Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

ART & INDUSTRIE SOMMAIRE: - Monographies d'Art Indo-chinois (Suite) . . . . . . A. de Pouvoirville - Un Sculpteur sur Bois, M. Gaston Henrich . . . . René Barjean - L'art décoratif dans la Maison Ouvrière . . . . Emile Hinzelin - Les Insectes en Art décoratif. Les Lépidoptères (Suite) . . . H. Contaut - Répertoire d'art décoratif moderne (7) - Les Vases (5) 40 pages 121 illustrations 3e ANNEE SEPTEMBRE 1911

Page 3

Monographies d'Art Indo-chinois (Suite) Les diverses espèces de bois, dont nous avons donné une rapide description, sont toutes artistiques par leur emploi, et, sauf le bois de teck, qui sert à la construction des parties immergées des jonques, sont réservées aux usages d’art. (Et encore le teck des batis navals est une sorte plus grossière et d’âge plus avancé que le teck des objets sculptés). Mais les usages d’art sont fort différents les uns des autres, et, à part les caprices d’un acheteur particulier, les catégories sont parfaitement définies. Elles sont au nombre de trois. La première, qui est la plus considérable, comprend les bois propres à la sculpture; et on y distingue encore assez soigneusement les trois genres de sculpture en honneur dans le pays: la sculpture superficielle et rapportée; la sculpture dans le plein et en ronde-bosse; et la sculpture sur les deux faces, avec arrachement des fonds. La première de ces sculptures se fait avec des bois clairs, relativement tendres, et débités sur une petite épaisseur. La deuxième façon de sculpture n’emploie que des bois durs et lisses, sans contre-sens apparent, et débités en forts billots. Enfin, la troisième espèce de sculpture n’accepte que les meilleurs bois dits: de fer, et le travail s’opère dans la masse même de l’arbre, uniquement dépouille de l’écorce et de l’aubier. En tous cas, toutes ces espèces doivent suffire par elles-mêmes à la satisfaction de l’œil, tant par leur couleur que par leur densité, la finesse de leur grain, la disposition de leurs stries et la coloration de leurs veines. La deuxième catégorie des usages d’art du bois est le placage, soit qu’il comporte la superposition de plusieurs sortes, soit qu’un seul bois soit présenté en forme de plateau ou de revêtement artistique. Tout naturellement il n’est employé ici que des bois colores différemment, ou qui forment dans leur veinules des dessins variés et pittoresques. Dans les bois spéciaux de l’Extrême-Orient, les agréments de la matière première sont toujours multiples, et chaque espèce communique à la fois aux originalités du citronnier, de l’érable et du bois de rose. MEUBLE DE FUMERIE, EN BOIS DE GU Septembre 1911. — Monographies d’Art Indo-chinois

Page 4

PETIT MEUBLE — TOILETTE (MIROIR DE CUIVRE POLI AU CENTRE) EN BOIS DE SEN CLICHE GAUDIOT Aussi, pour les amateurs, et pour les mandarins délicats, le meilleur ornement pour les plateaux, les dessus de cassettes, et les surfaces planes en général, c'est l'élégance naturelle des formes, et des couleurs du bois rare, sans aucune addition de la part de l'homme. Bien entendu, comme dans tous les pays où la matière première est abondante, le débit de ces bois se fait en feuilles beaucoup plus épaisses que celles dont nous avons l'habitude dans nos procédés de placage. Les plateaux ainsi faits sont fort solides et peuvent supporter des poids appréciables. Un mot, en passant, du placage, qui est, dans les pays jaunes, un art manuel jugé inférieur, mais qui peut présenter, pour notre exportation, un certain intérêt. Les bois contreplaqués sont aujourd'hui fournis à la France presque exclusivement par la fabrication étrangère. M. le député Pascal vient de proposer un projet de loi tendant à frapper ces bois d'un droit de douane majoré à l'entrée.

