Extrait

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L'art manuelin au Portugal Hommage à N. K. Il y a des époques dans l'histoire de certains pays quand toutes les conditions sont particulièrement favorables au développement de leurs forces créatrices, à un épanouissement de toutes les possibilités de la nation, tant dans la vie politique que dans le domaine de la vie intellectuelle et artistique. En Angleterre, c'était l'âge d'Elisabeth, en Espagne des trois Philippes, en Portugal, pays moins connu que les autres, l'époque de Dom Manuel et des derniers rois de la dynastie des Aviz, l'époque des grands monuments "manuelino" et de Camoens (xvi° siècle). Au temps du roi Dom Manuel, Lisbonne fut par sa richesse et par son luxe, une des premières villes du monde civilisé. C'est ici que prenaient contact les trois grandes cultures, diverses et originales : la culture romano-gothique européenne, l'arabe — restes de la domination mauresque, — et l'hindoue, apportée d'auprès les océans. Ce triple mariage, réalisé, d'une façon particulièrement intéressante dans l'art monumental, comme nous le verrons plus bas, a laissé une empreinte singulière sur la vie de la capitale même. La population de Lisbonne, de diverses nationalités, mœurs et couleurs, présentait un caractère composite, où la sévérité des conquistadores hautains et rapaces, guerriers implacables et austères se mariait avec le charme de l'Orient fantastique, passionné pour la lumière, les couleurs vives, les odeurs pimentées, pour le bruit, le lumineux, les formes recherchées. Ajoutons-y pour compléter le tableau l'exotique élément hindou, provenant d'Outre-Mer, grandiose et incroyable, la fantaisie débridée du monstrueux et du merveilleux. Couleurs et formes sans nombre, costumes des coupes les plus différentes et extraordinaires, habits et chapeaux européens à côté des burnous, des manteaux, des turbans des Arabes et des têtes à demi rasées des nègres ; sons, bruits, chants, parlers différents, dialectes gutturaux, cris et vacarme des animaux inconnus jusqu'alors, étranges pour les yeux des Européens, les jaguars et les léopards, menés à travers la ville, les éléphants et les rhinocéros des Indes et de l'Afrique, chevaux persans et arabes ; processions et jeux interminables, toutes sortes de luttes, les courses des bêtes sauvages et exotiques à côté des tournois européens ; les fêtes et les grands mariages célèbres publiquement par la cour brillante, riche et heureuse du conquérant d'un nouveau monde, d'un nouvel Empire, du bienheureux Dom Manuel ; toute cette vie animée, sur le fond des palais et châteaux merveilleux et exotiques de la ville ensoleillée, resplendissante dans la lueur suave du couchant doré, comme le lotus rose au soleil dans les eaux bleu clair du fleuve-mer, tout cela nous paraît un conte fantastique d'Orient transporté sur la côte la plus occidentale de l'Europe. L'influence de l'Orient, bien manifeste dans l'ex- LE CLOITRE DE BATALHA.

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L'AMOUR DE L'ART LES CHAPELLES INACHEVÉES DE BATALIHA. térieur de la vie, a beaucoup moins pénétré dans le domaine de la poésie nationale. Seule la profondeur du lyrisme portugais pourrait témoigner d'une certaine parenté avec la poésie orientale, arabe, — quant aux éléments hindous leur vestige ne peut être relevé que chez le grand Camoens. Pour ce qui concerne la poésie de l'époque notons qu'à l'instar de l'architecture, où la dernière phase de l'art gothique se marie parfaitement avec les formes de la Renaissance, tout récemment introduites, de même l'ancienne forme indigène du romance vit côte à côte avec les formes classiques italiennes des temps modernes. La lutte qui déchirait les cercles des poètes espagnols en deux camps (conflits des anciens et des modernes — Castillejo et Boscan) était tout à fait inconnue en Portugal. Chez un seul poète, peut-être, chez Sá de Miranda, le premier qui a composé les vers portugais à la mode italienne, l'ancienne manière (medida velha) a passé au second plan, mais cet abandon des vieilles formes n'a pas eu de succès dans les milieux littéraires. Les palais des reines du Portugal sont les