Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Ce que doit être l'étude de la Nature. Comment on doit l'interpréter (suite)
- M. P.-VERNEUIL
- La Mosaïque d'Émail
- LUCIEN MAGNE
- Les Poteries d'André Méthey
- ÉTIENNE AVENARD
- Au bord de la Mer
- MAURICE GUILLEMOT
- Planche hors texte:
- Vase
- ANDRÉ MÉTHEY
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MARS
1912
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
PARIS • 13. RUE LA FAYETTE • Télèp. n° 139-22
Prix de la Livraison: 2 fr. — Étranger: 2 fr. 50
16e Année, N° 3
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Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 francs
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L’Année parue ...
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Ce que doit être l'Etude de la NATURE Comment on doit l'INTERPRÉTER
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J'ai déjà, dans un précédent numéro (janvier 1911), parlé de l'étude de la nature, et défini l'interprétation. Nous allons aujourd'hui étudier quelles sont les lois qui régissent celle-ci.
Il ne sera pas inutile, peut-être, de rappeler auparavant que l'interprétation est la transformation volontaire et réfléchie, sous des influences techniques et esthétiques, d'un élément nature pour l'amener à l'état ornemental. Nous avons établi aussi que le caractère de l'interprétation d'un motif nature est imposé en partie par la matière dans laquelle on le traduit, aussi bien que par les moyens de travail et d'expression que cette matière comporte. Nous savons donc parfaitement, maintenant, ce que l'on doit entendre par le mot interprétation.
Mais quelques généralités sont encore nécessaires avant d'étudier les lois qui président à l'interprétation. L'artiste peut, en effet, en interprétant une forme naturelle, se proposer des buts très différents. Il peut représenter cette forme dans ses caractères généraux ou dans ses caractères distinctifs et particuliers; ou pour parler plus clairement au moyen de quelques exemples: il peut se proposer de représenter un oiseau, dans son sens général d'être qui vole; ou un passereau, un échassier, ce qui précise davantage; ou un moineau, un héron, ce qui précise tout à fait. Donnons encore quelques exemples : il peut
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représenter le papillon, ainsi que nous le faisons dans nos croquis de la page 75, en
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Ophrys frelon (interprétation directe).
considérant seulement cet insecte suivant ses caractères généraux. Nous n'avons donc qu'à donner l'impression d'un papillon et non pas à insister sur les caractéristiques de telle ou telle espèce de papillons. Notre fantaisie est donc seule maîtresse pour déterminer la forme des ailes et leur ornementation. Mais cette liberté diminue sensiblement si nous voulons représenter tel groupement de papillons, le sphinx, par exemple; et plus encore si c'est telle espèce précise de sphinx, celui de la vigne, du troène ou du laurier rose. Et de même nous pourrons dans le règne végétal, figurer un arbre; ou un arbre de la famille des éra- bles; ou un érable plane ou un érable syco-more. Un iris, ou telle espèce d'iris: iris germanique, iris d'eau, etc. On pourrait multiplier les exemples à l'infini.
L'interprétation pourra donc n'avoir que des caractères généraux, ou, au contraire, devra insister sur des particularités distinctives suivant le but proposé, qui sera de représenter telle famille, tel genre ou telle espèce d'êtres empruntés à la nature. Il n'est pas utile de développer plus longuement cette question, qui bien qu'importante, n'est ce-pendant pas dans cette étude d'un intérêt capital.
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Il sera plus important de revenir à l'interprétation prise en soi.
Les limites de l'interprétation ne sauraient être définies, car elles sont essentiellement variables, limitées d'une part par la seule fantaisie de l'artiste, et d'autre part par les nécessités esthétiques ou techniques que nous énumérerons et étudierons tout à l'heure.
Mais nous pouvons définir ce que sera en son principe même cette interprétation. Nous pouvons la concevoir ou directe, ou dérivée, ou même suggérée. Considérons chacune de ces conceptions différentes.
