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2e Année. — Numéro 18
BEAUX-ARTS
REVUE D'INFORMATION • ARTISTIQUE •
UNE COLLECTION DE MONOGRAPHIES
L'histoire de l'art ne se confond pas avec l'histoire des artistes, mais celle-ci, quoi qu'on en dise, est l'indispensable fondement de celle-là. C'est seulement lorsque l'œuvre des maîtres marquants d'une époque a été soigneusement inventoriée, lorsqu'on la débarrassée de tous les intrus et de toutes les scories, lorsque la chronologie en a été minutieusement établie, qu'il est possible de dresser le bilan artistique de cette époque. Alors, par le rapprochement et la comparaison des productions individuelles, on peut arriver à dégager leurs traits communs et leurs divergences, les tendances, les procédés techniques, les courants divers, bref l'esprit d'une génération artistique, ses relations avec la littérature qu'elle côtoie et avec la société qu'elle reflète, et c'est dans cette synthèse que consiste proprement l'histoire de l'art.
Mais, comme l'écrivait Fustel de Coulanges, il faut des années d'analyse pour se permettre une heure de synthèse. Et de là l'intérêt qui s'attache aux monographies d'artistes scrupuleuses, bien faites, « exhaustives ». Nous en possédons déjà quelques-unes consacrées à des artistes français, surtout à des sculpteurs : je pense au Coysevox de Keller-Dorian, au Pigalle de Rocheblave, au Pajou de Stein, au Falconet de Réau, etc...; mais les peintres ont été moins favorisés et, pour ne citer que quelques coryphées, Claude Lorrain et Poussin, Watteau et Fragonard, David et Prudhon, Ingres et Delacroix, Millet et Courbet attendent encore le monument définitif qu'ils méritent et que l'érudition française a le devoir de leur ériger.
À ceux qui tenteront ces louables entreprises, le Lancrét par lequel notre ami et collaborateur, Georges Wildenstein, inaugure sa collection « l'Art français » pourra servir de modèle. À la vérité — et c'est peut-être le seul reproche qu'on puisse adresser à ce beau volume — il ne s'agit pas ici d'un génie de premier ordre et l'on peut se demander s'il était urgent de dépenser tant de recherches, de dépouillements minutieux, de temps... et d'argent pour un artiste fécond, spirituel, gracieux, adroit, représentatif même, mais qui ne fut, après tout, que le singe de Watteau, sans l'originalité puissante du maître, sans la profondeur de son coloris, sans la poésie de son clair obscur. Mais, ceci dit, il n'y a plus qu'à louer à la fois le plan et l'exécution de l'ouvrage. A une biographie succincte, mais précise et puisée aux sources originales, succède, sous la forme d'un « tableau chronologique », la collection de tous les documents d'archives, notices contemporaines de presse, etc... intéressant le peintre des fêtes galantes. Puis vient le catalogue descriptif et bibliographique de l'œuvre peinte qui énumère, sous des divisions bien conçues, non seulement les œuvres certaines et authentiques, mais toutes celles qui, dans un catalogue quelconque, ont été attribuées au maître. Le nombre total des toiles ainsi inventoriées s'élève à 787, mais, dans cette gerbe imposante, l'ivraie se mêle fortement au bon grain. Pour distinguer l'un de l'autre, M. Wildenstein a recouru à un procédé aussi ingénieux que discret, emprunté, je crois, à Hofstede de Groote : sont imprimés en majuscules les titres de tableaux dont il considère l'attribution comme certaine, soit qu'il les ait étudiés lui-même, soit que leur authenticité soit attestée par des témoignages contemporains ; le reste, « répliques », copies, pastiches ou simples croûtes, doit se contenter d'un titre en minuscule. Bien entendu, malgré toutes les précautions et tous les scrupules, des erreurs auront pu se glisser, dans un sens ou dans l'autre, au cours d'un travail de si longue haleine. Nul n'est infaillible, et tout ce qu'on peut demander à l'auteur d'un catalogue de ce genre, c'est la parfaite information et la parfaite bonne foi. Ce sont deux qualités qu'on ne saurait refuser au Lancrét de M. Wildenstein.
Le mérite de l'illustration n'est pas moindre ici que celui du texte. Presque toutes les œuvres reconnues authentiques ont été reproduites dans les 214 figures qui la composent, les unes en grand,
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les autres en petit, tantôt d'après des photographies originales, tantôt d'après des estampes contemporaines, mais toujours par le procédé fidèle et agréable de l'héliogravure rotative (1).
Si j'ajoute qu'un index très complet sert de fil conducteur dans ce labyrinthe, j'aurai achevé de caractériser un livre qui, par l'étendue des recherches, la lucidité de l'exposé, la bonne qualité de l'impression et de la gravure fait augurer très favorablement de la collection tout entière. Comme l'a très bien dit le maître Albert Besnard dans la courte préface qu'il a mise en tête du Lancret, cette collection vient combler une lacune — et tout fait espérer qu'elle la comblera excellemment (2).
Théodore REINACH.
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NOUVELLES
- Les arbres de Versailles. — L'opinion publique s'est vivement émue au cours du mois d'octobre, des travaux entrepris, au moment où la splendeur de l'automne y attire et retient tous les regards, dans les parcs de Versailles et de Trianon. Les travaux, nécessaires dans leur principe, qui auraient dû ne comporter qu'élagage et abattage d'arbres morts ou mourants, avaient été poussés avec une vivacité radicale, à tout le moins imprudente, et en dehors de l'approbation, dans le détail, de la commission des Monuments historiques. Ils ont été arrêtés d'urgence par ordre de la Direction des Beaux-Arts. Une visite de la Commission qui s'est rendue sur place, le 14 octobre, a permis de se rendre compte de l'état, notamment des alentours de la Colonnade, que des abatis entrepris par les jardiniers, sans contrôle suffisant du service d'architecture, avaient dégarnis de façon fâcheuse pour l'œil du visiteur descendant l'allée Royale. A Trianon, les opérations avaient consisté surtout à rouvrir et déblayer des allées envahies par les végétations, mais on a jugé aussi excessif l'éclaircissement des arbres autour du Buffet de Mansart.
