Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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DUREY. - NATURE MORTE.
Le Salon d'Automne de 1927
P OUR qui a connu les Salons d'Au- tomne d'il y a vingt ans, que celui de 1927 est différent !
La peinture, aujourd'hui, — et si je la cite seule c'est que c'est chez elle qu'on suit le mieux les variations — la peinture est parvenue à une période étale. Depuis 1870, une série de vagues, toujours plus rapprochées dans le temps, y avait déterminé de fortes transformations. Ce fut d'abord l'impressionnisme, puis le cézannisme, le synthétisme de Gauguin et de Van Gogh, enfin le cubisme. Le cubisme est mort ; il n'en subsiste plus qu'un dérivé, une sorte d'annexe, l'art décoratif et libre de Picasso, Braque, Dufy.
On ne trouve plus, dans ce Salon, de ces partis bien marqués, de ces bandes où quelques peintres semblaient se réunir sous un même drapeau. Certes, des influences se font jour ; mais elles sont mêlées, brouillées. Plutôt que des groupes nettement délimités, nous trouvons une foule, une poussière de talents.
Sans doute, il manque à ce Salon bien des noms ; et justement, ce sont des personnalités marquantes de l'art contemporain. Ce Salon ne peut pas prétendre à donner l'état actuel de la peinture, puisque ni Vuillard, ni Rouault, ni Picasso, ni Segonzac, — pour ne citer que quelques chefs — n'ont exposé. Cette remarque faite, il faut reconnaître que le diagnostic demeure : la peinture est dans une période de calme. D'autres observateurs en ont été frappés ; et l'autre jour, dans Comedia, M. Thériade réclamait avec ferveur un nouveau fauvisme. Il oublie, je le
DESHAYES. - VÉZELAY.
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PIERRE BONNARD. - PAYSAGE.
crains, que l'esprit humain obéit à des lois secrètes, et que rien ne sert de vouloir le forcer ; les fruits hâtifs sont toujours insipides. Une des principales causes de l'échec du cubisme, ce fut précisément cette volonté obstinée de créer de toutes pièces un mouvement esthétique.
Dans ce Salon de 1927, deux des meilleurs artistes d'aujourd'hui nous montrent comment la véritable maîtrise sait toujours se renouveler. Le Paysage de Pierre Bonnard, ainsi que le Nu couché et l'Odalisque couchée de Matisse, sont parmi les œuvres les plus "jeunes" de ce Salon. Auprès d'elles, il faut citer le grand nu de Thomsen, en progrès régulier et constant, et l'envoi de Pierre-Eugène Clairin. Il y a de grandes qualités dans la toile qui porte le titre singulier, L'Attaché Militaire chez Miss Hannali ; mais peut-être le décor y est-il un peu trop poussé, par rapport aux personnages. Je lui préfère le paysage, La vieille route de Riec-sur-Belon, de tous points digne d'éloges, et qui me paraît la toile la plus accomplie de ce Salon. Clairin est de la lignée de Corot ; et au souci scrupuleux de la vérité, il ajoute une poésie indéfinissable et spontanée. Auprès de Clairin, je tiens à nommer Capon. Aussi bien dans sa toile, Yvonne et Fernande, que dans la petite étude, il prouve que sans perdre ses qualités de force et d'acuité, il est sensible à la grâce féminine.
Parmi les œuvres importantes, à la fois par leurs dimensions et leur ambition, il faut ranger la grande toile de Liausu, où l'on découvre trois femmes au bord de la
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MARIANO ANDREU. - GROUPE.
mer. En dépit d'une certaine lourdeur, l'artiste y a atteint le but qu'il visait, et nous fait bien augurer de son avenir. Auprès de cette Composition, Latapie expose sa Ronde, d'un fort beau mouvement, et où ce peintre si doué se débarrasse d'outrances trop voulues, et qui l'entravaient. A ces deux "jeunes", ajoutons un vétéran, Guèroult, dont la Guitariste laisse une impression obsédante. Le Portrait de Mme Stone, de Farrey, est un des rares portraits de ce Salon qui soit un véritable portrait, avec celui de Klementieff, d'une couleur très personnelle. J'y ajouterai celui de M. Adolphe Basler, par Grunewald; il est si vrai, qu'on jure-rait que de cette bouche railleuse vont jaillir l'ironie, le sarcasme, les vues érudites. L'envoi de Kars est remarquable par sa variété et son mérite: ces deux petites toiles sont d'une finesse de couleur étonnante. Auprès de Kars, un nouveau venu, Le Moussu, nous montre une petite nature morte de pêches et de raisins, dont la polychromie est absolument délicieuse. Cela rappelle certaines natures mortes de Péquin, ce qui n'est pas un mince éloge.
Les paysages de Brianchon nous le prouvent en grand progrès; j'en dirai autant de Sigrist, dont une vue de Provence, notamment, avec un ciel d'un bleu rare au-dessus de la verdure grise des oliviers, mérite d'être cherchée, et regardée à loisir. D'autres envois sont dans ce cas: celui de Daragnès, les scènes rustiques de Serrière et d'Oudot, l'Enlèvement d'Europe de La Patellière, la scène mythologique de Monteret, Narcisse, Echo et l'Amour, d'une fantaisie si picturale, les beaux dessins, nerveux et sobres, de Dignimont. Mettons à part le grand paysage italien de Waroquier, Les
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KANELBA. BRETONNE.
