRADE ANDRÉ FOUGERON OU LE SENTIMENT DE L'HUMAIN - A. JAKOVSKY LES EXPOSITIONS - J. DE LAPRADE LES LIVRES - R. H. LES FAITS - G. B. DIRECTEUR : GERMAIN BAZIN Conservateur au Musée du Louvre DIRECTION ADMINISTRATION PUBLICITÉ 139, Faubourg Saint-Honoré Tél. Balzac 35-15 ABONNEMENTS FRANCE - 1 an : 800 Fr. - 6 mois : 450 Fr. ÉTRANGER - 1 an : 950 Fr. ÉDITIONS PAUL DUPONT 4 bis Rue du Boulois - Paris 1er
TÊTE D'UN APOTRE AU DÉAMBULATOIRE DE SAINT-SERVIN DE TOULOUSE. FIN DU XIe SIÈCLE «...Un type épanoui, imberbe, au menton lourd, à la chevelure descendant bas sur le front, et délibérément ornementale, ces chairs pleines, ces visages ronds, ces volumes simples qui s'ajustent les uns aux autres avec une fermeté catégorique, c'est une famille nouvelle dans la sculpture romane...» HENRI FOCILLON, l'Art des Sculpteurs romans, p. 244.
TABLE D'ORIENTATION ADRESSE à la FRANCE par Henri FOCILLON Radio Boston, 3 janvier 1941. Français, L'HOMME qui vous parle est de ceux qui, chargés de mission par le Gouvernement de la République, continuent à éclairer l'opinion américaine, à servir la France, à combattre l'ennemi. Depuis quinze mois, je parcours l'Amérique dans tous les sens, du nord au sud, de l'est à l'ouest, des rives du lac Michigan à celles de la Plata, de la baie de San-Francisco à la baie de New-York et à celle de Rio de Janeiro. C'est de ce continent que je vous dirai aujourd'hui quelques mots, de la place qu'y tient votre patrie, de la part qu'il prend à la lutte comme arsenal de la démocratie. Il est comme un géant qui s'éveille et dont les premiers pas font trembler la terre. Mais d'abord laissez-moi vous porter le salut fraternel des Français des États-Unis. Au loin, par delà les mers, ils souffrent comme vous, ils peinent pour vous. Il n'est pas une de vos épreuves qui ne se multiplie dans leur cœur. Ils pensent comme vous que vos sacrifices n'auront pas été inutiles. Ils pensent comme vous aux prisonniers et aux morts. Comme eux et comme vous, ils donneraient leur vie pour la liberté de la patrie. Ils ont été nombreux à rejoindre les unités combattantes, sous les ordres du chef qui, après avoir vainement prévu les formes modernes de la guerre, ne se laissa pas accabler par la mauvaise fortune et refusa de déposer les armes. Dans chaque repli de ce continent, dans les grandes villes, dans les villages, des Français et des Françaises se tournent vers vous avec admiration, avec espoir. Dans les universités, ils enseignent la France. Ils parlent la France dans les usines, dans les bureaux, partout où l'on peut saisir et convaincre l'homme généreux de ce pays. Entendez dans ma voix, la tendresse de leur message, épouses, mères et filles de soldats, et vous, parents des étudiants du onze novembre, et vous, les hommes de champs, les travailleurs de l'atelier, sur qui la République étendait naguère sa vaste sollicitude, tous, jusqu'aux petits enfants grandis dans la défaite et qui connaîtront des jours plus heureux. Mes chers amis, vous n'êtes pas plus séparés du monde que vous n'êtes séparés de nous. Vous faites toujours partie de cette grande union des Alliés sur lesquels repose l'avenir de la Société humaine. En apprenant votre défaite, l'univers resta quelque temps comme frappé de la foudre. Il sentait dans toute sa profondeur la parole du poète : « Sans la France, ce monde serait seul. » Il fut d'abord tenté de s'expliquer le désastre par des raisons puisées dans les passions politiques et servant plus ou moins consciemment les intérêts de l'ennemi : intrigues, scandales, faiblesse, décadence. Il nous fallut remonter le courant, réfuter les témoignages que des Français osaient porter contre leur mère blessée, retracer l'œuvre admirable accomplie par la France pendant ces vingt dernières années, rappeler qu'elle était la seule démocratie qui se fut préparée à la guerre. Trahie par la fortune des combats, elle n'accepte pas l'adversité comme un déshonneur. Il y a de vastes ressources dans la défaite d'un
