Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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Art et décoration MARS 1920

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art et décoration REVUE MENSUELLE D'ART MODERNE Vingt-Quatrième Année — Numéro : 219 --- MARS 1920 NOTRE ENQUÊTE SUR LE MOBILIER MODERNE : LA COMPAGNIE DES ARTS FRANÇAIS ...

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NOTRE ENQUÊTE SUR LE MOBILIER MODERNE (1) LA COMPAGNIE DES ARTS FRANÇAIS Plateau d'une table en laque. BERNARD BOUTET DE MONVEL. peine rendus aux travaux de la paix, M. Sue et M. Mare ont exposé sous leur double signature, au Pavillon de Marsan et au Grand Palais, des meubles « uniques » et des meubles « en série » francs, simples et clairs, comme l'expression d'une pensée sûre d'elle-même, et qui plaisaient par un singulier mélange de nouveauté et de tradition. Une telle carrure, où un observateur attentif découvrirait de subtiles recherches de proportions et de formes, une telle fermeté d'accent, ne sont évidemment pas le fait d'improvisateurs, dociles à la mode ou conduits par leur seule fantaisie. Une volonté précise s'y manifeste. Désireux de la bien connaître, j'allai voir MM. Sue et Mare. Je les trouvai en pleine installation dans un spacieux rez-de-chaussée dont les boiseries extérieures, fraîchement peintes de vert et de bleu, avec quelques rehauts d'or, annoncent de loin une maison où le goût n'a rien d'anémique. Peu de reliefs sous ces couleurs : dans les tympans, les cannelures régulières de draperies aux plis verticaux, timbrées, de place en place, de deux cornes d'abondance trapues qui s'entrecroisent dans un cercle : c'est la marque de l'atelier, dessinée par Paul Véra. À l'intérieur, les murs sont encore nus. Un escalier attend sa rampe, savamment forgée par Richard Desvallières. Mais déjà des dessinateurs se penchent sur les tables de chêne clair et l'on veut bien sortir des tiroirs, pour satisfaire ma curiosité, outre des photographies et des croquis, vite écartés comme très anciens — puisqu'ils datent d'avant la guerre, — des dessins variés de facture, quoique parents d'inspiration : consoles en bois laqué et doré, dont Drésa a crayonné les courbes, toile imprimée née de la fantaisie de Charles Dufresne, fontaine où s'accusent les contrastes (1) Voir Art et Decoration, nos de janvier et février 1920.

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Art et Décoration DRESA. de lignes chers à Paul Véra, bouquet de palmiers dessiné par Bernard Boutet de Monvel pour le plateau précieux d'une table en laque... — Vous le voyez, me disent les deux artistes qui coordonnent ces recherches, vous n'êtes pas chez Sue et Mare, mais chez un groupe de camarades qui, tout en gardant leur liberté pour certains travaux personnels, viennent ici mettre en commun, en vue d'œuvres plus complexes, quelques idées, et leurs connaissances professionnelles. « Nous avons encore avec nous le bon verrier Marinot, le sculpteur Pierre Poisson, des peintres comme Baignières et Jaulmes, des dessinateurs tels que Martin et Marty... et la liste n'est pas close. La réunion de nos initiales eût formé une enseigne assez bizarre. Le nom que nous avons adopté, la Compagnie des Arts français, exprime, aussi brièvement que possible, le fait de notre association et l'esprit qui nous anime. » Oui, ce qui frappe d'abord, dans cet atelier ANDRÉ MARE.

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La Compagnie des Arts Français Chambre avec alcôve dans un hôtel ancien. SUE ET MARE. jeune, où l'on jette sur l'avenir un regard si assuré, c'est une foi peu commune dans l'efficacité de la collaboration. Trop longtemps nos décorateurs ont encouru le reproche de travailler chacun de son côté, uniquement soucieux de se distinguer l'un de l'autre. Tandis que les artistes allemands, sans grande richesse d'invention, obtenaient, par la discipline, des effets d'ensemble d'une indéniable puissance, les nôtres, dispersant leurs efforts, gaspillaient les dons les plus rares. Quelques-uns cependant, aux approches de 1914, commençaient à réagir contre ces tendances individualistes. Sue, Mare et leurs amis étaient de ceux là. Si les années qui suivirent ont fortifié chez eux cette volonté d'union, ces douloureuses années n'ont pas été entièrement perdues pour l'art. Comment conçoivent-ils donc la collaboration? Certes, de tout temps, une œuvre d'architecture ou un meuble, tant soit peu orné, a nécessité le concours de nombreuses mains. Mais trop souvent, dans l'« Art nouveau » comme on l'entendait vers 1900, toutes ces mains parurent n'être au service que d'un seul cerveau. L'architecte ou le "décorateur" était en même temps menuisier, sculpteur, peintre, ciseleur, céramiste; sa compétence prétendait s'étendre à tout. Et l'on vit alors des maisons entières envahies, au dedans comme au dehors, d'ornements monotones autant qu'étranges, parce

