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n. 10 L'AMOVR DE L'ART EDITIONS HYPERION
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
n. 10 L'AMOVR DE L'ART EDITIONS HYPERION
L'AMOUR DE L'ART XIXe ANNÉE - REVUE MENSUELLE N° 10 - DÉCEMBRE 1938 ABONNEMENTS : Administration : 21, Rue de Berri PARIS (VIIIe) Téléph. : BALzac 16-16 France : 1 an . . . . 170 francs Étranger : 1 an . . . . 210 francs et 230 francs Compte chèq. Post. Paris : 2124.80 Le N° : 20 francs --- SOMMAIRE Problème d’Orientation : LE COURAGE D’ÊTRE SOI par René HUYGHE Documents inédits : ASPECTS DIVERS DE WATTEAU DESSINATEUR DANS LA COLLECTION GROULT par Jacques MATHEY Tradition française : CÉZANNE ET LA MONTAGNE SAINTE-VICTOIRE par GERMAIN BAZIN Peintres du XIXe siècle : GAUGUIN ET VICTOR SEGALEN LETTRES INÉDITES Les Faits : RETROUVER D’ABORD LE SENS ORPHIQUE par Michel FLORISOONE UNE BELLE AME D’ARTISTE: EUGÈNE BLOT par Albert CHARPENTIER ÉCHOS ET INFORMATIONS Les Expositions : LE SALON D’AUTOMNE AU PALAIS DE CHAILLOT par Michel A. FARÉ A TRAVERS LES GALERIES par M. F. et J. L. À l’Etranger : RETABLES DISPERSÉS par John REWALD UNE EXPOSITION D’ART FRANÇAIS DU XVIIe SIÈCLE À BRISTOL par Douglas LORD LE MOUVEMENT ARTISTIQUE EN EUROPE Les Livres : DEUX NOUVEAUX OUVRAGES DE M. FOCILLON, par Germain BAZIN OUVRAGES SUR LES MUSÉES, par R. H. OUVRAGES DIVERS, par G. B. Les Ventes : LA VENTE MENSING À AMSTERDAM par Jacques COMBE VENTES D’HIER ET DE DEMAIN --- PLANCHES EN COULEURS : Sur la couverture: WATTEAU : Jupiter et Antiope (Détail) (Musée du Louvre) (Extrait de la « Peinture Française au XVIIIe s., par S. Rocheblave). Éditions Hypérion. Dans l’intérieur du numéro : BONNARD : La Rue (Lithographie). TOULOUSE-LAUTREC : La Loge (Lithographie). ODILON REDON : Béatrice (Lithographie). RENOIR : Baigneuse (Lithographie).
L'AMOVR DE L'ART --- N° 10. DÉCEMBRE 1938. XIXe ANNÉE. REVUE MENSUELLE COMITÉ DE DIRECTION: - M. RENÉ HUYGHE, CONSERVATEUR DES PEINTURES AU MUSÉE DU LOUVRE; - M. GERMAIN BAZIN, CONSERVATEUR-ADJOINT AU MUSÉE DU LOUVRE; ET - M. MICHEL FLORISOONE, RÉDACTEUR EN CHEF RÉDACTION ET ADMINISTRATION: 21, RUE DE BERRI, PARIS, VIIIe TÉLÉPH. BALZAC 16-16 --- PARIS ÉDITIONS HYPERION
COMITÉ D'HONNEUR : MADAME LA PRINCESSE CAETANI DE BASSIANO ; MADAME COLETTE ; M. PAUL BAUDOUIN, AMATEUR D'ART ; M. MAURICE BERARD, AMATEUR D'ART ; M. BERNARD BERENSON ; M. ABEL BONNARD. DE L'ACAD. FRANÇAISE ; M. GABRIEL COGNACQ, VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MUSÉES NATIONAUX ; M. DAUTRY, ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DES CHEMINS DE FER DE L'ÉTAT ; M. D. DAVID-WEILL, MEMBRE DE L'INSTITUT, PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MUSÉES NATIONAUX ; M. HENRI FOCILLON, PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE ; M. LE COMTE HUBERT DE GANAY ; M. JEAN GIRAUDOUX ; M. ALBERT S. HENRAUX, PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DU LOUVRE ; M. ÉTIENNE NICOLAS, AMATEUR D'ART ; M. EUGENIO D'ORS, DE L'ACADÉMIE ESPAGNOLE ; M. GEORGES RENAND, AMATEUR D'ART ; M. PAUL VALERY, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. COMITÉ D'ARCHITECTURE : MM. AUGUSTE PERRET, LOUIS SUE, ANDRÉ VERA ET JEAN-CHARLES MOREUX, SECRÉTAIRE.
