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Numéro 15
BEAUX-ARTS
REVUE D'INFORMATION • ARTISTIQUE •
LES TAPISSERIES D'ANGERS
Le Musée de l'ancien évêché
Le Musée installé, depuis 1910, dans l'ancien évêché d'Angers, dépend du Service des Monuments historiques. Il est ouvert gratuitement et librement au public les dimanches et jeudis et peut être visité les autres jours avec le gardien. On entre par le jardin de la rue de l'Oisellerie ou par la cour ouverte sur le flanc nord de la cathédrale dans le voisinage du parvis.
Les bâtiments de l'ancien évêché datent de l'époque romane pour la salle synodale et du xvie siècle pour l'escalier monumental qui y conduit; mais ils ont subi d'importantes restaurations et additions au xixe siècle. Les galeries du rez-de-chaussée servent de musée lapidaire de la cathédrale et abritent en particulier les documents relatifs aux statues du xvie siècle de la façade ouest.
Les salles du premier et du second étage contiennent les tapisseries qui ne sont pas utilisées dans la cathédrale ou que leur valeur et leur caractère indiquaient pour être mises plus précieusement à l'abri. On y a joint quelques tableaux religieux provenant de l'ancien évêché, du séminaire ou du musée municipal, quelques statues, quelques vitrines de documents céramiques ou textiles, donnés ou déposés grâce aux soins diligents du conservateur. Des remaniements raisonnés dans la distribution des pièces et dans leur accommodation avec les terribles peintures décoratives dues aux restaurateurs modernes ont été déjà plusieurs fois entrepris. La présentation qui a disposé surtout les fragments de l'Apocalypse dans la grande salle synodale, les tapisseries du Verger, la tenture de la Passion, celle de Saint Saturnin de 1527, dans les trois grands salons formant comme un T avec celle-ci, et, d'autre part, les tapisseries du xviie et du xviiie siècles dans les appartements du second étage, plus simplement décorés, est aujourd'hui aussi harmonieuse qu'il était possible. La salle des tapisseries du Verger offre en particulier un ensemble délicieux et presque parfait. Le tout forme une réunion vraiment unique parmi nos collections provinciales, plus variée, sinon plus somptueuse, que le fameux musée des tapisseries d'Aix-en-Provence et il mérite la visite attentive de tous les amateurs comme de tous les historiens.
P. V.
Cliché L.V.
Cathédrale d'Angers. Façade occidentale.
Cliché N.D.
Ancien évêché d'Angers. Façade sur la rue de l'Oisellerie.
1er Septembre 1923
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HISTORIQUE DE LA COLLECTION
L'Exposition du Livre, qui s'est tenue au Pavillon de Marsan, pendant le mois d'avril dernier, a attiré, une fois de plus, l'attention des savants et des amateurs d'art sur l'admirable collection de tapisseries de la Cathédrale et du Musée de l'ancien Evêché d'Angers. En effet, les tapisseries d'Angers sont, en raison de leur nombre, de leur variété et aussi de leur qualité, des documents exceptionnels pour l'étude de la haute lisse en France.
La tenture de l'Apocalypse, commencée en 1377,
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Tenture de l'Apocalypse
N° 1. Personnage méditant sur l'Apocalypse.
dont Angers possède encore soixante-neuf tableaux entiers, sur quatre-vingt-dix qu'elle comptait à l'origine, passe à juste titre pour l'un des plus anciens et des plus précieux monuments de l'art français et de l'industrie parisienne. Elle appartient à la Cathédrale depuis l'année 1480, date de la mort du roi René. Mais déjà, à cette époque, l'église d'Angers possédait d'autres tapisseries du plus grand intérêt.
En 1428, Charles VII lui avait fait don d'une tenture tissée d'or, d'argent et de soie, en quatre pièces, qui représentaient diverses scènes, tirées soit de l'ancien, soit du nouveau Testament. Destinée, suivant le désir du roi, à parer le chœur de l'église, elle ne fut tendue, à partir de 1444, qu'aux fêtes de Noël, de Pâques, de la Pentecôte, de l'Assomption, de la saint Maurille et de la saint Maurice. Elle disparut sous la révolution.
En 1439, le chanoine Hugues Fresneau avait donné 200 écus pour une tapisserie, en six pièces, de la Vie de saint Maurice et de ses compagnons, qui fut commandée à Paris, chez Jean d'Espagne, Johannes Despaing. Elle ornait le dossier des stalles, aux jours des fêtes solennelles; les autres jours, on y plaçait les patrons peints sur toile, qui avaient servi pour faire la tapisserie. Cette tenture, comme la précédente, fut détruite à l'époque de la Révolution.