On remédiera, autant que possible, au dommage, par des plantations appropriées. On a requis l'avis de compétences telles que celles de M. Mangin, conservateur des eaux et forêts, chargé du grand Parc de Versailles, et de M. Forestier, conservateur des parcs et jardins de la ville de Paris. Une délégation permanente de la Commission des Monuments historiques, assistée de ces techniciens, de M. Pierre de Nolhac et de M. Barbey, ingénieur-conseil des Musées nationaux, veillera à toutes les mesures et opérations nécessaires à l'entretien et à la réfection progressive et prudente des plantations des parcs. Elle sera composée de MM. les inspecteurs généraux Chiffiot et Genuys et de MM. André Hallays et Pol Neveux.
Il est question, d'autre part, de rattacher à l'administration des Beaux-Arts le poste de Conservateur des parcs de la région parisienne qui appartenait à celle des forêts, le fonctionnaire qui l'occuperait étant chargé, d'accord avec les services des Beaux-Arts, de la surveillance esthétique et technique de tous les parcs tels que Versailles, Saint-Cloud, Compiegne, Fontainebleau.
Notons enfin, pour revenir à Versailles, qu'une lettre de M. Rockefeller précisant ses intentions quant à l'ordre des travaux qui pourront être entrepris grâce à sa généreuse donation, suggère de commencer par la réfection de tout ce qui sera nécessaire dans les toitures, puis dans les menuiseries du palais, renvoyant en dernier lieu les travaux relatifs aux jardins que l'on avait voulu peut-être entamer avec une hâte inopportune.
- Les nouvelles découvertes en Crète. — Le Times publie quelques spécimens des dernières découvertes de Sir Arthur Evans à Cnossos, notamment une statuette en terre cuite de déesse nue qui était logée dans une fontaine et une admirable frise peinte, où l'on voit, parmi des branchages, des huppes et des perdrix aux pattes rouges. Nous reproduisons cette dernière d'après notre confrère britannique.
Le déblaiement de certaines maisons de l'âge néolithique a révélé le fait que les relations commerciales de la Crète avec l'Egypte remontent au milieu du IVe millénaire. On a identifié les spécimens d'une douzaine de vases de pierre datant des toutes premières dynasties égyptiennes et même de l'époque prédynastique.
Une ancienne route, dont Sir A. Evans a en grande partie relevé le tracé et qui était, en toute sa longueur, bordée de deux murettes, reliait Cnossos à la côte Sud de l'île, en serpentant le long des contreforts de l'Ida. Elle aboutissait à un port, situé au lieu dit Komo, au Nord de Matala, qui paraît avoir été le principal entrepôt du commerce entre la Crète et l'Egypte dans ces temps reculés.
- Le Centenaire du peintre Eugène Boudin. — La société du « Vieux Honfleur » ayant pris l'initiative de célébrer le centenaire du peintre Eugène Boudin, né
(1) On regrettera que la légende de chaque figure ne renvoie pas au numéro du catalogue sous lequel le tableau est décrit. Cette omission rend parfois les recherches très longues, d'autant que l'ordre des planches n'est pas rigoureusement conforme à celui du catalogue.
(2) Les volumes suivants de la collection annoncée dans un prospectus seront consacrés à Latour (Besnard), Fouquet (Durrieu), Lemoyne (Réau), Houdon (Vitry).
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en cette ville, une plaque vient d'être apposée sur la maison natale de l'artiste. Des discours à la louange d'Eugène Boudin furent prononcés, en cette occasion, par MM. Albert-Emile Sorel, président du « Vieux Honfleur » et Arsène Alexandre, inspecteur général des Beaux-Arts. Une poésie, composée par elle pour la circonstance, fut dite par Mme Delarue-Mardrus.
Inauguration. — Au cours de son récent séjour à Nîmes, le Président de la République a inauguré le monument élevé à la mémoire des enfants du Gard morts pour la patrie pendant la guerre. Œuvre du sculpteur Carli, il se compose d'un vaste portique décoré de deux hauts reliefs représentant le départ et le retour du soldat.
Une exposition du Paysage français. — Une exposition consacrée au Paysage français de Poussin à Corot aura lieu l'an prochain au Petit-Palais pendant les mois de mai et juin. Les organisateurs se sont assuré, dès maintenant, le concours des grandes collections publiques et privées de la France et de l'Etranger.
NÉCROLOGIE
Quoique Anatole FRANCE appartienne avant tout à la littérature, nous ne pouvons laisser passer la mort du maître sans signaler la place considérable que les préoccupations artistiques tinrent dans son œuvre et dans sa vie. Rappelons pour mémoire que dans sa jeunesse il collabora au Dictionnaire des Antiquités grecques et latines de Daremberg et Saglio, et remarquons qu'au cours de son existence, il aimait toujours à s'entourer d'œuvres d'art choisies avec un goût délicat. En son hôtel de la villa Said, il avait réuni de fort belles collections où les pièces de valeur abondent, notamment un très remarquable ensemble de dessins anciens. On sait qu'il avait eu, un moment, le projet de consacrer une étude à Prud'hon ; mais c'est dans ses livres même que se révèle le mieux combien Anatole France était sensible à l'aspect esthétique des êtres et des choses. Plus épris, semble-t-il, de la beauté des contours que des voluptés de la couleur, c'est à l'art du sculpteur qu'il emprunte le plus volontiers ses images, et tout le monde a présente à l'esprit cette évocation de Florence, qui apparait aux premiers épisodes du Lys rouge, où éclate son intime familiarité avec le génie subtil des artistes toscans.
