Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

Odilon Redon LES années 1840-1841 ont vu naître les trois R : Redon, Rodin, Renoir. Redon meurt le premier, en 1916, puis Rodin, puis Renoir. La gloire éclatante pour Rodin — dont chaque grande œuvre est une bataille, — Renoir la connut, mais tard. L'art d'Odilon Redon, plus isolé, plus hermétique, n'atteindra peut-être jamais la fortune de ces deux maîtres, mais il conservera au long des siècles l'admiration presque religieuse d'une élite. Rodolphe Bresdin, chez qui Redon travailla, disait de Rembrandt « qu'il avait du dieu ». Redon, lui aussi, a du dieu, et nous ne serions pas surpris qu'on voie s'établir un jour, (non pas en France, mais au pays de l'Invitation au Voyage), quelque temple où des fidèles dédieront à leur ami les fleurs les plus rares nées sous leur ciel. Des poètes chanteront ce peintre ingénu et malicieux qui traversa la vie comme en songe, hanté de rêves antérieurs à lui-même, et qui descendit sur terre pour nous révéler d'autres mondes où nous l'imaginons réfugié. Le nom seul d'Odilon Redon, si doucement allitéré, est plein de musique et de poésie. Ami de compositeurs et d'écrivains (1) « Je suis né sur une onde sonore », écrit-il. A diverses reprises, des confessions sur sa vie, sur son art, une préface pour une exposition Bresdin au Salon d'Automne, en attendant la publication de ses "Lettres" et de son "Journal", ont montré avec quel charme et quelle précision il s'analysait (2). J'insiste sur ces dons, sans craindre les objections qui viennent aussitôt à la bouche des peintres : « Musique, poésie, tant que vous voudrez. Mais l'art de Redon, est-ce vraiment de la peinture et rien que de la peinture? La nature même de l'inspiration ne prouve- (1) Parmi ses plus fidèles admirateurs, Villiers de l'Isle-Adam Mallarmé, Huysmans, Francis Jammes, R. de Gourmont, Chausson Duparc, Debussy, Parent, Vinès. Il préférait nettement leur société à celle des peintres. (2) Lettre à Edmond Picard (1894). — Voir Odilon Redon (1909); Confidence d'artiste (1913). LE BOUDDHA

Page 2

L'AMOUR DE L'ART t-elle pas qu'il confondit les genres et se trompa d'instrument? » Critique dont Redon a souvent souffert, durant sa vie : nous voudrions en prouver l'injustice. La cause dépasse son œuvre même. On conteste les droits de l'imagination. Le procès intenté à Delacroix — dont Odilon Redon, à plus d'un titre, est le disciple et l'héritier, — recommence. Essentiellement réaliste, le tempérament français s'étonne et s'insurge quand le hasard fait naître, parmi nos paysages équilibrés, quelque génie étrange qu'il ne reconnaît pas. Un profond réalisme fait la force de l'Ecole française ; ira-t-on, pour cela, renier les créateurs exceptionnels qui portent avec eux les terribles pouvoirs de l'imagination ? Castagnary, l'un des lucides défenseurs du naturalisme, constate dans son Salon de 1857 la disparition des peintures religieuses et historiques. « Le côté humain de l'art se substitue à l'esprit héroïque et divin... A mesure que la société s'organise, le côté épique de l'humanité s'amoidrit ». Si Castagnary combat avec raison la pauvreté d'un idéalisme formulaire et vide, le suivrons-nous, pourtant dans ses conclusions? Opposons-lui les paroles que Redon, critique à la "Gironde", prononce, onze ans plus tard, à propos d'un Centaure de Fromentin : « Nous sommes en présence d'un droit perdu, qu'il nous faut reconquérir: le droit à la fantaisie, à l'interprétation libre de l'histoire. L'exemple des grands artistes passés nous l'a fait légitime, il renaîtra. Ce beau jardin de poésie tout plein de grands murmures et de ravissements, c'est une patrie faite pour tous. Combien ceux qui s'obstinent à borner l'art se refusent de grandes joies... « L'art « aujourd'hui est sur la terre; autrefois il « voulait s'en détacher (1867) ». Et, sur la fin de sa vie, parlant de ses contemporains : « Tout ce qui dépasse, illumine ou amplifie l'objet et surélève l'esprit dans la région du mystère, dans le trouble de l'irrésolu et de sa délicieuse inquiétude, leur a été totalement fermé. Tout ce qui prête au symbole, tout ce que comporte notre art d'inattendu, d'imprécis, d'indéfinissable, et lui donne un aspect qui confine à l'énigme, ils s'en sont gardés, ils ont eu peur. Vrais « parasites de l'objet, ils ont cultivé l'art sur « le champ uniquement visuel et l'ont fermé « en quelque sorte à ce qui le dépasse et qui serait capable de mettre dans les plus humbles essais, même en des noirs, la lumière de la spiritualité ». Quelle actualité ont ces lignes ! La nécessité s'affirme et beaucoup sous l'influence des perfectionnements scientifiques, de fuir de plus en plus l'imitation. Notre vieux réalisme si tenace devra céder. La vitalité du cubisme, bien hésitant encore, en est la preuve. Son échec relatif vient de la pauvreté d'imagination de tant de peintres qui ne réussirent pas à s'évader des formules qu'ils croyaient briser, pauvreté d'imagination trop souvent aggravée par la faiblesse du métier. Révolutionnaire modeste, précurseur qui s'ignore, Odilon Redon montre la route. Quelle merveilleuse récolte il a faite, ouvrant des yeux ingénus sur ces apparences que tant d'autres ont accepté comme de mornes définitions, et redescendant en lui-même, libre enfin pour avoir donné au possible la même importance qu'au vrai, à l'imaginé la même réalité qu'au réel. Vaine tentative, si l'artiste emporté par son tempérament n'avait conservé, même lorsqu'il nous conduit aux limites de l'inconscient, cette clairvoyance, cette logique, ce souci de la perfection, sans lesquels il n'est point d'art. Le Dessin. Les Noirs. Parti de la peinture qu'il délaisse ensuite, Redon s'impose d'abord comme dessinateur et comme lithographe. Ce n'est qu'après un long silence qu'il s'exprimera par la couleur. Il y a pourtant quelque arbitraire à séparer le peintre du graveur, chacun ayant bénéficié sans cesse des progrès réalisés par l'autre. Mieux que personne, Odilon Redon a senti le charme de l'estampe ; en face de son œuvre gravée, il s'est analysé longuement: « Il faut respecter le noir, écrit-il. Rien ne le prostitue. Il ne plaît pas aux yeux et n'éveille aucune sensualité. Il est agent de l'esprit, bien plus que la plus belle couleur