grand peuple. Le malheur est une dignité. Nos forces renaîtront, plus pures, plus sévères. La flamme qui les anime n'est pas le grossier dynamisme des totalitaires fondé sur les instincts, mais l'élan de la raison et de la liberté. Voilà ce que nous disions. Voilà ce que disaient les vieux soldats américains de la grande guerre. Mais les faits parlaient plus haut qu'eux et plus haut que nous. Le malheur de notre pays, l'héroïsme de l'indomptable Angleterre éveillaient l'opinion des États-Unis. Longtemps, elle fut dominée par son aversion pour la guerre, aversion habilement érigée en système, par un sentiment de fausse équité qui répartissait également les torts dans les deux camps, par cet éternel conflit de la bonne foi et du mensonge, où la bonne foi, toujours, a le dessous. Aujourd'hui, l'homme d'Amérique mesure le danger qui le menace ; par sympathie pour les peuples libres, par devoir envers lui-même, il a fait son choix. N'est-il pas réconfortant que les deux candidats à la dernière élection présidentielle aient été d'accord sur la nécessité fondamentale de l'aide à l'Angleterre et aux peuples qui se défendent contre l'agression ? Un homme d'État a-t-il jamais parlé d'une façon plus élevée et plus claire, dans des circonstances plus terribles que le Président Roosevelt dans ses derniers messages ? L'Allemagne voit démesuré — l'Amérique voit grand. Ce n'est pas l'antithèse de deux dimensions de l'effort, mais l'opposition de deux manières de penser et d'agir. L'Amérique voit grand, et sa capacité de grandeur est telle qu'elle n'aura pas besoin de paraître sur les champs de bataille pour aider à notre victoire. Dans cette guerre des machines, elle lance ses propres machines, leur poids inflexible, leur formidable nombre. Elle devient une immense manufacture au service de la Liberté. Partout, les voisines sont en chantier, partout les usines fument, et les cinquante navires de guerre qui ont quitté les ports des États-Unis pour les eaux anglaises sont seulement les éclaireurs de tout ce que l'Amérique met en œuvre pour sa propre défense et pour le salut du monde. Dans les colonnes des journaux, sur l'écran des cinémas, le public étonné suit cette progression gigantesque, pareille à la marche accélérée d'un train qui se lance à toute vapeur. Lent d'abord, il prend peu à peu sa vitesse et, glissant sur les rails, il triomphe de la pesanteur par sa pesanteur même, il file à grands traits dans la lumière et dans l'air libre. Nous verrons une période immense, pleine d'événements immenses, et nous en serons dignes. Français, vous vous rappellerez que, si une grande nation pacifique fait un tel effort, ce n'est pas pour elle une question de gain ou de territoire, mais une question de principe. Au lendemain de la victoire, voudriez-vous en être les bénéficiaires ingrats ? L'Amérique reste fidèle à l'esprit de sa déclaration d'indépendance, au testament politique du président Lincoln, qui, jamais, n'eut de plus digne successeur. Vous resterez fidèles à l'esprit de vos pères, à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Il m'arrive de dire : l'Amérique en voulant parler des États-Unis ; c'est qu'en vérité tout le continent se tient. Par delà les différences de culture, de climat, d'institutions civiles, de langue et d'économie, il existe une zone de la vie morale où s'établit l'accord des peuples. La communauté du péril le rend indestructible. Des groupes allemands et italiens nombreux et puissants essaient de se constituer en minorités nationales au cœur même des Républiques latines, où elles menacent l'unité de la patrie. Mais c'est à la France que ces Républiques doivent leur idéal, le plus souvent la formation de leurs meilleurs citoyens et même quelques-unes de ces forces essentielles qui équipent à neuf le monde moderne. L'ardente et reconnaissante sympathie qu'elles conservent à notre pays est un facteur historique dont il faut tenir compte et dont vous pouvez être fiers. A Montevideo, le jour de l'armistice, des milliers d'étudiants se sont rendus en cortège au Lycée français, chantant la Marseillaise. L'illustre sculpteur San Martin terminait un relief représentant la République combattante, qui devait être inauguré le 14 juillet sur le boulevard de la République française. A Buenos-Ayres, au