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DOCUMENTS D'ARCHITECTURE Art Français Contemporain "HARMONIES" INTÉRIEURS DE RUHLMANN présentés par Jean Badovici, architecte --- ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
DOCUMENTS D'ARCHITECTURE Art Français Contemporain "HARMONIES" INTÉRIEURS DE RUHLMANN présentés par Jean Badovici, architecte --- ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
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DOCUMENTS D'ARCHITECTURE Art Français Contemporain "HARMONIES" INTÉRIEURS DE RUHLMANN présentés par Jean BadoVICI, architecte --- ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
"HARMONIES" INTÉRIEURS DE RUHLMANN
Ouvrage établi par les soins des Éditions Albert Morancé, à Paris 30-32, rue de Fleurus 1780 Librairie centrale d'art et d'architecture Ancienne Maison Morel Fondée en 1780
... Quand tu parles d'architecture ou de décoration, tu ramènes tout à l'idée d'ordre. Il faut croire que c'est là, pour toi, une de ces idées mères auxquelles certains s'attachent dès le début de leur vie et dont ils ne peuvent plus se séparer sans se sentir perdus. — Eh! certes oui, tu as raison. L'ordre me paraît la première et la plus essentielle condition de toute œuvre humaine. — Il faudrait dire ce que tu entends, quand tu parles d'ordre. — Ce mot-là signifie à la fois tant de choses qu'il est bien difficile d'en circonscrire tout le sens comme tu le demandes. L'ordre est le signe où se reconnaît la maîtrise de l'homme sur la matière. — Bien. Mais il faudrait comprendre que ce qui apparaît désordonné aux uns, n'est pour d'autres que la forme d'un ordre supérieur, un ordre aux raisons cachées, aux cent relations secrètes, qui traduit dans leur variété changeante, le flux des pensées humaines et les aspects les plus divers de notre affectivité. — En effet, chaque âge conçoit un ordre différent : il y a un ordre classique et un ordre romantique. L'un veut des lignes plus simples, l'autre des lignes plus complexes. Mais l'un et l'autre traduisent la même puissance de l'esprit sur les choses qu'il organise. Selon que ---
l'esprit se plaît davantage à la pensée humaine ou à la passion, l'ordre créé sera plus classique ou plus romantique. — Quel ordre, selon toi, conviendrait à notre temps? — Cet ordre est en train de se former. Vois : dans l'étonnante floraison d'œuvres autour de nous, on commence à distinguer quelques courants plus profonds et communs à toutes. Des lignes de force se dessinent peu à peu. Il est bien difficile de parler d'un ordre qui vient seulement de naître. — Crois-tu qu'il sera classique ou plutôt romantique? — Si tu veux bien ne pas oublier qu'il y a dans ces distinctions une part énorme de conventionnel, je puis dire que le mouvement artistique d'aujourd'hui marque un retour vers un certain classicisme. Il est certain qu'on ne peut retourner complètement à l'ordre classique ancien. L'homme ne peut pas renoncer à ses acquisitions. Il a découvert les champs merveilleux de la sensibilité romantique, il ne peut les effacer absolument de son art. — Qu'entends-tu donc par un certain retour au classicisme? — J'entends qu'au lieu de s'abandonner sans contrôle aux élans de cette sensibilité, on éprouve le besoin de la régler, de la pénétrer d'intelligence. Il faut à notre temps des volontés lucides et des hommes maîtres d'eux-mêmes. Le nouvel ordre ne sera pas de pure intelligence : mais l'émotion y sera sentie, devinée, plutôt que touchée et entendue, retenue et non abandonnée, dominée et non laissée à elle-même. Il traduira une nouvelle disposition d'esprit aussi bien qu'une nouvelle vision des choses. — Il faudra bien tenir compte des acquisitions pratiques de notre temps : le machinisme, par exemple, impose à l'évolution des formes matérielles un caractère qui ne peut pas rester inaperçu des artistes. — Aussi n'ai-je pas prétendu que les artistes devraient s'abstraire du monde réel, retirer leur regard des choses qui sont, mais l'influence du machinisme est plus grande encore sur l'esprit des hommes que sur les choses. C'est grâce à lui, que l'homme apprend la beauté de la ligne froide et nue, symbole de puissance; qu'il prend une conscience — 6 —