PROBLÈME D'ORIENTATION LE COURAGE D'ÊTRE SOI Par René HUYGHE --- Q U'UNE formule fasse faillite, on cherche la solution dans son contre-pied. En fait la vie n'est pas si simple; elle exige l'invention parce qu'elle est elle-même une perpétuelle invention de conjonctures nouvelles. Vivre ce n'est pas s'abandonner à son contraire, lorsqu'on sent en soi l'usure, c'est se renouveler. Mais la vie est faite nécessairement autant de continuité que de renouvellement. Pour exister il nous faut façonner sans répit des formes diverses à notre réalité profonde, mais en même temps nous ne pouvons trahir notre principe d'identité sans cesser d'exister. On périt également en s'attardant en ses routines, ou en se reniant sous prétexte de changement. Malheureusement les hommes aiment les idées simples. Les uns croient se préserver en s'obstinant dans les positions périmées, les autres s'adaptent aux circonstances nouvelles en reniant la vérité fondamentale de leur être. L'animal mue ; pelage, peau ou coquille il sait ce secret d'abandonner sa forme momentanée, sans compromettre sa substance. Ce n'est pas la mort, c'est la vie qui est métempsychose, pérégrination d'une âme unique, identique dans les incarnations répétées que lui imposent sa propre loi et celle des circonstances. Or, si la dure épreuve actuelle nous a persuadés de la nécessité du renouvellement, elle pousse bien des esprits à l'excès du reniement. Partout se lisent les signes inconscients de la trahison de notre mission, de l'abandon lâche au « contrepied de soi-même ». Il faut comprendre que notre inaptitude avérée devant les faits récents n'indique pas le fléchissement de notre vérité traditionnelle, mais notre arrêt dans l'une de ses phases, dépassée par la marche des événements, alors que nous lui devons, génération par génération, le rebondissement, le rejaillissement de son élan. Mais ne détruisons pas notre armature, sous prétexte que nous n'avons su changer le vêtement usé, dérisoire qui la recouvre encore. Ne nous démentons pas sous prétexte de nous régénérer. Se recréer, ne pas se renier. En art, d'abord. L'Allemagne la première a senti l'inaptitude de l'art moderne à répondre aux exigences morales du monde qui naît, elle a cru trouver la solution dans sa négation grossière et dans son contraire : l'académisme. En quelques mois, l'art allemand est mort. Il aurait suffi de doter la substance vivante de l'art actuel de formes évoluées, mieux adaptées aux besoins nouveaux. Craignons d'agir de même : on a beaucoup parlé de retour au sujet, de retour au réel, de retour à la tradition. Attention ! Ici même nous avons souvent proclamé la nécessité d'une évolution. Mais il est entendu que ce réel, cette tradition, forces fécondes et négligées, si nous voulons les retrouver, ce devra être par une marche en avant. A nous d'inventer l'itinéraire à tracer qui dans cette direction, et cette direction seule, pourra nous y mener. Mais l'avenir ne saura jamais être en arrière. Le passé apporte des exemples, des motifs de retour sur soi-même et d'éumulation, une expérience, mais il ne peut jamais nous renvoyer notre propre image. Une tradition est féconde, acceptable, quand on trouve en soi la force de la faire vivre, c'est-à-dire de la projeter dans l'inconnu, dans une aventure neuve. --- Se recréer, ne pas se renier. Cela est vrai aussi de la vie de la nation. Nous sommes sous l'impression durement ressentie de la démonstration de force par laquelle l'Allemagne s'est imposée. Notre absence de dynamisme créateur vient de nous infliger en face du renouveau allemand ce que l'on a justement appelé (pourquoi se duper ?) un Sedan diplomatique. Rien dans cet échec ne nous autorise pourtant à nous renier comme on commence à nous y convier déjà. Notre pensée, notre idéal, notre ligne de conduite sont incompatibles avec cette mystique de la Force pour elle-même, dont l'Allemagne a traditionnellement vécu. Notre incapacité à la riposte, en Septembre, ne peut cependant nous autoriser à chercher le salut dans l'opposé de nous-mêmes. La panique est un mauvais chemin vers l'autorité.