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ACADEMIES SOCIETES SAVANTES
Academie des Inscriptions et Belles-Lettres
Séance du 3 octobre
M. Jéquier fait une communication sur un emblème figurant dans les représentations égyptiennes, une sorte de casse-tête appelé Sékem : c'est le fétiche de l'ancien dieu des morts d'Abydos, Khon-Tamenti, dieu qui se présente ainsi sous forme d'un chien et qui fut absorbé de bonne heure par Osiris.
M. Cuq donne lecture d'un rapport de M. Hrozny, de Prague, sur les fouilles tchécoslovaques effectuées au Haouran. Ces fouilles ont fourni une importante contribution à l'histoire d'un peuple étroitement apparenté aux Hébreux, aux Phéniciens et aux Moabites, et qui habitait originiairement tout le littoral de l'Assyrie et la Palestine : le peuple amorrhéen. Les objets découverts et qui remontent aux deux premiers millénaires avant notre ère attestent l'influence successive de la civilisation suméro-babylonnienne, puis de celle des Hittites de l'Asie Mineure.
Séance du 10 octobre
M. Virolleaud, directeur des Antiquités de Syrie, présente un rapport sur les recherches effectuées au cours de l'année. Il signale notamment la découverte de la néropole de Kafer-Djerra et l'aide apportée aux archéologues par le Haut-Commissaire et les différents états syriens. L'Académie des Inscriptions a pris à sa charge la troisième campagne de fouilles de Byblos et le gouvernement tchécoslovaque a envoyé une mission dans le Haouran.
Le musée de Beyrouth a été réorganisé ; la ville d'Alep se propose d'installer un musée régional, tandis qu'à Saïda se constitue une importante collection de sculptures romaines.
Académie des Beaux-Arts
Séance du 9 août
Lecture est donnée des décrets approuvant les élections de S. M. le roi Alphonse XIII d'Espagne et de M. Rockefeller comme associés étrangers en remplacement de MM. Sorolla y Bastida et James Shannon.
Séance du 13 septembre
M. Widor avise l'Académie qu'une somme de deux millions, votée par le Parlement, est mise à sa disposition pour les travaux de la « Casa Velasquez » de Madrid.
Séance du 27 septembre
M. Widor, secrétaire perpétuel de l'Académie et directeur honoraire du Conservatoire américain de Fontainebleau, donne lecture d'une lettre de félicitations qu'il a adressée à M. Decreux, directeur actuel de cet établissement, au sujet de sa prospérité toujours croissante : le Conservatoire, en effet, a reçu cette année, 230 élèves musiciens, architectes et peintres.
Séance du 4 octobre
L'Académie reçoit l'hommage de la deuxième partie de L'Histoire illustrée de la gravure en France, de M. Courboin, conservateur du cabinet des Estampes à la Bibliothèque Nationale. Cette deuxième partie comprend deux volumes, l'un de texte, l'autre d'illustrations, et embrasse l'histoire de la gravure française de 1660 à 1800.
Société Nationale des Antiquaires de France
Séance du 17 septembre
M. Max Prinet étudie un dessin à la plume du xvie siècle, conservé à la Bibliothèque nationale, qui représente les armoiries des Rounsard et de leurs alliances.
M. Paul Vitry entretient la Société du buste du poète placé sur son tombeau à Saint-Côme-les-Tours et aujourd'hui perdu.
M. Marquet de Vasselot, offre un travail de M. Buttin, qui enlève à Benvenuto Cellini et restitue à un atelier anonyme travaillant au Louvre même les deux œuvres célèbres conservées au Musée du Louvre, le bouclier et l'armure de Henri II, et la rondache du Musée de Genève.
M. Paul Vitry, d'après un article du Journal de Rouen, communique des renseignements sur la statue de Henri IV travesti en Hercule, érigée à Rouen et renouvelée en 1780 par le sculpteur rouennais Jadoulle.
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MONUMENTS HISTORIQUES
Somme. — La porte sculptée de l’hôtel situé 115, rue St-Gilles à Abbeville est justement célèbre dans la région en raison de la personnalité du sculpteur qui sans doute l’exécuta vers 1780. Vendue récemment à un antiquaire, l’Administration des Beaux-Arts a dû la classer d’office pour interdire son évasion d’une ville dont elle constitue, depuis un siècle et demi, une des principales curiosités. Les vantaux de bois sont couverts d’une sculpture d’une grande richesse où au milieu de deux médaillons ovales de style Louis XVI figure le chiffre du propriétaire, le commandeur
de Gaillon, chevalier de l’ordre de Malte. Des appliques de plomb rehaussent la beauté de l’ouvrage. Une tradition constante veut qu’il soit l’œuvre de Simon Georges Joseph, baron de Pfaffenhofen, dit Pfaff, noble autrichien, réfugié à Saint-Régnier, dont on connaît d’autres travaux dans la région notamment à Saint-Vulfran d’Abbeville, à l’hôtel Druide de Saint-Régnier et surtout les admirables boiseries et statues de l’abbaye de Valloires (Somme).
L’Administration des Beaux-Arts a dû protéger encore par un classement d’office les ruines du château de Lucheux près de Doullens, qui, vendues à un marchand de biens, étaient sur le point d’être dispersées au vent des enchères.
Ces vestiges, restés de l’ancienne habitation des comtes de Saint-Pol, sont compris dans une grande enceinte dont les deux entrées subsistent, l’une du xne siècle, dite des Bois, l’autre du xve siècle,
dite du Bourg, flanquée de deux tours rondes. Ils comprennent en outre, la tour du Pavillon, bâtiment du xine siècle à trois tours rondes ; le donjon, dit tour Plombée, massif carré accosté de tourelles, dont la partie haute de plan circulaire est supportée par un encorbellement sculpté de beaux feuillages; la chapelle du xine siècle avec sa charpente apparente ; deux des côtés de la grande salle du xine siècle qui s’ouvrait à l’ouest par sept baies du plus beau style dont les montants à colonnettes, les voussures et les tympan ornés de sculptures, en font un des exemples des plus remarquables de l’architecture civile de l’époque.
