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Numéro 16
BEAUX-ARTS
REVUE D'INFORMATION • ARTISTIQUE •
L'AFFAIRE DE LA PRÉTENDUE "BELLE FERRONNIÈRE"
On sait que l'on qualifie, dans le public, de Belle Ferronnière, à la suite d'une confusion déjà ancienne avec un autre tableau léonardesque du Louvre (n° 1605), un très beau portrait de femme, attribué, dans notre Musée, à Léonard (n° 1600), et où on a reconnu tantôt Elisabeth de Gonzague, tantôt Béatrice d'Este, et tantôt Lucrezia Crivelli.
La marquise de Chambure possédait, par héritage, une répétition de ce tableau, dont elle fit présent, il y a quelques années, à Mlle Andrée Lardoux, lorsque celle-ci épousa un capitaine américain, M. H. Hahn; elle essaya de vendre le tableau, comme un Léonard authentique, au Kansas City Art Institute. Interrogé par un journaliste, Sir Joseph Duveen affirma que ce ne pouvait être qu'une copie du tableau du Louvre; cette déclaration ouvrit les yeux aux conservateurs du Musée américain, et ils renoncèrent à l'acquisition. Les propriétaires réclamèrent aussitôt à Sir Joseph Duveen 500.000 dollars d'indemnité.
La Cour Suprême de l'Etat de New-York, sachant qu'il était impossible de faire venir en Amérique le tableau du Louvre, décida, fort sagement, que les experts désignés par les deux parties pourraient être entendus à Paris, par commission rogatoire, devant le consul des Etats-Unis.
Mme Hahn et son avocat, M. Hyacinth Ringrose, apportèrent donc en France le tableau en litige, et on put procéder, le 15 septembre, dans les bureaux de la conservation du Louvre, à la confrontation des deux œuvres, en présence de MM. Adolfo Venturi, Schmidt Degener, Roger Fry, Langton Douglas, Lawrie, Marcel Nicolle, et de Sir Charles Holmes, directeur de la National Gallery.
Huit jours auparavant, le consul des Etats-Unis avait déjà recueilli la déposition de notre éminent collaborateur, M. B. Berenson; pendant toute une semaine, les autres spécialistes furent entendus dans les mêmes conditions, et leurs dépositions furent enregistrées, au fur et à mesure, par la presse quotidienne. Usant du droit que lui confèrent les usages de la procédure anglo-saxonne, l'avocat de Mme Hahn ne se fit pas faute de harceler les témoins des questions les plus insidieuses et les plus indiscrètes, s'efforçant, souvent avec beaucoup d'esprit, de les mettre en contradiction avec eux-mêmes ou avec ceux qui les avaient précédés à la barre: à plusieurs reprises, ce fut de l'excellent Courteline.
Détail du Tableau appartenant à Mme Hahn.
Les lecteurs de Beaux-Arts ne seront pas surpris que les témoignages aient été unanimement au désavantage de Mme Hahn et de son tableau. Quel qu'en puisse être l'auteur—Léonard lui-même, comme on a tendance à le croire de nouveau aujourd'hui, ou un de ses meilleurs élèves, comme l'assurait, il y a vingt ans, toute la cohorte des Morelliens—le portrait du Louvre est une œuvre originale
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et même un chef-d'œuvre. Par sa sécheresse, par la mièvrerie de certains détails, par l'incompréhension de certaines particularités de l'original, la peinture que possède Mme Hahn se caractérise immédiatement comme une copie, comme une très bonne copie, sans doute, mais indubitablement comme une copie. Les visiteurs du Louvre peuvent donc, sans scrupule, continuer à admirer un de leurs tableaux favoris.
Une tradition de famille, chez les Chambure, assurait que leur peinture avait été tirée, pendant la Révolution, de quelque demeure royale. Cette tradition repose peut-être sur un fond de vérité. Au revers du tableau de Mme Hahn, on lit, écrite à l'encre, cette inscription :
ENLEVÉE DE SUR BOIS ET REMIS
SUR TOILE PAR HACQUIN
A PARIS 1777
Hacquin est un de ces rentoileurs et restaurateurs de tableaux qu'employa, au XVIIIe siècle, la Direction des Bâtiments du roi.
Y avait-il donc, à Versailles, une copie du fameux portrait ? L'inventaire de Bailly paraît précisément en signaler une en 1709, dans la collection de Louis XIV. Le tableau de Mme Hahn pourrait parfaitement être celui-là, dont les inventaires postérieurs ne signalent plus la trace.
De quelle époque est cette copie ? La question est plus difficile et les experts ne sont pas d'accord : les uns y voient une œuvre du XVIe siècle, les autres une peinture de la fin du XVIIIe ; la vérité doit être entre ces dates extrêmes, et quand nous voyons le nombre de copies d'après Raphaël et Léonard, exécutées pour Louis XIV, par Stiémart ou par Michelin le Romain, nous ne pouvons nous empêcher d'attribuer la même origine à la Belle Ferronnière de Kansas City, qui retrouverait ainsi ses papiers de petite noblesse et qui ne serait pas tout à fait une roturière.
J.G.L.
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NOUVELLES
Nominations.— M. J. MARQUET DE VASSELOT, conservateur adjoint au département des objets d'art du Moyen-Age, de la Renaissance et des Temps modernes, au Musée du Louvre, a été nommé conservateur de ce département, à la place de M. Migeon, par décret du 16 juillet.
M. Louis HAUTECŒUR, professeur à la faculté des lettres de Caen, a été nommé conservateur adjoint au département des peintures, par décret du 18 septembre.
M. Charles PERDREAU, directeur honoraire au ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, remplira, par décret du 13 juillet, pour cinq ans, les fonctions d'inspecteur général des monuments historiques, en remplacement de M. Berr de Turique, dont nous avions annoncé le décès.