élargie de sa propre puissance et qu'il cesse de se sentir écrasé par le monde. La machine enchaîne d'abord l'homme étonné de son œuvre, mais elle le libère bientôt en lui donnant le sens divin de la liberté et une puissance accrue sur la matière. — Ainsi la vision même des hommes se modifie incessamment en même temps que l'univers matériel. — La vision que l'homme a du monde et l'ordre qu'il cherche à créer, se transforment au fur et à mesure que les nécessités vitales ou simplement les plaisirs de la vie, pétrissent en lui une âme différente. — L'étude des anciennes disciplines est donc inutile. Si le monde et si l'homme changent ainsi, de quel secours le passé peut-il être à nos artistes? La seule tâche de l'artiste consiste à donner un sens au présent, à en tirer et à en fixer l'essentiel. — Certes les vieilles disciplines sont mortes : mais il est bon de ne pas les ignorer. Car en nous tout ce qui les avait soutenues n'est pas mort. Les anciennes tendances sont fondues avec les nouvelles : et connaître les multiples formes d'où nous sommes sortis, nous aidera à trouver l'équilibre. Sans compter que tout exercice est salutaire qui nous met en présence d'une expérience humaine. L'artiste doit connaître l'homme de son temps, se connaître lui-même, c'est sa première tâche, et il faut connaître tout le passé pour bien comprendre tout le présent. — Mais s'il s'attarde à cette étude, ne risquera-t-il pas d'y perdre le meilleur de ses forces et de son originalité? Ne risquera-t-il pas de fausser sa vision de l'actuel? — Rien ne fausse la vision des vrais artistes et leur personnalité n'est pas si facilement détruite. L'art veut des âmes vigoureuses. — Que peut-on demander à cette étude du passé? Je comprends bien qu'elle nous aide à nous mieux connaître nous-mêmes et comme tu dis, à trouver notre équilibre, mais parles-tu d'art ou de morale? — Je n'ai parlé qu'au point de vue de l'art. Dans les œuvres anciennes que les jeunes artistes étudieront, ce ne seront peut-être pas tant les œuvres en elles-mêmes, que le rapport entre les œuvres et le ---
temps où elles furent créées ; et ils essaieront de retrouver l'état d'âme de l'artiste au moment de la création. C'est ainsi qu'ils apprendront, par d'illustres modèles à regarder le monde. Ils n'imiteront jamais l'œuvre, mais ils retrouveront ce mouvement de pure joie devant l'univers, ce merveilleux élan d'amour désintéressé, sans lequel il n'est point de grande œuvre d'art. Le monde change, mais l'âme de l'artiste est éternellement la même. — Ne trouves-tu pas qu'il y a à notre époque trop de gens qui s'enferment dans une formule? On dirait que pour eux cette formule contient nécessairement toute vie et toute vérité. J'en ai vu qui ne jugeaient qu'en fonction d'un théorème et qui produisaient fougueusement. — La formule est une chose morte et l'art est vie ! Qu'ils regardent donc la vie et qu'ils l'aiment. Qu'ils traduisent d'elle ce qui les attire davantage en s'efforçant toujours d'élargir leur vision, de se rapprocher davantage de l'homme essentiel et de donner un visage ami à ses désirs et à ses actes. — Je vois bien que pour toi il n'y a pas d'art sans amour. — L'art est un acte de foi et d'amour. Il suit la vie pas à pas, et s'il en reproduit, sous le signe de l'éternel, quelques aspects fugitifs, sa traduction est en même temps la solution de l'énigme qu'ils portaient. — Que penses-tu de ces tendances à la création d'un art régional qui se manifestent un peu partout depuis quelques années? — Je pense qu'elles témoignent d'un jugement faux sur la vraie nature de l'art. L'art doit chercher à exprimer ce qu'il y a d'universel sous la multiplicité des apparences, de stable et de permanent sous l'écoulement de toutes choses. Il doit tendre à saisir l'essence et non pas le particulier; marquer les ressemblances plutôt que les différences. Cette recherche de l'occasionnel, du caractère purement régional se prête à des effets faciles, mais elle n'apporte rien de vraiment important, rien qui soit une acquisition durable. Elle ne sert que les faux artistes pour qui toute la tâche de l'art est accomplie, et qui n'ont pas compris la prodigieuse grandeur des champs que lui ouvre l'activité moderne. — 8 —
— En somme, la tâche des artistes serait de créer une atmosphère morale de valeur universelle, et où chaque homme puisse retrouver les pulsations de sa propre vie. — Exactement, comme un bon décorateur ne nous donne jamais un ensemble décoratif qui se présente comme un spectacle en soi, comme quelque chose d’exceptionnel ou de particulier : ce qu’il veut créer c’est une atmosphère accueillante ou orgueilleuse, triste ou sereine, mais qui soit comme une seconde âme destinée à recevoir l’âme des hommes, un lieu choisi où ils se plaisent et se reconnaissent. — Tu as raison, mais de tels décorateurs sont rares. — Il s’en trouve quelques-uns. JEAN BADOVICI. ---

Cet ouvrage présente les intérieurs conçus par Ruhlmann, architecte et décorateur. Il s'inscrit dans la collection "Documents d'architecture" des Éditions Albert Morancé. Le contenu explore les concepts d'ordre et de style dans l'architecture et la décoration contemporaines.