Extrait
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Le Style et la Vie
Au moment où les recherches des peintres semblent s'orienter dans une direction plus décorative, il nous paraît intéressant d'essayer de dissiper certains malentendus et d'envisager dans quelles conditions cette évolution peut se manifester. En employant le mot décoratif, nous le prenons naturellement dans son acception la plus large et nous l'appliquons aussi bien à la peinture de chevalet qu'à la peinture murale.
Cette aspiration à des combinaisons de volumes et de lignes plus arbitraires et plus belles tend à créer le style. Elle s'explique aisément et ne saurait être trop encouragée. Encore faudrait-il définir exactement ce que nous entendons par le style. Il y a peu d'expressions, avouons-le, qui aient été accommodées à des sauces plus variées.
Au temps de notre jeunesse on appelait "Peinture de Style" celle qui était inspirée par une conception idéaliste. On avait coutume de l'opposer à la peinture réaliste, ainsi qu'à celle dite «de genre». La "Naissance de Vénus" de Bouguereau, la "Vérité" de Jules Lefebvre, furent considérées comme des peintures de style, jusqu'au jour où l'on s'aperçut que de la noblesse des lignes, de la juste proportion des volumes et de la puissance d'effet de certains tableaux réalistes, comme "l'Olympia" de Manet ou "l'Amateur d'Estampes" de Daumier, se dégageait un style d'une qualité bien supérieure à celui des premiers. Cette expression ne servit plus alors à désigner un genre, mais la manière plus ou moins architecturale dont une œuvre, quelle qu'elle soit, est conçue.
Vers 1865, en présence de la décadence de l'École Romantique et de ses formules usées, il était nécessaire que la peinture se retrem-pât dans un bain de lumière et de vérité. Cette évolution, déjà préparée par les paysagistes de l'École de 1830, déchaîna un enthousiasme si ardent, que les peintres négligèrent bientôt toute autre préoccupation. On se mit à peindre n'importe quoi, n'importe comment. Le rôle du cerveau devint nul. Le don de la vision compta seul. Toute technique fut proclamée bonne, pourvu qu'elle rendit la lumière. Pendant plus de trente ans, on pointilla, on virgula à qui mieux mieux, et cet effort passionné prit le nom d'Impressionnisme.
Tous les artistes, à beaucoup près, ne s'enrôlerent pas sous sa bannière, mais chacun reconnaît aujourd'hui, l'heureux renouvellement de la vision et de la palette de tous les peintres par l'Impressionnisme.
Toutefois, depuis la disparition de Corot, personne, sauf Puvis de Chavannes et quelques autres artistes de moindre envergure, ne semblait se douter qu'un tableau doit être quelque chose de plus qu'une étude agrandie, qu'il doit constituer une sorte de monument, et que tout monument demande une architecture. Il y a une dizaine d'années seulement, on commença à comprendre que le Réalisme et l'Impressionnisme avaient donné tout ce qu'ils pouvaient promettre, qu'ils ne pouvaient être qu'un Art de transition, et qu'il
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était temps que les Artistes, tout en bénéficiant des trouvailles de cette École, accordassent une plus large part à l'invention et au style.
Les artistes Allemands, dont la sensibilité rudimentaire est aussi peu apte que possible à se jouer au milieu des coquetteries de la lumière, éprouvèrent ce besoin les premiers. L'un d'eux, rencontré en 1904 à une Exposition Française ouverte à Berlin, nous tenait déjà ce langage : « Vos peintres observent et rendent la nature avec une ingénuité et un respect vraiment touchants. Nous aurions mauvaise grâce à ne pas nous incliner devant tant de conscience, surtout lorsque cette conscience est soutenue par la technique remarquable de quelques-uns. Mais aucun ne semble se douter que l'Art commence où la nature finit. »
La pédanterie tudesque aime les phrases lapidaires. Derrière celle que nous venions d'entendre prononcer pour la première fois, le monde des artistes allemands devait bien-tôt emboîter le pas et en appliquer la formule avec une méthode et une rigueur dignes de Von der Goltz. Les pouvoirs publics s'en mêlèrent et prirent la direction du mouvement. En fourmi bien dressée, chacun dans son domaine se mit à styliser à outrance. On fit preuve d'une ardeur d'autant plus active, que la phrase en question renferme une part de vérité incontestable et que les nouvelles découvertes de Schliemann à Mycènes semblaient en confirmer la justesse. Le vieux monde, comme le nouveau, fut bientôt inondé de produits divers: tableaux, étoffes, céramiques, meubles, etc... L'Art Allemand était né. Mais quel Art!
