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"BYBLIS" MIROIR DES ARTS DU LIVRE ET DE L'ESTAMPE HIVER MCMXXIII PARIS Numéro 8 2ème Année
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
"BYBLIS" MIROIR DES ARTS DU LIVRE ET DE L'ESTAMPE HIVER MCMXXIII PARIS Numéro 8 2ème Année
"BYBLIS" MIROIR DES ARTS DU LIVRE ET DE L'ESTAMPE — Pierre Gusman, Directeur-Fondateur. — P.-J. Angoulvent, Secrétaire de la Rédaction. — Albert Morancé, Administrateur. SOMMAIRE DU N° VIII DE "BYBLIS": HIVER 1923 — Georges Gobô, peintre-graveur moderne, par P.-J. Angoulvent. 121 — Jacques Beltrand, graveur sur bois et imprimeur, par Charles Saunier ...
"BYBLIS" MIROIR DES ARTS DU LIVRE ET DE L'ESTAMPE HIVER MCMXXIII --- PARIS Numéro 8 2ème Année
GEORGES GOBÔ PEINTRE-GRAVEUR MODERNE orsqu'on parcourt, à vol d'oiseau, l'histoire de la gravure, on est frappé de remarquer que les grands graveurs furent, presque toujours, des peintres ou des sculpteurs célèbres : Rembrandt, Claude Gellée, Boucher, Goya, Corot, Whistler, Rodin, étaient artistes avant d'avoir trouvé la technique qui conviendrait le mieux à la description de l'intimité poétique ou réaliste, tumultueuse ou pastorale de leur âme. De nos jours, on a pris l'habitude de trop s'attacher au côté formaliste des œuvres, et de juger de la valeur d'un artiste suivant la correction de sa technique. C'est une erreur qui, pour être fréquente, n'en est pas moins réelle, car les meilleurs artistes peuvent avoir hésité longtemps avant de s'être arrêtés à une technique définie. Dans les exemples qui nous sont contemporains, l'œuvre de l'aquafortiste Georges Gobô est particulièrement intéressante à étudier à ce point de vue. — Né le 19 juin 1876 à San Francisco, Georges Gobô vint tout jeune en France, et débuta dans une toute autre carrière que celle qui devait faire sa notoriété, puisque c'est chez un lithographe d'Angers qu'il travailla d'abord. Mais, au lieu de surveiller nonchalamment le va-et-vient de la presse, le malicieux apprenti, cédant à un penchant naturel, s'entraînait à croquer, d'un crayon rapide, tout ce qu'il voyait, n'importe quand et dans n'importe quelle position. Il acquit à cet exercice une aisance de notation et une faculté d'analyse du mouvement qui sont restés les qualités maîtresses de son talent. — Bientôt Gobô sentit s'agiter en lui cet impérieux désir d'expansion esthétique qui tourmente toutes les natures pour lesquelles les Muses se montrèrent généreuses. Il lui fallait extérioriser son enthousiasme : mais comment l'aurait-il fait, ignorant qu'il était de tout procédé gra- ---
phique? Il s'essaya au pastel, puis au pinceau. Ses résultats, où la couleur triomphait, furent si encourageants que ses œuvres s'enlevèrent sans effort. Cependant l'artiste n'avait pas encore trouvé dans la technique de la peinture ou du pastel un clavier assez large pour traduire le riche orchestre qui vibrait en lui. C'est alors qu'il eut l'idée d'essayer, sans l'aide d'aucun maître, de recourir à l'eau-forte. Cette indépendance même lui fut profitable; car, ignorant des conventions traditionnelles que lègue l'éducation classique, son art garde une fraîcheur, une franchise et une spontanéité qui charment l'œil le moins averti. Gobô avait trouvé, en cette technique nouvelle, sa voie définitive, celle qui devait lui permettre de s'exprimer le plus largement. — Pourtant, avant de s'y consacrer tout à fait, il voulut encore étendre la gamme de ses sensations et accroître son capital visuel. Il partit donc visiter les jolis coins de la France pittoresque, en particulier la Bretagne, poussa jusqu'en Belgique et en Hollande, et redescendit jusqu'en la divine Italie. Ayant ainsi, comme jadis Montaigne, « frotté et limé sa cervelle contre celle d'autrui », ayant appris à voir autrement et plus complètement, il se mit à transcrire sur cuivre les croquis rapportés avec lui en résumé de souvenirs innombrables. — C'est ainsi qu'apparut, à dater de 1908, cette remarquable série de planches qu'une exposition récente réunissait pour la première fois à Paris (1), — tantôt paysages aux larges contrastes de lumières et d'ombres, comme la Rue Lionnaise à Angers (2), le Port de Rotterdam, la Grande Brasserie à Bruges, le Déchargement à Anvers, les Thoniers à Douarnenez (3), le Moulin de Rothéneuf, le Mont Saint-Michel (4), le Grand Carroi à Chinon (5), le Marché aux herbes à Vérone (6), la Plage du Ris à Douarnenez, — tantôt scènes palpitantes de vie, où s'agitent des foules bigarrées et moutonnières, où peinent des animaux, où travaillent des humbles, courbés depuis des ans sur une même tâche quotidienne: tels sont l'émuvant Pardon de Saint-Guénolé, la Tricoteuse, les Mendiants, les Chanteurs, le Tisserand, la Cave peinte à Chinon, la Char- (1) Avril 1923 à la Maison des Maîtres Graveurs Contemporains. (2) Acquis par l'État pour le Musée du Luxembourg. --- ---

