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DOCUMENTS D'ARCHITECTURE Art Français Contemporain INTÉRIEURS DE SÜE ET MARE présentés par Jean Badovici, architecte --- ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
DOCUMENTS D'ARCHITECTURE Art Français Contemporain INTÉRIEURS DE SÜE ET MARE présentés par Jean Badovici, architecte --- ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
"DOCUMENTS D'ARCHITECTURE" Art Français Contemporain INTÉRIEURS DE SUE ET MARE présentés par Jean Badovici, architecte ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
PAUL VERA Inv. et scul.
INTÉRIEURS DE SUÈ ET MARE
OUVRAGE ÉTABLI PAR LES SOINS DES ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ, A PARIS 30-32, RUE DE FLEURUS 1780 LIBRAIRIE CENTRALE D'ART ET D'ARCHITECTURE ANCIENNE MAISON MOREL FONDÉE EN 1780 COPYRIGHT BY ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ 1924
--- Paul Véra, inv. et scul. --- — Tu me disais dernièrement que le charme des arts appliqués venait précisément de ce que l’artiste semble y renoncer à créer une œuvre qui soit une fin en soi, et une affirmation définitive. L’artiste nous appelle à fréquenter la beauté sans paraître poursuivre d’autre but que nous rendre la vie plus douce et le repos meilleur : dans ses mains l’outil prend un nouveau caractère ; il forme l’ouvrier en même temps que la matière ; rien n’est perdu ; la poursuite d’une fin d’une utilité immédiate mène à des fins plus hautes ; une certaine beauté, une certaine grâce deviennent nécessaires à l’âme comme le pain est nécessaire au corps. Et l’œuvre future en sera enrichie... Il n’est pas jusqu’au repos qui ne devienne une source d’enrichissement par la qualité de l’atmosphère créée autour du loisir. — Comment l’entends-tu ? Le repos ne se suffit-il pas à lui-même, et croirais-tu qu’on puisse rendre les loisirs de l’homme plus profitables par des moyens tout extérieurs, comme la décoration appropriée du lieu où l’on s’y abandonne ? — Rien n’est plus certain. — Je serais curieux de t’entendre m’expliquer cela. — Le travail de l’homme est une lutte contre des forces contraires en perpétuel mouvement. La nécessité de vivre nous jette en plein chaos --- — 7 —
de poussées contradictoires : discerner les courants qui peuvent nous porter et ceux qui peuvent nous perdre, répéter sans trêve le geste qui nous garde à la vie ; dans cette agitation sous la menace toujours ressurgie quel temps reste-t-il pour l'activité esthétique, laquelle exige et se nourrit de longues contemplations ? Et pourtant celle-ci est plus que jamais nécessaire pour nous sauver des férocités de l'instinct où ne manqueraient pas de nous rejeter ces exigences forcenées de la vie moderne. — Il est certain que l'homme qui se dessine aujourd'hui semble porter de bien dangereuses tendances. — Comment pourrait-il en être autrement ? Chacun lutte avec une âpreté désespérée parce qu'il n'y a plus de valeurs reconnues que les valeurs matérielles et grossières dont l'argent est le symbole et le maître. — C'est un retour déguisé à la sauvagerie primitive. — A peu près. Et il n'y a de remède que dans une culture désintéressée par laquelle les valeurs spirituelles reprendront leur suprématie qui est d'ordre et de nécessité. — Tu n'es pas je pense assez fou pour espérer que des gens engagés dans une bataille dont ils font dépendre leur existence s'arrêteront pour écouter tes discours. — Aussi n'ai-je nullement l'intention de leur faire des discours sur les vertus des arts appliqués. Mais quand ces guerriers prendront leur repos je veux que la paix leur soit si douce qu'ils finissent par se plaire mieux aux belles images des combats, qu'aux combats eux-mêmes. — Comment donc feras-tu ? — Je veux que l'asile de leurs loisirs ne s'éloigne pas absolument des apparences où viennent de s'agiter leurs passions ; il faut qu'ils se reconnaissent, car ils ne gagneraient rien s'ils étaient transportés dans un autre monde. Je veux qu'ils trouvent chez eux la figure de leur temps et de leur monde ; mais adoucie, stylisée, arrêtée, comme si la réalité se reflétait au repos dans leur conscience au repos ; laissant voir le visage inconnu, le sens éternel comme un ennemi qu'on verrait sourire. — 8 —
— Crois-tu que les artistes de notre temps se rendent compte de ces nécessités? — Je ne sais. Mais heureusement, selon le mot d'un des plus grands penseurs de notre temps : le pouvoir d'exécuter va beaucoup plus loin que le pouvoir de penser ou de rêver. L'artiste plus qu'aucun autre homme sent les nécessités et les besoins de son époque. Certes il faut regretter le pouvoir tyrannique de l'argent qui arrache les meilleurs créateurs à ces longues et patientes recherches d'où jaillissent ordinairement les plus belles floraisons. Pourtant malgré les apparences, malgré la divergence des tempéraments et des volontés, malgré l'absence d'une discipline, il est évident que se forme et se précise chaque jour l'art de notre civilisation. Vois, partout, dans toutes les œuvres décoratives cette pureté, cette sobriété toutes nouvelles des lignes. L'âme de cette géométrie est bien celle qui doit parler à l'homme moderne. Ne trouves-tu pas? Ces arrêts brusques, ces angles à peine arrondis, enfermant des volumes strictement définis, marquent le refus de transiger, la volonté de s'enfermer en soi, de se déterminer par soi. Ce style a quelque chose d'un peu froid et même méprisant malgré les quelques courbes qui en adoucissent la cruauté : simple adoucissement de politesse, sourire par quoi s'atténue la nudité des volontés ; cérémonial derrière lequel se cache le caractère toujours attentif, jamais abandonné. — Ce caractère de froideur, qui est certain, ne te paraît-il pas tenir pour beaucoup à la disposition nouvelle que reçoivent presque tous les appartements modernes ? — Que veux-tu dire ? — Les dimensions exigées par l'hygiène, le jour cru entrant par les vastes baies, et le soir la dureté des lumières électriques, enfin les nouveaux moyens de chauffage qui font disparaître la cheminée, ce centre où la famille se serrait pour s'abriter contre la froide menace du dehors, autour duquel se réunissaient les méditations communes. On tend à remédier à cette impression de nudité par la chaude richesse des tapis et par l'ampleur de la décoration murale. Mais il faut — 9 —

Cet ouvrage présente des réalisations d'intérieurs conçus par Süe et Mare. Il fait partie de la collection "Documents d'architecture" consacrée à l'art français contemporain. Les créations sont présentées par l'architecte Jean Badovici.