Page 3

L'AMOUR DE L'ART de la palette ou du prisme. Aussi la bonne estampe est-elle goûtée plutôt en pays grave, où la nature au dehors est peu clémente, contraint l'homme à se confiner chez soi, dans la culture de sa propre pensée, dans les régions du Nord, par exemple, et non celles du Midi où le soleil nous extériorise et nous enchante ${ }^{(1)}$ . Son premier initiateur en gravure est ce mystérieux Chien-Caillou qu'il évoque avec vénération. « Fils d'un planeur, né au milieu du cuivre, pour le cuivre, Bresdin dérobait, étant gamin, les ustensiles en réparation confiés à son père pour y faire d'instinct ses premiers gribouillements. Il improvisait avec joie ou para-chevait avec ténacité les fouillis de cette végétation menue, imperceptible, que vous voyez en ces forêts qu'il a rêvées. Il adorait la nature. Il en parlait avec douceur, avec tendresse, d'une voix qui devenait soudain convaincante et grave ». L'influence sur Redon est alors profonde; une eau-forte, "Le Gué" (1865) est signée: « Odilon Redon, élève de Bresdin ». Non seulement la technique, mais la composition générale sont d'un disciple. Ces nuages en fuite, ces paysages romantiques rappellent le décor ou Bresdin situa la "Petite Sainte Famille", le "Bain des Nymphes" ou la "Cité Lointaine". Cependant Redon s'attarde moins dans le détail confus des roches ou des branches; les personnages prennent de l'importance et sont dépeints en action ("La Peur", "Lutte de Cavaliers", "Bataille"). Delacroix, dont Redon a copié passionnément le "Combat de Lions" ou "La Grèce à Missolonghi" apporte sa fièvre ${ }^{(1)}$ . Au Musée de Bordeaux et au Louvre, Redon a rencontré plus d'amis qu'à l'Ecole des Beaux-Arts où Gérôme, implacable, corrige sans comprendre. « Peu d'artistes ont dû souffrir ce que j'ai vraiment souffert dans la suite, doucement, patiemment, sans révolte ». Refusé au Salon, il renonce aux consécration officielles et, protégeant son indépendance, vit courageusement isolé. Les combats de 70 trempent sa constitution fragile. Sitôt la paix, il se remet au travail; mais les conditions matérielles sont difficiles. Les peintres n'ont pas l'occasion de se produire librement: hors du Salon officiel, point de salut. D'où l'importance qu'eurent les expositions impressionnistes et la fondation du Salon des « Indépendants » (dont Redon est un des premiers membres). Il peint, mais surtout il dessine: le fusain est son moyen d'expression favori: « Cette matière quelconque qui n'a aucune beauté en soi est mal vue chez les artistes et négligée. Le fusain ne permet pas d'être plaisant: il est grave. On ne peut tirer parti de lui qu'avec le sentiment même. Tout ce qui ${ }^{(1)}$ Parmi les maîtres que Redon interpréta, on citerait encore Le Poussin, Léonard de Vinci, Rembrandt, ("La Résurrection de Lazare") Luini, Decamps, etc. ${ }^{(1)}$ On s'étonne que Redon soit né dans le Midi; volontiers on lui prêterait une ascendance septentrionale. Il parle d'ailleurs du Médoc, où il a passé son enfance, comme d'un pays morne et dépouillé.