Croquis pour La Tricoleuse Croquis pour Les deux Marins
rette aux Goémons, le Sabotier, les Tanneurs, les Deux Marins, le Retraité, etc. — Toutes ces œuvres d'origines et de sujets si divers révèlent cependant une unité de conception très personnelle. C'est que Georges Gobô n'est pas seulement un artiste d'une sensibilité rare; il possède aussi des opinions très arrêtées sur son art, sur le but qu'il poursuit et les moyens qu'il emploie pour y atteindre. L'artiste, dans sa pensée, est un être spécialement doué pour ressentir avec force ce que d'autres ne soupçonnent que confusément. Son but est d'exprimer le plus clairement possible ses sensations et de trouver pour les traduire une langue intelligible aux profanes. L'eau-forte est, à ce point de vue, un moyen d'élection, à cause de l'étendue de son clavier, qui va du blanc pur au noir absolu ; mais tout autre moyen peut être choisi, le but médiat important seul. — A y bien réfléchir, c'est là une théorie qui, abstraction faite du moyen choisi, ressemble fort à celle que professaient des impressionnistes comme Gauguin : « Il y a en somme, en peinture, écrivait celui-ci, à chercher plus la suggestion que la description, comme le fait, d'ailleurs, la musique. » — Et, de fait, par tempérament, par éducation, par volonté, Georges Gobô s'attache à suggérer à ceux qui voient son œuvre l'état d'âme où il était quand il l'a conçue. Il ne décrit pas le milieu extérieur ; il exprime ce qu'il ressentait devant tel spectacle qu'il eut la chance d'avoir devant les yeux, et dont il veut que tout le monde profite comme lui. N'est-ce pas là, dans tout le sens historique du terme, un véritable impressionniste? Ou, pour être plus facilement compris de ceux pour qui le mot a vieilli, un « expressionniste », dans l'esprit de son œuvre, tout au moins? — Mais il y a plus : quand on considère la technique même des planches de Gobô, en s'aperçoit qu'elle n'est pas si éloignée de celle qu'employaient, en peinture, Manet, Sisley ou Claude Monet. Toutes celles antérieures à la guerre sont remplies de petites morsures rapides et nerveuses, précipitées en tous sens, comme par un pointilliste enthousiaste. ---
siaste, dans les parties ombrées, plus lâches et plus calmes dans les demi-teintes. On sent l'artiste habitué aux notations brèves et incisives, entraîné à cette sténographie incessante du mouvement qui révèle les grands analystes. Ses personnages, isolés ou groupés en foules qu'ondule une même passion, ses animaux arc-boutés dans l'effort, ses paysages même, semblent en perpétuelle vibration. Au lieu de cet aspect figé et plastique que notre éducation conventionnelle nous fait trouver tout naturel dans la plupart des œuvres classiques, Gobô donne à tout ce qu'il décrit une trépidante instabilité, une mobilité palpitante qui semblent être la vie même. Il exprime avec un art unique le destin éphémère et passager de tout être et de toute chose, et fait saisir à l'œil le caractère insaisissable du temps. — Dans ses œuvres récentes, Gobô s'est élevé à une stylisation plus éloquente encore, et c'est d'un simple trait, léger et tenu comme ces « atomes insécables » qui, au dire de Lucrèce, composent toute chose, qu'il exprime ses visions, où tout l'essentiel, et le seul essentiel figure. Ce sont, à notre avis, ses œuvres les plus remarquables, parce qu'elles témoignent d'une faculté d'abstraction plus haute. Elles illustrent curieusement la théorie bien connue de Cézanne : « Il n'y a pas de ligne, il n'y a pas de modelé, il n'y a que des contrastes. » — Tout l'art de Georges Gobô tient dans cette formule. Et ce n'est pas la moindre preuve de son talent qu'il ait su adapter la technique délicate de l'eau-forte aux directives qui firent, en peinture, la gloire d'un Cézanne. P.-J. ANGOULVENT.

Byblis est une revue d'art consacrée au livre et à l'estampe. Ce numéro d'hiver 1923, le huitième de la deuxième année, présente des études sur des artistes tels que Georges Gobô, peintre-graveur moderne, et Jacques Beltrand, graveur sur bois et imprimeur. La revue met en avant la gravure et la typographie françaises avec des planches originales et des textes de spécialistes.