Page 5

Il doit demeurer entendu que ce droit ne sera pas applicable aux produits d'abord, ensuite aux matières premières provenant de nos colonies, de l'Extrême-Orient, où nous pouvons trouver un marché important et avantageux. Le procédé de collage au contrefil de trois plaques de bois divers n'est pas inconnu chez les Annamites, et on trouve sur leur sol tous les bois aptes à fournir économiquement les trois épaisseurs, et de toute dimension de taille. Nous connaissons déjà, dans la métropole, cette industrie, mais seulement pour les essences rares ; mais les pays neutres, appartenant à d'autres puissances colonisatrices, se sont mis à appliquer ce procédé aux bois de très bas prix, dont l'importation dans leurs métropoles augmente tous les ans. Un tarif protecteur pour les produits de France est donc justifié ; mais bien plus justifiée encore serait l'introduction chez nous des bois coloniaux ordinaires, uniquement dans le but de généraliser le placage et sa fabrication en France. L'invention du procédé est française, et les quelques usines françaises qui s'y adonnent, et qui sont aujourd'hui dans une situation inférieure, verraient leurs affaires de nouveau prospérer, si l'Extrême-Orient français était sollicité d'exporter ses bois de qualité moindre. La troisième catégorie de bois comprend ceux qui servent de support ou de revêtement à d'autres formes de l'art : ce sont les bois destinés à la dorure et au laquage. (Les bois destinés à l'incrustation doivent faire l'objet d'une étude particulière). Tout naturellement ces bois n'ont pas besoin d'avoir un aspect aussi élégant que les bois à sculpter, puisque leur surface est toujours recouverte ; mais ils doivent être parfaitement incorruptibles, et inextensibles à la chaleur comme à l'humidité. Ils doivent présenter aussi une grande homogénéité de grain et de densité. Enfin ils doivent se prêter parfaitement au polissage, préliminaire de tout laquage et de toute dorure. Ce sont donc toujours des bois excellents, mais que l'on choisit parmi ceux qui, à égalité de qualités de fonds, présentent moins de qualités extérieures. --- DRAGON COUCHÉ EN BOIS DE THI, SCULPTÉ DANS LA MASSE CLICHÉ GAUDIOT ---

Page 6

D'ailleurs on peut étudier rapidement les méthodes de dorure et de laquage indigènes, attendu qu'elles peuvent aujourd'hui être employées en France avec autant de perfection qu'en Asie. Dorure et Laquage du Bois Ne parlons pas ici des dorures grossières employées par les mauvais artisans de village. Les maîtres doreurs des villes et spécialement de la région de Sontay (delta tonkinois), doront des surfaces et des sculptures rondes et contournées avec une vraie perfection, et cette dorure donne un aspect ample, profond, et comme rebondissant, à toute la préparation. Pour l'agrément de l'œil, il n'y a pas de dorure française qui puisse lui être comparée. Cliché Gaudiot TABLETTE DES ANCÊTRES, EN BOIS DE TRAC HAUT-RELIEF : LA TABLETTE CENTRALE EST EN LAQUE VERTE MICACEE Cette dorure, qui sert aux statues sacrées et aux objets les plus riches, est obtenue par la superposition d'un vernis de composition spéciale sur une feuille d'argent ou d'étain collée sur toute l'étendue de la pièce à dorer. C'est là un procédé qui n'a pas encore été publié en Europe. Cette feuille est, grâce au soutien du bois incorruptible et inflexible, éminemment résistante, et elle résiste, comme le bois lui-même, à toutes les intempéries. Les dorures les plus usitées se font sur étain. Par une action purement physique, due à la polarisation, le vernis simule l'application d'une feuille d'or pur sur la surface à dorer. Aucune action chimique ne s'exerce en ce phénomène; il est dû à la seule polarisation d'un certain nombre de rayons du spectre.