Distinctions honorifiques.— Légion d'honn ur.— Par décret du 7 août, rendu sur la proposition du ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, ont été promus : Commanleur : M. Edmond Pottier, conservateur au Musée du Louvre, membre de l'Institut; Officiers : MM. Jules Adler, artiste peintre; Henri Bouchard, statuaire; Georges Goursat, dit Sem. dessinateur; Henri Rabaud, membre de l'Institut, directeur du Conservatoire; Paul Dukas, compositeur de musique; Chevaliers : MM. Amédée Boinet, bibliothécaire à Sainte-Geneviève; Féron, chef de bureau à la direction des Beaux-Arts; Robert Brussel, chef du service d'action artistique à l'étranger; Lelong, directeur de l'école des Beaux-Arts de Rouen; le marquis de Fayolle, conservateur du musée des antiquités de la Dordogne; Bouisset, conservateur du Musée Ingres à Montauban; Pierre Laurens, Eugène Loup, Mme Beaury-Saurel, artistes peintres; Lucien Métivet, dessinateur; Dejean, sculpteur; Hulot, architecte; Maur. Caplet, Roger Ducasse, Monteux, Marcel Dupré, compositeurs de musique; Edouard Risler, pianiste.
Par décret du 10 août, rendu sur la proposition du ministre du Commerce, M. François Carnot, président de l'Union centrale des Arts Décoratifs a été nommé officier.
Par décret du 7 août, rendu sur la proposition du ministre des affaires étrangères, ont été nommés officiers : le P. Delattre, directeur du musée Lavigerie, à Carthage; M. Van Sluijters, architecte décorateur hollandais; chevaliers : MM. Altmann, artiste peintre russe; Tanner, peintre américain.
Dans la promotion du 12 août, consécutive à l'exposition coloniale de Marseille, nous relevons les noms de : MM. Olive, Silbert, artistes peintres; Villeneuve, statuaire; Richard, architecte, nommés officiers; Antoni, J. et R. Daviel de la Nézière, Delzers, Dorville, Gibert, de Marliave, Montézin, Olivier, Ponchin, Seyssaud, Suréda, Vives-Apy. Lambert, artistes peintres; Marx, C. Roux, Gonzalès, statuaires; Bentz, Delavel, Lambla, Muller, Olivier, Resplandi, Stoulling, Wulfleff, architectes ; Rumèbe, artiste céramiste, nommés chevaliers.
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D'autre part, M. Ricardo Vines, compositeur et pianiste espagnol, a été nommé chevalier le 25 août; M. Fernand Mazerolle, conservateur du Musée de la Monnaie, le 2 septembre.
Dans la promotion supplémentaire du ministère de l'Instruction publique, M. Hippolyte Berceaux, artiste peintre a été promu officier; MM. Baugnies, artiste chard Davids, Kauffmann, artistes peintres; Pascau, conservateur du musée Bonnat, à Bayonne, ont été nommés chevaliers.
Prix de Rome.— Les jugements des concours pour le prix de Rome ont eu lieu cette année, comme d'habitude, le 20 juillet pour la gravure en médailles, le 21 pour la peinture, le 24 pour la sculpture, le 28 pour l'architecture.
Le sujet proposé aux concurrents du prix de gravure était le suivant: «L'homme primitif guette la proie qui lui assurera sa nourriture». Le concours dans l'ensemble a été jugé bon. Grand prix: M. Bazor (Lucien-Georges); 1er second grand prix: M. Renard (Marcel-Claude-Victor); 2e second grand prix: M. Guiraud (Jean-Joseph).
Les concurrents du prix de peinture devaient traiter un même sujet: «Jésus ressuscitant le fils de la veuve», en esquisse peinte, et en outre, plus à fond, un morceau de nu à leur choix. Cette formule de concours n'a pas donné les résultats qu'on attendait, les tableaux présentés au second degré ont semblé médiocres. Les récompenses suivantes ont été cependant décernées: Grand prix de Rome: M. Vieilledent (Pierre-Georges), dit Dionisi, 1er second grand prix: Mlle Jullien (Renée), 2e second grand prix: M. Martial (Lucien).
Une muse remet à Apollon le couteau avec lequel il va écorcher Marsyas. Le monstre est ligoté au tronc d'un arbre, tel était le thème proposé aux sculpteurs Grand prix de Rome: M. Bertola (Louis); 1er second grand prix: M. Baudry (Léon-René-Georges); 2e second grand prix: M. Lavalley (Pierre).
Les architectes devaient présenter un sujet plus moderne: «la résidence du représentant de la France au Maroc». Le programme exigeait que le palais fut de style français, ce qui est contraire au point de vue, beaucoup plus rationnel, que l'architecte du réel palais du maréchal Lyautey, M. Henry Prost, a adopté pour Rabat. M. Mathon (Jean-Baptiste), a obtenu le grand prix M. Lecomte (André), a eu le 1er second grand prix et M. Feray (Marcel-Georges), le 2e second grand prix.
Inaugurations de monuments.— Les mois de vacances sont toujours particulièrement fertiles en inaugurations de monuments. Nous signalerons seulement ici les plus importants.
Rappelons, en premier lieu, la remise à la ville de Paris, par le bâtonnier Théodor —le 15 juillet,—du Monument de la Reconnaissance belge à La France. Ce monument dû au statuaire belge de Rudler et à l'architecte R. Foucart, s'élève place de l'Alma, au coin de l'avenue Montaigne. L'inauguration du musée Bonnat par M. Léon Bérard, le 4 août, a été suivie de celle d'un monument à l'artiste sur une des places de Bayonne, comprenant une statue de Segoffin, qui a figuré au dernier Salon. Le 18 août, à Dieppe, on a inauguré également la statue et le musée Camille Saint-Saëns.