J'ai montré ailleurs le tragique malentendu inclus dans ces surprenantes paroles du Président du Conseil à Marseille : « Qu'on le veuille ou non le monde est entré sous le signe de la Force, et si vous vous présentez aux autres peuples avec vos artistes, avec ce qui reste d'humanisme dans le génie français, c'est avec un rire cruel qu'on dira : « C'était bon dans un autre siècle ». Non, mille fois non. Nous sommes par nature, nous devons être voués à l'Esprit, appuyé certes sur la force nécessaire, mais non soumis à elle. Le « Sedan diplomatique » ne saurait nous autoriser à aller au devant de ce que Duhamel a appelé un « Sedan intellectuel ». Fidélité à soi-même, d'abord. Ce ne serait pas éviter sa perte, mais seulement la rendre plus honteuse, que de se résoudre à se renier pour continuer à vivre. Il faut au contraire régénérer avant tout nos forces spirituelles et morales, les rendre plus éclatantes que jamais ; d'abord parce qu'on se sauve toujours par l'effort, jamais par la dérobade ; ensuite parce que ces forces spirituelles seules nous rendront la force morale nécessaire pour redresser notre force matérielle. Par elles seules nous assurerons le ralliement des peuples à notre pays, qui gardera ainsi un sens pour eux. Dus-sions-nous périr, si c'était en résistant à la Force pour elle-même, contraire à notre génie, du moins serait-ce avec honneur. D'ailleurs en réveillant l'exclusive mystique de la Force, et en piétinant honteusement l'Esprit, l'Allemagne n'a été fidèle qu'à une part, la plus ancienne, la plus atavique, de son tempérament. Elle n'a pas compris que sa culture, façonnée plus tardivement, faisait pourtant désormais partie intégrante de sa nature. Elle paiera cher un jour cette amputation absurde. « Depuis les grands autodafes de 1933, écrivait récemment Louis Gillet dans l'excellente revue le Point, on peut dire qu'il n'y a plus d'intelligence allemande qu'en dehors de l'Allemagne. L'Allemagne s'est mise elle-même en état de blocus. C'est un vaste camp de concentration, un camp d'aveugles, gouvernés par des choses aveugles, des instincts, des passions, des délires et des cauchemars... tu penses donc tu me hais. » Force qui croit pouvoir te suffire à toi seule, te justifier par toi seule, tu t'exposes à ne plus trouver que le vide, sans recours, à ta première défaillance interne. Et tu pourras alors battre l'air en vain, tu ne trouveras plus pour t'agripper l'Esprit qui permet de surmonter les crises inéluctables de la Force, de « tenir » pendant ses déficiences, de préparer ses résurrections ! Mais nous, n'imitons pas surtout ce qui est précisément ta secrète faiblesse. $\star$ Se recréer, ne pas se renier. Cela est vrai encore de la vie de notre civilisation. Le même défaitisme, le même esprit de débâcle, sous le couvert d'un appel à la régénération, proclame : « l'individualisme a fait faillite. Nous sommes entourés de peuples dont la puissance neuve est basée sur le collectivisme. Rallions-nous à leur exemple ; plions notre instinct, rebelle à s'y soumettre. » Et à gauche, on nous montre l'U. R. S. S. ; à droite, Hitler et Mussolini. Notre civilisation ne saurait, sans capituler, chercher son destin dans le collectivisme des masses dirigées et aveugles ; elle a été faite, elle a vécu propulsée par des individus ; elle n'a pas le droit d'étouffer et de rejeter leurs forces. Elle doit persévérer dans sa mission, mais elle doit renouveler, recréer un individualisme qui à l'heure actuelle succombe sous un égoïsme, hier sacré, aujourd'hui criminel. L'individu doit être assez puissamment maître de lui, non pour se ravaler dans son propre oubli en s'abolissant dans le collectif, mais pour s'élever à une forme, à une conception supérieures de lui-même où il se dépasse en se reliant à quelque foi commune. S'il vaut, il profitera ainsi par son apport imprévisible à la collectivité, en même temps qu'il puisera en elle des forces. L'erreur de l'individualisme