Page 4

L'AMOUR DE L'ART ne suggère pas à l'esprit quelque chose ne vaut rien avec le charbon ». Produisant avant tout pour se satisfaire, « par nécessité d'expansion » et dans le silence, il souffre de ne pouvoir garder une réplique de ces dessins où il a mis tant de lui-même. Aux abords de 1878, Fantin-Latour l'initie à la lithographie par report, moins coûteuse que le cuivre et d'une exécution rapide. Fantin n'attaquait pas directement la pierre : « Tenez, dit-il, voilà ce papier végétal. Débrouillez-vous ». Lorsqu'il vit, à l'imprimerie, ce qu'était devenu son dessin, Redon le crut d'abord perdu. Puis vite, il se familiarise avec ce procédé commode, auquel il confie la traduction de dessins antérieurs. Son apprentissage chez Chien-Cail-lou, quelques gravures sur bois exécutées jadis chez Hachette, vont le servir. Les indications données sur le papier report ne sont qu'un point de départ. Une fois les contours généraux, les grandes surfaces noires transmis à la pierre, il travaille celle-ci longue-ment, s'inspirant de l'exemple de Delacroix qui, dans l'admirable "Macbeth consultant les Sorcières" (1825), a donné ou repris au grattoir toutes les valeurs claires. Pour opposer aux noirs absolus, souvent renforcés par l'encre, des blancs qui scintillent, Redon creuse si profondément le granit, à coups de burin, que, le tirage effectué, il faudra poncer plusieurs millimètres. Ces méthodes irrégulières étaient souvent blâmées par les professionnels, Redon a conté ses séjours dans les imprimeries, ses contacts avec les essayistes (il en est d'excellents comme Belfond, chez Lemercier), sa collaboration, souvent difficile, avec la belle pierre de Munich, impressionnable comme une femme, capricieuse, soumise au temps, méfiante un jour, ou se donnant sans réserve. Mais rien n'arrêtait le chercheur. « Je crois — écrit-il — avoir mis abandonnement et sans contrainte mon imagination à même d'exiger des ressources de la lithographie tout ce qu'elle pouvait donner. Toutes mes planches n'ont été que le fruit d'une analyse attentive, inquiète, de ce que contenait de pouvoir le crayon gras du lithographe, aidé du papier et de la pierre ». Le public comprit-il d'emblée les qualités techniques d'un art si intérieur? Un premier album, "Dans le Rêve" (1879), suivi de "A Edgard Poë" (1882), des "Origines" (1883), de l' "Hommage à Goya" (1885), une exposition à la salle du Gaulois (1882) mirent en évidence un nom jusque là ignoré et provoquèrent tout au moins un succès de curiosité. Des journalistes s'emparèrent de ces œuvres accueillies souvent par le rire. Un jour Redon soumettait quelques épreuves à un marchand du quai, en le priant de les exposer. « Ne le contrarie pas, dit le marchand, en poussant du coude son associé; je le connais ; c'est un fou ». Ces suites, aujourd'hui introuvables, et qui inspirèrent à Huysmans des pages célèbres (l'Art Moderne, Certains), pouvaient surprendre. Elles ont à ce point hanté les mémoires que, généralisant vite, beaucoup ne jugent Redon qu'à travers elles. « L'étrange est le condiment indispensable de toute beauté », écrit Baudelaire. Ici le macabre et le fantastique abondent. Des larves, des miasmes, des monstres qui participent de toutes les espèces et de tous les règnes, des anges déchus tombés d'on ne sait quel astre maudit, pullulent, croupissent, scintillent, parmi le chaos. Tan-tôt l'auteur s'inspire de ses propres "Songes" « Je jalouse vos légendes », lui disait Mallarmé. Tantôt il demande à quelque visionnaire qui l'attire par des « correspondances » profondes la même excitation qu'aux phénomènes naturels. Mais ces albums constituent seulement des hommages ou, comme Redon dira plus tard, à propos des "Fleurs du Mal", des « interprétations ». Quelques planches, on doit le reconnaître, trahissent un déséquilibre passager. L'expression souffreteuse et hallucinée des êtres qui les peuplent, reflète, sans doute, les épreuves qui frappent l'artiste à coups répétés. Jamais, du temps de Bresdin, Redon ne déforma de la sorte, et si Bresdin étonne dans sa Comédie de la Mort, du moins son imagination reste précise et claire comme celle de Breughel d'Enfer ou de Callot. Le reproche d'avoir été trop littéraire — reproche si souvent injustifié — peut s'appliquer à quelques-uns