Personnellement, son apparition nous fut plus antipathique encore que les productions du réalisme le plus terre à terre. Mais si le plus grand nombre des artistes français regimba en présence de cette invasion d'un nouveau genre, certains, las de la subtilité parfois un peu maladive du néo-impressionnisme, alors florissant, et séduits par la nouveauté de cet art
KORAI, MUSÉE DE L'ACROPOLE (Cliché Giraudon)
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brutal, s'empressèrent de s'en inspirer. On se livra même à une surenchère que la guerre ne fit qu'interrompre et qui semble se développer de plus belle depuis que chacun s'est remis à la besogne. Sous prétexte de se libérer de la tyrannie de la Nature, surgit un art contre-nature, qui a ses pontifes, et qui a la prétention de représenter la peinture contemporaine. Chaque tentative fut baptisée d'un nom nouveau : cubisme, futurisme, etc... (1)
Mais comment réagir contre un mal qui menace de s'étendre à l'abri du snobisme et de la spéculation ? Sans remonter tout à fait jusqu'au déluge, nous en appelons aux origines elles-mêmes de notre civilisation, à cet Art grec, dont se réclament trop souvent ces énergumènes eux-mêmes, et dont nous allons essayer de résument l'Évolution.
Lorsqu'au début de l'année 1886, la Société Archéologique d'Athènes entreprit des fouilles dans la seule partie inviolée de l'Acropole, le 5 Février, date mémorable dans l'Histoire de l'Art, apparurent au fond de la tranchée ouverte les visages émerveillés des Korai de l'ancien Parthénon.
Prisonnières dans leurs gaines de marbre, drapées de voiles à petits plis réguliers, et couchées côte à côte par la piété des fidèles dans le limon de cette terre auguste, cescharmantes images d'un style si noble, témoins et victimes du cataclysme médique, s'obstinaient depuis trente siècles à sourire aux anges, comme si rien de terrifiant ne s'était passé.
Ce sourire intriguait bien des gens. Il émut le monde des savants et celui des Artistes. Des hypothèses plus ou moins ingénieuses furent imaginées. L'opinion la plus répandue consistait à affirmer que la maladresse des sculpteurs archaïques trouvait plus commode de retrousser le coin des lèvres de leurs figures que de leur donner de la gravité. Si ingénieuse qu'elle soit, cette explication...
KORAI, MUSÉE DE L'ACROPOLE (Cliché Giraudson)
1. M. Prinet estime que l'art allemand a détenu sur nos jeunes peintres. Nous ne souscrivons pas ici à cette opinion. Aussi bien cubisme et futurisme sont-ils l'un et l'autre de source latine, Picasso étant de Barcelone et Marinetti de Milan.
L.V.
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tion est loin de nous satisfaire. Nous reconnaissons volontiers que ces admirables artistes, déjà si grands décorateurs, n'avaient pas encore acquis la science du modelé, ni le sens du mouvement de leurs confrères des siècles suivants. Mais comme ces derniers, leur principal souci fut de créer avant tout de la vie. Ils firent sourire leurs statues afin de les rendre plus vivantes et parce qu'ils n'avaient pas d'autre moyen à leur disposition.