passé, justifiée par le besoin où étaient alors l'écrivain et l'artiste de couper les ponts entre eux et une société bourgeoise déprimante et anti-spirituelle, serait de vouloir aujourd'hui se « spécialiser en soi-même »; il doit désormais répondre à des vérités universelles, mais à travers soi, par ses propres moyens. J'aime le Montherlant des Olympiques remaniées : « J'entends la constance de la patrie mener son cours au-dessous de nos volontés particulières comme une mélodie incorruptible.» Admi-rable exemple d'une des intelligences, d'une des volontés les plus « particulières » de notre temps, assez sûre d'elle-même cependant pour sentir le nécessaire accord avec une puissance incorruptible qui l'élève. Barrès avait su déjà placer son œuvre « bifrons » sous le double signe du « Culte du Moi » et des « Energies nationales ». L'individualisme recréé aura à savoir l'utilité universelle de ses ressources particulières, pour les faire servir, — sans les asservir à quelque impératif aveugle. Soyons francs : si l'Allemagne entend persévérer dans sa forme actuelle, elle sera une puissance menaçante, qu'il ne conviendra pas d'imiter, sous prétexte de mieux lui résister, mais de neutraliser ou d'abattre. $\star$ Plus encore que nous-mêmes, ce sont nos réalités profondes qu'il convient de défendre. La tâche est plus difficile que de se laisser aller, avec une apparente résolution, à la négation de soi, mais là est notre unique sauvegarde. Le secret de se recréer, c'est, plus qu'une doctrine ou un programme, la volonté de ne pas être médiocre, de haïr le médiocre, autour de soi et en soi. A ce signe se reconnaîtront, par delà les théories et la politique, les artisans du monde nouveau. René HUYCHE.
DOCUMENTS INÉDITS ASPECTS DIVERS DE WATTEAU DESSINATEUR DANS LA COLLECTION GROULT Par Jacques MATHEY C'EST au Louvre, au Musée Britannique et dans la collection Groult que sont les plus importantes réunions de dessins d'Antoine Watteau. Assez curieusement, chacune comprend une soixantaine de feuilles, et sans doute ces collections se valent-elles en qualité, puisqu'en les examinant tour à tour nous nous croyons chaque fois devant la plus éblouissante. Si le Louvre possède les célèbres feuilles de têtes de la collection d'Ymécourt, la série de Londres comporte quantité de dessins délicats, inattendus, dont un certain nombre venus de la collection de Miss James. Quant à la série qui appartient à M. Groult, rassemblée il y a environ un demi-siècle, elle offre en plus des pièces maîtresses où Watteau fait passer ces gestes inédits de la grâce humaine qui lui sont familiers, d'autres manifestations de son crayon, qui le montrent tour à tour évocateur presque brutal de types populaires, caricaturiste né, somptueux paysagiste ou portraitiste ramenant chaque être à son originalité native. Dix routes différentes sont indiquées là où son génie aurait pu l'engager. Beaucoup de ces feuilles n'avaient encore jamais été reproduites et notre gratitude va à leur possesseur qui nous a permis de le faire en faveur du Catalogue illustré des dessins de Watteau que M. K. T. Parker conservateur de l'Ashmolean Museum, à Oxford et moi-même avons entrepris. Depuis des années M. Parker avait réuni un superbe dossier des dessins du maître ; il a bien voulu m'associer à ses recherches comme ouvrier de la onzième heure. Un tel catalogue doit combler une très grande lacune française, si l'on songe aux publications considérables où Durer, Rembrandt, Holbein dessinateurs, ont reçu l'hommage qui leur était dû. Seul Goncourt nous avait donné l'exemple avec son Catalogue de l'Oeuvre de Antoine Watteau (1875) mais, quant aux dessins, c'est surtout une énumération des gravures du recueil Julienne avec des observations sur les dessins, de lui connus, s'y rapportant, suivie de la liste des Ventes où avaient figuré des feuilles de Watteau. Ajoutons que nous Fig. 1. — UN PERSAN. Dessin aux trois crayons. 1715.