Afin de compléter la décoration du chœur, le Chapitre, en 1460, passa la commande d'une tapisserie en trois pièces, qui fut payée 120 écus et représentait la Vie de saint Maurille. Elle était destinée à être tendue au jubé, du côté des stalles des chanoines. Il n'en reste qu'un morceau, retrouvé, en 1874, par Louis de Farcy, dans un grenier du quartier d'outre-Maine, où il avait été cloué, comme une loque.
En 1540, l'évêque Jean Olivier donna au Chapitre une pièce de tapisserie, où figuraient l'Annonciation, la Nativité, le Baptême du Christ et la Cène. Un de ses successeurs, Michel le Pelletier, en 1699, la fit couper en deux. C'était le vandalisme qui allait bientôt commencer.
D'après un règlement de la Sacristie, fait en 1757, l'Apocalypse et les tentures données par Charles VII et par Jean Olivier devaient être suspendues au parapet de la galerie de la nef et du transept, pour les fêtes de Noël, de Pâques, de la Pentecôte et de la saint Maurille. Pour l'Assomption, on tendait le chœur seulement, mais les tapisseries y restaient jusqu'après l'octave de la fête de saint Maurice. Quand elles n'étaient pas exposées dans l'église, on les renfermait, sous les cloîtres, dans un grand coffre, garni de fer, qui s'appelait le « grand tapissier ».
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Tenture de l'Apocalypse.
N° 3. Apparition du Christ à saint Jean.
Mais les beaux jours de nos tapisseries étaient passés. En 1767, les chanoines, ayant remarqué que les tapisseries « causaient aux voix un très grand préjudice », prennent la résolution de ne plus les tendre et de les laisser « dans l'armoire jusqu'à ce que le Chapitre ait décidé l'usage qu'on en fera. » En 1782, ils les mettent aux enchères, « à l'exception de celles qui sont nécessaires pour le reposoir du Jeudi-Saint », et ils en font « annoncer la vente par la voix des affiches tant de cette province qu'étrangères ». Et la vente fut faite.
L'Apocalypse ne trouva pas preneur, pour cette raison sans doute, qu'elle était « gothique ». Un peu plus tard, elle fut transportée dans une dépendance de l'église Saint-Serge, dont elle garnit les murs et couvrit les gradins. En 1806, le nouvel évêque d'Angers, Mgr Montault, réussit à la faire rentrer à la Cathédrale, où il s'en servit pour boucher les crevasses du transept, après avoir mis de côté ce qui lui était nécessaire pour capitonner les boxes de son écurie et pour garantir le parquet de ses salons, dont on restaurait les plafonds. Divers fragments, que des voisins s'étaient appropriés, furent utilisés par eux comme doublures ou comme descentes de lit.
De 1830 à 1843, les scènes de l'Apocalypse qui avaient été enlevées du transept de l'église et déposées au palais épiscopal furent transportées, chaque année, à l'école des Frères et employées à recouvrir les planches de l'estrade, le jour de la distribution des prix.
En 1843, la Fabrique de la Cathédrale, à qui cette vénérable tapisserie appartenait toujours, s'en désintéressait tellement qu'elle n'eut même pas l'idée de protester, quand l'Administration des Domaines la mit en vente, avec d'autres objets démodés et sans valeur. C'est alors que l'évêque, Mgr Angebault, s'en rendit acquéreur pour la somme dérisoire de 300 francs.
À partir de cette date, les tapisseries angevines retrouvèrent dans l'estime du clergé de la Cathédrale la place à laquelle elles avaient droit. Le chanoine Joubert, custode de l'église, fut chargé par Mgr Angebault du soin de les remettre en état. Après avoir constaté les dégâts qu'elles avaient subis, compté les lacunes qu'elles présentaient, disposé en ordre les tableaux qui restaient, il improvisa et créa de toutes pièces un atelier de rentrayure, dont il fit l'éducation et qui, à force de patience et de courage, put triompher de toutes les difficultés et entreprit avec
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succès la réparation des pièces de l'Apocalypse. Dès l'année 1853, plusieurs scènes, habilement restaurées, furent exposées, sous le cloître de l'église Saint-Maurice, à l'occasion des processions mensuelles du Saint-Sacrement. Dans les années suivantes, encouragé par la Fabrique de la Cathédrale, par la Société d'Agriculture, Sciences et Arts et par l'Etat lui-même, qui fournit un secours de 4.000 francs et autorisa la manufac-
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Tenture de l'Apocalypse
N° 61. Personnage méditant sur l'Apocalypse.