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Art et Décoration Architecture de Louis Sue, bas-relief de P. Véra. qu'ils étaient issus d'une imagination unique et nécessairement bornée. Moulée au plâtre des corniches, forgée dans les balcons et les rampes, sculptée dans les boiseries, la même feuille ou la même tige se tordait partout, jusque sur les poignées des portes ou sur les boutons de sonnettes. L'ensemble n'accusait pas une collaboration, mais l'extension monstrueuse d'une seule et même personnalité. A cet ennuyeux monologue, la Compagnie des Arts français préfère une conversation bien conduite, mais variée et vivante. Chez elle, le travail en commun commencera dès la conception de l'œuvre. Subordonnés à un plan général, conçus en vue d'une harmonie, les bronzes ou les laques d'une commode, le tissu d'un siège, la cheminée d'un salon seront étudiés par un des collaborateurs qui, sans être nécessairement un technicien — il n'est pas indispensable de manier soi-même la scie ou le rabot pour savoir construire une chaise, — connaîtra toutes les ressources de la technique dont il dispose. Et celui-ci, cherchant une victoire collective plus qu'un succès personnel, enrichira l'œuvre commune de tout ce qu'un véritable artiste apporte, dans ce qu'il crée, de savoir et d'émotion. N'en fut-il pas ainsi dans notre pays à toutes les grandes époques de l'art? N'est-ce pas à cette souple discipline que nos cathédrales et Versailles doivent de comprendre, dans leur unité, une variété merveilleuse? Point n'était donc besoin de regarder hors de chez nous pour trouver des exemples de cette méthode féconde; il nous suffisait de restaurer une de nos meilleures traditions. — « Gardez-vous cependant de croire, ajoutent M. Mare et M. Sue, que des affinités de goût, la bonne volonté, l'intérêt, l'amitié même soient assez forts pour lier étroitement l'un à l'autre les ouvriers de la même œuvre. Il faut encore qu'ils parlent la même langue, fondée non sur la sensibilité, naturellement particulière et capricieuse, mais sur la raison. « Quand nous étudions les chefs-d'œuvre de l'architecture et des arts qui en relèvent, nous voyons que leur harmonie réside dans une géo-

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La Compagnie des Arts Français 69 LOUIS SUE. métrie plus ou moins cachée. Certaines proportions, certaines lignes ont des vertus singulières. Tous les triangles, tous les rectangles, tous les ovales ne sont pas également beaux. Nous adoptons les uns ou les autres après réflexion ; chacun de nous y enclôt sa fantaisie individuelle ; et c'est la présence, visible ou secrète, de ces figures, dans toutes les parties d'un tout, ce sont leurs contrastes et leurs rappels qui confèrent à une façade, à un meuble, leur rythme et leur harmonie. On voit les conséquences de cette doctrine au point de vue des « meubles en série ». Sans doute — et ce n'est pas aujourd'hui une opinion originale — la Compagnie des Arts français estime que les meubles de luxe, les pièces « uniques » doivent donner l'exemple. Mais c'est par les meubles « en série » que s'achèvera le renouvellement du style français. Malgré les simplifications imposées par le travail de la machine, la beauté des meubles « étalons » survivra dans l'humble famille à laquelle ils donneront naissance, si cette beauté est faite, moins de la richesse de la matière et des raffinements de la main-d'œuvre que du rayonnement de la « divine proportion ». Proportions, raison, discipline, tradition... que de sagesse dans ces propos ! C'est au nom des même principes que Charles-Nicolas Cochin et Jacques-François Blondel protestaient, il y a quelque cent cinquante ans, contre les dévergondages de la rocaille et préparaient cette réforme qui s'est appelée le « style Louis XVI ». Et, récemment, nous entendions un écho de leurs paroles dans les remarquables manifestes de M. André Véra. S'il a moins de verve et de bonhomie que les Cochin et les Blondel, M. André Véra est animé de la même ardeur réformatrice. Comme eux, il regrette le grand goût de Versailles et rappelle ses contemporains au respect de l'ordre et de la symétrie, à l'amour de la ligne droite. Sa doctrine est bien, ce me semble, celle des collaborateurs de la Compagnie des Arts français — à cette nuance près que ces derniers se souviennent de Louis-Philippe beaucoup plus que de Louis XIV.