Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- Un Illustrateur Anglais
Arthur Rackham
A. MARGUILLIER
- La Peinture aux deux Salons
JACQUES RIVIÈRES
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JUILLET
1912
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
PARIS - 13, RUE LA FAYETTE - Télèp. n° 139-22
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16e Année, N° 7
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
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L’Année parue ...
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- Par André Michel
- Conservateur aux musées nationaux
- Professeur à l'école du Louvre
- MANET
- Par Louis Hourticoq
- Inspecteur des Beaux-Arts de la ville de Paris
- DAUMIER
- Par Léon Rosenthal
- Docteur ès-Lettres
- Professeur au lycée Louis-le-Grand
- PARU EN JUIN 1912 : CARPEAUX
- Par Paul Vitry
- Conservateur-adjoint au Musée du Louvre
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Librairie Centrale des Beaux-Arts, 13, rue Lafayette, Paris
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Un Illustrateur Anglais
ARTHUR RACKHAM
Après Milan en 1906, Venise en 1909, Barcelone en 1910, Paris, à son tour, par les soins de la Société Nationale des Beaux-Arts, vient de consacrer officiellement près du grand public la renommée d’un artiste apprécié déjà de tous les amateurs délicats et que n’ignoraient point non plus certains de ses confrères, habiles jusqu’au pastiche : l’Anglais Arthur Rackham. Ce fut un des grands attraits du Salon de cette année que l’exposition d’un choix de ses œuvres, notamment des aquarelles et dessins destinés à illustrer la tétralogie de l’Anneau du Nibelung de Richard Wagner, et nul ne s’étonna que le comité de la Société Nationale, dérogeant à ses habitudes, voulût honorer l’auteur de ces délicates peintures d’une récompense spéciale et lui décernât, en plus du titre de membre associé, une médaille d’argent.
Ce n’est guère qu’en 1905, après la publication par la maison Hachette d’une édition française de Rip van Winkle, que le nom de Rackham commença d’être connu à Paris : ces illustrations, d’une note si neuve, d’un accent si particulier, où l’étrange et le réel se mariaient de la façon la plus séduisante, furent une surprise et un enchantement. Du jour au lendemain Rackham devenait célèbre chez nous.
Il l’était déjà dans son propre pays : en 1902, le “Royal Institute of Painters in water colours” avait fait au jeune aquarelliste la faveur de l’admettre parmi ses membres. Il n’y avait pas plus de dix ans qu’il s’était adonné à la peinture. Né à Londres le 19 septembre 1867, ce n’est, en effet, qu’en 1892, après une longue période de doutes, d’efforts suivis d’incertitudes, qu’il avait décidé de suivre la voie où l’appelaient ses dispositions naturelles. Dès sa première jeunesse, le pinceau et la boîte à couleurs avaient compté parmi ses distractions favorites : il s’amusait à dessiner des animaux et déjà même de ces compositions fantastiques où il devait exceller plus tard. Adolescent, il s’était appliqué ensuite à l’étude du paysage, puis avait
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Art et Décoration
suivi les cours du soir de la « Lambeth School of Art » qui lui avaient fourni la solide base expositions de la Royal Academy et de la Société des Aquarellistes et y trouvent tout de suite des acquéreurs.
De diverses parts, alors, on le sollicite : il collabore au Pall Mall Budget, au Wetsminster Budget, au Graphic, au Sketch, au Black and White, au Punch et autres journaux ou magazines, y donnant tour à tour des fantaisies, des scènes de vie réelle, des illustrations d'aventures légendaires, et y montrant déjà les qualités qui bientôt l'imposeront à l'attention : verve de l'inspiration, habileté de l'exécution légère et fine, au dessin précis et savant, fondé sur une attentive observation, et surtout cette extraordinaire faculté d'imagination qui, dans le domaine du fantastique principalement, abonde en trouvailles sans fin.
Ce dernier don fait de Rackham l'illustrateur-né des contes populaires et des légendes : à travers cet infini royaume de la fantaisie son esprit vagabonde à cœur-joie, s'attardant à mille détails pittoresques ou réjouissants, créant les types les plus extraordinaires de vieilles sorcières grimaçantes et revêches, de gnomes, de farfadets, de bêtes étranges, d'arbres aux formes inquiétantes, et aussi les plus suaves apparitions de fées et d'ondines aux formes délicates et au clair visage : monde nécessaire à ses productions futures. Dès lors, il pouvait créer en toute sûreté, et, de fait, ses premiers travaux sont accueillis aux
RIP VAN WINKLE.