centres de cette vie raffinée de la cour ; c'est ici que s'organisaient les " seroes ", soirées littéraires, où les poètes présentaient aux dames les créations de leur muse courtoise, — ces anciennes " glosas ", et où avaient lieu les tournois poétiques (" tenções ") sur des sujets proposés par les dames. Une délicate atmosphère de poésie et de galanterie gracieuse, de coquetterie recherchée et séduisante, de courtoisie maniérée et d'épigrammes spirituelles, du flirt léger et de la malice respectueuse, des beaux regards et des soupirs mi-artificiels, caractérise ces réunions. La société s'y divertissait, en composant des vers, généralement expressions de l'amour (cantigas de amor), ou du persiflage (cantigas de escarnho e maldizer). Les sujets de cette poésie de la Cour sont divers. Tantôt ce sont des œuvres poétiques sérieuses et solennelles, tantôt obscures et allégoriques sur les vertus et les vices, sur le ciel et l'enfer, sur la mort et l'immortalité, sur les questions morales et théologiques, sur l'amour traité philosophiquement; plus souvent ce sont des couplets légers, d'une forme libre, des vers écrits spécialement pour le divertissement de la société sous forme de lettres adressées aux dames avec des propositions et des plaintes, aux amis, aux patrons, au roi même ; des petites dissertations sur différents sujets, des descriptions, des fêtes, des communications des bruits qui courent, des potins, des reproches, des promesses rappelées, des billets accompagnant l'envoi des présents, des accusations anonymes, des questions malicieuses, des contes moralisateurs, des règles de conduite, des conseils aux novices à la Cour, le savoir-vivre pour les dames et les cavaliers, la dérision des mœurs ; souvent on y trouve des curieuses discussions dialectiques sur la métaphysique de l'amour : tel fut un remarquable tournoi poétique

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L'AMOUR DE L'ART LE CLOITRE DES HIÉRONYMITES À LISBONNE. (qui a reçu une grande célébrité à son époque) sur le sujet suivant : Qu'est-ce qui exprime mieux l'amour : la tristesse mélancolique ou les plaintes à haute voix (O cuydar e o sospirar). A part les tournois poétiques et les improvisations, les anecdotes, les confessions autobiographiques et les aventures imaginées occupaient une place considérable parmi les jeux de société ; pendant les banquets d'apparat on s'exerçait à composer des réponses aux différentes " questions subtiles ", qui devaient montrer l'esprit, le raffinement et l'éducation du poète. Dans cette poésie, souvent médiocre, certains traits soulignent la profondeur de la vie sentimentale. A une époque de volonté et d'action ce peuple a introduit une note mélancolique et nostalgique, l'aspiration langoureuse vers un idéal, un rêve sentimental et triste de l'irréalisable. Le texte suivant de l'auteur hispano-portugais Francisco Manuel de Mello (xvii° siècle), qui a senti cette particularité de l'âme portugaise, en donne une illustration non dénuée d'intérêt : "Il paraît, dit-il, que les Portugais peuvent mieux que toute autre nation du monde se rendre compte de la substance de cette généreuse passion dont nous ne connaissons que le nom, en l'appelant " saudade "... L'Amour et l'Absence sont les parents de " saudade "; et, comme nous sommes connus entre la plupart des nations pour notre nature amoureuse, et nos voyages éloignés nous obligent d'être longtemps absents, il en résulte que là-même, où il y a beaucoup d'amour et d'absence ce sentiment nostalgique devient particulièrement fort et c'est la raison, sans doute, qu'il vit parmi nous comme dans son milieu naturel. " Saudade" est une gracieuse passion de l'âme et à cause de cela tellement subtile qu'elle est ressentie de deux façons contraires, ne nous permettant pas de distinguer la douleur de la satisfaction. C'est un mal qui donne la jouissance et un bien dont on souffre;... c'est une douce fumée du feu de l'Amour et à l'instar du bois odorant qui exhale un arôme léger et parfumé, de même " saudade ", sentiment modeste et discret, est une expression d'un Amour fin, chaste et pur... C'est un désir vif, une réminiscence enflammée d'une aspiration spirituelle vers une chose que nous n'avons jamais vue, ni ouïe... ("Epanaphora amorosa "). Ces paroles un peu vagues expriment d'une façon pittoresque l'inclination des Portugais vers le sentimental, vers les rêveries irréelles; il faut en tenir compte pour comprendre bien leur mentalité et le caractère de leurs productions artistiques." *** D'après le témoignage des contemporains la cour des reines du Portugal présentait une brillante société d'humanistes qui vivaient et se divertissaient dans une