Jean VERRIER.
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BULLETIN DES MUSÉES
REMANIEMENTS DES SALLES DE SCULPTURES DE LA RENAISSANCE au Musée du Louvre
Dans les derniers mois de 1876, Louis Gonse célébrait dans la Gazette des Beaux-Arts (1), en même temps que l’entrée des bronzes donnés par His de la Salle, la récente installation de la porte du palais Stanga de Crémone, acquise à la fin de 1875 et il félicitait le conservateur Barbet de Jouy et l’architecte Lefuel de la clarté et de l’harmonie du parti adopté pour le placement des Esclaves de Michel-Ange de chaque côté de la porte.
Pendant la conservation de Courajod et celle de M. André Michel, quelques changements avaient été apportés dans cette partie du Musée : de nombreux morceaux nouveaux, surtout, s’étaient peu à peu introduits, amenant fatalement un peu d’encombrement. La démolition d’un gros mur qui fermait vers l’Ouest la petite salle étroite située derrière la porte de Crémone, récemment obtenue et exécutée avec un soin prudent par M. l’architecte Camille Lefèvre, nous a permis de nous accroître de la dernière travée du bâtiment qui touche au guichet du Pont des Arts et de transformer, en une belle salle à deux fenêtres ouvertes sur le quai, l’ancienne petite salle italienne qui était jadis, en 1876, la salle Michel Colombe, et où la Vierge d’Oivet, acquise également en 1875, s’encadrait dans l’arc de la porte de Crémone, à la place occupée depuis par la belle Madone de Jacopo della Quercia, conquête de Louis Courajod.
Cette salle nouvelle, intermédiaire entre la salle des Robbia (installée en 1896, peu après la mort de Courajod) et la salle Michel-Ange, porte désormais le nom de Donatello. Celui-ci y est représenté surtout par le grand bas-relief en terre cuite « à l’accent héroïque » acquis par Courajod en 1881 (2) et dont l’attribution au maître ne fait plus de doute pour personne. Nous y avons groupé la plupart des pièces que le Musée possède du xive et du xve siècle italien, réservant pour la salle Michel-Ange les pièces de l’art classique du xvie. La Madone d’Agostino di Duccio, chère à Louis Gonse et dont, après l’avoir découverte dans la petite église d’Au-
(1) La Salle de Michel-Ange au Louvre et sa nouvelle installation. (Gaz. des B.-A., octobre-décembre 1876).
(2) Voir Gazette des Beaux-Arts, 2e pér., t. XXIII, mars 1881, p. 198-203.
villers, il obtint l’entrée au Louvre, y a trouvé une place d’honneur entre les marbres de Mino, ceux de l’école de Donatello et les délicieux bois de l’atelier de Nino Pisano.
Quant à la salle Michel-Ange, la Porte et les Esclaves en font toujours le plus bel ornement : ces derniers laissés à la place très heureuse que Barbet de Jouy leur avait trouvée, rapprochés seulement de l’œil par la diminution des socles, écartés légèrement de la muraille et isolés de divers morceaux qui étaient venus les coudoyer d’un peu trop près. Le calme et la richesse nécessaires à la fois autour de pièces de cette haute valeur ont été augmentés par l’installation sur la paroi du fond d’une des tapisseries de la série des Chasses de Maximilien, Le Limier, qui l’occupe tout entière et sur
Nouvelle salle de la sculpture italienne au Musée du Louvre
la somptuosité de laquelle s’enlève seulement en clair le buste délicat de Béatrice d’Este. Cette installation a obligé de faire passer sur la paroi qui fait face à la Porte de Crémone le haut-relief de Robert Malatesta qui n’y a pas perdu, bien au contraire.
Le département des objets d’art, en échange de la tapisserie, a reçu et avait déjà exposé depuis quelque temps, parmi ses séries de petits bronzes de la Renaissance, les plaquettes d’His de la Salle, dont la signification, comme l’échelle, s’accommodait mieux de ce rapprochement. Seuls les reliefs de Riccio du tombeau della Torre, augmentés de ceux du don G. Brauer, peuplent toujours l’une des fenêtres où un classement plus logique des pièces de moindre dimension a pu être opéré.
Au centre de la salle, se dresse aujourd’hui le svelte Mercure de Jean Bologne, à la place de la
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fontaine de Gaillon qui en coupait davantage la perspective et qui a été rapprochée logiquement des marbres franco-italiens de la salle Michel Colombe.
De celle-ci nous avons éliminé, outre le Mercure qui y était assez déplacé, le grand groupe d'Adrien de Vries, Mercure et Psyché, qui est passé dans la salle des Robbia, et la Renommée de Cadillac qui est allée rejoindre, dans l'ancienne salle d'entrée du département, autrefois ouverte sur la cour, les sculptures de l'époque Henri IV. Dans la salle Michel Colombe, les deux belles vierges de marbre de l'école de la Loire, celle d'Olivet et celle d'Ecouen, ont été mises à l'honneur, au centre de la pièce, à la place des grands bronzes classiques, mouvementés et encombrants ; nous avons pu y amener aussi les statues de Chantelle, qui attendaient depuis bientôt trente ans cette installation définitive, et elle a pris, de ce fait, une homogénéité et une harmonie toutes nouvelles. Enfin le départ des statues de Chantelle a permis de donner une meilleure disposition aux statues de la salle romane, ancienne salle des Nouvelles Acquisitions.