ture des Gobelins à envoyer des laines, le chanoine Joubert put terminer son travail. Sa récompense fut de voir l'Apocalypse, si délaignée avant lui, devenir l'objet de la curiosité et de
l'admiration des hommes de goût. En 1867, on lui donna une place de choix, à l'Exposition universelle de Paris; en 1870, elle reprit sa faction d'honneur, aux galeries de la Cathédrale, pour l'entrée solennelle de Mgr Freppel.
Le chanoine Joubert n'eut pas seulement le mérite de faire restaurer la tenture de l'Apocalypse; la plupart des tapisseries qui constituent la richesse de la collection angevine ont été achetées à sa diligence et souvent à ses frais. En 1790, l'église Saint-Maurice avait donné asile à deux pièces de la Vie de saint Martin, qui venaient de la collégiale supprimée de Saint-Martin d'Angers. En 1824, la Fabrique, malgré le peu d'intérêt qu'elle portait à la tapisserie de l'Apocalypse, avait acheté, de l'église Saint-Etienne de Chinon, quatre pièces de cette admirable Passion de Notre-Seigneur, qui avait été léguée, en 1505, par Pierre Morin, trésorier général des finances, à l'église Saint-Saturnin de Tours. A son tour, le chanoine Joubert fit entrer à la Cathédrale deux pièces d'une inestimable valeur, qui, à elles seules, suffiraient aujourd'hui pour établir la réputation d'un grand musée: la Dame de Rohan jouant de l'orgue et les Anges portant les instruments de la Passion, auxquelles s'ajouta bientôt la Penthésilée du siège de Troie, don de l'inspecteur d'Académie de Lens, qui avait été faite, comme les deux précédentes, pour le château du Verger, puis les trois pièces de la Vie de saint Saturnin, tissée pour Jacques de Beaune, seigneur de Semblancay; une délicieuse verdure d'Audenarde, de la fin du xvie siècle; deux pièces de l'Histoire de Tobie, de la même époque; trois pièces de l'Histoire de Samson; une quinzaine de verdures, de date et de valeur diverses; enfin, six panneaux de la Vie de saint Jean-Baptiste, deux panneaux de la Vie de saint Jean l'Evangéliste, « une grande verdure avec bordures complètes, et une petite verdure avec ses bordures », par conséquent dix pièces, du xviiie siècle, qui furent vendues, en 1869, par les Hospices d'Angers, pour la somme de 1.213 fr., frais de vente compris.
Après la mort du chanoine Joubert, la Fabrique de la Cathédrale d'Angers, avec les conseils et, plus d'une fois, avec l'appui financier de Louis de Farcy, n'hésita pas à augmenter encore sa collection de tapisseries. Le fragment de la Vie de saint Maurille, de 1461, retrouvé en 1874, fut payé 80 francs; la restauration coûta environ 500 francs. La Bénédiction de Jacob, tissée à Arras, au commencement du xviie siècle, qui traînait dans le jardin d'un curé, où elle servait à garantir les melons contre la fraicheur des nuits, fut achetée 35 francs et coûta 150 francs de
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N° 32. L'ange remet à saint Jean la perche pour mesurer le temple de Dieu.
N° 39. Saint Michel et ses anges terrassent le dragon à sept têtes.
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Tenture de l'Apocalypse.
N° 28. Massacre du tiers des hommes par les cavaliers montés sur des chevaux à tête de lion et à queue de serpent.
restauration. Une belle verdure d'Audenarde, de la fin du xve siècle, fut acquise pour 90 francs.
En 1873, Louis de Farcy versa 600 francs pour l'achat de deux grandes tentures d'Aubusson, représentant, l'une la Cène, l'autre le Passage de la mer Rouge. Comme on le voit, c'était l'époque heureuse où, sans se ruiner, on pouvait s'entourer de pièces rares, qui, un peu plus tard, ne se paieront qu'au poids de l'or.
A la fin du xixe siècle, la Cathédrale d'Angers possédait exactement cent-soixante-neuf pièces de tapisseries, non compris les neuf fragments des scènes de l'Apocalypse.