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L'AMOUR DE L'ART projection du monde antique sur le sol moderne. Parmi le décor féerique de Cintra et d'Almerim, où la végétation tropicale et le paysage montagneux et pittoresque par la hardiesse et l'imprévu de ses contours donne l'impression du jardin enchanté de Klingsor, les dames de la cour en naïades organisaient des charmantes parties de plaisir accompagnant leur souveraine. Les fêtes interminables, les processions, les représentations allégoriques, transformaient la vie réelle et ordinaire en un conte de fées : l'ancien et le moderne, les réminiscences antiques, les légendes poétiques du moyen âge, les réminiscences mauresques, les masques italiens, l'allégorie et la réalité se confondaient d'une façon merveilleuse et fantasque. Passionnée pour la poésie et la musique (1), pour la beauté des formes et des couleurs, cette société se créait une vie factice dans les académies poétiques, créées à l'instar des académies italiennes, où la conduite même de chaque membre était réglée d'après un code spécial. C'est ici que s'épanouirent, à l'époque du grand roi, les talents des lyriques nationaux Cristovao Folcao et Bernardim Ribeiro, fondateurs de la bucolique amoureuse portugaise, sentimentale, infiniment tendre et souvent allégorique. L'expression peut-être la plus complète et pénétrante de l'" alma portugueza ", toujours pleine d'amour et de sentiments. C'est ici que brilla le talent vif et fort de Gil Vicente dans ses comédies pleines d'humour et de dramatisme, auteur qui a su donner une forme artistique à des amorphes productions scéniques populaires. Plus tard, vers la fin (1) La musique accompagnait la plupart des créations poétiques et était composée par les poètes mêmes. de l'époque, on voit poindre l'école italienne avec des formes empruntées à la Renaissance classique dans les œuvres de son pionnier en Portugal Sá de Miranda, suivi de toute l'école de ses élèves. Enfin, un peu à l'écart, dépassant les limites du règne du bienheureux Manuel, appartenant, néanmoins à l'époque par plusieurs côtés de son art, s'élève la figure unique et grandiose de Louis de Camoens. Son œuvre refléchit la vie personnelle et les plus divers intérêts d'un homme de ce temps et de cette culture, les tableaux de mœurs courtoises sous une forme scénique, la conception pathétique et poétique de l'histoire et du rôle historique de sa patrie. La poésiolyrique de Camoens contient tout un monde, riche de sentiments et de pensées d'un homme de génie du siècle ; ce sont des expressions de la courtoisie amoureuse dans le genre des poètes italiens pétrarquistes, de la vie sentimentale des courtisans raffinés, avec leurs passions mi-sincères, mi-artificielles, souvent mièvres et langoureuses, des scènes pastorales et mythologiques, images empruntées à un Olympe modernisé, des bals masqués dans la verdure de Cintra et d'Almerim, — ou ce sont des vieilles romances nationales quasi populaires, tellement en vogue dans les Académies et aux soirées littéraires et musicales de la cour des reines du Portugal, et parfois à travers cette atmosphère artificielle de serre chaude parfumée nous percevons une note sincère d'un homme en chair et en os, condottiere de la Renaissance. Nous y trouvons à côté des réminiscences de l'érudition classique des tableaux de la vie contemporaine, de la nature océanique, des rifs formidables et déserts, des pays et peuples lointains. Imitant Pétrarque dans sa forme et ses sujets, Camoens introduit beaucoup de traits personnels et originaux ; en enrichissant les données de son modèle, il laisse entendre et sentir presque L'ÉGLISE DU CHRIST A THOMAR.