On voit que le « mouvement » commencé par les Italiens et à leur avantage a pu s'étendre heureusement jusqu'aux séries françaises du Moyen-Age et de la Renaissance, qui auraient si grand besoin, elles aussi, d'air et d'espace. Ce que l'on souhaite vivement à leur bénéfice, c'est, à présent, la constitution d'une salle spéciale consacrée aux arts septentrionaux, flamands ou allemands, où le retable de Coligny et la belle Vierge d'Isenheim, que nous publions ici récemment, formeront avec l'Eve de Veit Stoss et le Calvaire de Nivelles, les pièces principales et dégageront d'autant les séries françaises. La place de cette réunion nécessaire est tout indiquée dans la salle qu'occupent aujourd'hui les sarcophages et les inscriptions des Antiquités chrétiennes, lesquelles relèvent administrativement et artistiquement du département des Antiques. Espérons qu'un jour prochain le déménagement des ateliers de moulage donnera à celui-ci la place nécessaire pour les recueillir.
Paul Vitry.
A PROPOS DE QUELQUES DESSINS DU LOUVRE
Un dessin de Bandinelli
Les lecteurs de la Gazette des Beaux-Arts se souviennent peut-être d'un article paru dans le fascicule de janvier 1924 sur Francesco di Simone Ferrucci Fiesolano, élève de Verrocchio en compagnie de Léonard de Vinci et du Pérugin.
Un bas-relief de la célèbre collection de feu Gustave Dreyfus, conservée pieusement en entier par ses héritiers, se trouvait analysé et reproduit dans cette étude à côté d'un croquis de Léonard pour la Madone Benois, croquis qui a dû inspirer son camarade d'atelier Ferrucci.
M. W. Bode avait, il y a déjà longtemps, trouvé un dessin à la plume qu'il n'hésitait point à attribuer à Michel Ange, reproduisant le bas-relief Dreyfus. Ce dessin se trouvait alors dans la collection Heseltine dispersée depuis. Cette attribution très judicieuse, selon moi, souleva une vive protestation de la part de M. Woelfflin qui déclara le dessin même trop faible pour Baccio Bandinelli et tout au plus digne de son école.
Or, j'ai remarqué récemment, dans les collections
du Louvre un important dessin à la plume de roseau et au bistre qui sort réellement de l'atelier de Baccio Bandinelli et ne fait que confirmer par son évidente infériorité l'attribution de Bode.
Je suis heureux de profiter de l'hospitalité de Beaux-Arts pour y publier ce dessin comme supplément à mon article de la Gazette.
Ce nouveau dessin prouve encore une fois l'importance que les contemporains et même la génération suivante attachaient à ce modeste bas-relief — modeste par ses proportions, s'entend.
Le document nouveau est on ne peut plus soigneusement étudié, avec une préoccupation évidente « du joli dessin », les hachures régulières et propres, semblent d'un graveur, mais sont sans vie.
A côté du trône de la Vierge (ajouté par le des-
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sinateur), nous voyons des « putti » dessinés avec rage, d'une tout autre allure. On dirait que le patron de l'atelier, maître Baccio, après avoir critiqué durement ce dessin trop sage « du bon élève » a tracé en marge d'une plume vigoureuse, trempée dans une encre au bistre plus foncée ces trois bambins au grand désespoir de l'élève, amoureux de la netteté de son travail, gâté désormais par la fougue intempestive du Bandinelli.
Ici, comme chez Michel Ange, la faute de proportion, des jambes de la Madone, trop courtes est corrigée.
G. de LIPHART.
Watteau et Titien
Il y a maintenant trente ans passés, le Dr Gronau, traitant dans la Gazette des Beaux-Arts de quelques dessins de Giorgione et des Campagnola (1), attirait le premier l'attention sur le fait qu'une charmante sanguine de Watteau, conservée au Louvre (N° 1342), est la copie d'un dessin d'un maître vénitien. Comme argument principal pour cette identification, le Dr Gronau pouvait citer la
LE TITIEN. Dessin à la plume
(Coll. Albertina de Vienne)
déclaration de Mariette à propos des dessins de Domenico Campagnola dans la collection Crozat : « Watteau les copia tous étant chez M. Crozat, et il avouait qu'il en avait beaucoup profité ». Il s'en
(1) Cf. Gazette des Beaux-Arts, troisième période, tome III, pages 333-4.
référait aussi au dire du comte de Caylus : « Les belles fabriques, les beaux sites et le feuillé plein de goût et d'esprit des arbres du Titien et de Campagnola qu'il voit pour ainsi dire à découvert,
Copie à la sanguine par Watteau
(Musée du Louvre)
le charmèrent ». L'artiste, que le Dr Gronau supposait être l'auteur du dessin copié par Watteau, était Domenico Campagnola.
Lorsque le Dr Gronau publiait son article, le dessin en question faisait partie d'un cabinet anglais de faible importance et peu connu, la collection Locker Lampson. Cette collection a été dispersée depuis et le dessin copié par Watteau se trouve aujourd'hui à l'Albertina de Vienne. M. W.-G. Constable, qui publia le dessin, l'an passé, dans le Burlington Magazine (2), attribue, avec raison, il me semble, les deux figures du premier plan au Titien et le reste du dessin à une main différente, opinion acceptée aussi par le baron Von Hadeln dans son récent volume sur les dessins du Titien (3). Mais ni M. Constable, ni le baron von Hadeln ne semblent avoir eu connaissance du fait que Watteau ait copié ce dessin : aussi en reproduisant côte à côte les deux dessins, nous espérons intéresser tous ceux qui étudient l'art de Watteau.
On verra que la copie de Watteau est une copie presque exacte; cependant, l'âpre vigueur des traits et des hachures du grand maître vénitien a
(1) Cf. The Burlington Magazine, vol. XLII (April 1923).
(2) Zeichnungen des Tizian. (Berlin, 1924), pl. 4.
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été transposée par la gracieuse et caressante touche de l'exquis maître français. Et, en dehors de l'importance de ce document pour l'étude de Watteau, le cas est aussi d'un intérêt plus général; car il montre, comme le dit le Dr Gronau: «que les différentes époques de l'art sont perpétuellement en contact d'une manière inévitable, bien que parfois intermittente ou invisible».