Page 5

L'AMOUR DE L'ART de ces sujets traités, pourtant, du point de vue de la technique, avec maîtrise. Mais Redon n'est pas homme à se spécialiser dans une manière. Les définitions erronées que ses admirateurs ont données de lui l'incitent plutôt à se libérer ; bientôt ce clairvoyant, ce logique — dont on ferait à tort un mystique et un halluciné — sans renier les vertus de l'imagination, s'en montre de plus en plus maître et la tient en mains comme ce Pégase gigantesque qui est sans conteste un de ses chefs-d'œuvre. Redon est mieux inspiré que jamais lorsque, renonçant à toute bizarrerie, il reprend des thèmes éternels. Les deux premières séries de la Tentation de Saint-Antoine (la seconde surtout qui contient l'admirable "Mort"), le "Pégase Captif", les "Yeux Clos", l'album des "Songes" (avec l'"Idole astrale", le "Pèlerin du Monde sublunaire", le "Jour"), le "Par-sifal", l'"Aile", "Brunehilde", l'"Art Céleste", le "Bouddha", le "Centaure visant les nues", "la Tentation en 24 planches", "La Maison hantée", "l'Apocalypse", "Les Fleurs du Mal", autant de monuments qu'on peut mettre en parallèle avec les gravures de Dürer, Rembrandt, Goya, Delacroix, Daumier, et qui éclipsent les contemporains (Carrière excepté); Lepère et Bracquemond paraissent trop habiles, Fantin, Whistler, anecdotiques et frêles, Lautrec lui-même comme desséché. À la puissance de l'imagination, qui éclate dans le choix du sujet s'allie, chez Odilon Redon, une science profonde du dessin, non point du dessin conventionnel, mais du modèle, grâce à l'opposition des valeurs; en un mot, de la composition lumineuse. C'est qu'il ne s'élançe pas à la légère à la poursuite des rêves. De nombreuses copies, des milliers d'études minutieuses — arbres, fleurs, draperies, nus — montrent avec quelle passion disciplinée la nature — ce dictionnaire, selon Delacroix — fut interrogée par lui. Les chevaux, entre autres, dont l'architecture paradoxale est toute en contrastes, font son admiration; peu de temps avant sa mort, il trace d'un percheron attelé à un 75 et qui se cabre vers le ciel une esquisse superbe. Avec quelle délicatesse il a suivi le développement mystérieux des structures végétales dont son ami Clavaud, le botaniste, lui révéla la complexité. À diverses reprises, Redon revient sur cette période de soumission à la nature qui précède chez lui l'heure de la création: > «Mon régime le plus fécond, le plus nécessaire à mon expansion a été de copier directement le réel en reproduisant attentivement des objets de la nature extérieure en ce qu'elle a de plus menu, de plus particulièrement accidentel. Après un effort pour copier minutieusement un caillou, un brin d'herbe, une main, un profil ou toute autre chose de la vie vivante ou inorganique, je sens une ébullition mentale venir; j'ai alors besoin de créer, de me laisser aller à la représentation de l'imaginaire. La nature, ainsi dosée et infusée devient ma source, ma levure, mon ferment ».