Le 20 août, à Metz, le cardinal Charost, archevêque de Rennes, a inauguré dans la cathédrale un monument à la mémoire de Mgr Dupont des Loges, le grand évêque patriote. Le monument qui consiste en un tombeau surmonté d'une statue priante, est l'œuvre du statuaire Hannaux, il figura également au dernier Salon.
Le 20 août, à Villedieu (Manche), a été inauguré le monument aux morts de cette ville, œuvre du sculpteur Ch. Desvergnes. Le 26 août, à Buzancy, une cérémonie a eu lieu à l'occasion de la remise en place de la statue du général Chanzy, abattue par les Allemands durant l'occupation. Le 23 septembre, le Président de la République a inauguré le monument aux morts de Ram-bouillet, œuvre de Sartorio pour la sculpture et de Tournac pour l'architecture. Enfin, le 29 septembre, à Trevol (Allier), a été inauguré solennellement le monument de Bouchard aux victimes de la catastrophe du dirigeable République.
Projets de monuments.— La 3e commission a proposé au Conseil municipal l'édification d'un monument au maréchal Galliéni dans l'avenue de ce nom, sur l'esplanade des Invaliles. Elle a proposé également de placer le monument commémoratif de la Victoire de la Marne, offert en souscription par les Américains, sur le plateau de Gravelle. Elle a émis enfin le vœu que les statues des hommes célèbres soient de préférence élevées dans les contre-allées de l'avenue de l'Observatoire.
On doit mettre en place prochainement, sur le terre-plein de la Madeleine, le monument à Victorien Sar-dou qu'a exécuté M. Bartholomé.
Un comité s'est formé pour élever à Marseille un monument à Daumier. L'exécution de la statue doit être confiée à M. Bourdelle.
Parmi les futurs monuments de guerre notons que celui de Tours, commandé à Gaumont, et qui a été présenté en maquette à Paris, cet été, au ministre de l'Instruc-tion publique, s'exécute en ce moment dans l'escalier de l'hôtel de ville et que celui de Rouen a été commandé, après concours, au sculpteur Réal del Sarte.
Protection des Sites naturels et historiques.— A titre d'exemple de l'intérêt que présente le classement des paysages naturels. (Voir l'article de M. Marcel Plai-sant dans le no de Beaux-Arts du 15 juillet), signa-lons la mesure prise par le ministre en faveur des calanques provençales d'En-Vau et de Port-Pin, qu'il était question de transformer en carrières et dont le classe-ment va sauvegarder les pittoresques rochers.
C'est en partie dans le même esprit, que M. Léon Bérard a fait signer le 12 août, au président de la République, un décret interdisant, sauf en des cas tout à fait exceptionnels, les concessions accordées à des sociétés ou entreprises privées pour organiser des fêtes dans les monuments, parcs et jardins dépendant du domaine des Beaux-Arts, et qui avaient eu pour conséquences, cet été, aux Tuileries notamment, des «dom-mages et dégradations multiples»:
NÉCROLOGIE
Le peintre espagnol Sorolla y Bastida est mort à Valence, le 15 août. Il était né dans cette ville en
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1850. C'était un peintre de paysages et de marines très réputé dans son pays et bien connu en France et en Amérique, où de nombreuses toiles de lui avaient été réunies au Musée hispanique de New-York.
Le célèbre ténor VAN DYCK, né à Anvers, en 1861, est mort à Bruxelles, le 2 septembre. Est-il besoin de rappeler son interprétation de Wagner à Bayreuth et en France, sa propagande en faveur des maîtres de la musique française dans le monde entier, qui lui valurent les plus retentissants succès?
Le public qui s'intéresse aux arts apprendra avec regret la mort d'OLIVIER SAINSERE, conseiller d'État honoraire, secrétaire général de la présidence de la République pendant la guerre, grand officier de la Légion d'honneur, survenue le 7 septembre. Il était membre de la plupart de nos grands conseils artistiques, vice-président de l'Union centrale des arts décoratifs. C'était un amateur d'art délicat et volontiers audacieux, d'une sympathie toujours ouverte et accueillante.
Le 3 septembre dernier, l'antiquaire parisien DEMOTTE a trouvé la mort dans un accident de chasse. On sait comment son nom avait été mêlé à des discussions récentes dans lesquelles nous nous sommes absents d'intervenir avant les conclusions judiciaires qui étaient sur le point de se produire.
En dehors de son activité professionnelle considérable, M. Demotte avait abordé depuis plusieurs années le domaine de l'édition d'art et on lui doit plusieurs magnifiques ouvrages dont quelques-uns sont encore en cours de publication.
ACADÉMIES SOCIÉTÉS SAVANTES
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
Séance du 10 août
Le calice de Suger.— Le calice de Suger est un précieux vase antique en pierre dure autrefois conservé dans le trésor de l'abbaye de Saint-Denis; il fut volé en 1804 au cabinet des médailles et avait disparu depuis cette date; M. Seymour de Ricci annonce à l'Académie que le calice vient d'être retrouvé dans un château anglais et qu'il a été acquis par un amateur de Philadelphie, M. Joseph E. Widener.
Séance du 17 août
Le comte Durrieu communique une étude sur Jean Colombe, peintre et enlumineur, qui a vécu à Bourges durant le dernier tiers du quinzième siècle. Il fut protégé par la reine de France Charlotte de Savoie, seconde femme de Louis XI. Une particularité frappante des miniatures sorties de son atelier consiste dans la présence très multipliée d'inscriptions ou tout au moins de suites de lettres.
Séance du 26 août
M. Salomon Reinach rappelle l'importance des copies, même médiocres, de tableaux flamands du xve siècle, pour reconstituer des œuvres aujourd'hui perdues. Il prend pour exemple une Descente de Croix — dont il présente dix copies, neuf panneaux et une tapisserie — qui impliquent l'existence d'un panneau perdu de Van der Weyden.