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L'AMOUR DE L'ART toujours une note nouvelle, vive et forte, son tempéra- ment enflammé, son sentiment intense de la vie parmi les rythmes trop cal- mes empruntés au maître italien. Cette expression des sentiments d'un représentant re- marquable de l'époque est complétée par le décor de la vie extérieure dans les comédies de Camoens, présen- tées dans un tra- vesti antique. Mais à travers le domino fantasque, l'actualité montre son aspect dans les petits tableaux de genre, dont la partie décorative ne cachait pas le fond moderne, comme les costumes et les masques de fêtes ne pouvaient chan- gerle vrai caractère des courtisans des rois Manuel et Joao. Enfin, dans son épopée "Les Lu- siades", le poète essaie d'écarter les faits accidentels et quotidiens de l'histoire de sa patrie pour nous faire saisir sur le vif l'idée éternelle, le vrai sens du destin et de la marche historique du Portugal. Tous ces chants forment un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l'on voit toutes les expressions de cette civilisation extraordinaire, livre merveilleux que l'auteur intitule poème et qu'il aurait pu intituler histoire dans le sens le plus large du mot. Il utilise toutes les formes et tous les styles, depuis la fine cise- lure sur une gemme antique dans ses laconiques médaillons historiques, jusqu'à la polyphonie de ses épiques descriptions de combats et de souffrances, jusqu'au souffle intime du lyrisme amoureux et raffiné. Il nous donne des tableaux pittoresques des costumes exotiques et des voiles des hindous flottants au vent avec la même facilité que la peinture grandiose des nuits admirables et calmes et des tempêtes terrifiantes ; et le cri d'une passion inassouvie et vivante lui est aussi connu que les rêveries poétiques et recherchées ; il y a chez lui la sérénité sévère du moyen âge et la fantaisie débridée de l'Orient. Dans son poème, œuvre culminante de toute sa vie et de l'époque, Camoens marie tous les éléments divers qui forment la culture portugaise. Nous y trouvons l'héroïque passé romano-gothique du pays et les influences des voyages maritimes et des civilisations d'Outre-Mer (arabe et hindoue). Nous y trouvons aussi l'harmonieuse influence antique avec son amour des formes nettes, avec son sens de mesure. Seule l'architecture du xvi° siècle réunit avec la même plénitude tous les traits isolés qui composent cette alliance de formes tellement diverses, — nationales, anti- ques et exotiques. Cette architecture de l'époque du roi Don Manuel doit être considérée tout juste comme l'expression la plus originale de cette culture. En effet, et le développement politique du pays, et la conscience naissante de son importance, et les grandes découvertes d'Outre-Mer, tout cela trouve une résonance, un reflet dans le domaine de l'art monumental, cet art qui fleurit surtout chez les peuples au moment de l'apogée de leur unité nationale et idéologi- que, quand ils deviennent porteurs des valeurs sociales et collectives. Ainsi la période sévère de la lutte victo- rieuse contre les Maures donne le monument gothique, sévère et sombre du monastère d'Alcobaça, où les col- lonnes et les murs lourds et encombrants ne laissent presque passer la lumière à travers les vitrages étroits et pèsent sur le spectateur, — plus tard les guerres de l'indépendance contre l'Espagne et la conscience de sa propre valeur nationale ont trouvé une expression artistique dans le gothique florissant du monastère Santa Maria da Victoria, cette construction légère, gracieuse, pleine d'air et de lumière ; — enfin les voyages mari- times dans les régions d'une étrange et ancienne cul- ture, le pays du luxe oriental et fantastique, ces voyages au pays ensoleillé et doré, pays des pagodes bizarres et de la végétation exubérante, se reflètent dans

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L'AMOUR DE L'ART LE MONASTÈRE DE THOMAR. l'ornementation exagérée du monastère de Batalha et de l'Eglise de Dom Manuel à Thomar dans le monastère des jeronymites, à Lisbonne (Belem). L'ère du roi Dom Manuel, époque de la réalisation complète des possibilités intellectuelles, artistiques, politiques et matérielles du Portugal est en même temps l'époque de la création d'un style original qui ne s'exprime pas seulement dans les monuments architecturaux contemporains, mais revêt la grande partie des œuvres du passé, leur donne cet aspect qui est tellement caractéristique pour la période. Ainsi une note personnelle, nouvelle, nationale et originale est introduite en Portugal dans les formes empruntées du gothique flamboyant espagnol, commun à l'art de toute la péninsule. Créé sous le règne du roi Dom Manuel, ce style (surnommé manuelino en honneur du souverain) caractérise les constructions portugaises presque jusqu'à la fin du siècle, coexistant parfois avec les formes de la Renaissance et cédant à peine la place vers la fin du siècle aux formes classiques, venues d'Italie. La richesse extraordinaire et le raffinement des formes extérieures de la vie de l'époque qui nous intéresse sont accompagnées d'une floraison architecturale. Malheureusement peu d'édifices de ce temps-là sont restés