Page 6

L'AMOUR DE L'ART Jamais peut-être la soumission n'apparaît plus profonde que dans ces portraits à la sanguine où nous reconnaissons Roger-Marx, Vuillard, Bonnard, Sérusier, Maurice Denis, Olivier Sainsère, Parent, Vinès, Sabouraud. Chaque visage est déterminé dans son architecture essentielle (Redon étudia à fond la charpente humaine) ; des oppositions de valeurs d'une simplicité et d'une précision magistrales définissent le mystère de l'expression, l'éternité du caractère. Est-ce donc là cet artiste halluciné qui n'aime que ses cauchemars ? Ceux qui eurent la joie de l'approcher savent qu'il répudiait tout mysticisme. Un jour qu'on parlait de Mæterlinck : « Il est bien obscur » dit-il. Le mot "logique" revenait souvent sur ses lèvres : « Je ne fais que contempler le monde extérieur et la vie ; mes ouvrages sont vrais, quoi qu'on en dise... Je formule des êtres imaginaires en les constituant selon la logique matérielle... Toute mon originalité consiste à faire vivre humainement des êtres invraisemblables, en mettant autant que possible la logique du visible au service de l'invisible. » Et Redon s'enorgueillissait de ce qu'un jour Pasteur avait déclaré viables les monstres des "Origines". C'est pour avoir connu non seulement les apparences des organismes, mais les lois mêmes de leur développement que, sans blesser notre raison, Redon se permet d'inventer, obéissant, comme l'écrivit Remy de Gourmont, à une "logique imaginative". Il déforme, mais toujours dans le sens de la vérité ; il use souvent (je cite ses propres termes) de la "ligne abstraite". Son apprentissage d'architecte, l'étude des projections des ombres sur les surfaces solides, la connaissance de l'optique traditionnelle, enrichissent son imagination. Sans déserteur tout à fait ce monde, distribuant à son gré les centres lumineux, il échappe à la domination de notre soleil. Les objets, comme les visages, sont pour lui des foyers qui vibrent et éclairent ce qui les approche. Tout est subordonné à la composition lumineuse « bien autrement importante que la matière littéraire, que la composition théâtrale et la mise en scène du sujet ${ }^{(1)}$ ». Qui donc orchestra de la sorte les valeurs les plus opposées, qui distribua plus savamment les sources de chaleur et de vie? Tantôt les noirs et les blancs s'entrechoquent avec une violence tragique, tantôt, c'est la lente pénétration de l'ombre et de la clarté. Par le seul rapprochement des valeurs, l'impression de la couleur est donnée bien mieux encore que dans les lithographies en plusieurs tons, exceptionnellement tentées ("Béatrice"). Voyez les blancs : suivant qu'ils seront enchassés dans la nuit absolue ou que de plus molles ténèbres se dégraderont à leur contact, ils exploseront avec la sonorité de l'or et du cuivre, flamberont comme l'éther, ou bien auront la passivité de la pierre, la tristesse de la neige sous un ciel terne. Ici, les gris légers et brillants ont la douceur d'une eau ridée, la finesse de grain d'une peau transparente, ou d'une pulpe ; là, nous les voyons traîner en brouillard ou descendre en réseau serré. Et les noirs, noirs d'abîme aussi abstraits que l'idée de la mort, mais qui, d'autres fois somptueux, veloutés, et dans toute leur fleur, éclatent comme de la pourpre, aveuglent comme un soleil ! Le Peintre. Suggérer, par le blanc et noir, toutes les teintes, c'est le privilège des grands coloristes. Les encouragements ne manquèrent pas au peintre, dès 71; Chintreuil lui portait une grande amitié, Corot déclarait que ses paysages annonçaient un petit maître. Redon, pourtant, se manifeste peu ; il conserve pour lui ces petites études prises en Bretagne ou en Fontainebleau (Rue de Barbizon; Allée d'arbres), et qui font penser à Corot. Les premiers Indépendants mentionnent plusieurs toiles : une Sainte Famille sous un oranger, intitulée le « Pays d'Or » : (1881); un bouquet de géraniums, un "Buisson ardent" d'où sort un « Moïse ». Mais ces peintures sont peu nombreuses : souvent l'artiste rehausse un dessin de pastel « Parsifal ». Après la mort d'un enfant, en 1883, il semble même, ${ }^{(1)}$ Bracquemond : Étude sur la gravure sur bois et la lithographie