Le commandant Esperandieu lit une note sur l'aqueduc romain connu sous le nom de Pont du Gard et son utilisation dès le Moyen-Age, pour le passage d'une rive à l'autre du Gardon.
Séance du 31 août
La correspondance apporte une lettre du comte Begouen, professeur de préhistoire à l'Université de Toulouse, annonçant la découverte récente, dans la commune de Montespan (Haute-Garonne), d'une grotte où se trouvent des dessins préhistoriques et même des hauts-reliefs. Cette grotte a été explorée par M. Norbert Casteret, élève du comte Begouen, et son ami, M. l'abbé Breuil.
Ils y ont remarqué une statue d'ourson sans tête placée au milieu de la galerie avec d'autres animaux, (2 lions et 3 chevaux). C'est la première fois qu'on signale des représentations de cette période en ronde-bosse, depuis la découverte des bisons d'argile du Tue d'Audoubert.
Société Nationale des Antiquaires de France
Séance du 4 juillet
M. Boinet fait connaître un manuscrit à peintures, représentant la vie du Christ, de la Vierge, des Apôtres et des Saints exécuté dans le Nord de la France, à la fin du xiiiie siècle.
M. Poinsot étudie des lamelles d'or du Musée du Bardo représentant une maison carthaginoise.
M. Formigé entretient la Société du temple de Silvanus à Saint-Rémi en Provence.
M. Dimier présente un dessin conservé au Louvre, figurant Léda et dans lequel il reconnaît une étude d'après nature, tracée par le Rosso au moment où il exécuta son tableau de Léda d'après Michel-Ange, qui se trouvait à Fontainebleau.
Société de l'Histoire de l'Art français
Séance du 6 juillet
M. Vitry communique, de la part de M. Macon, conservateur du Musée Condé, à Chantilly, une note au sujet d'un buste conservé dans un château des environs de Gournay. Il représenterait l'abbé de Breteuil et serait l'œuvre de Defernex, dont le modèle en plâtre fut exposé au Salon de 1774.
Présentant des photographies que M. Glauco Lombardi, de Parme, lui a confiées pour la Société, M. Rouchès étudie trois bustes de Jean-Baptiste Boudard, qui se trouvent à Parme, le premier au musée archéologique, les deux autres à l'Académie des Beaux-Arts, et qui représentent Don Philippe de Bourbon, l'abbé-poète Fruzoni et un Silène.
M. François Boucher s'attache à démontrer que le tableau de Gillot, une Scène de la Foire Saint-Germain, récemment acquis par le Louvre, a été exécuté entre 1707 et 1710, que le Départ des Comédiens italiens, par Wattee, accuse des souvenirs de Gillot, enfin que l'Arlequin, empereur dans la lune (musée de Nantes), doit revenir à Gillot et non à Wattee.
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LA MAISON DE MME DE LAMBALLE A PASSY
L'opinion publique, la presse, la commission du Vieux Paris, ont déploré que les vœux des historiens, aussi bien que les efforts des administrations publiques, aient été impuissants à sauver l'admirable ensemble de l'Hôtel et du Parc de la Maison du docteur Blanche, occupé actuellement par la maison de santé du docteur Meuriot, rue Berton, à Passy. Le lotissement de cet ancien domaine, habité par la princesse de Lamballe, est un fait accompli.
La célèbre amie de Marie-Antoinette, qui paya de sa tête son attachement à la Reine, le 3 septembre 1792, en avait fait sa maison de campagne favorite. Elle l'avait achetée en 1783, au fils de la comtesse d'Egmont Pignatelli (belle-sœur du célèbre maréchal de Richelieu). Les initiales de Mme de Lamballe, née princesse de Carignan, se lisent encore sur la façade du jardin, entre les pilastres, au milieu d'un cartouche attaché par un ruban noué, de style Louis XVI. Le jardin, fermé par une remarquable grille en fer forgé, était de la dimension de la place de la Concorde — et on y fauchait encore un champ de blé la saison dernière !
La mémoire de Mme de Lamballe n'est pas le seul souvenir qu'évoquait d'ailleurs la maison de la rue Berton. Le docteur Blanche eut quelques pensionnaires cécbres. Guy de Maupassant, Gérard de Nerval, vécurent là des années tragiques. Ce dernier a rapporté, sous ce titre : Aurélia ou le Rêve d'une vie, « roman de la folie se racontant elle-même », son séjour au milieu des fous.
Ce très important domaine, qui s'étendait depuis le quai de Passy jusque tout près de la rue Raynouard, d'une part, et entre les rues Berton et Guil-lon, d'autre part, va être coupé par deux rues se croisant, en bordure desquelles on commence déjà les fondations d'immeubles de rapport. Nous avons lieu d'espérer que l'hôtel historique, qui a fait l'objet d'une vente à part, sera préservé. Il vient d'être acquis, aux dernières informations, par un amateur étranger, respectueux de notre passé.
Jean-Gabriel Lemoine.
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MONUMENTS HISTORIQUES
Aisne. — La cathédrale de Soissons. — Chassés de Soissons en septembre 1914, les Allemands ne furent malheureusement pas repoussés suffisamment au nord pour mettre la ville à l'abri des bombardements à gros calibres. En janvier et février 1915, ceux-ci prirent une particulière intensité, et l'on a souvent rappelé les mentions du carnet de route d'un commandant de batterie allemande, qui notait le nombre d'obus ayant atteint les édifices de la ville, et principalement la cathédrale.
C'est à cette époque que fut sectionné, à 4 mètres du sol, le deuxième pilier sud de la nef,
dont la chute provoqua l'effondrement de la voûte centrale et du triforium. Peu à peu, les dégâts s'aggravèrent sous les coups répétés de l'artillerie ennemie, jusqu'en 1918, où, sentant leur proie leur échapper, les Allemands écrasèrent littéralement la ville sous leurs obus.