Plus tard au siècle de Périclès, la création de la vie au moyen du modelé, rendant le sourire inutile, aura pour conséquence d'immobiliser les traits de la figure et de lui donner la gravité sereine d'une Vénus de Milo et d'un Hermès. D'autre part, les membres se dégagent de la gaine canonique, comme les pétales d'une fleur s'épanouissent hors de son calice. Mais le geste reste sobre. Il évite l'excessif et l'emphase.
Plus tard encore, c'est toujours la préoccupation de la Vie qui l'emporte, malgré la décadence du modelé. C'est par la violence du mouvement, comme dans "le Combat des Dieux et des Géants" ou dans "la Vie de Téléphe" que ce souci s'affirme.
Enfin les Musées de Naples et du Vatican sont là pour attester la persistance de cette magnifique tradition grecque chez les Romains, sinon dans leur grande sculpture, du moins dans les admirables bustes qu'ils nous ont laissés.
Le respect et l'amour de la Vie se maintiennent donc pendant toute la durée de cette splendide période d'art; ils se développent parallèlement aux recherches du style et aux simplifications les plus osées. Sila place nous était accordée plus largement, il nous serait facile, en choisissant nos exemples dans les écoles modernes, de trouver des arguments nouveaux à l'appui de notre thèse. Nous nous contenterons de rappeler à nos décorateurs qu'à la fin du XVIIIe siècle, quand les artistes ornaient les murailles de nos demeures de toiles de Jouy aux décors somptueux, une fleur restait une fleur; malgré le rôle de capricieuse arabesque auquel la soumettait leur fantaisie, elle gardait toute sa séduction, presque son parfum. Ils n'en faisaient pas, sous prétexte de stylisation, un objet en carton ou en ciment colorié.
RENÉ X. PRINET.
HERMÈS DE PRAXITÈLE, MUSÉE D'OLYMPIE (Cliché Giraudin)
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Prélude à l'étude de Gustave Courbet
De Courbet peintre, de Courbet théoricien, de Courbet artiste et homme d'action, que pourrait-on écrire qui n'ait été dit et redit? Peu d'hommes de qui la vie soit mieux connue, ou, dumoins, plus simple à raconter. Il n'a rien caché; il n'a fait mystère de rien. Son œuvre, étonnamment vaste, est partout répandue. Les musées de France et de l'étranger, d'innombrables collections particulières conservent des tableaux de Courbet.
Les marchands en exposent sans cesse dans leurs galeries, à leurs vitrines; il en passe dans les ventes publiques. Courbet n'a rien d'un inconnu, ni d'un méconnu.
Seulement, ce peintre a exprimé des théories sur son art, s'est rebellé contre les habitudes, les goûts, les enseignements en faveur parmi ses contemporains: ceux qui, de son vivant, l'ont approché se sont mépris, irrités par ses allures indépendantes et ses doctrines bouleversantes, ou enthousiasmés au-delà de toute mesure par l'originalité de son œuvre, par la hardiesse apparente de ses plus rudes conceptions. Tous se sont aveuglés sur ce qu'il était, et le moins aveugle n'a pas été Courbet lui-même.
On a perçu à quel degré il s'est dégagé de l'influence de son temps. Le monde était divisé entre les partisans d'Ingres et les partisans de Delacroix. Courbet s'élève à l'écart, en contradiction avec les uns et avec les autres. Il les dédaigne; on croirait presque qu'il ignore leur existence.
Petit à petit un groupe se forme autour de lui; son ascendant grandit, sa force s'impose aux nouveaux venus. Des critiques sincères, comme Théophile Gautier, des artistes loyaux, tels que Delacroix, s'arrêtent devant
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les toiles qu'il a signées. Ils en subissent, plus ou moins, le prestige, s'ils n'en peuvent admettre les tendances.
Courbet, directement ou non, a déterminé le courant de l'art pictural contemporain. Lui-même, sans jamais qu'il s'en doutât,
G. COURBET — PORTRAIT D'HOMME (Cliché Bernheim jeune et Cie)
absorbe, mêle et rafraîchit, gouffre profond d'où les eaux confondues sortent épurées, l'afflux des traditions les plus diverses, anciennes et récentes, tandis qu'il prétendait leur avoir échappé.