Page 7

L'AMOUR DE L'ART en signe de deuil, ne plus s'exprimer que par les noirs. Ses yeux ne se rouvriront au monde des couleurs que vers 1889, et c'est l'apparition d'un fils qui provoque cette renaissance. Le voilà qui reprend les pastels oubliés, il essaie ses ailes, pour employer son expression, «il palpite». De cette époque date un grand nombre de petits vases sur fond gris. Redon voue à la fleur une telle adoration qu'il ne comprend pas que Cézanne fasse poser des roses en papier ou que Degas méprise ces ballerines de la lumière. Les espèces les plus simples sont, à ses yeux, les plus mystérieuses; les désenchantées de serre chaude stimulent moins son imagination que le coquelicot, le géranium, l'anémone, la tulipe, la marguerite, le lilas, le mimosa, la modeste graminée. Plusieurs de ces bouquets figuraient à l'exposition organisée chez Durand-Ruel, en 94, où, pour la première fois, peintre et graveur fraternisent. Des toiles et des pastels intitulés "Vierge d'Aurore", "Profil de femme", "Le Cycle", "Fillefleur", "Salomé", "Floraison", reprennent avec un sentiment nouveau des thèmes chers au lithographe."Apollon","Pégase","Icare","Persée","Orphée","Bouddha","St-Jean","le Christ","Sémiramis","la Reine de Saba","Ophélie","Caliban","Jeanne d'Arc", tels sont les dieux, les héros en qui Redon va'sincarner et grandir. Passé la soixantaine, vers 1900, délivré de toute inquiétude, il est en pleine possession de lui-même, en pleine floraison; sa vieillesse heureuse et comme illuminée s'épanouit en chefs-d'œuvres. Une exposition chez Durand-Ruel, (1903) est suivie d'un important ensemble au Salon d'Automne de 1904 $^{(1)}$ , première consécration véritable par laquelle «les jeunes», Bonnard, Vuillard, Denis, Roussel, Matisse, en tête, semblent reconnaître ce qu'ils doivent à leur ainé. Une exposition encore, en 1906, précède une vente à l'Hôtel Drouot ou plus de cinquante pièces sont dispersées pour 16.000 francs $^{(2)}$ . D'autres en auraient conçu quelque amertume. Seule la mort de l'artiste, en 1916, donna leur juste valeur à ces œuvres dont la plupart des marchands avaient souri jusqu'alors. La France hésitait, mais l'étranger, depuis des années avait adopté Redon; la Hollande notamment c'est là qu'on viendra visiter en pèlerinage d'illustres galeries où l'artiste est «chez lui» $^{(3)}$ . Nos musées ignorent Redon, et si, par exception, le Petit Palais est favorisé, c'est grâce à la générosité d'un amateur russe. Par bonheur, des particuliers retiennent encore des pièces capitales: l'"Apollon" (collection du marquis de Gonet), le "Boudhia", les "Fleurs vénéneuses" (collections Kapferer) "l'Ophélie", "le grand Bouquet" (collection Parent) et tous les trésors amassés dans le château de M. de Domecy ou à Fonfroide. Un "Coquillage" que Redon considérait comme son chef-d'œuvre, une "Jeanne d'Arc", et trois grands panneaux ("Persée délivrant Andromède", "La lutte ${ }^{(1)}$ Au Salon d'Automne de 1904 figuraient Vierge d'Aurore, Cheval mystique, Femme revêtue du Soleil, La Jeunesse de Bouddha, La Douleur, Vitrail, Fleurs exotiques, Sémiramis, etc... ${ }^{(2)}$ Notons parmi les expositions suivantes : Galerie Druet (1908); Amsterdam (1911); New-York et Gand (1915); Winterthur (1919); Rétrospective, Galerie Barbazanges (1920). ${ }^{(3)}$ La collection Bonger, entre autres. PORTRAIT DE ROGER MARX