À l'armistice, la cathédrale apparaissait entièrement coupée en deux, sur l'espace de trois
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travées : d'une part, la façade, gravement atteinte, avec sa tour, dont il ne subsiste que deux contreforts se dressant lamentablement dans le ciel; d'autre part, les trois dernières travées de la nef sans leurs voûtes, les grandes fenêtres éventrées, les arcs-boutants gravement endommagés.
Fort heureusement, pendant la guerre même, en 1917, M. Brunet, architecte du monument, qui conserve la lourde charge de sa restauration, fit établir, en avant du transept, une cloison qui, malgré sa légèreté, protégea en partie le reste de l'édifice, le transept et le chœur.
Aussitôt que l'avance de nos armées permit d'entreprendre des travaux de sauvetage, M. Brunet fit commencer le déblaiement et les reprises de maçonneries indispensables pour empêcher la ruine complète de la cathédrale.
Dès la fin de 1919, les voûtes du chœur et des deux bras du transept, les brèches des contreforts et des arcs-boutants étaient réparées; la charpente et les toitures de toute cette partie de l'édifice étaient remises en état, et le culte pouvait y être célébré le 1er novembre de cette même année.
En 1920, on poursuivit la restauration définitive du bras circulaire du transept, ainsi que la révision du système d'écoulement des eaux. La tour fut définitivement déblayée, ce qui permit de retrouver, dans les décombres, la plupart des cloches, dont l'ancien bourdon, presque intactes.
Cl. Serv. phot. B.-A.
Cathédrale de Soissons (Revers de la façade). 1923.
Depuis lors, on a entrepris la reconstruction de la nef, et, à l'heure actuelle, les quatre piles détruites sont remontées jusqu'aux tailloirs. Au fur et à mesure, les parties correspondantes de l'édifice sont consolidées ou reprises. De longues années seront évidemment encore nécessaires pour parfaire l'œuvre entreprise.
On peut être étonné qu'un monument aussi gravement atteint, dont les parties vitales se sont effondrées, ait résisté malgré tout, et que les constructions encore subsistantes soient en quelque sorte presque intactes. C'est que la cathédrale de Soissons est un des édifices les mieux construits que nous ait laissés le Moyen-Age. Aussi bien le bras circulaire du transept de la fin du xie siècle, que le reste de l'édifice élevé aux environs de 1220, toute la construction est conçue avec une science de la stabilité et un sentiment des proportions admirables; la qualité de la pierre employée, calcaire extrêmement résistant, a permis, d'ailleurs, de la réaliser dans des conditions de solidité exceptionnelle. La remise en état nécessitera des travaux laborieux et délicats; elle est en bonne voie et nous ne saurions trop en féliciter les auteurs.
Lot. — L'église de Thégra mérite, à plus d'un titre, le classement qui a été prononcé. Outre sa nef du xie siècle, que termine un transept et une abside à trois pans, du xve siècle, elle conserve encore une très curieuse petite crypte vûtée en berceau plein cintre, avec une abside en cul-de-four, au milieu de laquelle s'élève l'autel ancien, le tout des premières années du xie siècle. Enfin, dans l'ancien cimetière, aujourd'hui propriété particulière, subsiste un intéressant tombeau du xve siècle, en forme d'enfeu, qui a été également compris dans la mesure de classement.
Jean VERRIER.
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BULLETIN DES MUSÉES
LE SPARTIATE OTHRIADÈS
par J. T. SERGEL
A la suite de notre publication, en juillet dernier, d'une maquette en terre cuite attribuée à J.-B. Giraud, récemment entrée au Louvre, deux de nos correspondants, M. L. Swane, de Copenhague, et M. Folcher, de Stockholm, nous ont écrit pour revendiquer, en faveur du sculpteur suédois Johan Tobias Sergel, la paternité de cette petite terre cuite.
Celle-ci était traditionnellement, en Provence, attribuée au sculpteur Giraud, des collections duquel elle provenait sans doute originiairement, ainsi que le marbre du Musée d'Aix, dont nous l'avions rapproché. Elle avait figuré à diverses expositions rétrospectives, et le catalogue de la vente Livon-Daime, où elle avait été acquise pour le Louvre, avait enregistré cette attribution que nous avions acceptée nous-même comme très vraisemblable. Des différences assez notables séparent notre esquisse en terre cuite du marbre qui servit de morceau de réception à Giraud, mais pouvaient être le fait, comme nous l'avions indiqué, du travail progressif du sculpteur sur son modèle.
Toutefois, les rapprochements que nous avons signalés avec la figure que le sculpteur Sergel présenta à l'Académie royale de peinture et sculpture, à son retour de Rome, pour y être agréé en 1779, et qu'il exposa au Salon de Paris la même année, rendent indiscutable la nouvelle attribution.
Sergel avait choisi comme thème un épisode de l'histoire héroïque de Sparte : Othriadès, seul de trois cents Spartiates luttant contre trois cents Argiens, pour la possession de la ville de Thyrea, a survécu à ses compatriotes. Il vient de massacrer les derniers Argiens, rapporte au camp leurs dépouilles, et se tue pour ne pas survivre à ses camarades. Mais, avant de mourir, il dresse son bouclier en trophée à Zeus et y trace avec son sang l'inscription : « J'ai vaincu ». Le geste est peut-être encore plus explicite dans l'esquisse que dans la statuette, dont un plâtre était conservé à l'Académie de Stockholm, et est aujourd'hui au Musée National.
Notre Académie parisienne avait reçu aussi un plâtre de la même figure. Il se trouve encore mentionné dans l'inventaire de l'an II, publié par M. André Fontaine (1).