intacts, les siècles et surtout le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 ont détruit tout le quartier des palais avec ses constructions inestimables. Néanmoins, un grand nombre des créations monumentales porte l'empreinte plus ou moins marquée du style du grand roi. Ce style "manuelino" (le terme appartient à Varnhagen, 1842) est compris différemment dans l'histoire de l'art, — tantôt on le considère comme un reflet bâtard du gothique espagnol de la dernière période (Joaquin de Vasconcellos), tantôt comme une branche semi-coloniale de l'art "monstrueux" hindou, introduit en Europe (Haupt) tantôt comme un produit original du naturalisme national portugais (Ramalho Ortigao et Herculano), tantôt, enfin, comme un complexe indivisible de tous ces éléments avec une empreinte nette de la tradition mauresque (W. Crum Watson). Sans résoudre ici-même le problème, limitons-nous à exposer d'une façon générale l'histoire de la formation du style en donnant une description sommaire des trois périodes de son développement dans trois de ses réalisations les plus remarquables : dans les monastères de Batalha, de Thomar et de Jeronymos. Ce sont les monuments des siècles antérieurs qui revêtent les formes du style de Dom Manuel, surtout les créations du roi Dom Joao "de bonne mémoire", fondateur de la dynastie des Aviz. La première construction importante fut la dernière transformation et réalisation de la chapelle octogone au monastère de Batalha. Nous n'insisterons pas ici sur les particularités du remarquable monument du style flamboyant du xive siècle, ni sur les reflets du gothique anglais dans l'église Sta Maria da Victoria et dans l'ancien monastère de Batalha ; notons seulement que la première forme porte quelques traces du style mauresque. L'Eglise et le monastère, restés inachevés sous le roi Don Joao et son père, le roi Dom Duarte, fondateur de la chapelle octogone, ont été terminés, d'une façon incomplète d'ailleurs, seulement au xvie siècle. Après les héroïques expéditions maritimes, le roi Dom Manuel se passionna pour les constructions grandioses, réalisées grâce aux richesses fabuleuses apportées des Indes dans un nouveau style original, mariage du gothique et des formes orientales, arabes et indoues. C'est alors qu'on tenta de donner un nouveau décor à l'aspect élégant mais sobre de l'ancienne église. Déjà, avant le règne de Dom Manuel le nouveau

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L'AMOUR DE L'ART style se trouvait en germe dans les provinces méridionales du pays (Alemtejo et Algarve), où le mélange du mourisco (style mauresque) avec le gothique avait donné des combinaisons diverses dans les monuments de second ordre, dont les restes se voient jusqu'à présent à Evora, Beja et Vianna do Alemtejo. Dom Manuel, encore infant, en qualité de duc de Beja, emmène sa cour dans la capitale et ses environs, apportant avec lui ce curieux style combiné, souvent d'une forme très compliquée : le motif ordinaire de la double arcade en forme de fer à cheval est toujours accompagné d'une bordure retorse, les minces colonnes en monolithes de marbre apparaissent en forme de faisceaux et les chapiteaux sont remplacés par les turbans. Ces bordures retorses, très caractéristiques, et la diversité des dessins et des ornements multiples, empruntées au monde végétal et aux figures géométriques se répandent sur tout le pays, en ajoutant aux monuments gothiques un caractère original ; l'ornement des trèfles de forme convexe et concave est une marque très nette de l'influence castillane. Le premier exemple frappant et capital du développement puissant et complexe de ce gothique mauresque (si ce terme peut être admis) est donné dans l'annexe de la cathédrale Batalha, dans les "Chapelles inachevées" (Capellas imperfeitas, commencées en 1503-1515 par l'architecte Matheus Fernandes). Deux groupes de colonnes unies et indivisibles formant en haut une ogive servent d'entrée à cette construction octogone. Les trèfles convexes et concaves qui s'entrecroisent les couvrent; l'ornementation fine et ciselée près de la base devient en haut, près de la flèche, largement dessinée, avec des embranchements épais et saillants et des supports de stalactites arabes. Toute la construction inachevée produit une impression gran- diose et imposante avec sa gigantesque forêt tropicale de fines et minces colonnes liées en groupes, qui s'élançent audacieusement jusqu'aux flèches de la voûte. Parmi les ornementsations, la devise du fondateur de l'annexe Dom Duarte est surtout fréquente: "leau te starey, tao yazerey" (je resterai loyal envers toi, tant que j'y resterai couché). Cette construction octogone est une nécropole, les chapelles étant prédestinées à servir de sépultures aux précurseurs du roi. On y trouve leurs blasons, le pélican de dom Joao II (symbole de sa loyauté envers le peuple: "po la ley y po la grey" — pour la loi et pour le troupeau) et la roue, symbole inexpliqué de Dom Alfonso V. Au-dessus du premier étage des constructions supérieures, les énormes colonnes arrondies réunies en faisceaux s'élevant aux angles de l'édifice octogone et formant un mur compact d'un relief mouvementé et divers. On y distingue