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Arthur Rackham
“Certains fabricants de biscuits...”
RIP VAN WINKLE.
enchanté qui se mêle (et c’est la séduisante nouveauté de l’art de Rackham) au monde réel, dans des paysages naturels, de la façon la plus imprévue et cependant la plus vraisem-
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blable, grâce à la vérité des éléments dont il est composé et qu'on dirait copiés sur le vif : «il y a des fées partout», est-il dit dans Piter Pan; seulement on ne les voit pas; mais lui, avec son œil aigu, est parvenu à les découvrir et à pénétrer tous les secrets de leur existence. Peu d'artistes, à l'heure actuelle, sont capables de créations aussi merveilleuses. Seuls, peut-être, pourraient être comparés à Rackham, pour la fraîcheur, l'élégance, la grâce éthérée de leurs compositions de rêve, les Écossaises Annie French et Jessie King, et, en sens inverse, pour l'invention truculente, le Tchèque Hanus Schwaiger,
Copyright by J. Constable and Co.
illustrateur savoureux de contes populaires, avec un accent rude bien approprié d'ailleurs au caractère des récits slaves, — trois artistes, soit dit en passant, qui mériteraient bien, eux aussi, leur monographie. Mais Rackham, avec son mélange de poésie idyllique et de saisissant réalisme, réunit en lui leurs mérites respectifs.
Avant d'aborder à l'illustrateur de livres, arrêtons-nous un instant à quelques-unes de ces pages volantes de magazines qui commencent à répandre le nom d'Arthur Rackham. Voici, par exemple, le petit drame qu'il a intitulé Un Sauvetage. Drame angoissant, en vérité: entre deux branches d'arbres un énorme réseau de fils aux multiples enchevêtrements est tendu, et voici qu'à la surface accourt, velue, hérissee, crocs prêts à déchirer, une horrible arraignée à tête de mégère, projetant comme un ressort ses pattes griffues sur une malheureuse guêpe qui vient de s'empêtrer étourdiment dans ses filets et qu'en sens inverse tirent de toutes leurs forces par les pattes, au risque de les lui arracher, de minuscules lutins, cependant qu'en bas d'autres considèrent anxieusement cette scène palpitante ou tentent d'effrayer le monstre en lui jetant des grains de sable. Rien n'est amusant comme la gesticulation effrayée de tout ce petit monde et surtout comme l'expression effarée du gros œil de l'insecte tout ahuri de sa mésaventure et qui se voit sur le point d'être écartelé par ses sauveurs. — C'est encore le conte des Vingt-quatre tailleurs, autre histoire de gnomes particulièrement réjouissante, où se voit la fuite éperdue au flanc d'un tertre, devant l'apparition soudaine d'un escargot aux cornes menaçantes, de ces deux douzaines de nains poltrons, dégringolant à toutes jambes, se culbutant et s'empêtrant dans le fil déroulé de leurs bobines. — Extrayons aussi du Punch, à la date de 1905, une étonnante apparition du fameux Serpent de mer, devenu sur ses vieux jours un pauvre invalide tout couvert de cicatrices, à l'œil poché, à la mâchoire pendante, séchant au soleil sur la grève son long corps enroulé, rapiécé de toutes parts, où des coquillages se
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Arthur Rackham
sont incrustés comme sur la coque d'un navire.
Rackham débuta, croyons-nous, dans l'illustration du livre en 1898, par des dessins destinés à une œuvre qui, avant lui, avait déjà tenté Cruikshank, Leech et Barham : les Légendes, de sujet historique, dues à l'écrivain anglais Thomas Ingoldsby. La personnalité de notre artiste n'y est pas encore nettement dégagée ; certains de ces dessins, a noté assez justement M. V. Pica, semblent déceler l'influence de Daniel Vierge, et, sauf quelques trouvailles humoristiques ou d'allure grotesque, l'ouvrage n'offre pas un bien grand attrait (1).
Les Contes de Grimm, en 1900 (2), sont déjà supérieurs à ce début : des planches comme celles des Quadrupèdes assaillis par les oiseaux et les frelons (exposée au Salon de la Société Nationale et reproduite ici), de Hansel et Gretel, de La Chèvre avec ses sept chevreaux, de La Fille du roi emportée par un dragon, de la Damoiselle au lion, des Sept corbeaux, et maints dessins en ombres chinoises semés dans le texte, comptent parmi les heureuses inspirations de Rackham.
Vinrent ensuite des Contes de fées d'après
(1) Les illustrations de cette première édition ont été, après le succès de Rip van Winkle, reprises à l'aquarelle en 1907, pour une deuxième édition (Londres, Heinemann).