Il figurait alors avec nombre de plâtres offerts dans les mêmes conditions, et de moulages d'anti-
SERGEL. Le Spartiate Othriadès (Plâtre)
(Musée national de Stockholm)
ques, dans la galerie d'Apollon au Louvre, affectée aux exercices de l'Académie. Mais ces plâtres ne se sont pas conservés, et l'exemplaire de Stockholm nous renseigne seul sur la qualité très sérieuse du talent de Sergel, qui peut être considéré comme l'un des grands sculpteurs européens, à la fin du XVIIIe siècle, au moment de la rénovation antique. Formé à Rome, dans le milieu où allait se constituer aussi la personnalité de Canova, il passa ensuite quelque temps en France, et se fit agréer à l'Académie, où il comptait sans doute des amis et d'anciens camarades de Rome. Mais sa carrière allait se poursuivre glorieusement dans sa patrie.
Quant à la terre-cuite de la collection Livon-Daime, il est assez naturel qu'elle soit demeurée en France, et il serait tentant de supposer qu'elle avait été recueillie par J.-B. Giraud, sculpteur provençal, et grand amateur, dont nous disions, l'autre fois, le talent et l'esprit assez particulier.
P. V.
(1) Les collections de l'Académie royale de peinture et sculpture. Paris 1910, p. 236.
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AU MUSÉE DE LYON
A propos d'une copie de Rembrandt par Fantin-Latour
Fantin-Latour vit hors du temps, dans la familiarité des maîtres. Ce peintre des affinités électives se sentait bien dans le silence des Musées. Il y retrouvait des amitiés séculaires, une mystérieuse émulation, des modèles nobles. Cette génération singulière, fatiguée du romantisme, et qui devait donner les beaux peintres de la vie moderne, a passé sa jeunesse devant les tableaux anciens. Le petit Fantin, qui n'était pas le plus «fort» de l'atelier Boisbaudran, avant de se révéler comme le poète de la vie profonde et de la tendresse qui unit les intelligences, fut l'admirable interprète des peintres d'autrefois. De 1853 à 1870, on peut dire qu'il vit au Louvre : il y étudie Titien, Van Dyck, Véronèse, Ferdinand Bol, etc. Il copia six fois les Noces de Cana, et c'est au cours d'un de ces prodigieux banquets qu'il connut Whistler, alors en amitié avec Velasquez. Un riche Américain, M. Stowe, beau-frère de l'auteur de l'Oncle Tom, voulant former, aux Etats-Unis, un Musée de copies, Fantin fut chargé d'une partie de ce travail : il passa deux ans devant les Pèlerins d'Emmaüs, de Titien, et reçut les éloges de Bonvin, de Couture et de Ricard.
De Fantin, le Musée de Lyon vient d'acquérir une étude d'après le Rembrandt au bonnet de linge. Ainsi, se trouve complétée, par un aspect caractéristique du talent du maître, une belle série, que domine la Lecture de 1877, et qui s'était récemment accrue de trois œuvres : des Baigneuses, d'un charme d'ombres légères, dans un paysage immatériel et mélancolique, une jolie petite nature morte et un portrait de Fantin jeune, ces deux dernières léguées par le docteur Tripier (1917). Le Rembrandt est une étude plutôt qu'une copie. D'après la date, tracée au grattoir, en bas, à droite, la toile a été peinte en 1864. C'est l'année de l'Hommage à Delacroix.
Un pareil rapprochement n'est pas sans intérêt. De tous les «groupes» de Fantin, l'Hommage à Delacroix, par le style de la composition, par la qualité chaude et un peu trouble de la lumière, par le silence approfondi du sentiment, par la beauté du métier, est peut-être celui qui se ressent le plus des disciplines anciennes et même, dans une certaine mesure, du souvenir de Rembrandt. Le Coin de Table, Autour du Piano sont plus anecdotiques, plus modernes et plus cherchés dans les gris. L'Atelier des Batignolles, admirable de recueillement et d'unité, d'une science infinie, n'a pas la même candeur attentive. Les visages de l'Hommage à Delacroix sont préparés avec des dessous chauds qui leur donnent une tonalité très différente des beaux modelés pâles, enveloppés d'ombres fraîches, que l'on voit ailleurs. Le Manet, le Whistler, le Fantin, pour ne citer que ces personnages, sont enveloppés d'une sorte de mystère chaleureux, qui les recule de nous et qui les isole dans l'éternité.
D'ailleurs, cette indication, même prudente, a encore besoin d'être limitée. L'étude d'après le Rembrandt au bonnet de linge est admirable de justesse et d'intelligence, elle a la beauté du ton et la puissance de l'effet, la touche même reproduit, avec une sorte de fougue scrupuleuse, quelques-uns des parcours, à la fois saccadés et souples de l'original : mais la matière est plus mince, et même peu solide. En la concentrant, la réduction photographique lui donne du corps. La toile est, par endroits, à peine frottée et peu couverte. C'est un songe, un beau souvenir. Peut-être y a-t-il lieu de penser que, contrairement à ses premières habitudes, celles d'un très-exact et très-surprenant copiste, exceptionnel exécutant de morceaux, Fantin s'est contenté ici d'une indication heureuse, qu'il n'a pas voulu gâter, alourdir inutilement de matière ? En homme qui sent sa maîtrise, il travaille pour lui et prend, chez ses illustres ainés, ce qui lui convient le mieux : chez les Vénitiens la féerie
FANTIN-LATOUR. Etude d'après Rembrandt (Musée de Lyon)
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BULLETIN DES MUSÉES
du ton, chez Van Dyck la coulante unité du faire, chez Franz Hals (dont il se sépare tout à fait, quoi qu'on ait pu dire) l'autorité des groupes d'hommes saisis dans la vie réelle, chez Rembrandt enfin la puissance dramatique de la lumière, comme expression de l'âme humaine, sur un visage à demi plongé dans l'ombre. Mais la dévorante inquiétude de Rembrandt n'est pas plus son fait que la fastueuse insolence de Venise. Elle n'est pas le trait de ce génie pacifié, traversé de flottantes rêveries, où la tristesse même d'une vie un peu égale et grise. a un accent de sérénité...