des grands pilastres et des troncs retors en faisceaux avec des cercles, les branches et les racines de plantes fantastiques. Parmi les ornements, deux initiales seulement : M. R. (Manuel Rex). La construction octogone n'a pas de voûte, les chapelles sont restées inachevées. Le cloître de l'église reçut à l'époque de Dom Manuel une nouvelle ornementation originale : entre les colonnes une grille épaisse de marbre blanc, donnant l'impression des grilles de pierre contre le soleil dans le goût mauresque. Des sveltes colonnes, ornées d'une ci-selure rare soutiennent les dentelles de pierre aux dessins fantasques et divers, tantôt elles ressemblent aux dentelles des feuilles de chêne autour du symbole de l'impérialisme universel — la sphère, tantôt ces dentelles entourent élégamment la double croix de l'ordre du Christ avec leurs souples roseaux du lotus, avec leurs branches et leurs fleurs. Le gothique de la der-

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L'AMOUR DE L'ART nière période, l'ornementation arabe et une certaine empreinte des impressions maritimes et d'Outre-Mer, voilà les traits caractéristiques de la première phase du style de Dom Manuel. Les motifs étrangers — visions et réminiscences des mers tropicales, les formes monstrueuses de l'Extrême Orient, résonnent plus nettement dans les créations de la seconde période du manuelino, dans son monument le plus éloquent, nouvel aspect, nouvelle transformation de l'ancien monastère de Thomar, où se refléta toute l'histoire de l'architecture du pays, où chaque époque laissa son empreinte caractéristique, depuis l'autel byzantin de l'église principale et la tour ronde romane du château des chevaliers de l'ordre du Christ, jusqu'au gothique de la dernière période et les nouvelles formes de la Renaissance, plus tard jusqu'aux formes du classicisme italien. L'époque de Dom Manuel introduisit dans ce musée vivant tout ce qu'a pu créer le gothique flamboyant adouci par les formes transitoires de la Renaissance naissante et aiguisé par l'exotique outre-marin, où les formes des plantes maritimes inconnues jusqu'alors, et des coraux se marient avec les créations de l'ornementation hindoue et où toute cette conglomération des formes fantasques et étranges est subordonnée à l'idée dominante de la puissance maritime. Les cables, les voiles, les chaînes ralliant les énormes arbres de corail, les algues, les ornements végétaux en forme de puissantes racines boursouflées accompagnées de figures semi-humaines, des aspects grotesques des animaux, les branches des plantes gigantesques, les pierres monstrueuses, toute cette ornementation donne à la construction entière le caractère d'un fantastique château sous-marin. Parfois on perd même les fils conduisant à des formes traditionnelles de l'art ; en effet, cette ornementation des algues et des coraux, de monstres maritimes et des emblèmes de navigation peut être considérée comme l'élément le plus original du manuelino. La dernière phase (la troisième) de ce style est représentée par l'église de Belem et surtout par son monastère (des jéronimites), érigés à l'occasion de l'heureuse expédition aux Indes (construction commencée par Boytaca, poursuivie par Lourenzo Fernandes [1511-1522] et terminée par le génial Joao de Castilho, auquel on attribue la fenêtre de Thomar). Le "manuelino" de cette période est influencé par les formes de la Renaissance italienne : la netteté, le fini et l'harmonieux du dessin, le rythme général, l'équilibre pondéré et la légèreté de la construction laisse une impression nette et claire, qui permet de distinguer cette phase du développement du style des précédentes. Le monastère produit l'effet d'un joyau ciselé, où les formes gaies de la Renaissance (dans les arcs, les pilastres, toute la partie ornementale) se marient avec les vestiges de la tradition du gothique flamboyant (dans la construction des voûtes, les masses de la pierre dentelée, les bases de marbre des colonnes, etc.) ; parfois, un détail isolé seul rappelle l'Orient proche et l'extrême, les navigations maritimes. La même coexistence des deux éléments du gothique et de la Renaissance peut être observée dans l'église aux hautes voûtes construite sur le type général du style flamboyant. L'artiste (Joao de Castilho) a donné aux deux portails de l'église la grâce aérée et la richesse légère des "custodiae", quelques détails du dessin — embranchement des roseaux ornementaux — font penser aux formes somptueuses et exubérantes du manuelino. Le portail latéral est un chef-d'œuvre de l'art flamboyant, sans aucune trace des ornements de la Renaissance ; leurs éléments se font sentir sur le portail de la façade principale, où les figures agenouillées du roi Dom Manuel et de sa famille sont encadrées par le décor de la Renaissance, ajouté à la conception gothique. Les mêmes formes pénètrent partout, introduisant sur les monuments des autres époques des riches bouquets d'ornements, détails bizarres dans un milieu étranger. Seulement, à la fin du siècle, elles cèdent la place aux formes sobres et sèches du classicisme emprunté aux Italiens, qui remplace définitivement le "manuelino". Paris, juillet 1927. M. MALKIEL JIRMOUNSKY.