moment où nos armées étaient contraintes de se replier, les femmes de l'Argentine en deuil et vêtues de noir, passaient les nuits en prière pour notre victoire. A Rio de Janeiro, un magnifique savant me présentait à nos amis en disant, la voix brisée par l'émotion : « La France est notre mère. » Partout, dans ces pays où l'intelligence atteint peut-être sa qualité la plus rare, j'ai vu resplendir, avec orgueil, avec douleur, l'auguste maternité spirituelle de notre patrie. Et partout j'ai vu les Français, accablés et résolus, déchirés et confiants, continuer leur tâche intrépide, mêlés à la vie, mêlés à l'action, travaillant pour les peuples, travaillant pour la France. Hélas, chacun d'eux, les yeux fixés sur le lointain des mers ou sur l'infini des plaines, pense à sa ville ou à son village natal, au mince rideau de peupliers qui tremble contre le ciel clair, au ruisseau qui chante, au cimetière où sont ses morts. Mais il sait qu'il les reverra libérés, il sait qu'il porte en lui, non seulement des souvenirs, mais l'avenir de son pays. Il n'y a qu'une France. Toute la France travaille pour toute la France. Heuri Fociman
HENRI FOCILLON 1881-1941 --- CET esprit généreux, cette chaleur dans l'expression, cette cordialité respectueuse de l'individualité de chacun, cette exquise politesse d'ancien régime qui s'adressait à tous et même aux humbles, peut-être devait-il tous ses dons à sa Bourgogne natale. Peu d'hommes furent aussi bien préparés par leur origine à leur vocation. Les premières images qui frappent tant un jeune cerveau, il les reçoit du décor de cette ville de Dijon (où il naquit en 1881), qui à chacun des styles d'Occident avait su donner une forme originale. Celui qui plus tard devait analyser les Maîtres de l'Estampe (1936), cataloguer et étudier l'œuvre de Gian-Battista Piranesi (1918) grandit dans l'atelier d'un graveur, son père, lui-même dessinant, gravant, sculptant, peignant. Mais l'habitus de la connaissance en lui est plus impérieux que celui de la création artistique. Après l'Ecole Normale, l'enseignement le conduit dès 1913 à la chaire d'Histoire de l'Art de l'Université de Lyon; directeur du Musée des Beaux-Arts de cette ville, il lui donna une magnifique impulsion, y faisant entrer des œuvres de ces contemporains qu'alors l'État boude encore. C'est en 1924 qu'il est appelé à la Sorbonne; son génie d'éducateur saura donner un rayonnement éclatant à la chaire du moyen âge, que venait d'illustrer Émile Mâle. Il était de ces esprits humanistes et passionnés qui n'admettent pas de se voir limités dans le temps et l'espace. L'Orient l'a attiré, déjà en 1914 il avait étudié Hokusai ; en 1921, il avait montré comment le souffle d'une religion peut être inspirateur de beauté (L'art bouddhique, 1921). En 1928, il fait paraître la première de ses grandes synthèses, un livre sur la Peinture au XIXe et au XXe siècles, où, pour la première fois, il saisit dans un raccourci puissant la complexité de la peinture moderne européenne. Nanti de tant d'expériences, en 1930, il expose sa méthode dans cette Vie des formes, dont le titre est significatif de son esprit, car pour Focillon la forme est essentiellement une manifestation vitale d'un perpétuel effort de création; les styles ne sont pas une succession d'états figés dans le cadre du temps et de l'espace, comme les voyait Taine, mais comparables aux étapes des grandes lignées biologiques. Cette méthode, il va l'appliquer à l'art roman, à la sculpture d'abord (L'art des sculpteurs romans, 1931), puis à la peinture (Peintures romanes, 1939), livres magistraux, écrits dans ce style profond, mais ondoyant, qui respecte toutes les sinuosités de la vie et qui n'avance une proposition qu'escorte de l'idée qui l'enrichit en s'y opposant. Quel appel mystérieux du destin lui fit, en 1939, publier son testament, qui est son chef-d'œuvre, cet Art d'Occident, où il livra à tous, après l'avoir repensé deux fois (il y avait eu une première version en 1933) le fruit de son expérience d'archéologue, d'historien et d'humaniste sur cette civilisation, qui est notre et dont les destinées allaient être menacées par le