BARAT-LEVRAUX. NU AU PEIGNOIR VERT.
CORNEAU. ÉTÉ.
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Bord du Bacchi-glione; on y retrouve ses qualités habituelles, cette noblesse austère qu'il dégage des sites d'Italie.
Avec ses deux compositions, Mariano Andreu nous enchante comme d'habitude; il n'a rien perdu de ses dons imaginatifs, et il a épuré son art de ces raffinements, qui, bien qu'exquis, risquaient à la longue de lasser. L'hote semble moins ardent à déformer; son Nu couché respire l'apaisement. Labat est délicat comme à l'ordinaire; Lotiron, délicat aussi, n'est pas placé comme il le mériterait. On pourrait composer un groupe de paysagistes avec Corneau, Lepreux et Leprin, car ils manifestent des qualités semblables; de la sensibilité, un métier solide, le goût d'un art sans brutalité ni excès. C'est l'excès, au contraire, qui me semble gâter un peu l'envoi, par ailleurs excellent, de Bonfils. Ce n'est pas que je sois hostile,
par parti-pris, aux empâtements, mais ceux de Bonfils ne me paraissent pas tout à fait justifiés.
Les toiles de Dagoussia ne valent pas celles qu'elle montra ce printemps. Chériane expose un Intérieur curieux; mais son Châle rouge est indécis et peu heureux. Les deux grands nus de Barraud sont d'une belle qualité; enfin, voilà un artiste qui ne croit pas que le nu n'a de caractère que s'il est repoussant! Des deux toiles d'André Mare, je préfère le visage de femme, d'une matière si raffinée, à l'étude de poulain, qui est pourtant un bien beau morceau de peinture. Kwapil est toujours l'artiste probe que l'on connaît, et dont les œuvres témoignent qu'il possède bien son métier. Les paysages agréables et fins de Klingsor, ceux, âpres et désolés de Quizet, les sites de Bretagne de Vergé-Sarrat, les études délicates de Lacoste, autant d'envois qui méritent l'attention.
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Plutôt que la vue de Bône, de Riou, on goûtera sa Gitane couchée, d'une technique très sûre et d'une matière harmonieuse. Enfin, après avoir cité les natures mortes et les paysages de Durey, les curieux et saisissants envois de Bouchaud, je veux mettre à part le nu et la vue de Marseille, de Camoin. Souvent, dans ces dernières années, on a pu regretter que Camoin, pourtant si doué, parût se contenter d'esquisses trop hâtives. Ces deux toiles prouvent qu'il s'est ressaisi depuis ce temps.
On voudrait pouvoir donner une louange analogue à d'autres contemporains de Camoin. D'Espagnat, lui, se maintient; mais que dire de Ch. Guérin, dont le portrait mériterait d'être aux Artistes Français? De Van Dongen, dont l'Antoine est détestable? Madame Marval a toujours ses dons de fraîcheur et d'innocence; quant aux paysages d'Italie,
de Flandrin, on souhaiterait qu'ils soient d'une gamme moins acide.
Valdo-Barbey, avec un grand nu qui respire l'ardeur de l'été, et une petite étude de plage, affirme ses qualités habituelles de probité et de charme. Dans un portrait d'enfant ainsi que dans un portrait de dame âgée, Maurice Asselin tire un merveilleux parti d'une palette restreinte, de gris fins. Barat-Levraux s'assagit, mais le nu de Berque déçoit; ses gris deviennent des tons sales. Charlemagne, lui, est truculent à l'excès, et les toiles d'André Fraye ont quelque chose de brouillé, de confus, qui est un peu déplaisant. Sabbagh s'obstine dans des mélanges de plâtre et de suie, et semble perdre peu à peu les qualités qu'il manifestait dans le Nu à la fourrure d'il y a quelques années. Bouquet n'a qu'une toile, mais elle est digne de lui. Madame Peugniez pourra-t-elle, un jour, éliminer de son art certaines
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HENRI DE WAROQUIER. - LES BORDS DU BACCHIGLIONE.
gaucheries? Je suis sûr qu'il n'y ferait que gagner. Sunyer n'est représenté ici que par un petit portrait; il méritait mieux que la place médiocre où on l'a mis. Auprès de l'envoi de Schenkbecher, d'une qualité fort intéressante, je tiens à nommer les paysages de Mainssieux et de Grillon, les figures de Mme Marre, les visages si vrais d'Ouvré, les gravures de Bischoff, l'envoi de Le Breton, enfin, non moins peintre que graveur.