pouvons nous féliciter d'avoir été précédés dans notre tâche par ce monument d'érudition que constituent les volumes qui ont pour titre Jean de Julienne et les graveurs de Watteau, dus à MM. E. Dacier, J. Hérol et A. Vuaflart, documentation à laquelle nous avons un recours constant. Nous possédons maintenant environ 600 feuilles du Maître, ce qui est beaucoup si l'on considère que le Recueil des Figures des différents caractères qui comprend les dessins réunis par Julienne pour être gravés ne comporte que 351 planches. Sans qu'il soit besoin de beaucoup d'esprit critique, des séries s'établissent d'elles-mêmes parmi crête en éventail. On les a confondus à tort avec les Turcs venus en 1721. Ce personnage n'est pas, non plus, ainsi que le dit le catalogue de la collection James, Mehmet Riza Bey, le chef de l'ambassade, qui était barbu et qu'un croquis de Watteau montre à cheval. Un dessin semblable mais en sens inverse a fait partie de la collection Chennevières et n'est que la copie de la gravure, faite par Boucher, pour les Figures de différents caractères. ÉTUDES DE TÊTES, D'APRÈS LOUIS LE NAIN (fig. 2). — On retrouve notamment Fig. 2. — ÉTUDES DE TÊTES d'après LOUIS LE NAIN Sanguine et blanc. ces dessins et nous voyons plus clairement leur style évoluer ; une frontière nette s'établit entre l'écriture de Gillot et de Watteau jeune ; les confusions avec Lancret ou Pater ne peuvent plus guère se produire ; enfin pour tels tableaux contestés comme ceux du Prado à Madrid, l'examen des dessins permet d'affirmer que tous leurs personnages sortent du crayon de Watteau, le style des dessins connus permet même de les placer de façon assez précise dans la chronologie de l'œuvre peint. UN PERSAN (fig. 1). — Watteau a fait plusieurs dessins d'après les Persans envoyés en ambassade à la Cour de France en 1715. De nombreuses gravures et un tableau de Coypel les décrivent et montrent nettement les détails de leurs costumes, comme ce turban très particulier, terminé par une la tête de la vieille femme dans le tableau Retour de Baptême (collection P. Jamot). Certaines copies de Watteau ont un tel caractère de réalité qu'on peut croire à des études d'après nature, avant de les avoir confrontées avec les originaux. LE REMEDE (fig. 3). — Pour un connaisseur de Watteau, voici un dessin bien exceptionnel. Cette feuille aux trois crayons est la seule étude un peu poussée que l'on connaisse d'une composition du Maître en vue d'un tableau. Sujet osé, un Italien ne l'aurait pas traité, un Flamand l'aurait abordé crûment. Ici nous sommes devant une petite Vénus familière, tiède, aux os légers, à la bouche menue. Elle n'a ni le sombre éclat de la Bethsabée, ni la sensuelle animalité des Déesses de Titien, ni la naturelle impudeur de l'Olympia, mais un magicien de la tendresse
Fig. 3. — LE REMÈDE. Dessin aux trois crayons. nous prend par la main, nous la montre, et en la voyant nous oublions les circonstances de la rencontre. Watteau a traité deux sujets analogues : la Toilette intime (Collect. Princesse de Poix) et la Toilette (Collection Wallace). Une peinture de Watteau (17,5 × 15) qui ne fait pas partie de la Collection Groult, (Collect. X...), (fig. 3 bis), reprend textuellement une partie de ce dessin. Sur le fond sombre d'un brun égal, ce petit torse sur des hanches rondes est fait d'une pâte robuste de roses amortis et de jaunes légers, le bout effilé des doigts est teint d'incarnat, des pointes de corail terminent les seins enfantins. FIGURE CARICATURALE (fig. 4). — Elle est de la famille d'Hogarth ou de Rowlandson. L'équilibre superbe de la bedaine, entre les jambes et la canne, la lippe et l'œil noir de ce personnage, font rêver d'un Watteau qui se serait consacré à quelqu' âpre Comédie humaine, voisine de celle d'un Daumier. La signature est peut-être celle de Watteau lui-même. Watteau a-t-il signé des dessins ? Peut-être trois ou quatre. UN MOINE (fig. 5). — Visage sur lequel la peau griffée, Fig. 3 bis. — FEMME COUCHÉE. Collection privée.