Page 8

L'AMOUR DE L'ART de Jacob avec l'Ange", "la Naissance de Vénus") font partie de l'atelier, qui n'a pas été dispersé. Ces dernières décorations (1913- 1914) donnent une idée de ce que Redon, connu surtout par des tableaux de chevalet, aurait imaginé, si on lui avait confié des murs. Mais il faudrait voir, en Bourgogne, les vastes panneaux commandés par M. de Domecy, ou ceux que M. Fayet fit exécuter à Fonfroide. Des tapisseries réalisées avec une fidélité relative par la Manufacture des Gobelins (en 1912 et 15), les paravents de la Comtesse de Cistria ("la Chimère"), ou de M. Olivier Sainsère, riches comme des émaux, montrent à quel point cette adorable fantaisie s'impose les contraintes du goût et de la raison. Au lieu d'expliquer, la critique, trop souvent, se contente d'être un reflet. L'art de Redon met l'imagination en tel branle, elle éveille tant d'échos, que ceux qui l'ont commenté, emportés par leur lyrisme, rivalisèrent avec le peintre. On trouverait chez Baudelaire, chez Rimbaud, chez Mallarmé, des strophes, des pages entières, qui correspondent si bien à ce génie, qu'elles le décrivent par avance : J'ai vu des archipels sidéraux, et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur. Est-ce en des nuits sans fond que tu dors et t'exiles, Million d'oiseaux d'or... (RIMBAUD : Bateau Ivre). ... Je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'argent, d'yeux et de chevelures. Des pièces d'or jaune semées sur l'agate, des piliers d'acajou supportent un dôme d'émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau. Tel qu'un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses. (RIMBAUD : Illuminations). Un paysage hanté intense comme l'opium. (MALLARMÉ). Mais laissons le peintre lui-même évoquer une de ses toiles. Il s'agit du Vitrail peint vers 1908 : « Le vitrail est toujours là. C'est la représentation d'une sorte de baie gothique d'où émerge et semble choir, on ne sait d'où, une avalanche de fruits et de fleurs mêlés à des nuées blanches. Sur le côté sont deux êtres étranges, sans aucune proportion normale avec les fleurs et les fruits, eux venus d'une végétation géante. L'un de ces êtres porte deux ailes à peine indiquées. Il tient une fleur ramassée et la considère. L'autre est une sorte de mage, ou de saint, ou d'apôtre ou de doge qui regarde le spectateur. De toute sa personne, des pieds à la tête, des rayons dardent. Tout cela est imprécis, gauchement indiqué, ne signifie rien, semble équivoque. Il n'y a d'évident qu'une recherche d'harmonie chromatique, trouvée, résumée dans les tons clairs (ton musical majeur)... L'allégorie, « ce genre si spirituel que les peintres maladroits nous ont accoutumés à mépriser, mais qui est vraiment l'une des formes les plus primitives et les plus naturelles de la poésie ${ }^{(1)}$ » reprend toute sa fraîcheur. Cette dose d'opium naturel incessamment secrétée et renouvelée dont parle Baudelaire, Redon en connut jadis les tortures, mais aujourd'hui, comme les mystiques, il s'élève jusqu'à la béatitude. Ses paradis ne sont point artificiels. Pour que « les couleurs prennent une énergie inaccoutumée et entrent dans le cerveau avec une intensité victorieuse » point n'est besoin du pavot. Le voyage est peine inutile aux yeux du grand sédentaire qui refuse d'aller aux Indes, puisqu'il recèle dans son cœur tous les mystères de l'Asie. Et qu'importe, même, le sujet! Les œuvres plastiques, dès qu'elles nous touchent vraiment, influent sur le rythme même de notre organisme. Par la couleur, Redon, délivré des apparences, éveille des associations musicales. Chacune de ses compositions semble régies par une clef : le bleu, le rouge, l'orangé, le violet, le blanc, dominent tour à tour comme des tons fondamentaux. Le chef d'orchestre distribue, suivant la logique de l'imagination, la lumière et les teintes. Sa peinture, affranchie de l'imitation directe et des lois de la perspective traditionnelle, n'est point cependant abstraite, comme tant de créations actuelles ; son but est avant tout d'exalter, par des moyens qui sont toujours plastiques, le sentiment intérieur. On saisit aisément comment Odilon Redon nous exalte quand il s'inspire d'un mythe éternel. Mais par quel miracle, sans l'inter- ${ }^{(1)}$ Baudelaire (Les Paradis artificiels).

Page 9

L'AMOUR DE L'ART vention d'aucun merveilleux, transfigure-t-il la pauvre réalité? Ce petit vase de grès que couronnent des géraniums et des scabieuses est à la fois vrai et légendaire. Comparées à celles-ci, d'autres fleurs paraîtront des natures-mortes. L'objet, dépouillé de ce qui le conditionne, n'est plus soumis au caprice de notre système planétaire; sa substance rayonne d'un feu personnel; on songe à ces matières précieuses qui répandent indéfiniment leurs vertus, sans rien perdre d'elles. Que ceux qui ne réclament à la peinture que l'enchantement des yeux, considèrent cette pâte légère et translucide, comparable à celle des émaux. Les paysages de Gauguin, les danseuses de Degas ne sont pas plus féériques; quant au trésors glacés de Gustave Moreau, comme ils rentrent dans la nuit ! Redon aime à juxtaposer de petites masses colorées d'une subtilité adorable, et qui ont tout ensemble les transparences de l'aquarelle et la splendeur vibrante du pastel. Sa joie est dans les associations rares ; il compose une toile comme on ferait d'un bouquet; ce n'est pas seulement le pollen des fleurs, mais leur sève même qu'il semble avoir fixée. Le pastel est traité par lui comme l'huile : il manie du bout d'un pinceau la poudre vivante qui semble récoltée sur l'aile ou sur le pistil. Technique qu'il aime entre toutes, sans doute parce qu'elle réduit au minimum les caprices de la matière ; entre lui et son rêve rien ne s'interpose ; tel est le pouvoir rayonnant du pastel, agent de l'esprit, qu'il semble palpiter toujours. L'art d'Odilon Redon, s'est dépouillé de toute sensualité. Il monte vers le ciel, avec la ferveur d'une prière. La fleur, prodige né de la lumière, s'élançe vers elle et, pour devenir plus aérienne, rompt sa tige, se mue en insecte. Le cheval, dans son galop, tâche d'échapper à la pesanteur ; c'est pourquoi les poètes lui ont donné des ailes. Et l'homme, qui porte haut la tête, demeure hanté par le ciel où il a situé ses dieux. Icare, Phaëton, retombent. Mais d'autres tenteront l'aventure. Dans le concert fleuri d'un espace musical sans ombres et sans limites où les joies de la contemplation semblent éternelles, rayonnent de calmes visages. La vie prend la transparence du rêve ; l'imagination, sans contrainte et sans but, flambe comme ces végétations fabuleuses déployées sous les tropiques. A regarder ces œuvres qui multiplient notre puissance, et nous délivrent de nos chaînes, un sentiment de délectation nous envahit. C'est le privilège des très grands de nous donner, du moins un instant, l'illusion d'être éternels. CLAUDE ROGER-MARX.