Du passé, dirait-on, tout ruisselle vers lui, et tout l'avenir en lui se trempe, se reforme et surgit.
Dans l'art de Courbet se retrouvent par de multiples analogies un peu de l'art classique et davidien, un peu de l'art pratiqué au XVIIIe siècle en France, un peu de l'art des Espagnols, des grands et des petits Flamands, des Hollandais à coup sûr, et même, en poussant les choses au plus loin, un peu de l'art vénitien, de la Renaissance florentine ou romaine. Dans la plupart des cas, ce qui des uns et des autres a passé en lui, ce sont de menus vestiges, de passagères ressemblances par la franchise et par l'énergie. Courbet ne s'est plié à aucune école; il n'a subi aucune discipline. Il a été sincère devant la nature; il a été sincère dans l'expression de ses émotions d'artiste. L'importance, l'influence de l'art de Courbet ne peuvent se comparer qu'aux plus fortes, à travers les temps, dans les pays les plus divers.
Doué des ressources les plus volontaires et les plus personnelles, dégagé des formules comme de l'imitation des maîtres qui l'ont précédé, rebelle à l'ascendant d'autrui, sûr de lui-même, de son inspiration autant que de ses moyens, plié à un métier d'une souplesse et d'une ampleur infinies, sachant tout de son art et rejetant sans remords l'élément qui ne lui est pas essentiel, Courbet a été un peintre merveilleux et puissant, de qui la place est marquée entre les plus grands.
Il eût pu se contenter d'un renom glorieux de paysagiste. Il était un paysagiste excellent, sensible, profond, moins minutieux peut-être que Théodore Rousseau, moins frémissant aussi que Corot, mais d'une vision plus large et d'une carrure plus vigoureuse que l'un et que l'autre. Et puis, la diversité de ses paysages est infinie: il a peint les sites familiers de sa Franche-Comté, il a peint les environs de Paris, Marly, Fontainebleau, des coins de Normandie, de Saintonge, du Languedoc, des bords de mer auprès de Mague-
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lonne aussi bien que vers Honfleur, Étretat ou Trouville; la Meuse à Dinant en Belgique, l'eau, la montagne, les jardins, les châteaux, de plus humbles demeures, autour du lac Léman, et tel paysage d'Interlaken ou tel paysage non loin de Francfort. Il a introduit dans les bois, les champs et la campagne la présence
tantôt discrète, tantôt prépondérante de la figure humaine. Il y a surpris et fixé également le frisson de la vie animale qui y passe, s'y confine ou qui est traquée déroutée, et détruite par l'homme, son ennemi. Il a étudié la Nature sous les aspects de la désolation hivernale que tant d'autres redoutent et s'est délecté à en saisir la beauté dolente et la fièvre endormie à travers le linceul implacable de la neige.
Portraitiste grave, sincère, consciencieux, véridique, il a dressé de ses contemporains des effigies inoubliables, qu'elles soient d'apparence impromptues, momentanées, comme celle, si âcre et si rebelle, d'Hector Berlioz, comme celles, si familières et si vivaces de Baudelaire ou de la belle Irlandaise Jô, ou qu'elles soient plus composées, plus stables, plus d'apparat, comme les effigies de Champfleury, de Bruyas, de son père et toute la série précieuse, un peu solennelle, de ses portraits de femmes, ou encore comme ses propres portraits innombrables et les portraits de ses sœurs. Il apparaît pour son époque aussi important que, pour la sienne, à Venise, l'admirable Tintoret.