En 1905, quand la loi de séparation fut mise en vigueur, on se demanda, un instant, si des jours mauvais n'allaient pas se lever, de nouveau, pour les tapisseries d'Angers. Mais l'Administration des Beaux-Arts veillait sur ces richesses artistiques, dont les Angevins sont justement jaloux. Elle se fit attribuer, en 1910, l'ancien palais épiscopal, où toutes les tentures de l'église furent déposées, et bien mieux gardées que dans les masures qui les avaient abritées pendant un demi-siècle. Un ecclésiastique, préposé à leur conservation, sort,
tous les ans, des meubles où elles passent l'hiver, les principales pièces de l'Apocalypse, qui sont tendues dans la nef de la Cathédrale, pendant toute la belle saison, et les grandes tentures qui garnissent le transept. Aux jours des processions solennelles, il fait suspendre, à l'extérieur de l'église, les tentures qu'on est habitué à y voir. Pour les autres pièces, y compris dix-sept scènes de l'Apocalypse, elles sont exposées, à demeure, dans les salles des deux étages de l'ancien Evêché. C'est là désormais qu'on peut admirer aussi, à portée de l'œil et en bonne lumière, les chefs-d'œuvre de l'art du tapissier, du xve et du xvie siècle, à côté de verdures des xvie et xviiie siècles, en tout soixante-douze tableaux, qui permettent de suivre toutes les étapes de l'histoire de la tapisserie, depuis la ten-ture française la plus ancienne jusqu'à quelques-unes des plus intéressantes productions du xviiie siècle.
Chanoine Ch. Urseau,
Conservateur du Musée des tapisseries d'Angers
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LA TENTURE DE L'APOCALYPSE
Paris, capitale intellectuelle de l'Europe au xme siècle, reste au xive un centre artistique considérable. Sous l'influence de Jean le Bon et de son fils, l'art s'est développé et partout fleurissent les ateliers : sculpteurs, miniaturistes, peintres, ivoiriens, verriers, tapissiers, rivalisent pour fournir aux commandes du roi et des seigneurs. Les inventaires signalent que, de 1350 à 1364, Jean le Bon reçoit 239 tapis ornés. Charles V fait exécuter près de 200 tentures : scènes religieuses, histoires contemporaines, tournois, épisodes des chansons de gestes et de chevalerie, chasses, scènes de la vie champêtre, conversations amoureuses, sujets allégoriques et satiriques. Les frères du roi, les ducs d'Anjou, de Berry, de Bourgogne témoignent du même goût pour les tapisseries.
En 1386, Pierre de Beaumetz vend pour 800 francs au due de Bourgogne une tenture intitulée : L'Histoire de Bertrand du Guesclin, et de 1397 à 1400, Jacques Dourdin, tapissier du roi, de Philippe le Hardi, du due d'Orléans et de la reine Isabeau, tisse, en dix panneaux de près de 350 mètres carrés, la célèbre tenture des Joutes de Saint-Denis représentant les fêtes données par Charles VI dans la vieille abbaye, en l'honneur de l'entrée dans l'ordre de la Chevalerie de son frère, Charles d'Orléans, et de Louis II d'Anjou, son cousin.
Dourdin avait eu comme collaborateur un autre tapissier parisien, le plus fameux de tous, peut-être, Nicolas Bataille, dont Jules Guiffrey a retracé la vie (1).
Le due Louis d'Anjou, qui lui avait déjà passé plusieurs commandes et lui avait donné le titre de « valet de chambre », s'adressa à lui pour exécuter la tenture destinée à décorer la chapelle de son château d'Angers, où était conservée la vraie croix, en un reliquaire dont la forme de croix à double traverse devint la croix d'Anjou, puis plus tard, la croix de Lorraine. Cette tenture, dont le sujet est l'Apocalypse, parvenue, au milieu de mille vicissitudes, jusqu'à nous, est infiniment précieuse pour l'histoire de la tapisserie, comme pour l'histoire de l'art. Nous en connaissons l'histoire, grâce aux recherches de Giry, de Léopold Delisle, et surtout de Jules Guiffrey et de Louis de Farcy (2).
(1) Nicolas Bataille, tapissier parisien du xive siècle, Paris, 1884. (Extr. des Mémoires de la Soc. de l'hist. de Paris et Ile-de-France, t. XI).
(2) Monographie de la Cathédrale d'Angers. Le mobilier, 1901, p. 87-124.
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Tenture de l'Apocalypse.
N° 57. L'Ange avertit le Fils de l'Homme que la moisson est mûre.
