Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - Albert Besnard aux Indes - Jacques Copéau - Lalique Verrier - Gustave Kahn - Le point de Venise - Laurence De Laprade Planches hors texte: - Huit peintures et aquarelles - Albert Besnard --- MAI 1912 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS PARIS • 13. RUE LA FAYETTE • Télécopie 139-22 Prix de cette livraison: 3 fr. — Étranger: 3 fr. 50 16e Année, N° 5

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL Paris & Départements . . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs Étranger . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Étranger : 2 fr. 50 L’Année parue ...

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ALBERT BESNARD AUX INDES Talloires, sur la rive du lac d'Annecy, par un beau jour du dernier été, j'ai retrouvé le voyageur au seuil de sa maison. Le voyant là, paisible, le regard amusé par la couleur changeante des eaux, du ciel, des cimes qui bornent l'horizon, nul visiteur n'eût deviné qu'un monde nouveau habitat son esprit. Pourtant, il venait de traverser les Indes... Cette grande terre, « berceau de la pensée humaine et de la prière », où Pierre Loti aborda naguère en pèlerin, demandant la paix « aux dépositaires de la sagesse aryenne », Albert Besnard s'y était aventuré en artiste, n'y cherchant qu'un rafraîchissement de ses sens, qu'un renouvellement de cette joie toute païenne et panthéiste dont son œuvre entier déborde. Mais, à l'époque dont je parle, Besnard gardait encore secrètes les belles images rapportées de son expédition. Elles étaient en lui. Il en jouissait pour lui seul, en les revivant. Il en disait peu de choses, étant de ceux dont l'émotion ne se raconte que dans la création. Sur les meubles de l'atelier, quelque douzaine de statuettes vernissées, et violemment polychromées, figurait une assemblée fort réduite des trente-sept mille dieux de l'Inde. On y voyait aussi des bracelets de verroterie, et un amas de ces pagne « fortement colorés de teintes violentes ou sourdes » dont les femmes de labas drapent leur nudité.

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Art et Décoration Etude pour les laveuses. Autour de ces objets inanimés, pendant dix mois de solitude et de travail acharné, l'imagination de l'artiste, si nourrie d'expérience et d'observation, allait dérouler tous ses souvenirs, leur restituer la couleur, la forme et le mouvement, enfin leur rendre leur vie étrange, grâce à ce don subtil et un peu miraculeux qu'on nomme : le sentiment de l'exotisme. C'est «la faculté d'évoquer autour d'un objet le milieu dont il provient, et d'animer celui-ci de la vie qui lui est particulière» (1). Le sentiment de l'exotisme est fait «de recueillement, de nostalgie et de concentration.» (1) André Ruyters. Du sentiment de l'exotisme. --- C'est à distance qu'il s'éprouve le mieux, et qu'il se plaît à recomposer la féerie des climats lointains. Ce qui fera la beauté du spectacle recréé, ce n'est pas seulement le degré de son exactitude et sa valeur pittoresque, c'est encore, c'est surtout cette émotion du souvenir, ce regret de la séparation dont l'artiste nous fait confiance, cette tension de la mémoire et de la sensibilité qui rend la main plus fièvreuse, qui donne à la vision plus de mordant et de sincérité. Et, tout d'abord, il faut louer le beau désir, la noble insatisfaction qui entraînèrent Besnard à s'embarquer pour les Indes. Au sommet de sa carrière, dans le moment où tant d'autres, contents de la gloire et des honneurs, ne portent pas leur regard au-delà des salons officiels et des suffrages mondains, il entreprend un long voyage, qui n'est pas sans difficultés ni même sans périls. Comme un jeune homme, saisi d'impatience et de désir, il ambitionne d'apprendre de nouvelles formes, de connaître les façons plus belles et plus libres qu'ont d'autres hommes de se tenir à la surface de la terre, de porter la tête et d'agiter les membres. Et songez combien le voyage, si exaltant pour la jeunesse, est plus fertile encore pour l'homme fait, en possession d'une expérience, d'une manière de sentir et de penser, maître de tous ses moyens, et dont la maturité au contact de l'inconnu, va retrouver l'enthousiasme et l'élan Trichinopoli.