Page 7

Le mécanisme de ce procédé est fort simple. Sur l'objet en bois, on étend d'abord une couche de vernis fixatif, laquelle sert uniquement à coller sur le bois la feuille d'argent ou d'étain, sans pli, ni relief d'aucune sorte. (Ce vernis, appelé sonlam, se prépare en faisant chauffer dans des bassines de cuivre, et dans la proportion de 1 à 2, deux oléorésines qui se trouvent dans le commerce, dénommées : son-maldau et dauchau; on peut se les procurer partout. On retire du feu le mélange à consistance sirupeuse; sa couleur devient rapidement noire à la lumière.) On colle à chaud la feuille métallique sur le bois. Dès que le fixatif est sec, l'application est parfaite, et on peut dorner immédiatement le métal. Pour obtenir l'éclat parfait de l'or, on applique sur la surface métallique plusieurs couches — généralement trois — d'un autre vernis, appelé sonphu (le sonphu s'obtient en mélangeant la première oléorésine, le sonmatdau, avec un sel rouge de mercure, nommé hang-dung, que l'on trouve également et facilement dans le commerce. La proportion est de 50 grammes de sel de mercure par kilogramme d'oléorésine. On les bat à la chaleur douce, jusqu'à parfaite homogénéité du mélange). Et on peut utiliser de suite ce vernis. Il est indispensable de faire cette seconde opération dans l'obscurité. Quand le vernis est sec, on expose peu à peu la pièce à la lumière, mais il faut bien se garder d'aller trop vite dans cette exposition, car le sonphu s'oxyde sous l'influence trop brusque des rayons chimiques, noircit, et n'offre plus dès lors l'effet recherché. Fait caractéristique: quand l'opération est réussie, cette dorure n'acquiert la perfection qu'au bout de quelques mois; en vieillissant, au lieu de s'altérer, elle gagne en éclat, tandis que, au début, elle présente plutôt un aspect mat ou bronze. Cette dorure supporte volontiers tous les lavages. En outre, elle supporte, sans altération, la chaleur et l'humidité, et ne s'abime pas au contact des produits sulfureux. Son avantage le plus précieux est qu'elle est peu coûteuse, la moitié environ de la dorure européenne, laquelle ne présente pas le même aspect riche et attrayant. --- DRAGON ENROULÉ POUR LE COMBAT EN BOIS DE NAM - DORURE AU SEL ROUGE. Cliché Gaudiot ---

Page 8

Le procédé est des plus simples, et peut s'utiliser en France, puisque les matières premières se trouvent dans le commerce indigène, et, bien isolées dans des récipients hermétiques, bravent tous les voyages et toutes les traversées. La qualité des bois de laquage est à peu près identique à celle des bois de dorure. Nous devons insister un peu sur le laquage, car depuis peu de temps, des industriels français ont eu le bonheur de pouvoir transporter à travers les océans une des espèces de laque de Chine, sans que cette laque se détériore. Le lsi ou rhus vernix est encore réfractaire à l'exil par dela les mers, mais l'augia sinensis supporte assez bien les traversées. On en verra plus loin un exemple frappant. C'est une culture de luxe et délicate. Dans une plantation de plein rapport, et d'arbres de première fécondité, un millier de troncs rapporte à peine 10 kilogs de sève par 24 heures, et encore faut-il les décaper. La premiere laque vierge se vend jusqu'à 6 dollars le kilog, tandis que les dernières laques, provenant d'arbres fatigués ou usés, ne dépassent guère le prix de 6 francs le kilog. GLOIRE CLICHE GAUDIOT SCULPTÉE DANS UN TRONC D'ARBRE DE VANG-HUONG (LA STATUETTE CENTRALE EST EN VERRE LAQUE D'OR)

Page 9

NGAI-DINH OU FAUTEUIL DES ANCÊTRES EN BOIS DE SUN — LES SCULPTURES SONT LAQUÉES D'OR Cette résine noircit d'autant plus vite à l'air, que sa couleur native tire davantage sur le rouge. On peut ainsi faire désormais en France de la laque d'Extrême-Orient. Appuyons donc sur l'opération de mise en laque, qui est longue et minutieuse. On délaisse une livre de laque dans un litre d'eau. On y ajoute 40 grammes d'huile de camélia, et 20 grammes de vinaigre de riz. On laisse le mélange prendre consistance jusqu'au noir brillant. On y ajoute, pour hâter la transformation, un fiel de porc. Le bois a laquer reçoit d'abord une couche de fiel et de grès rouge pulvérisé. Ce premier fond est poli au brunissoir de métal, gommé et ciré. On donne alors la première couche de laque, la plus mince possible, puis on sèche à la chaleur humide, et on plane la nouvelle surface avec un polissoir de schiste très fin.