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LE PEINTRE. (Foto Rosemann). Foujita et le Japon Le Japon est la nation du monde où l'art est le plus universellement cultivé et révéré. Aucune comparaison par exemple n'est possible entre notre paysan français et le paysan japonais. Ce dernier est cent fois plus civilisé, — si l'on veut que l'art soit la suprême forme de la civilisation. D'ailleurs tout concourt là-bas à l'éducation artistique du peuple. L'art fait partie intégrante de la vie nationale dans ses principales manifestations qui sont la religion et le patriotisme. Le pays japonais est disposé aux yeux du voyageur comme un merveilleux décor. C'est une succession de points de vue qui s'ouvrent sur des paysages d'un aspect saisissant. Le spectacle s'appuie sur les beautés naturelles : pics abrupts, rochers ou cascades. Mais l'apport de l'homme y paraît toujours, dans la plantation d'arbres décoratifs, ou dans l'édification en des points choisis d'élégantes constructions. L'œuvre d'art apparaît aussi dans le choix conscient qui a été fait du point de vue, pôle de cette perspective. A proximité de chaque point de vue, à l'emplacement le plus pittoresque, a été édifié un petit temple, pour faire hommage à la Divinité de la beauté du site. A l'endroit même d'où l'on doit regarder le panorama se dresse un pavillon de repos destiné aux pèlerins. Là-bas tous les voyageurs sont des pèlerins. Accroupis sous le toit de la vérandah ils se réjouissent longuement

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L'AMOUR DE L'ART LA PETITE FILLE. et silencieusement du paysage, en buvant à petites gorgées du thé amer, dans des coupes de porcelaine décorées de l’inscription des poésies classiques que le site inspira. Ainsi l’amour de la patrie, l’amour de ses Dieux, l’amour de ses paysages et l’amour de ses artistes, ne sont qu’un même et seul sentiment. Les Japonais savourent intensément les beautés que chaque année ramènent les saisons. Auprès d’eux comme nous paraissions incompréhensifs ! Pourquoi aux premières chutes de neige le peuple de Paris en fête ne court-il pas en foule aux parcs municipaux, pour jouir de la transfiguration apportée par cette blancheur tombée du ciel ! Pourquoi au printemps la Normandie resplendissante de ses pommiers en fleurs n’est-elle pas le centre d’un Carnaval qui suspendrait toutes les autres affaires du pays, réjouissance patriotique présidée par le chef du gouvernement ! Et nos forêts à l’automne, splendeur des hêtres abandonnés solitaires : là-bas quelle kermesse cela serait ! Quel que soit son rang social le Japonais vit dans un foyer d’art. Mais il faut mettre en relief la virtuosité de leurs artistes. Telle qu’elle est pratiquée là-bas l’aquarelle sur soie ne permet pas de retouche. Du premier coup le pinceau trace dans le définitif. C’est une véritable jonglerie. Je me rappelle avoir vu travailler de ces peintres qu’on invite dans les garden- parties, et qui sur commande et devant vous exécutent instantanément le tableau de votre choix. En quelques instants la peinture naît, prend vie, fleurit et s’épanouit dans sa complexité. Vous avez désiré l’image d’un oiseau posé sur une branche : un minuscule point noir est piqué d’abord au centre précis de la soie. C’est l’œil du rossignol. Puis autour se créent le bec et la tête de l’oiseau, son corps et ses pattes. Ensuite s’étire comme un serpent la branche de l’arbre sur laquelle il est perché. Apparaissent les ramures ; et la frondaison prend forme dans un fourmillement. L’œuvre est finie. Il faut savoir qu’au Japon l’écriture est une des formes du dessin. Chaque terme du langage s’exprime par un signe hiéroglyphique différent, qui a sa physionomie propre. Pour écrire élégamment la langue, il faut avoir étudié le dessin de chacun des mots qui la composent. La difficulté est ardue. Mais quand on est parvenu à la vaincre, comme on manie avec ivresse le pinceau, et combien notre plume en acier apparaît comme un imparfait moyen d’expression. Elle est brutale, elle accroche le papier, elle ne permet qu’une gamme bien restreinte de pleins et de déliés. Le pinceau à la pointe effilée est le prolongement servile du poignet qui le conduit. On peut l’écraser pour obtenir des traits en force, et au contraire le laisser échapper du papier pour faire naître d’élégants raccourcis. Dans la seule façon dont on dessine et met en place ses mots on peut suggérer facilement ce qu’on ne voudrait pas dire plus ouvertement. Au Japon cela a été pour moi un sujet d’étonnement de voir suspendues aux murs et mêlées à des peintures des soies où étaient simplement écrites des maximes ou de courtes poésies. Quand ces calligraphies sont signées de noms illustres leur prix est souvent plus élevé que celui des peintures. On voit que l’art du dessin est extrêmement répandu, puisque pour savoir écrire il faut savoir d’abord dessiner. En dehors des kakémonos, aquarelles verticales pendues dans l’habitation à la place d’honneur, la peinture est employée à la décoration de tous les objets usuels. Eventails, paravents, écrans, plateaux, coupes de porcelaine. Il faudrait parler aussi LE CHAT QUI DORT.