Page 10

Art Roman Pierres Saintes, Demi-Ruinées Je tiens l'art roman comme étant l'expression plastique la plus droite, la plus pure et la plus éclairée de la pensée constructive et décorative chrétienne. C'est dans les basiliques romanes que je me sens absolument tenu dans les nombres de Vérité. Pierres de la Révélation, pierres de l'art roman, que vous m'êtes sacrées ; j'ai souvent arrêté ma marche, ne voulant pas troubler votre recueillement : vous savez le destin des mondes; ma main posée sur vous a pour ainsi dire goûté l'éternelle fraîcheur de l'entendement immortel. Appareillage des murs romans; assises à plans différents; affrontement divers des pierres aux montées totales des murs, des piliers et des voûtes douces, je vous avais pensés dans des instants furtifs et trop rares en moi; j'avais bien cru vous pressentir dans les envols subits de troupes blondes de colombes qui, s'élevant de l'ombre des vallées, montaient et tournoyaient pour poser d'arbre en arbre leurs claires coupoles ailées. La bâtisse romane est à la fois calcul et rêve; dans la loi de cet art l'initié peut reposer sa foi sur des assises de raison. Les beaux autels pléniers de leurs églises ont toujours l'air d'être en printemps, d'être en chantier; l'âme calme de la Montagne y règne et le maçon d'Eternité, le Dieu unique, y mêle son souffle en clarté. L'esprit inclus dans une pierre étroite Dans une nef romane, en Languedoc, j'ai vénééré une petite pierre: un fût brisé posé sur une base forte, portant sur lui son chapiteau roman, cela en belle roche pleine et fauve, couleur des terres des sillons. Son chapiteau avec sa table qui s'évase arrive juste à la hauteur des mains de l'homme; il a été comme à coups d'élan de tendresse usé en creux léger de bénitier. Ce bénitier si clair sert de miroir candide à la nef blonde; lui, a l'air d'un regard caché; tout l'ordonnement en est tendre; son mur, son fût, ses angles en sont virginaux, ils semblent fleurir de l'ensemble.

Page 11

L'AMOUR DE L'ART Moi qui suis peu initié aux rites, je trouve, dans ses eaux portées et consacrées, l'outil à niveler de ma foi de croyant et de mes lignes d'ouvrier. Petit puits de raison sculpté dans la suavité silencieuse de la pierre, belle auge de la soif sacrée, source si jeune et si ancienne, tu rassembles sur toi le temple tout entier ; de toi s'éploie toute la vertu de l'Eglise ; tous les murs droits avec leurs angles et leurs voûtes, ton eau qui veille, étincelante chastement ainsi qu'une rosée de l'âme, en ta corbeille de feuillages, trempe de gravité ceux qui, t'ayant touchée, franchissent ton regard. Tu portes l'eau de la pensée lustrale, tu es le nid de l'aile des cœurs purs, le torrent de clarté voilée où puise l'heureux esprit humble. II PETIT LAVOIR DES CŒURS CHRÉTIENS Les mains croyantes lavent dans ta mystique coupe bien des douleurs, petite pierre flamboyante qui ne brûles qu'au cœur du mur ; petit ondoiement de pénombre, je vois sur ton eau désertée, je vois sur toi, dans le recul des siècles, toutes les mains guidées. Main hésitante du pécheur, main qui se sèche de la veuve, mains d'inquiétude emplies de bons vœux maternels, toutes les mains, comme des ombres, passent en moi, qui songe sur ta pierre étroite. Les grandes mains terreuses des paysans, mains de trouble des châtelaines, mains azymes des communiants, et les belles mains imposées qui en te bénissant ont éclairé l'autel. La rosée de ton eau soit en mon écriture : qu'elle y accomplisse le juste, petit autel baigné, pour l'ordre pur de tout ton plan. Ton "matériau" doit avoir été apporté de la Montagne des olives tant la pierre en semble intérieure. Ta colonne a si bien une discipline de rite, sage et aisée, toute en grâce de relation ; ton ornement, au chapiteau, lie amitié entre mi-branches, entre mi-feuilles ; il a l'air d'une fleur construite ; il dépasse même la fleur ; il est comme un parfum pétrifié ; il semble être un au-delà réalisé ; son masque, en ove inscrit entre de beaux feuillages, mûrit en eux, tel un fruit médité. Comme les plis égaux sur le corsage plein