Tancred BORENIUS.
MUSÉE DU LOUVRE
Catalogue des Bijoux antiques
Dans les derniers temps de sa vie interrompue d'une façon si soudaine et si regrettable, A. de Ridder avait voulu faire pour les Bijoux antiques du Louvre, ce qu'il avait fait précédemment pour les Bronzes Antiques. Il avait rédigé un catalogue sommaire des collections, qu'il a laissé presque entièrement achevé, et il s'était occupé parallèlement de consacrer au même sujet un grand ouvrage de caractère scientifique, dont la préparation était également très avancée lors de sa mort. Le Département des Antiquités grecques et romaines a tenu à publier, le plus tôt possible, sous le nom de celui qui l'avait mené si près de son terme, le catalogue sommaire et c'est lui qui est offert aujourd'hui au public (1). On y trouvera un inventaire des objets qui sont contenus dans la Salle dite des Bijoux antiques, c'est à dire non seulement des diadèmes, boucles d'oreilles, épingle, colliers, pendeloques, fibules, bracelets, bagues, mais encore des scarabées, intailles et camées, ainsi que de la vaisselle d'argent et des figurines en or, argent ou pierres précieuses. L'ensemble comprend environ 2 200 numéros. Trente-deux planches, qui groupent chacune un assez grand nombre d'images, reproduisent les pièces les plus importantes.
Ce petit livre, où A. de Ridder avait déployé ses habituelles qualités de travailleur précis et bien informé, est un nouveau et éloquent témoignage des services qu'il a rendus aux collections antiques du Louvre.
A. MERLIN.
Signalons, d'autre part, une réimpression du Catalogue des Antiquités assyriennes par M. Pottier, dont le précédent tirage a obtenu un vif succès.
MUSÉE DES ARTS DECORATIFS
Après avoir consacré pendant les mois d'été ses locaux habituels d'exposition à la présentation d'une série de photographies de monuments français des xvie et xviiie siècles et d'une suite de tapisseries des Gobelins, appartenant à «l'Histoire du roi» et
(1) A. de Ridder, Catalogue sommaire des Bijoux antiques du Musée du Louvre, Paris, 1924, 219 p. et 32 pl.
à «la Galerie de Saint-Cloud» le Musée des Arts décoratifs vient de donner asile à une exposition de gravures originales dont nous rendons compte par ailleurs. On y exposera ensuite pendant les mois de novembre et décembre les résultats des concours David Weill et Camondo, dont nous avons parlé naguère, pour la confection de sièges et de cadres modernes. Enfin on annonce pour le mois de janvier une exposition de «l'Artisanat français» qui se reliera, ainsi que la précédente, aux préoccupations relatives à l'exposition de 1925.
MUSÉE RODIN
Grâce au généreux concours de plusieurs membres du Conseil d'administration, le Musée Rodin
Rodin. Etude pour le buste de Mme Séverine (Musée Rodin)
a pu acquérir à la vente Pontremoli, pour le prix de 16.600 francs, deux dessins de Rodin tout à fait exceptionnels dans son œuvre. Ce sont deux portraits, de grandeur naturelle, au crayon, l'un de trois quarts, l'autre de profil, de Mme Séverine. Rodin les avait tracés, nous dit Mme Séverine dans un charmant article, paru dans l'Ere Nouvelle du 16 août, dans la pensée de s'en servir pour l'exécution d'un buste. Et ce buste a été fait. Du moins, le Musée en possède le masque demi-nature.
«Les curieuses séances, écrit-elle! Il vous palpit le crâne comme eût fait un phrénologiste (heureusement que mes cheveux étaient à moi!), s'extasiait sur telle bosse, sur telle autre. «Et ces maxillaires! «croyez-vous qu'ils sont solides, et attachés, et en- «veloppés!»
Rodin. Etude pour le buste de Mme Séverine (Musée Rodin)
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Ainsi les premières séances furent presque une étude d'anatomie. Nul n'était plus soucieux de vérité que le statuaire auquel certains reprochaient de s'en fier à ses seules forces, à sa mémoire, à son appréciation.
Mais, la « reconnaissance » faite, l'espèce classée (malgré que j'en fusse l'objet je pensais au Muséum d'histoire naturelle) comme ensuite ce fut grave et beau de voir Rodin « travailler »! La feuille de papier sur laquelle tremblait l'ombre des arbustes qui se hissaient sur leur tige pour mieux voir à travers le vitrage; la décision du fusain entre les doigts demeurés d'artisan; la grande barbe patriarcale d'or et d'argent qui trainait sur le bord du bristol — et ce grand silence pathétique de la méridienne, plus impressionnant cent fois que le silence nocturne, haletant de trop de sommeil.
Mme Séverine pense qu'avant de les lui offrir, il utilisa ces croquis pour le buste de la République, à Boston. C'est un motif qui n'existe pas dans l'œuvre de Rodin.
Afin de reconnaître les soins du chirurgien qui lui avait sauvé la vie, Mme Séverine abandonna au Dr Adolphe Bruyère ces dessins envers lesquels il témoignait « une vive convoitise ». Après sa mort, ils furent vendus par sa veuve et passèrent dans la collection Pontremoli, qui comprenait également quelques beaux bronzes du maître.
Léonce Bénédite.
MUSÉES DE LYON
Au cours de cette année, M. Henri Focillon, appelé à prendre à la Sorbonne la place laissée vacante par le départ de M. Mâle pour la direction de l'Ecole de Rome, a dû résigner ses fonctions de directeur des Musées de la ville de Lyon, et la Municipalité lyonnaise, créant, fort logiquement d'ailleurs, une espèce de tradition, a fait appel à son successeur dans la chaire d'histoire de l'art de l'Université, M. Léon Rosenthal, pour lui succéder aussi comme directeur des Musées municipaux. Il s'agit, on le sait, non seulement du grand Musée, logé dans l'ancienne abbaye bénédictine des Dames de Saint-Pierre, aujourd'hui Palais des Arts, mais aussi de deux autres établissements, le Musée Guimet et ses collections d'Extrême-Orient et le Musée de Gadagne, musée du Vieux Lyon, ou, suivant le titre nouveau qui lui a été donné, « Musée historique de la ville de Lyon », avec ses séries de souvenirs, documents et œuvres d'art d'intérêt local, qui est encore en voie de formation dans une vieille demeure gothique du quartier Saint-Jean.