Le duc d'Anjou emprunta d'abord à la riche librairie de son frère Charles V, un manuscrit à miniatures qui pût servir de modèle. Ce manuscrit de l'Apocalypse serait, d'après les travaux les plus récents, celui qui est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque de Cambrai (n° 422) et dont les miniatures sont, en effet, semblables aux scènes de la tapisserie. Léopold Delisle, dans ses recherches sur la librairie de Charles V a signalé sous le n° 92 de l'Inventaire dressé en 1373 par le garde de la librairie Gilles Mallet, ce manuscrit : « l'Apocalypse, en français, toute figurée et historiée et en prose ». Et, à la mort du roi, en 1380, dans le récolement fait sur l'ordre du duc de Bourgogne, on trouve, à côté de cette mention, la note suivante : « Le Roy l'a baillée à mons. d'Anjou, pour faire faire son beau tappis ».
Sans doute utilisa-t-on également d'autres exemplaires de l'Apocalypse, comme ceux qui sont aujourd'hui conservés à Namur, à Metz, à la Bibliothèque Nationale et au British Museum.
Le duc chargea un peintre de préparer les patrons sur toile à grandeur d'après ces esquisses. Il s'adressa à Jean de Bruges, qui, dès 1371, portait le titre de peintre du roi, et qui, de 1375 à 1380, exécuta ce travail, pour lequel il reçut 50 livres. C'était un peintre fameux, et il ne pensait pas déroger en préparant, d'après des esquisses qui lui étaient fournies, en fait les miniatures des manuscrits de l'Apocalypse, des modèles de tapisserie.
Louis d'Anjou confia l'exécution des tapisseries à Nicolas Bataille, qui tissait déjà pour lui une Histoire de la Passion, une Histoire de la Vierge et une Histoire d'Hector, qu'il termina en 1378. et qui travaillait en même temps pour le roi, pour le duc d'Orléans, le duc de Bourgogne et pour le duc de Savoie. On ne peut expliquer l'abondance de cette production que par la simplicité de la technique et la parfaite adaptation des modèles à la tapisserie.
Nicolas et ses ouvriers allèrent s'installer à Angers, et réussirent à terminer en quelques années cette tenture, la plus considérable que l'on connaisse, longue bande de 144 mètres sur 5 m. 50 de haut, qui comprenait, en sept pièces, plus de 90 compositions différentes, où l'on comptait parfois jusqu'à 25 personnages et plus. Il semble qu'il lui fallut à peu près un an par pièce, et qu'il reçut 1.000 francs pour chacune d'elles.
Louis d'Anjou plaça sa tapisserie, décorée de la double croix d'Anjou, qui ornait également la clef de voûte du chœur, dans la chapelle de son château. A sa mort, en 1384, la tapisserie passa entre les mains de son fils Louis II, puis
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de la veuve de ce dernier, la reine Yolande d'Aragon (1417). Yolande la légua à son fils, le roi René, qui, par son testament de 1474, la laissa à la cathédrale d'Angers et Louis XI fit exécuter ce legs en 1480.
Après les aventures exposées ci-dessus, il n'en subsiste plus aujourd'hui qu'une longueur de 100 mètres environ, sur une hauteur de 4m. 30.
Sur la chaîne de laine blanche est tissée la trame en laines de couleurs. Les couleurs sont en très petit nombre, douze à quinze, comme aux plus belles époques de la tapisserie, ce qui permettait à l'ouvrier de travailler vite, et ce qui donnait à l'ensemble de la composition une unité d'harmonie admirable. Les tons francs, le bleu, le rouge, le vert sont restés aussi brillants que dans les verres des vitraux; les tons rompus, le gris, le brun, ont baissé, mais d'une valeur égale, et l'ensemble offre encore une fraîcheur remarquable. Les tons sont plats, sans grand modelé, le dessin des figures est ferme, hardi, cerné de traits épais, comme font les plombs dans les vitraux. Les personnages, bien plantés, vivants, habillés de belles draperies, sont finement exécutés. Sur le sol poussent des fleurettes, des arbustes, volontairement traités d'une manière stylisée et hors des lois de la perspective, pour mieux accuser le caractère décoratif de la composition. Les architectures, délicates, en beau gothique du xive siècle, semblent se ressentir de l'influence de l'art affiné de l'Anjou, comme dans les grands dais de chaque pièce, et dans la petite chapelle de la scène no 32 (fig. p. 229), dont la voûte d'ogives purement angevine repose sur de fines colonnettes aux tailloirs ronds.