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Albert Besnard aux Indes Etude. des premières années. (i) Quel rajeunissement possible et, en même temps, quelle aggravation du sentiment! (i) « C'est ici, écrit Albert Besnard, que j'eus mes premières surprises, mes premiers enthousiasmes en Albert Besnard avait visité l'Espagne et le Maroc en 1881, l'Algérie en 1893. On n'a pas oublié les pages qu'il en rapporta. Nous voyant un peuple nu dans toute la splendeur du mouvement libre. » (Le Figaro du 26 octobre 1911).

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Art et Décoration savions quel retentissement avaient pu trouver chez ce coloriste les premiers éclairs de l'Orient. Déjà il s'était approché du rêve asiatique en composant, sur la demande du baron Vita, une série d'illustrations prestigieuses pour les Mille et Une Nuits. Nous n'ignorions pas non plus son goût pour les ivoires et les émaux persans, son admiration pour les laques de Coromandel et pour les livres sanscrits dont les pages recèlent ces fines miniatures où l'on voit « dans d'étroits chemins que parcourent des paons, des dieux hiératiques aux visages d'azur, vêtus de robes étincelantes, enlacer les déesses aux paupières abaissées, Çiva et Pârvati, Ganesh et Kâli, puis Vishnou et Dourgâ ». (1) Nous ne doutions pas que la rencontre d'Albert Besnard avec le continent indien ne dût être de celles que la providence a marquées; ni qu'il ne dût reconnaître familièrement, dès l'abord: « les visages sérieux des femmes de Madras, ou les têtes rêveuses des Kaschmyriens ». Sans doute était-il le peintre prédestiné des « tons orangés qu'aiment les Bengalis », des « pagnes sombres à fleurs d'or des belles du Penjab »; et sous son pinceau devait palpiter « l'aérienne beauté des mousselines de Dacca ». Aussi, quand il annonça son départ, nos vœux tranquilles accompagnaient le voyageur. Maintenant qu'il est revenu, maintenant qu'il a fait son œuvre et que tout le monde peut la contempler(2), je voudrais n'avoir qu'à me taire, sachant bien que toute parole écrite ne saurait rien ajouter à l'éloquence des choses peintes. Moi qui n'ai jamais vu ces filles de l'Inde qui, « baya-dères ou coolies, ayas ou bé- (1) Au Loin, impressions hindoues par M~ A. B. (Alphonse Lemierre, éditeur). (2) Galerie Georges Petit, 8, rue de Seze. gums,... ont le secret de la grâce dans l'attitude et le vêtement », et qui toutes « sont drapées comme des statues et passent dans la foule comme de jeunes reines »; (3) moi qui, sans doute, ne respirerai jamais « cet insaisissable parfum fait de musc et de poivre » que la côte indienne, encore invisible, envoie dit-on, parmi « des bouffées d'air plus chaud », aux voyageurs qui l'approchent; comment saurais-je répandre ici, avec des mots, l'atmosphère dont il faudrait que le lecteur fût enveloppé afin de pénétrer mieux les apparences insolites, aujourd'hui proposées à son admiration? (3) M~ A. B. op. cit. Une passante.