déchaînement des forces brutales ? Professeur à l'Université de Yale, à New-Haven (U. S. A.), depuis 1933, il y était en octobre 1939 pour donner son enseignement régulier et servir la cause française dans le nouveau monde. L'armistice le trouve en Amérique du Sud; dès le 22 juin 1940, il se rallie à de Gaulle en publiant le Salut à l'Angleterre et en faisant une conférence intitulée Raisons d'espérer. De retour aux États-Unis en 1941, il est un des membres fondateurs de l'École des Hautes-Études françaises à New-York et vice-président de l'Association « France for ever ». Il met au service de la cause française une pensée jusque là tout entière dévouée au service de la culture. Je fus l'un de ceux qui, en 1941, captèrent sur les ondes, l'admirable message guerrier et patriotique qu'on a lu plus haut, et ce fut pour moi, comme pour quelques autres, une grande lumière soudain jaillie au milieu de tant d'ombres, lumière qu'allait hélas recouvrir bientôt la nuit éternelle. Car un an après, nous apprimes qu'il avait été emporté, le 3 mars 1943, par une longue et cruelle maladie de cœur. Sa mort nous fruste des découvertes que son génie fécond portait en lui. De cette chaire au collège de France, où il fut nommé en 1938, il se préparait à faire un instrument d'études pour une autre étape de notre art : la Renaissance. Mais, plus encore, ceux qui l'ont connu, ceux qui l'ont aimé, ceux qui ont eu la chance de recevoir quelque témoignage de son cœur affectueux, ressentiront douloureusement dans cette France apavrie que nous retrouvons, la privation d'une « présence ». Comme celle de Saint-Exupery, la mort de Focillon signifie plus que la perte d'une valeur spirituelle, celle d'une force morale. Germain BAZIN. --- Extrait d'une lettre adressée par Henri Focillon à notre Directeur le 2 janvier 1939. ---
HOTEL DE BEAUVAIS (ILOT 16)
PARIS sous Vichy QUATRE ANS DE DESTRUCTION E bilan des démolitions que j'avais établi en 1940 dans « Destruction de Paris » clôturait un exercice particulièrement catastrophique; si celui que je vais tenter de dresser du saccage exercé dans la capitale ces quatre dernières années sous le gouvernement de Vichy n'est pas plus désastreux, c'est que les circonstances et l'opinion publique n'ont pas permis la mise à exécution des projets élaborés. Et comment en serait-il autrement? Les fonctionnaires qui étaient responsables, avant 1940, de tant de mesures regrettables étaient restés en place, notamment ceux qui avaient exposé en 1937 ces invraisemblables et ridicules maquettes où l'on voyait certains de nos monuments qui ont essentiellement besoin, comme l'hôtel de Sens, Saint-Gervais ou Saint-Merry, d'un décor de pierres, isolés dans un océan de verdure. Ne pouvant les transporter, comme le malheureux pavillon, de Hanovre, dans le parc de Sceaux, ils faisaient le désert autour d'eux afin, de même qu'on met un arbuste en pot, de les planter dans un de ces squares ridicules qui sont pour eux le fin mot de l'urbanisme. Ces fonctionnaires ont cru voir, avec l'avènement de Vichy, le moment de passer à l'exécution de leurs projets les plus néfastes. On voulait faire du neuf à tout prix et l'on n'était pas difficile sur le choix des moyens. M. Magny, préfet de la Seine, se prenait pour un nouvel Haussmann, il voulait doubler la Seine d'une large bande de parcs, de promenades et de stades. Il voulait transformer en verdure le cœur de Paris, quelle absurdité! Et l'on installait partout des stades, jusqu'en haut de la Montagne Sainte-Genevieve. Et, pour commencer, on allait raser l'ilot 16, prétendu insalubre, et éventrer le quartier Saint-Germain-des-Prés. Cette nouvelle ne manqua pas de susciter les plus vives protestations et Marcel Raval, rédigeant une adresse au Maréchal, la fit signer par toutes les personnalités sensibles à l'harmonie de Paris.Grace à elle, grâce aussi sans doute à «Destruction de Paris»,le pire put être évité :M.Magny renonça aux plans insensés que nous avions pu voir dans l'« Architecture française » et l'ilot 16 fut confié à trois architectes, MM. Laprade, Roux-Spitz et Danis qui se partagerent la tâche de le cureter en conservant tout ce qui présentait un caractère artistique ou une valeur d'accompagnement.Quant à l'éventrement du quartier Saint-Germain-des-Prés, on semblait l'avoir définitivement écarté. Nous verrons plus loin qu'il n'en est rien et les géomètres du service du Plan de Paris n'ont pas renoncé à leurs démolitions. Ils continuent sournoisement d'exproprier et laissent, selon la méthode qui leur a tant de fois réussi, sans entretien les immeubles que la ville a déjà achetés dans ce quartier et qu'ils espèrent parvenir un jour à démolir. îlot 16