Chacune des sept pièces comprend, à gauche, un grand personnage assis sous un portique d'architecture délicatement découpé, et méditant sans doute sur le manuscrit de l'Apocalypse placé sur un pupitre devant lui. Le dais et le dossier de son siège sont ornés de fleurs de lis, de croix d'Anjou, de papillons aux ailes diaprées aux armes d'Anjou et de Bretagne, parfois même (pièce no 46), des «Y» d'Yolande d'Aragon, femme de Louis II, rajoutées peut-être après coup, et montrant que certaines parties de la tapisserie n'étaient pas complètement achevées à la mort de Louis Ier, ou ont dû être refaites ensuite. Ce personnage représente peut-être saint Jean lui-même écrivant le récit de l'Apocalypse, ou, suivant une hypothèse de L.
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Il est intéressant de noter le changement de parti adopté par le peintre ou le tapissier, au tiers de son travail, pour décorer ses fonds. C'est donc vers 1375 que les tapissiers adoptèrent les fonds ornés de rinceaux ou de treillis que les miniaturistes et les peintres verriers employaient depuis la fin du xime siècle.
Quant aux tableaux même, ils suivent pas à pas le texte de l'Apocalypse, comme dans les manuscrits, avec une variété de composition, une fertilité d'imagination, qui surprend, et qui parvient à traduire ces scènes, qui, par leur grandeur même, semblent défier le pinceau. Nous avons reproduit ici quelques pièces, en indiquant les sujets; on pourra admirer la beauté de la composition et l'habileté à interpréter le texte même de saint Jean.
Devant cette magnifique tenture, on ne peut
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recueillant le sang des compagnons de saint Maurice.
de Farcy qu'on aimerait à voir vérifier, le duc d'Anjou lui-même — le personnage en effet n'est pas nimbé, — méditant sur l'Apocalypse.
A droite de ce personnage se déroulent, sur deux zones, les scènes de l'Apocalypse; l'ensemble formait 90 tableaux. Sous chaque tableau se trouvait une inscription expliquant la scène; elles étaient effacées au xvime siècle, et ont été arrachées. Ces deux zones de tableaux sont encadrées par un ciel, en haut, où volent des anges jouant des instruments de musique ou portant les armoiries de France et d'Anjou et la double croix d'Anjou, et en bas par une zone de terre, aujourd'hui détruite en grande partie, où de petits animaux, des lapins, des oiseaux, se jouaient au milieu de fleurettes, comme on en voit encore dans les tapisseries du xve siècle.
Les fonds sont bleu et rouge, disposés en damier. Jusqu'au tableau no 33, ils sont nus. Au delà, l'artiste s'est préoccupé de les décorer comme avaient fait les peintres verriers dès la fin du xime siècle, dans les belles fenêtres de Saint-Urbain de Troyes, de treillis en bleu sur fond bleu (no 39), ou plus généralement de fleurons en camaieu bleu ou rouge, d'écussons, de dragons volants, de rinceaux, l'un même (no 42), des initiales de Louis Ier et de Marie de Bretagne.
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Tenture de la Passion.
La Montée au Calvaire.
LES TAPISSERIES DU XVᵉ ET DU XVIᵉ SIÈCLE
Après l’Apocalypse, dont jamais plus nous ne retrouverons l’audace ingénue, la plus importante des tentures conservées à l’ancien évêché d’Angers est celle qui représente la Passion de Notre-Seigneur. On peut y voir un des plus émouvants témoignages de la sensibilité du Moyen âge finissant, de sa hantise de la douleur, de sa dévotion aux souffrances du Christ, sans cesse ravivée par les prédications pathétiques et par le spectacle des « Mystères ».
La Passion d’Angers, vient de l’église Saint-Saturnin, de Tours, à laquelle elle avait été léguée
rester insensible à sa grandeur décorative, non plus qu’à la beauté des figures, à la finesse de l’exécution et à l’harmonie simple et claire des tons; elle se poursuit en un rythme d’une admirable unité, comme le récit même de l’Apocalyptèse. C’est un ensemble unique dans l’art du xive siècle; mais s’il est intéressant pour les historiens de l’art, il est instructif aussi pour ceux qui se préoccupent de la rénovation de notre grande industrie nationale de la tapisserie, par le retour à la simplification de la composition, à la réduction du nombre des tons employés, par le choix de modèles et de cartons préparés spécialement pour le tapissier d’après des esquisses données par l’artiste.
Marcel Aubert.