Tous ces artistes se sont déjà faits remarquer dans divers Salons. Il nous faut passer maintenant à quelques-uns, qui plus ou moins sont des débutants, et dont certains, dans dix ans, seront peut-être des maîtres. Je ne sais si ce sera le cas pour un Russe, Wacker, qui expose deux nus charmants, d'une couleur subtile et vraie. Une Ecossaise, Nan Dalziel, nous montre un Portrait de M. Dalziel, Esq., où elle fait preuve d'un humour très personnel. La Petite Fille aux livres, de Mlle Sougez, n'est pas moins intéressante, ainsi que les paysages de Planson, le portrait de Leroy; la Femme en rouge et la Jeune Fille nue d'André Thomas révèlent en même temps que l'influence de Thomsen des dons véritables. On retrouve la même influence et des dons analogues dans le Nu et dans le Portrait de Cheval. Mlle Barth a une nature morte dont le métier n'est pas moins rare que la couleur. Quant à Edy Legrand, que son talent d'illustrateur avait déjà placé hors de pair, ses Chasseurs Corse sont hélas! bien mal exposés; et c'est dommage, car ils ont du pittoresque et de la verve. Le Nu aux trois-mâts, d'Isy de Botton, est bien d'un apprenti; il en a les qualités et les défauts; mais on y découvre les signes qui font prévoir le talent. Je veux noter encore les curieux paysages d'un Japonais, Mikoumo, et ceux de son compa-
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CHÉRIANE. INTÉRIEUR À UTTELLE.
DAGOUSSIA. BUVEUR.
KARS. MAURESQUE.
ANDRÉ MARE. ÉTUDE.
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triote Shimidzu. Basch est très fort; on le voudrait plus sensible et plus fin. Qu'il regarde l'Intérieur campagnard de Lewino; il apprendra à goûter la délicatesse.
Bien d'autres artistes méritent encore d'être cités: car il est incontestable que, si les personnalités éminentes sont rares, le talent foisonne. Mlle Fuchs, par exemple, expose un portrait de petite fille en rose, où l'on retrouve quelques réminiscences, mais qui est d'un métier certain, d'une sensibilité charmante. Lagar, s'il se souvient de Goya, ne manque pas de qualités. Schiltian, comme Basch que je citais tout à l'heure, pèche par trop de dureté; il y a, dans sa toile très travaillée, des noirs irritants. Welsch, au contraire, pousse la douceur jusqu'à la mollesse. C'est le cas de Domenjoz, dont l'envoi, d'ailleurs intéressant, manque de franchise. On regardera, plutôt que la grande
toile de Holy, qui est un peu trop voulu, ses chevaux de bois. Kanelba, dans son étude de Bretonne, s'est arrêté au moment où cela devait difficile. Ralli s'enlise dans l'adoration du Douanier Rousseau. Hubert a la force et le sens de la couleur. Del Pilar, lui, est fin et devrait s'affirmer.
Le nu d'Appenzeller serait mieux apprécié, si on le voyait davantage. Je n'aime guère, d'habitude, l'art de Mlle Mela Muter, mais son portrait de M. Léon Rosenthal est fort ressemblant.
Enfin, je citerai les Martiniquais de Kohl, esquisse plaisante, mais un peu hâtive, les paysages de Vivès-Any et de Girieud, l'envoi agréable de Madame Makowska, etc.
Et surtout, il ne faudrait pas négliger les monotypes hallucinants de Wuralt, les paysages d'une harmonie si personnelle de Deshayes et de Roland Goujon, la figure si solidement construite de Simon-Lévy. Un débutant, M. de Pierrefeu,
MARCEL GIMOND. - M. GASTON RIOU.
JEAN BERQUE. - NU.
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PAUL WELSCH. COMPOSITION.
R. DOMENJOZ. LA ROCHELLE.
P. DUBREUIL. NU.
MONDZAIN. ALGER.
BRIANCHION. LE REMORQUEUR.
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GUÉNOT. - TORSE.
fait preuve de talent, malgré quelques gaucheries, dans un grand nu.
Enfin, si je cite en dernier le Canapé bleu de Pierre Deval, ce n'est pas que sa toile soit quelconque. Bien au contraire, c'est une des œuvres les plus fines et les plus raffinées de ce Salon. Si l'épithète "racé" n'avait été tellement galvaudée, il faudrait l'appliquer à ce petit tableau. J'ai retraversé tout le Salon pour le revoir une seconde fois.
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Venons-en maintenant aux sculpteurs. Le Salon d'Automne nous en montre un groupement des plus remarquables ; pourtant, là aussi, les maîtres n'ont pas exposés. Ni Maillol, ni Bourdelle, ni Despiau ne sont représentés.
Notons également que depuis quelques années, le nombre des animaliers s'accroît. Le succès de Pompon et d'Hernandez en est une des causes. Je me demande s'il ne faut pas y ajouter, également, la cherté de la vie. Le peintre qui trouve trop lourd une quinzaine de séances de modèle, peut se retourner vers le paysage, vers la nature morte ; mais le sculpteur n'a pas ces ressources. Il lui reste l'animal, modèle, sinon toujours complaisant, du moins peu coûteux. Car d'autre part, pour tant d'animaliers qui sont sculpteurs, combien en trouverait-on parmi les peintres ?
A. DE PIERREFEU. - NU.