Ainsi l'intérêt des copies des maîtres par les maîtres, n'est pas seulement de nous renseigner sur leurs préférences et sur leurs études, mais surtout de nous apprendre à les séparer de leurs modèles et à préciser leur propre originalité. En analysant ou en reproduisant un chef-d'œuvre, ce n'est pas son auteur qu'ils cherchent à atteindre, mais eux-mêmes. De là, l'ingénieux et l'utile de la pensée qui, peut-être, inspira l'excellent M. Stowe : mais s'est-il toujours adressé à des Fantin? Le Musée de Lyon a pu réunir un certain nombre d'œuvres de ce genre, très suggestives pour la plupart. Je ne parle pas d'une Vierge de Bellini, copiée par Bartolommeo Montagna, qui est d'un tout autre caractère et qui mériterait une étude plus approfondie, mais de quelques Français du xixe siècle, surtout Ricard, Manet et Delacroix. Géricault figure avec une copie du Raphaël de la galerie Borghèse, l'Ensevelissement du Christ, qui aurait été exécutée au cours du voyage en Italie, de 1816-1818, œuvre assez froide et d'une application scolaire. Ricard est extraordinaire de savoir, d'intelligence, d'habileté, et même d'adresse, avec un Saint Martin, d'après Van Dyck, un Ange, de Titien, et une petite copie des Syndics, de Rembrandt, qu'il serait bien intéressant de comparer avec la grande et belle étude de Bonnat, désormais à Bayonne, plus fougueuse et peut-être plus lourde. Le Saint Martin est peint à miracle, c'est Van Dyck réduit et complet, avec ses gris mouillés, ses notes chantantes, son exécution à la fois nerveuse et fluide. Mais Ricard est-il jamais sorti des musées? La Barque du Dante, copiée par Manet d'après Delacroix, ce sont les gris et les noirs de Manet, saisis par Manet avec une impérieuse justesse optique, à travers les rousseurs torrides et les marécages empoisonnés de Delacroix. Et Delacroix lui-même est Delacroix, à travers Titien et Corrège : l'Ensevelissement du Christ est une harmonie de notes riches et sourdes, où éclate triomphalement, comme une alarme de trompettes, le rouge ardent et frais du fameux manteau. C'est, si l'on peut dire, le plus Delacroix de tous les Titien, transposé et irrité encore par Delacroix. Quant au Mariage mystique,
c'est une esquisse, mais d'une autorité magistrale, d'une fougue souple et d'une richesse de ton extraordinaires. Précipitamment écrit du bout de la brosse, il saisit, il masse et il fixe l'essentiel avec une rondeur charmante. Rien de plus frais
DELACROIX. Etude d'après le Corrège.
(Musée de Lyon)
et de plus onctueux que ce joli Corrège romantique. Et, en même temps, la griffe d'un métier audacieux serre si fort les grâces du vieux maître, le génie de la peinture moderne se superpose et se substitue si bien à la suavité, à la morbidesse de cette Italie un peu avancée et déjà presque mièvre qu'elle lui infuse, en quelque sorte, une vie neuve, une énergie pleine d'ardeur. Œuvres d'un attrait double, d'une complexité parfois équivoque, art «à la seconde puissance», où la diversité des talents s'entrecroise et se pénètre, où la grandeur d'une personnalité forte reste entière. Les plus habiles des copistes ne sont pas des maîtres. Les maîtres ne sont pas des copistes, mais des interprètes et des créateurs.
Henri Focillon.
MUSEE DES ARTS DÉCORATIFS
Les salles d'exposition du Musée ont été occupées, de juillet à octobre, par une intéressante présentation de photographies de monuments français des xive et xve siècles, réunies par le Service des Monuments historiques, tandis que le Garde-Meuble organisait, dans la grande nef du Pavillon de Marsan, une somptueuse exposition de la Tenture des «Chambres du Vatican», d'après Raphaël, tissée aux Gobelins au xvne siècle.
On annonce, pour la saison qui va s'ouvrir, une exposition d'Art colonial, puis une exposition ré-
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BULLETIN DES MUSÉES
trospective de peintures, dessins et mobilier de l'époque Louis XIII, en attendant l'exposition annuelle d'art décoratif moderne, qui aura lieu au printemps.
MUSÉE DE GRENOBLE
La collection de peintures modernes de Grenoble, qui s'est développée d'une façon si remarquable et si hardie dans ces dernières années, grâce à l'activité de son conservateur, M. Andry-Farcy,
Cliché Picardy
CLAUDE MONET. Sous bois à Giverny
vient de recevoir, en don du maître Claude Monet, un important panneau représentant un sous-bois du fameux jardin de Giverny, daté de 1915, et mesurant 1 m, 40 de hauteur, dont on trouvera la reproduction ci-contre. La facture, dont la photographie rend mal compte, malheureusement, diffère sensiblement de celle des toiles antérieures de Monet. Elle est d'une liberté puissante; mais l'on y sent encore « toute la joie de peindre, tout le robuste bonheur d'abandon à la nature, cher aux impressionnistes ».