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Albert Besnard aux Indes J'ai lu les récits de quelqu'un d'entre les fortunés qui passèrent, qui vécurent là où la magie d'un artiste nous entraîne à notre tour. C'est à eux que je laisserai la parole tandis que nous suivrons Albert Besnard aux principales étapes de son itinéraire. C'est d'abord Ceylan où la nature tropicale déploie toutes ses richesses, et que Paul Claudel a chanté dans cette belle phrase nostalgique: «Je me souviendrai de toi, Ceylan! de tes feuillages et de tes fruits, et des gens aux yeux doux qui s'en vont nus par tes chemins couleur de mangue, et de ces longues fleurs roses que l'homme qui me trainait mit enfin sur mes genoux quand, les larmes aux yeux, accablé d'un mal, je roulais sous ton ciel pluvieux, mâchant une feuille de cinnamome» (1). Puis trois jours à Colombo... Besnard a parlé de «la douce banlieue de Colombo, son sol rose, ses arbres couleur de vert-de-gris», et des rives «riantes et peuplées de pêcheurs de la rivière Kelani, dont le cours agité, interrompu par un pittoresque pont de bateaux, étincelle aux plongeons répétés d'une foule d'hommes, de femmes et d'enfants qui semblent possédés de la fureur du bain». (1) Paul Claudel. Connaissance de l'Est (au Mercure de France). A Colombo, «des cinghalaises indolentes, à la démarche traînée, portent une longue étoffe sombre enroulée autour des jambes jusqu'à terre» (2). A Anuradhapura, «la cité ensevelie» qui fut la première étape de Pierre Loti, Besnard a vu «une foule de pèlerins harassés par les longues marches et qui, fléchissant sur leurs jarrets, se sont accroupis dans la poussière rose. La plupart sont hirsutes, avec des yeux hagards et des cheveux et des barbes bleus sur des chairs jaunes.» Passant à Kandy, l'artiste rêve: «C'est ici qu'il faudrait situer le premier humain enlaçant la première des épouses. Je les imagine dans ce décor comme deux fauves nonchalants, souples et voluptueux.» Autour de Kandy, «c'est la forêt splendide..... de grands banians aux troncs multiples s'alignent en colonnes d'un rose gris de granit... Et, parmi ces géants de la forêt, pullule et frémit toute une vie de fougères, souples comme des plumes, et de lianes enchevêtrées» (3). De Kandy on revient à Colombo où l'on s'embarque, non sans la mélancolie d'une première séparation, pour aborder la pointe (2) Prince Bojidar Karageorgevitch. Notes sur l'Inde (Calmann Lévy, éditeur). (3) Ibid. Durant le Moharam, à Hyderabad.

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Art et Décoration extrême du continent hindou, à Tulicorin, « plage de misère, végétation brûlée au soleil et à la brise de mer (1). A Madura, « ville qui fut jadis la capitale d'un roi fastueux, il y a un temple dédié à Siva et à Pârvati, son épouse, déesse aux yeux de poisson; temple plus grand que notre Louvre, infiniment plus ouvrage, plus sculpté, et peut-être aussi rempli de merveilles. » (2) M^ A. B. l'appelle « la plus admirable et la plus démoniaque création du génie hindou »; et le prince Karageorgevitch se souvient d'y avoir observe les « desservants du temple, n'ayant pour tout vêtement que le langouti serré aux reins; tantôt ils passent pieds nus, sans bruit, tantôt ils demeurent immobiles, en extase devant de petites niches où grima-cent les idoles par-mi des bouquets de roses et d'amaryllis. » Après Trichinopoli, Tan-jore; et le long arrêt de vingt-et-un jours à Pondi-chéry, « notre vieille petite colo-nie languissante... où sommeille, entre des murailles lézardées, tout un passé français! » (3); puis Madras; puis, après qua-rante-quatre heu-res de chemin de fer, Hyderhabad, où pendant vingt jours s'établit un contact plus fami-lier avec l'élément indigène ; « Hy-derabad la blan-che, dominant sa rivière presque ta-rie, où ses trou-peaux d'éléphants (1) Prince Karageorgevitch. Op. Cit. Etude pour les laveuses. Trichinopoli. (2) Pierre Loti. L'Inde (sans les Anglais). Calmann Lévy, éditeur. (3) Ibid.