(2) Les hors texte ont été repris en couleurs en 1907 et 1908, pour une nouvelle édition (Londres, Constable).
Shakespeare, des illustrations pour Gulliver et pour Don Quichotte, sans compter une suite de dessins pour le Little Folk's Magazine. Mais c'est Rip van Winkle qui devait lui valoir son premier grand triomphe. C'est là que va s'affirmer pour la première fois entièrement sa personnalité.
Tout le monde, aujourd'hui, a lu le récit, imprégné d'une si pénétrante saveur, que Washington Irving a situé dans un vieux village des bords de l'Hudson bâti par d'anciens colons hollandais. Les aventures, si joliment contées, de cet aimable paresseux de Rip, « un de ces heureux mortels, de cervelle un peu faible et de bonne composition, qui prennent la vie comme elle vient », brave homme toujours prêt à rendre service et à s'occuper de toutes les affaires sauf des siennes, sans cesse gourmandé par sa femme mais n'y attachant aucune importance, et qui, un beau jour, entraîné par la chasse aux écureuils dans les montagnes de Kaatskill, y tombe parmi des gnomes occupés à jouer aux quilles, goûte à l'excellent genièvre d'un petit baril qui sert à les désaltérer,... puis s'endort pour ne se réveiller que vingt ans après et trouver tout changé dans son village où personne ne le reconnaît plus, — ont fourni à Arthur Rackham matière à une suite de compositions plus savoureuses l'une que l'autre, où les sujets les plus divers, vues d'intérieurs, paysages, épisodes de vie quotidienne ou scènes irréelles, apparaissent imaginés et traités avec un égal bonheur. Presque toutes seraient à citer et à décrire, depuis cette rue de village par un jour d'hiver, le rustique
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ALICE AU PAYS DES MERVEILLES.
d'attraper un malheureux lièvre; puis Rip revenant, sujet d'étonnement pour tous, dans son village; la délicieuse figure de sa fille avec son petit-fils, et, en contraste, l'extraordinaire image du vieux Peter Vanderdonk, le plus ancien habitant du pays, tout ridé, tout cassé, mais aux yeux si vifs derrière ses bésicles, et qui, souriant de sa bouche édentée, se hâte tant qu'il peut, avec ses deux cannes, vers le revenant; et encore, dans le monde des êtres surnaturels, ces lutins qui, pelotonnés sur les nuages dans le ciel nocturne dominant un paysage baigné d'une douce clarté, suspendent les étoiles et les nouvelles lunes qu'une vieille fée est occupée à fabriquer avec les anciennes; bien d'autres planches encore. Mais le chef-d'œuvre est peut-être l'exquis tableautin, ici reproduit, de la Semonce conjugale, merveille d'humeur, d'invention amusante, d'heureuse composition décorative, d'harmonieux coloris: tout Rackham est là, avec ses meilleures qualités. — Il est dommage, en vérité, que les organisateurs de l'exposition au Salon de la Société Nationale n'aient pas montré, à côté de l'ensemble de la Tétralogie et de quelques planches d'Alice au Pays des merveilles, d'Ondine et d'autres ouvrages, au moins un choix de ces illustrations de Rip et de Piter Pan qui va suivre : elles auraient fait admirer toute la merveilleuse souplesse de l'artiste et nombre de ses chefs-d'œuvre essentiels.
Piter Pan dans les jardins de Kensington (1906), d'après le récit de M. J.-M. Barrie, n'eut pas moins de succès que Rip van Winkle. C'est un conte de la plus délicieuse fantaisie,
intérieur de Rip, et cette chambrette où la lumière, tamisée par la large fenêtre aux petits carreaux, vient baigner si doucement tous les objets, — jusqu'aux scènes fantastiques qui se déroulent dans les gorges rocheuses de Kaatskill : la clairière où le vieux petit gnome hisse son baril sur l'épaule de Rip et où une affreuse sorcière au long bec d'oiseau, aux énormes pattes agrippeuses, se blottit entre les racines d'un pin centenaire; l'assemblée des korrigans aux physionomies inquiétantes; les arbres aux silhouettes effrayantes, entre les pieds desquels grouillent des monstres de toute espèce, et qui, étendant soudain leurs branches crochues comme des mains, essaient
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Arthur Rackham
“Les autres feront la guerre aux chauves-souris.”
SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ.
où sont retracées les aventures d’un pauvre bébé transporté (il serait trop long d’expliquer de quelle façon merveilleuse) dans les grands jardins de Kensington, « contrée immense et