« Ce don, nous écrit encore M. Andry-Farcy, est un don de « sympathie » pour l'effort qui se réalise peu à peu au Musée de Grenoble. C'est aussi un don de « protestation » contre l'esprit de routine officielle de certains conservateurs du siècle dernier. Le Musée de Grenoble est fort honoré d'un tel geste et l'œuvre, présentée avec soin sur un épi de velours gris, a été exposée dès sa réception, en juillet dernier. »
Il est entré, d'autre part, récemment, au Musée de Grenoble, deux peintures de Gauguin, un Pay-
sage de Bretagne, datant de son second séjour à Pont-Aven, et un portrait de la sœur d'Emile Bernard, deux figures de femme, par Othon Friesz et Raymonde Heudebert, des peintures d'Iturrino, Feder, Quelvée, etc.
AUX MUSÉES DE CASTRES ET DE BAYONNE
Le conservateur du Musée de Castres, M. Azais, avait écrit, il y a quelques semaines, à l'un de nos confrères, pour lui signaler la ressemblance, inquiétante suivant lui, qui existait entre un portrait de Goya, qui fait l'une des richesses de son dépôt (1), et celui du Musée Bonnat, à Bayonne, que nous reproduisions précisément au même moment dans notre numéro d'août. Il insinuait qu'une copie faite à Castres en 1914, pouvait bien s'être aventurée jusqu'à Bayonne. Or, l'auteur de la copie s'est d'abord révélé comme ayant gardé son travail par devers lui. Puis, M. Personnaz a mis fin à la discussion en établissant, dans une lettre décisive, que le Goya de Bayonne, qui avait été publié dans la Gazette des Beaux-Arts de 1903, et figurait déjà dans le catalogue de 1903 (ce seul point aurait pu épargner certaines insinuations), avait été acquis par Bonnat dès 1895, en Espagne, connu de feu A. de Beruete, exposé à Londres en 1901, et témoignait dans tous ses délais, toile, châssis et surtout facture, d'une originalité certaine.
MUSÉE DE NEVERS
L'aménagement des collections municipales dans l'ancien palais ducal, se poursuit au fur et à mesure des ressources mises à la disposition du conservateur. Les importantes collections céramiques forment, dès maintenant, un remarquable ensemble. On doit installer prochainement une salle où figureront dix-huit œuvres de Jean Baffier.
Une peinture a été offerte au Musée par une famille nivernaise; c'est le portrait d'un ancêtre, M. Grincour, peint par Léon Cogniet. Le dessin est d'une « probité » qui rappelle Ingres; les tons sont d'une sobriété reposante.
Un autre tableau a été acquis dernièrement dans une succession: c'est une grande toile d'Hector Hanoteau, qui eut, à une certaine époque, un grand renom; elle représente une cour de ferme avec une mare et de grands arbres, est intitulée la Victime du Réveillon.
Le Musée de Nevers possède, à l'heure actuelle, dix-sept œuvres de ce peintre nivernais, né à Decise, en 1823, mort à Briet, qui forma de nombreux élèves, groupés sous le nom d'Ecole de Briet.
(1) Ce portrait de Goya avait déjà été signalé par Paul Lafond dans la Chronique des Arts, mars 1896, par Gonse dans ses Chefs-d'œuvre des Musées de France, 1900, p. 109, et par M. G. Laran, dans Musées et Monuments, 1907, pp. 5-6, (planche).
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BEAUX-ARTS
CORRESPONDANCE DE L'ÉTRANGER
ESPAGNE
Une Exposition d'orfèvrerie civile espagnole à Madrid
La « Societat de Amigos del Arte », dont les expositions annuelles sont des modèles de goût, d'érudition et de bonne installation, a eu l'heureuse idée de limiter cette exposition d'orfèvrerie espagnole, non seulement aux ouvrages antérieurs à « l'ère des machines », mais encore à l'orfèvrerie civile ; c'était un moyen de donner un démenti éclatant et concluant à ceux qui croient que, par le fait que nous possédons, dans les trésors des églises et des monastères, quantité de pièces illustres, notre orfèvrerie fut, en son beau temps, uniquement religieuse. Cette exposition a donc été une véritable surprise ; nous allons en marquer très brièvement la signification.
La première salle est presque entièrement consacrée à l'époque préhistorique, notre péninsule abondant en trouvailles néolithiques, en riches spécimens de bijoux, appartenant à une civilisation nationale et originale. Puis, voici les diamètres, les torques et les garnitures de robes d'or pur, les bijoux galiciens au poids excessif et aux incisions et reliefs géométriques, et enfin les palmettes et stylisations végétales assyriennes, apportées par les marchands phéniciens.
Les premières civilisations ibéro-romaines nous offrent déjà, dans les fibules et les patères, toutes les représentations historico-mythologiques en vogue au pays des Césars : centaures, musiciens, amours chasseurs, muses et Hercules enfants, guerriers et animaux plus ou moins féroces ; tandis que la civilisation visigothe (dont les pièces capitales composent le Trésor de Guarrazar) nous montre l'influence byzantine la moins déguisée, et introduit, dans l'orfèvrerie, la sculpture proprement dite.
La civilisation hispano-arabe mériterait une étude spéciale, ne fut-ce qu'à cause de l'énergie avec laquelle elle a marqué son empreinte sur les âges suivants. Elle nous montre ici les filigranes de Cordoue, rehaussés de ces perles baroques si caractéristiques, qu'on appelle des aljofares, et les lourdes fabrications de Grenade, abondamment incrustées d'émaux et de pierres multicolores, épées, cassettes et poignards, dont l'attribution archéologique (épée de Boabdil, etc...) n'est peut-être pas absolument digne de foi.
Avec la Renaissance des xve et xviiie siècles, voici l'âge d'or de l'Espagne, le faste des cours que l'Amérique enrichit, les trésors que les princes s'envoient en gage d'alliance... Le roi des Espagnes est aussi souverain en Italie, et empereur en Allemagne ; et voici l'influence italienne, et l'alle-
Masses de l'hôtel de ville de Tolède (xviie siècle)