se creuse et commence à épouser le squelette. Nous ne le retrouvons évidemment pas dans les Fêtes galantes. Le dessin vient de la collection Mariette et c'est une feuille clé qui nous a servi à identifier un autre curieux portrait d'homme de Watteau. SIROIS (fig. 6). — L'œil à fleur de tête, la bouche bienveillante dans des joues pleines, voici Sirois, ami de Watteau, marchand qui acheta son premier tableau de militaires. Par sa finesse psychologique et sa construction impeccable, ce court croquis a toutes les vertus des « préparations » où La Tour, met tant de force dans le parfait naturel. Ce Sirois, quelque peu pilier de cabaret, nous le retrouvons en Mezzetin, grattant de la guitare, dans le tableau de la collection Wallace : Le Concert en Famille. C'est Mariette qui nous le dit, et l'inscription au bas de cette feuille « Syroie », que nous pensons être de la main de Watteau, en est une confirmation précieuse. C'est en 1718 au cours d'un séjour chez Sirrois, que le peintre errant, inquiet, changeant souvent de logis, dut faire le tableau et le dessin. JEUNE FEMME A L'EVENTAIL (fig. 7). — On ne retrouve dans aucun tableau du Maître cette figure particulièrement heureuse. Si chez Rubens la chair jaillit des corsages, nous ne songeons pas chez Watteau à séparer la femme de sa parure ; la soie et les rubans semblent être nés avec elle comme ces chefs-d’œuvre variés que sont certains plumages ou fourrures d’animaux, la robe de la tourterelle, ou le poil de l’écureuil. Watteau recrée le costume de l’époque, à ce point que les modèles de Rigaud, de Largillière ou de de Troy, ses contemporains, semblent appartenir à une autre race, à un autre temps. Quant à cet œil coquet, si jeune, adorable, on voit bien que dans l’héritage de Watteau il sera le lot de Fragonard. Mais parmi tant de galanterie il y a là un peu de gravité. Complexe de Watteau : « grâce, sourire, peine, facticité, profondeur » a-t-on pu dire à propos du Gilles. FEMME AUPRÈS D’UN BERCEAU (fig. 8). — Engoncée dans ses frustes vêtements, elle est faite de très robustes accords de pierre noire et de sanguine, jetés sous une impérieuse dictée de l’esprit. Cela est bien près de la facture d’un Rembrandt et il pourrait y avoir une influence directe puisque chez Crozat, où Watteau copiait les dessins des maîtres, se trouvaient 350 dessins du Hollandais. Ce n’est sans doute qu’une rencontre ; parmi les nombreuses copies que nous connaissons, Rubens et Titien furent les plus souvent consultés et nous ne voyons rien d’après Rembrandt. Cette étude a été employée pour l’Escorte d’équipage et la maturité de son style indique qu’entre l’exécution des premiers (1709) et des derniers Fig. 5. — UN MOINE. Sanguine.
Fig. 6. — PORTRAIT DE SIROIS tableaux militaires plusieurs années peut-être passèrent. UN FLUTISTE ET UNE TÊTE DE GARCONNET (fig. 9). — L'exécutant se penche sur samusique, le visage creusé par l'effort devant un passage difficile, puis, se laissant aller, il semble jouer par cœur. Modèles comme par un sculp- Fig. 7. - FEMME A L'ÉVENTAIL. Sanguine et mine de plomb. teur les mains courent merveilleusement le long de la flûte. Les trois crayons effleurent le papier, ou s'y écrasent, recréent un corps en quelques touches. L'arabesque rappelle ces compositions de Degas quand le cadre coupe le sujet, quand jouent le parallélisme presque total des mouvements des danseu- Fig. 8. — FEMME AUPRÈS D'UN BERCEAU. Sanguine et pierre noire.

Cette revue mensuelle, numéro 10 de l'année XIX, explore divers aspects de l'art. Les articles couvrent des sujets tels que l'orientation artistique avec "Le Courage d'être soi" par René Huyghe, des analyses d'œuvres de Watteau, Cézanne et Gauguin, ainsi que des critiques d'expositions et de livres. Le numéro inclut également des planches en couleurs de Bonnard, Toulouse-Lautrec, Odilon Redon et Renoir.