Ci-contre : L'Hôtel de Sens défiguré par l'affreux bâtiment à pergola qu'on a édifié. Ci-dessous : Hôtel ancien, situation ancienne avec la petite place et la rue étroite qui montraient sa forme arrondie. Mais résumons tout d'abord la question de l'ilot 16. On sait qu'il s'agit du quartier compris entre l'Hôtel de Ville, la Seine, la rue Saint-Paul, la rue Saint-Antoine et la rue François-Miron. Primitivement, il n'était question de conserver que les deux églises, les écoles et le lycée compris dans l'ilot et l'hôtel de Sens que ces messieurs ne considèrent plus, avec juste raison, comme un édifice ancien puisque l'architecte chargé imprudemment de sa restauration le reconstruit entièrement suivant des méthodes cent fois condamnées mais que les architectes de la ville de Paris et des Beaux-Arts continuent d'employer pour des raisons que nous connaissons bien. On aurait pu croire que l'hôtel d'Aumont, lui aussi, devait être conservé, puisque la Ville de Paris l'avait acheté en 1933 six millions et demi et avait voté un crédit de cinq cent mille francs pour les réparations. Or, du jour où l'hôtel appartint à la ville, il ne fut plus entretenu. J'ai accusé, dans un article, puis dans «Saccage de la France», l'architecte de la ville chargé de surveiller l'état de l'hôtel d'Aumont de hâter sciemment sa ruine dans l'intention de le démolir. J'en donnais les preuves. Déjà, en 1941, M. Hiltz, dans l'article qu'il avait publié dans l'«Architecture française», estimait que l'hôtel d'Aumont ne serait pas réparable et ne prévoyait que l'utilisation de quelques éléments dans un bâtiment de son cru dispose en pendant à l'hôtel de Sens. Depuis, la situation du malheureux monument s'est aggravée. On a chassé, il y a trois ans, les derniers locataires qu'il abritait, on n'a pas réparé sa toiture, il y pleut partout, de nombreuses vitres sont brisées, aucun travail de préservation n'a été effectué et les dommages s'aggravent de jour en jour. Ou il faudra finir par l'abattre ou sa réparation coûtera vingt fois plus cher que si les travaux avaient été effectués en temps utile. Jean Giraudoux était intervenu personnellement pour la conservation de l'hôtel de Beauvais, le chef-d'œuvre de Lepautre frappé d'alignement, et quant à l'hôtel de Châlons-Luxembourg, M. Mestais m'avait déclaré que l'élargissement de la rue Geoffroy-l'Asnier étant indispensable — quelle plaisanterie! — le portail tout au moins devait être abattu à moins qu'on ne le remontât en retrait. Tout cela avait d'ailleurs, très peu d'importance pour ces messieurs qui voyaient la possibilité d'élever sur l'emplacement de cet îlot un important bâtiment qui servirait d'annexe à l'Hôtel de Ville. Mais, enfin, grâce à nos campagnes, tous ces beaux hôtels étaient sauvés et aussi les maisons anciennes d'accompagnement riches en balcons, en lucarnes, en détails savoureux et même toute la ligne des maisons de l'Orme-Saint-Cervais, en bordure de la place Baudoyer, que M. Mestais voulait à toute force démolir pour dégager l'église. M. Laprade s'est contenté de supprimer les baraques et les hangars qui s'étendaient entre l'église et les bâtiments dont il a assaini et restauré l'intérieur et cet ensemble a bientôt retrouvé une grâce nouvelle. On commença par expulser tous les locataires de l'ilot, — il y en avait plus de vingt-cinq mille — alors qu'on savait pertinemment qu'on ne pourrait pas commencer les travaux de restauration et de reconstruction avant longtemps. Or, chacun sait qu'un immeuble qui n'est plus habité et qu'on laisse Façade Henri II dans une cour de la rue François Miron.