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Albert Besnard aux Indes sont descendus dans la vase encore fraîche... Blanche la poussière; blanches, les maisons, et blanches les robes de tous les gens du peuple; c'est le blanc neigeux qui domine dans les rues, dans les foules en marche, et c'est sur le blanc des costumes qu'éclate, en fraiches couleurs, toute la gamme des grands turbans de mousseline. » C'est là que Besnard s'écrit: « Il a semblé que nous entrions dans la fiction des contes arabes. » A Calcutta, dans le Chinese-Bazar, « se pressent les Malabars, les Sikhs, les Bouthanais, les Afghans, les Kaboulis. » Et voici Bénarès la sainte, où coule le Gange bordé de palais élevés par les rajahs pour héberger la foule idolâtre; Bénarès où les voyageurs, oubliant leurs autres désirs, suspendent leur course et s'arrêtent prisonniers d'une terrible beauté, et dont un indigène a dit: « Si l'Inde avait trois Bénarès, on ne pourrait jamais plus la quitter »; Bénarès que Loti a vue « en silhouette prodigieuse de temples penchés et de palais croulants, se dresser devant l'Ouest encore lumineux ». Et il écrit: « nulle part la fantasmagorie de ce monde n'est plus charmeuse; nulle part la forme n'est plus troublante, ni la chair plus tentatrice. » Mais il ajoute qu'il y règne « une ambiance de méditation et de prière qui vous porte, comme disent les sages de la petite maison du Silence »... Delhi, ancienne résidence des grands Mogols, vous accueille par cette inscription qu'on lit dans son port: « S'il existe un Paradis sur terre, c'est ici, c'est ici! » Agra contient plus d'une merveille: la mosquée des perles, la tombe d'Akbar, le palais de Chah-Jehan « aux arcades de feuilles d'or et de pierreries d'où l'on plonge sur l'adorable Femmes de Djibouti. plaine de la Jumma »; et le Tadj, avec ses quatre minarets, hauts comme des phares, tout de marbre blanc, et dont la voûte centrale abrite la dépouille de Noortaz-Mahal, « la sultane bien-aimée, la lumière du monde, pour laquelle l'empereur Chah-Jehan voulait le mausolée le plus beau de la terre. » Jeypore est « colorée, scintillante, bariolee, pailletée, folle et souriante. » C'est M^ A. B. qui s'exprime ainsi. Et Bojidar Karageorgevitch parle, avec un accent non moins émerveillé, d'« une extravagante circulation d'éléphants, de chameaux de charge, de tum-tums aux cochers criards... »

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Art et Décoration Les danseuses de Jotpore. Jotpore, Udepore « qui renferme quantité de temples brahmaniques », Adjmer où Besnard note « un grand vieillard drapé, l'air d'un christ de cinquante ans, la barbe grisonnante teinte en rouge par le bas »; Ahmedabad, entre autres détails pittoresques, offre « à tous les carrefours du bazar, sur des colonnes de marbre ou de bois sculpté, des cages grandes

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Albert Besnard aux Indes ouvertes où des mains charitables déposent du grain pour les oiseaux »; et Bombay, enfin, port du retour, voit circuler dans ses rues et sur ses places « une foule compacte de toutes les races, de toutes les couleurs. — Grands Afghans aux vêtements blanc sale, venus avec des chevaux de Perse qu'ils mènent par la bride, et dont ils crient le prix; — Parsis affairés, en mousseline blanche et mitre de toile cirée; — Somalis tout nus, au crâne rasé, leur corps noir huilé exhalant une écœurante odeur de poivre et de nénuphar; — fakirs à longues chevelures incultes, le corps et le visage enduits de safran, le fil de la seconde naissance passé en sautoir sur leur torse nu; — Birmans à figures jaunes, aux yeux bridés, vêtus d'éclatantes soies roses; — Mongols à tuniques de satin foncé, brodées de soies criardes et de fils d'or.» (1) Les péripéties, les incidents, les émotions, les surprises et les découvertes de ce grand voyage, Albert Besnard les a notés jour par jour et, je crois bien, heure par heure sur ses carnets de route. Il en coûte de ne pouvoir faire à ces notes de larges emprunts qui seraient le plus vivant commentaire de l'exposition actuelle. Mais ce serait reproduire ici le contenu des articles brillants qu'Albert Besnard a déjà donnés et donnera encore au Figaro, et qui tôt ou tard seront réunis en un volume. Ce que je dirai, pourtant, c'est la joie vivante, c'est le ravissement sans mesure éprouvés par ceux à qui il fut permis de feuilleter ces carnets. A l'exposition de la Galerie Georges Petit, on les voit sous une vitrine. (1) Bojidar Karageorgevitch. Op. Cit. Bramines en prière. Quelqu'amateur fastueux tentera peut-être d'en dessaisir l'artiste, à prix d'or. Il y en a sept. Sept calepins bourrés de croquis et de notes manuscrites, d'une petite écriture serrée qui va dans tous les sens. L'écriture chevauche le dessin, le cerne, le souligne, le commente. Du texte jaillit un dessin au trait, ou colorié d'une teinte plate. Là où les possibilités du dessin échouent devant l'émotion ou l'idée, l'écriture s'en empare, la développe et l'explique. Ce que la phrase ne saurait rendre directement, plastiquement, le croquis le traduit tout à