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L'AMOUR DE L'ART de l'incomparable variété de dessin des étoffes qui servent à vêtir les femmes et les enfants. Un point spécial est l'éphémère de la matière qui sert de support aux œuvres d'art. Ils n'ont pas comme nous la curiosité des objets anciens. Ils n'ont pas le désir de faire ouvrage qui dure. Au Japon tout passe vite. La nature n'est-elle pas secouée sans cesse par d'effroyables convulsions ! Et nulle part ailleurs la créature humaine n'a plus le sentiment de brûler d'une flamme précaire et transitoire. Notre vie actuelle n'est qu'un bref maillon dans la chaîne de nos métamyscoses. Ce qui fait le prix de l'objet d'art est sa fraîcheur et sa fragilité. Les porcelaines sont tôt brisées, les lanternes de papier déchirées, les kakémonos se ternissent. On les remplace. On demande à un artiste vivant quelque chose de neuf, et la maison est rajeunie du coup. L'œuvre est aussi belle, aussi bien faite que ne l'était le vieux et l'usé... Qu'y a-t-il de plus fragile, de plus fugitif qu'un bouquet de fleurs ? Et l'art de la composition des bouquets étudié minutieusement par les jeunes filles leur demande trois années d'apprentissage. Je me souviens, étant un jour en visite, avoir aperçu dans la salle d'honneur de mon hôte, un curieux paysage marin dessiné par quelques filets de sable coloré dont on avait saupoudré un plateau de laque noire. La maîtresse de maison avait composé ce tableau pour moi : un petit pin tordu, la silhouette de vagues furieuses. Le relief était saisissant. Mais ce qui m'impressionnait surtout était la fragilité de cette œuvre. Comme je me baissais, rien que mon souffle suffisait à faire voler le sable léger, et à efféminer le paysage. Tout ce qui précède montre à quel point l'art fait partie intégrante de la vie japonaise, malgré l'industrialisation croissante du pays. Mais en même temps les traditions limitent l'artiste dans des règles rigides. Il traitera soit des scènes mythologiques, soit des paysages célèbres, soit des thèmes poétiques également classiques. Le plus souvent il travaillera dans son atelier sans aucun modèle, soutenu plutôt par sa mémoire que son imagination. Il sait fabriquer un nombre déterminé de types d'œuvres qui sont pour ainsi dire répertoriées. Son talent ne réside pas dans NATURE MORTE. FILLETTE AU CAPUCHON. l'invention de ses sujets, mais dans l'expression de sa personnalité. Nous autres occidentaux, impulsifs et versatiles, habitués à une originalité trop souvent superficielle, nous dirions que l'artiste japonais travaille en général d'après des poncifs. Pour terminer cette étude, je veux dire quelques mots sur le nu dans l'art japonais. Symboliser la beauté par le corps nu de la femme est une tradition qui nous vient de l'antiquité grecque et latine. On ne trouve pas de conception analogue au Japon. En dehors d'images lascives qui ont une destination non équivoque, on ne voit jamais figurés de corps nus. Et, contraste curieux, nulle part dans l'univers civilisé on n'a l'occasion de rencontrer aux champs, aux bains ou à la mer autant de gens semblablement dévêtus. Ils ont quitté leurs vêtements pour la commodité du travail ou les soins de la santé. Comme moi les Japonais trouvent cela légitime, et avec raison ils ne s'en offusquent pas. Mais ils n'estiment pas que la nudité, et spécialement la nudité féminine, ait lieu de servir de thème artistique. Cela provient à mon avis du rang secondaire que tient là-bas la femme dans la hiérarchie sociale. On ne l'isole pas en pensée, on ne la distingue pas du foyer où elle vit, des paysages où elle respire. Dans une nation militaire cela serait humiliant pour le philosophe ou l'artiste d'élever le nu féminin jusqu'à symboliser les idées générales. Signe d'affadissement, d'émasculation, de dégénérescence. Nous autres, sur nos timbres-