Page 10

On procède à un deuxième laquage, puis à un deuxième polissage, et ainsi de suite, en employant, au fur et à mesure des opérations, des laques de plus en plus fines et de meilleure qualité. On donne ainsi jusqu'à 15 et 20 couches de laque, séparées par autant de polissages. On obtient par là non seulement des surfaces brillantes, mais aussi cet aspect bombé des surfaces planes, qui surprend agréablement l'œil de l'amateur. La laque de fond ainsi préparée, on peut y dessiner, soit au burin, soit directement au pinceau, les objets que l'on désire représenter avec des laques d'autres couleurs. ALBERT DE POUVOURVILLE (A suivre) --- ENSEIGNE CLICHÉ GAUDIOT EN BOIS DE TECK; HAUT-RELIEF ET LAQUE D’OR LES FONDS SONT EN LAQUE VERTE MICACÉE

Page 11

Un sculpteur sur Bois M. Gaston HENRICH Il y a longtemps, très longtemps, de grands artistes français — Hugues Sambin et ses disciples bourguignons, pour citer une lignée illustre entre toutes ont victorieusement démontré que le bois était une matière riche, souple et variée. Les différentes essences se prêtent aux sujets les plus graves comme aux plus légers. Nos cathédrales et nos vieilles églises sont remplies de pièces magnifiques. Rétables, chaires, stalles, portes, panneaux, bas-reliefs, statues de toutes sortes y attestent avec une haute éloquence le brillant passé de la sculpture sur bois. D'autres part, les vitrines de nos musées contiennent les plus charmants, les plus délicieux spécimens, groupes, statuettes, coffrets, etc., d'un art aujourd'hui trop peu cultivé. Le bois, en effet, semble être devenu l'apanage quasi exclusif de l'industrie et du commerce. On en fait du papier, on en fait des meubles, on en fait même des maisons, comme en Norvège. Sauf quelques rares et heureuses exceptions, que connaissent les gens de goût, on n'en fait plus, ou presque plus, des œuvres d'art. Pourquoi, à notre époque si féconde en recherches originales, cet abandon, par les sculpteurs, d'une matière digne pourtant d'arrêter leurs regards et de tenter leur virtuosité ? Ils travaillent avec amour la pierre, le marbre, le bronze, la cire, l'or, l'argent, l'étain, les grès, les émaux, les pierres précieuses, le cuir, que sais-je encore. Mais le bois, ils l'abandonnent la plupart du temps avec dédain aux habiles artisans de nos faubourgs. Encore une fois, pourquoi ? S'avoueraient-ils désormais impuissants à lutter contre l'industrialisation d'une matière qui fut, jadis, glorieusement leur? Ou bien entraînés par le rapide tourbillon de la vie moderne, reculent-ils devant le tenace effort que nécessite le travail du bois? Ou bien encore, sont-ils retenus par la crainte de manquer de praticiens? Pour l'une ou l'autre de ces raisons, ou pour toutes ensemble, nos artistes emploient de moins en moins le bois. Et je ne pouvais m'empêcher de le regretter, en contemplant, par un de ces derniers et torrides après-midis, les bois sculptés de M. Gaston Henrich. Comme il me les montrait, en son modeste atelier de Vincennes, où je l'étais allé voir, je fus tout de suite séduit par la hauteur de ses vues, par la belle ordonnance de ses idées, et par l'ardeur de ses sentiments. Il me conta son existence de travail, de lutte et d'espoir. Il me dit comment place tout jeune dans un atelier de sculpteur sur bois, il avait appris à aimer une matière aujourd'hui injustement délaissée, comment il en avait, un à un, surpris les secrets et j'oserai ajouter les caresses, comment il était parvenu à les exprimer. --- Septembre 1911. — Un sculpteur sur bois, M. Gaston Henrich