Il eût pu se satisfaire d'être ce si beau portraitiste, ce paysagiste si nuancé et si puissant. Non. Par le mariage de la figure, des intérieurs ou, plus fréquemment, des visages de la Nature, il s'est, à force de volonté, d'obstination, de conviction foncière et inébranlable, haussé au style. Il s'est forgé un style qui
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apparaît, à l'heure présente encore, nécessaire et souverain. Il en a quêté avec une persévérance têtue, les principes et la substance dans l'observation positive et immédiate des faits, des coutumes, de la pensée et des dehors contemporains, sans garder aucun souci des convenances, par les plus libres artistes aveuglément respectées, qu'elles fussent d'ordre religieux, littéraire, d'archéologie, d'histoire, ou purement académiques et scolaires.
Il fut une grande force libre, parfois aventureuse, et en certaines occasions balourde. Mais son audace d'indépendance, l'étonnante simplicité de ses impressions, l'aisance large de son métier en dépit du soin qu'il prenait d'en compliquer, paroles et théories, l'apparence véritable, forment la leçon supérieure par lui prodiguée aux meilleurs d'entre ceux qui l'ont suivi. Et cette leçon a été féconde, puisque, après avoir soutenu l'école merveilleuse du paysage, avec Rousseau, Dupré, Daubigny, Français, Harpignies, elle a contribué à inspirer vie et puissance aux plus hardies des recherches modernes, depuis Manet, Claude Monet, Pissarro, Renoir, et les néo-impressionnistes, jusqu'à Van Gogh, et Cézanne et Toulouse-Lautrec, et elle ne fut pas moins entendue à l'étranger.
La peinture de Courbet n'intéresse pas surtout par les influences qui se fondent en elle, ou que d'elle on reconnaît chez les autres ; en elle-même elle est saine, puissante et noble. Que l'homme, solide, volontaire, têtu, primitif d'instinct et de développement intellectuel, fût prompt à ressasser de tonitruantes théories dès que, consciemment ou non, elles lui fournissaient l'occasion de se poser en novateur, en maître, en artiste suprême, dont le geste a suffi pour ouvrir des horizons inconnus et pour abolir l'art de tous les autres, son outrecuidance et ses fanfaronnades furent utiles à sa force. Elles l'ont aidé à résister longtemps aux excessives souffrances dont l'eussent accablé les attaques incessantes, les railleries, les sottes préventions de la foule, des amateurs, de ses rivaux et de ses envieux, s'il ne les eût méprisés dans le sentiment un peu vaniteux de sa supériorité. Néanmoins le jour vint où d'obscurs remous de haine et de rancune balayèrent sa sérénité, le ruinèrent, le pourchassèrent, brisèrent d'un coup ses espoirs, sa gloire, sa vie, sous le poids infâme d'une calomnie qu'il ne lui fut pas accordé de réfuter de son vivant ! Sa vanité a été le bouclier abritant son instinct contre toute suggestion étrangère. Sa vanité ingénue l'empêche de s'être égaré ; sa réflexion n'a jamais corrompu son génie, beau parce qu'il reste partout spontané.
ANDRÉ FONTAINAS.
G. COURBET — PAYSAGE (Clèche Bernheim jeune et Cie)
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J.-E. Laboureur
C'est Laboureur qui, sans le prévoir, m'a, le premier, administré la preuve de l'excellence de ce qu'on pourrait définir, avec un brin de pédantisme : la critique par analogies. Critique évidemment moins stérile que cette critique par comparaisons dont usent volontiers, non seulement nos barbes officielles du gros feuilleton et de la grave revue, mais leurs clients les artistes primés, brevetés, médaillés, spécialement agréés par les autorités. Les uns et les autres fournirent, voici longtemps déjà, à ce cordial « mauvais esprit » de Léon Werth, délicieux quand il ne raffine pas sur la simplicité, le thème de cet article qui s'arrangeait en chansonnette : Je m'avère et tu t'apparentes !