Certes, la tâche est lourde pour un seul homme, mais la méthodique activité de M. Rosenthal saura y suffire. Il convient cependant, en lui souhaitant courage et succès, de rendre hommage à l'œuvre accomplie par son prédécesseur.
Au Musée Guimet, il eût à reprendre tout le classement et à installer au rez-de-chaussée le résultat des fouilles d'Adolphe Reinach, en Egypte.
À l'hôtel de Gadagne tout était à créer, et, s'il reste beaucoup à faire, l'institution fonctionne dès maintenant et d'intéressantes séries s'y exposent déjà. Au Palais des Arts surtout, on sent qu'une direction éclectique et un goût raffiné ont présidé aux remaniements heureux et au choix des œuvres nouvelles. Des achats nombreux et raisonnés, hardis sans aventure, ont modernisé les séries de peintures, de sculptures et de dessins. L'utilisation des anciennes Galeries d'Histoire Naturelle devenues disponibles par un heureux transfert, a permis au premier étage, l'installation d'une galerie moderne, charmante et au second, d'une galerie de maîtres primitifs, de la sculpture en bois et des meubles, tout à fait harmonieuse et claire, sans compter la réinstallation dans l'ancien local consacré aux objets d'art des salles Lambert et Dusegneur, et le perfectionnement du Cabinet des Antiques, où M. Focillon fut aidé par la haute compétence et le grand goût de son collègue de la faculté, M. Henri Lechat.
Il reste à faire toutefois, encore; la grande chapelle est à aménager complètement en Musée des gloires lyonnaises. Les collections modernes peuvent recevoir un accroissement indéfini. Il est fâcheux qu'on n'ait pu affecter au développement du Musée les anciens locaux de la Faculté des Lettres, où des services municipaux se sont réinstallés pour le moment, aggravant les dangers que fait courir aux collections la ceinture de boutiques dont le vieux palais est malencontreusement entouré.
On peut exprimer le vœu enfin, que les salles de sculpture soient transformées ou transférées. Les Antiques sont opprimés par une décoration de style baroque, turbulente et insupportable ; le Moyen-Age, la Renaissance et les Modernes sont relégués dans des locaux d'une tristesse morne, où règne un jour de cave, malgré les verres dits « soleil » qu'on y a placés.
AU MUSÉE DE DIJON
MM. Albert Joliet et Fernand Mercier, conservateur et conservateur-adjoint du Musée de Dijon, viennent de donner, dans la collection des Memoranda de la maison Laurens, un de ces utiles petits livres, à la fois guide, tableau historique sommaire et choix d'images des riches collections sur lesquelles ils veillent avec une sollicitude active,
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généreuse et passionnée. On sait la richesse et la complexité du dépôt : Sculptures (et quels morceaux essentiels de Sluter à Rude, en passant par Houdon!), peintures anciennes et modernes, objets d'art abondants des collections Trimolet et Roydet, le tout disposé avec ingéniosité dans ces bâtiments illustres, dont une partie appartenait au Palais des Ducs et que l'on a utilisés au mieux, créant « les aspects les plus inattendus, tantôt imposants, tantôt gracieux et intimes ».
Une abondante collection léguée récemment dans son ensemble à la ville de Dijon, celle du Dr et de Mme Dard, n'a pu encore y trouver une installation convenable. Déjà celle de Mme Grangier, en 1908, avait dû occuper la dernière des salles disponibles, au cœur de la tour de Bar. Nos lecteurs ont eu cet été la primeur de la publication d'un des morceaux de cette collection, où d'autres découvertes nous sont promises, avec le curieux panneau de Conrad Witz, qui fut présenté à l'exposition suisse du Jeu de Paume. Espérons que les locaux supplémentaires, que le départ de l'école des Beaux-Arts laisse libres au deuxième étage du bâtiment sur la place Rameau, pourront être bientôt affectés au Musée et servir à sa nécessaire extension.
Espérons aussi que le Musée des Antiquités de la Côte-d'Or, beaucoup trop entassé en deux salles du rez-de-chaussée pourra être installé un jour plus convenablement. Nous croyons savoir qu'on projette d'utiliser à cet effet l'ancienne église Saint-Philibert restaurée avec le concours des Monuments historiques.
MUSÉES ARCHEOLOGIQUES DE REIMS
Un projet des plus intéressants a été récemment adopté par la municipalité de Reims, d'accord avec l'administration des Monuments historiques. Il s'agirait d'affecter la plus grande partie des bâtiments de l'ancienne abbaye de Saint-Rémy, devenus l'hôpital civil, à l'installation du formidable musée lapidaire dont les destructions innombrables de la guerre et les soins diligents des services d'architecture de l'Etat qui sont intervenus à temps pour sauver des quantités de débris d'un intérêt puissant, aujourd'hui réunis dans les anciens bâtiments archiépiscopaux, ont rendu la constitution nécessaire.
La salle capitulaire gothique servirait de sacristie à l'Eglise Saint-Rémy et la grande salle placée au-dessus de local d'exposition pour le trésor et les tapisseries.
D'autre part, les bâtiments de l'archevêché que le département avait concédés, avant guerre, à la ville pour son musée archéologique, en partie détruit par l'incendie de 1914, seraient rétrocédés à l'Etat, et l'on y installerait, avec le trésor de la cathédrale, les débris et documents relatifs à l'édifice, lui-même, constituant un véritable « musée de l'œuvre », comme il serait souhaitable d'en voir se former autour de chacune de nos cathédrales.