Ilot 16. — Plan d'aménagement proposé par les techniciens de la Ville de Paris d'après « Architecture » : la façade de l'Hôtel de Beaumont et le portail de l'Hôtel de Châlons-Luxembourg frappés d'alignement ! Autour de l'Hôtel de Sens et de Saint-Gervais, l'inévitable square ! Brèche dans l'île St-Louis par un nouvel élargissement de la rue du Pont Louis-Philippe. à l'abandon se détériore très vite et ne tarde pas à tomber en ruines. Imprévoyance ou mesure concertée? Mais cet abandon, déjà coupable, s'est aggravé depuis la libération de Paris. Jusqu'alors, les maisons étaient gardées; depuis, on les a laissées à l'abandon, des portes se sont ouvertes, des trous ont été percés dans les clôtures en carreaux de plâtre et les habitants du quartier ont volé pour se chauffer tout le bois dont ils ont pu s'emparer : parquets, portes, poutres, boiseries sculptées, tandis que les brocanteurs râflaient le plomb et la fonte des tuyaux et des conduites. Les voleurs sont venus avec des camions jusque devant le poste de la rue François-Miron et ont toute une nuit pillé les maisons avoisinantes sans que la police daignât intervenir. Aussi, nombre de belles et immenses maisons que l'on devait conserver ont-elles dues être abattues, leur solidité ayant été comprom- mise par ce saccage. Aussi, tout un quartier du centre de Paris semble-t-il avoir été la victime d'un bombardement alors qu'il ne l'est que des méthodes de notre administration. Si nous voulons vraiment sauver tout ce qui peut encore être conservé, il faut que les archi- tectes chargés de l'opération puissent entreprendre sans tarder les réparations indispensables de restauration. Ce problème n'intéresse pas seulement les amateurs d'art et les amis de la beauté de Paris, mais aussi tous ceux qui cherchent un logement. S'il est impossible, pour le moment, de construire des immeubles neufs, on peut du moins remettre facilement en état une partie des maisons de l'ilot 16. Le faubourg St Germain Le projet du baron Haussmann était de prolonger la rue de Rennes jusqu'à la Seine. En 1909 ses successeurs voulurent le mettre à exécution, mais en l'aggravant : la percée s'achevait en deux bras en Y lui assurant un double débouché, l'un place Conti, entre la Monnaie et l'Institut, l'autre, quai Malaquais, sur l'emplacement des immeubles portant les numéros 1 et 2. Cela entraînait la démolition d'une partie de la rue Visconti, de la rue des Beaux-Arts, d'une partie de la rue de Seine et de la rue Mazarine, l'éventrement des cours de l'Institut et un pont en X remplaçait la passerelle du pont des Arts.

La revue mensuelle "L'Amour de l'Art" publie son numéro d'août 1945. Le sommaire inclut des articles sur Henri Focillon, Paris sous Vichy, les pastels de Delacroix, le drapé, Robert Couturier, André Fougeron, ainsi que des chroniques sur les expositions, les livres et l'actualité. Un discours d'Henri Focillon adressé à la France depuis Boston en 1941 est également présenté, évoquant la place de la France en Amérique et la lutte pour la liberté.