La première estampe de Laboureur que j'eus sous les yeux m'apparût d'une absolue nouveauté, d'invention et de métier ; en même temps qu'elle m'obligeait d'extraire des ca- veaux de la mémoire la vision d'une cartographie incertaine : les belles planches doucement taillées, représentation presque exacte du Monde, scrupuleuse et encore hasardeuse, traduction mathématique défaillant çà et là pour laisser à la poésie sa place ; une place qui ne faisait pas trou, et que le graveur occupait, d'une main sûre, par le graphisme d'un archipel douteux ou d'un sommet suspect, avec encore, tout autour, des cadres fleuris et des vignettes en remarque.
Et les courbes souples, aériennes, si nettes ! des latitudes et des longitudes, moins pareilles à des cordes de harpe éolienne qu'aux fils métalliques, solides, et qu'on imagine rien que lumineux, et qui soutiennent, retiennent ou précipitent les agrès pareils à des constellations au-dessus de la sphère du Cirque : cette merveilleuse figuration du Cosmos avec ses acrobates physiciens et ses clowns métaphysiciens.
LABOUREUR — LA RECEVEUSE, GRAVURE AU BURIN
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Je n'ai pas ennuyé Laboureur d'une question pour savoir s'il pratiqua beaucoup ces délicieux bouquins encore agréables d'un âge où l'on commençait d'imprimer à la diable mais où l'estampe incluse gardait encore ses droits et privilèges. Ces bouquins dont les images nous donnent à admirer des Scandinaves accoutrés en Robinson — ô Diriks! ô Monsieur Halworsen! — des Gentilshommes du Royaume de Sénégambie, des Évêques de l'Empire de Tong-King, dont l'un prévoit singulièrement M. Frantz Jourdain et des Américains idolâtres, tels qu'en eux-mêmes enfin...
L'évidence, c'est que Laboureur, chic autant que M. X. Boulestin, rasé de frais, mais menton rose et non pas bleu, gravant sur des douilles d'obus britanniques, conçut et exécuta une Vue de Saint-Nazaire qui est bien le plus heureux mariage de l'estampe la plus moderne et de la cartographie idyllique de jadis.
Et voici, grâce à Laboureur, et à son entier bénéfice, réussie ma Défense et Illustration d'une Critique des Analogies.
Il n'y aurait rien d'inconvenant, écrivant de cet artiste, à débuter selon l'harmonieux Bonhomme : « Un riche Laboureur... » L'art de Laboureur donne, en effet, le sentiment de la richesse, d'une richesse qui peut bien partir de la saine rusticité élémentaire pour aboutir au luxe. Cette richesse la plus certaine qui accorde la sécurité favorable à la grâce. Ce luxe qui, sur un autre plan, appartint à Fantin-Latour.
Plus tard, beaucoup plus tard, notre La-
LABOUREUR — LE TIR FORAIN, GRAVURE AU BURIN
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boureur, sans redouter les témoins, pourra faire des legs utiles à ses enfants du xx° siècle. Il commence de les voir se multiplier.
Il est encore de ceux, très rares, à qui les poètes peuvent, sans angoisse, proposer alliance. Un critique, bien fondé en deux paraisons. Laboureur y a toujours échappé, même saisi par les plus résolus. Une grande fortune lui est venue dont il est l’artisan. On ne s’est pas encore inquiété, que je sache, de ses origines profondes; la préoccupation ne saisit personne d’établir, avec plus ou moins
LABOUREUR — PAYSAGE AU TUNNEL, GRAVURE AU BURIN
sciences si hautes, aurait à écrire une étude nourrie rien que sur cet accord si légitime, et du premier jour, du graveur Laboureur et du poète Roger Allard, l’un des sensibles et clairvoyants esthéticiens de cette époque.
J’avais bien raison de repousser a priori les ressources éprouvées du système des com-
d’arbitraire, sa filiation. C’est Laboureur, artiste savant, qui, au moins une fois, a feint lui-même de s’avouer une parenté. Ce fut quand il réalisa, peintre, une sorte d’Hommage à Rousseau, caprice de raffiné qui pouvait bien laisser croire aux esprits encombrés de fiches que notre humaniste devait tout au candide Douanier. Il ne faut rien voir là qu’un jeu