Signalons aussi la reconstitution entamée dès maintenant du charmant hôtel Le Vergeur, entreprise par les soins de M. Hugues Krafft, où la Société des amis du vieux Reims, qu'il préside avec tant de zèle, installera ses collections sauvées et qui s'augmentent tous les jours, témoin le beau motif de sculpture gothique reproduit ci-contre et qui vient d'être donné par Mme Clot.
Corbeau Pierre. xim^e siècle
(Musée de la Société des Amis du Vieux Reims)
MUSEE DE VIENNE
Le Musée de Vienne (Isère), ne possède qu'une galerie de peinture assez médiocre. Mais en plein pays de fouilles et de trouvailles romaines, il a une importance archéologique considérable. Ces séries de petits bronzes, de poteries, de verreries, etc..., sans compter la fameuse tête d'ivoire qui en fait l'exceptionnelle curiosité, viennent d'être classées dans un ordre lumineux, qui en souligne l'importance, par le conservateur, M. Albert Vassy, dont les collections personnelles sont venues enrichir très utilement le dépôt municipal. D'autre part, une importante collection de céramiques françaises de toutes les fabriques classiques provient des collections de son prédécesseur, M. Bizot, et a été reclassée récemment et disposée dans quatre grandes vitrines pour la confection desquelles il a fallu recourir à une souscription publique, remédiant à la modestie des ressources budgétaires.
Une importante Bibliothèque voisine avec le Musée au premier étage d'un bâtiment isolé de toutes parts et qui paraît avoir été, chose rare, construit à cette
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intention. Mais peut-on imaginer que le rez-de-chaussée de ce bâtiment, qui servait à la municipalité de salle des fêtes, a été concédé à titre permanent à une entreprise de cinéma ? Un contrat lie, paraît-il, la municipalité pour un temps encore trop long. S'il n'y a pas moyen de le résilier, espérons du moins qu'il ne sera pas renouvelé, et que le danger, l'encombrement, disons aussi le ridicule de cette cohabitation disparaîtront : Caveant consules !
MUSEE-BIBLIOTHÈQUE DE PAU
Le Salon de 1924 montrait à la section d'architecture d'intéressants projets pour la création de nouveaux bâtiments destinés à abriter au rez-de-chaussée la bibliothèque et au premier étage le Musée de la ville de Pau. Ingénieusement et harmonieusement disposés par leur auteur, M. G. Umbdenstock, à qui elles ont valu une médaille d'or, ces projets auraient grand intérêt à être réalisés et constitueraient un des meilleurs édifices de ce type que pourraient montrer nos provinces françaises.
MUSEE DE COMPIEGNE
Une figure de grand donateur: Antoine Vivenel
Une note récemment parue dans BEAUX-ARTS sur un objet du Musée ayant amené forcément sous notre plume le nom de Vivenel, nous avons essayé de résumer ici ce que nous pouvons connaître de cette curieuse figure d'amateur et de bienfaiteur de nos musées.
Ce que nous savons de l'existence d'Antoine Vivenel tient en quelques lignes. Il y a encore, à Compiègne, des contemporains de Vivenel. Mais personne ne se souvient de lui. Les archives de Compiègne sont muettes en ce qui le concerne. Il naquit à Compiègne en 1799. Nous ignorons quelle fut sa jeunesse. Lorsque nous le retrouvons, à dix-neuf ans, il est à Paris, commis chez un entrepreneur de bâtiments. A vingt-cinq ans, il est l'associé de son patron. Peu après il entreprend, pour son compte, de vastes travaux, dont le plus important fut l'agrandissement de l'Hôtel de Ville de Paris sous la direction des architectes Godde et Lesueur. Il avait acquis une fortune considérable qu'amoindrirent de larges dons à sa ville natale. La révolution de 1848 le ruina. Et c'est dans un était voisin de la pauvreté que la mort vint le surprendre, à Paris, le 19 février 1862.
Voilà, semble-t-il, une vie d'un intérêt médiocre. Mais, le véritable Vivenel n'est pas là. Les natures sans éclat doivent être vues par des yeux amis. Ecoutons plutôt, pour le bien juger, un contemporain qui l'a beaucoup aimé (1). « Au début du siècle dernier, écrit-il, il y avait quelque part, à Paris, un enfant de Compiègne, un artiste, un antiquaire, un ouvrier de sa fortune qui allait partout, ramassant à ses frais des vases étrusques, des bronzes antiques, des terres cuites, des assiettes de Faenza, des armes de Tolède, les vaisselles de Bernard Palissy, les potiches de la Chine, les bas-reliefs du Moyen-Age, les verres-ies de Venise, les émaux de Limoges, toutes les fantaisies de tous les arts et de toutes les époques. Lorsqu'à force de soins, de recherches, de voyages, de dépenses, il eut, péniblement, long-
D. Papety. Portrait d'Antoine Vivenel
guement, savamment formé sa collection, il la donna à la ville de Compiègne (1). En effet, le 20 mars 1843, Antoine Vivenel léguait à la ville de Compiègne la propriété de son cabinet d'antiquités et de toutes les collections formant le musée. » Un curieux portrait de Dominique Papety que nous reproduisons ci-contre le montre dans le cabinet qui fait partie de son legs à la ville, signant l'acte de donation. Véritable sacrifice, si l'on songe que Vivenel n'était âgé que de quarante-quatre ans! Avec une ferveur quasi mystique, il avait amassé sans arrêt, achetant beaucoup, semble-t-il, aux antiquaires. Son nom ne parait sur les catalogues qu'à la vente Beugnot (1840) (2). Mais la
(1) Lettre d'Eugène Pelletan à F. Mallefille parue dans l'Echo de l'Oise des 12 et 23 juillet 1850.
(2) Nous devons ce renseignement à l'obligeance de M. Seymour de Ricci.