Dans l'interprétation directe, tenant unique-ment compte des exigences techniques de la matière, l'artiste s'attachera à donner une représentation aussi fidèle que possible des formes naturelles choisies. Sa propre personnalité, sa conception esthétique n'entreront donc pas en jeu. Il prend une forme dans la nature, et du mieux qu'il peut, en fait une reproduction aussi fidèle que le lui permet la matière mise en œuvre. Il obéit cependant aux règles générales de la composition; il ne prendra pas une tige fleurie pour la reproduire telle quelle dans une frise; il l'assouplira, la contournera en rinceaux; mais les fleurs, les feuilles que portent les tiges ainsi disposées se rap-
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Ophrys frelon (interprétation suggérée).
procheront aussi près que possible des fleurs et des feuilles naturelles.
Ainsi, nous prenons ici en exemple la fleur de l'ophrys frelon, une de nos plus charmantes orchidées indigènes, poussant en juin sur les coteaux arides et ensoleillés. Nous en donnons page 70 une étude sommaire, et page 71 une interprétation directe, prenant le papier peint comme moyen de réalisation.
Ce procédé de l'interprétation directe nous apparaît nettement comme inférieur, ne permettant pas, nous l'avons déjà vu, à la personnalité esthétique de l'artiste de s'affirmer de façon suffisante. Seul son métier se fera jour, seule son habileté professionnelle de composition ou d'exécution sera mise en valeur. Et l'on devine combien facilement l'artiste se trouve entrainé à user largement, à mésuser même, de ces qualités professionnelles, que seules il lui est permis de montrer ici; il veut les affirmer fortement, les imposer, et commet alors de ces tours de force techniques qui sont des curiosités peut-être, mais avec lesquelles l'art ornemental n'a plus que des rapports indirects et lointains. C'est à cette conception particulière de l'interprétation que nous devons, exemple typique, ces bouquets
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de roses en fer forgé, souvent proposés dans les expositions à l'admiration des foules, où le forgeron s'est efforcé de reproduire la fleur double, très double, avec tous les plissés, les retroussis pittoresques des pétales. On est surpris qu'il n'ait pas tenté d'y mettre, en fer forgé toujours, la goutte d'eau chère à une certaine classe d'aquarellistes. Le grave écueil de ce genre d'interprétation est le danger trop facile de tomber dans le trompe-l'œil, et de confondre l'habileté professionnelle avec l'art de la composition.
L'interprétation dérivée est certainement d'un plus grand intérêt artistique, et d'un niveau esthétique supérieur à celui de l'interprétation directe; car là, la conception ornementale de l'artiste se fait jour. Il ne se contente plus d'obéir aux règles générales de la composition et des exigences de la matière; il a aussi ses propres exigences esthétiques. Et celles-ci, tout en lui commandant de laisser reconnaissable l'élément naturel qu'il a choisi, et qu'il ornemanise, le poussent à rendre la beauté de cet élément plus complète, à la modifier pour faire cette beauté plus perceptible et plus grande. Pour en accentuer le caractère, il enrichira ces formes ainsi ornemanisées; et non seulement, pour cet enrichissement, il se servira d'éléments puisés dans l'étude de la forme naturelle qu'il interprète: nervures, taches, etc.; mais encore il fera au besoin intervenir dans l'ornementation des formes naturelles des éléments puisés en dehors de la nature: lignes, points, colorations plus profondes, plus somptueuses, ou d'une plus parfaite harmonie.
Continuant à considérer l'ophrys frelon, nous en avons donné page 72 une interprétation dérivée très simple. On y a régularisé et ornemanisé les formes de la fleur pour en orner les montants décorant un papier peint, s'opposant à celui de la page 71. L'échelle ici
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a été choisie plus grande pour rendre plus visible l'ornemanisation de la fleur.
L'interprétation dérivée est la véritable ornementation, celle qui permet à l'artiste de donner libre cours à sa fantaisie; de transformer une simple fleurette des champs en un magnifique et somptueux motif ornemental. La fantaisie n'y a d'autres limites que celles du bon goût et de la beauté; mais faut-il encore, cependant, qu'à travers les modifications et les enrichissements que supporte le motif naturel choisi, ce motif reste reconnaissable en son principe; qu'un lis reçoive tous les changements de formes ou de colorations, tous enrichissements accessoires, mais qu'il garde cependant son caractère certain et reconnaissable de lis. Cela aussi est d'une nécessité absolue.
L'interprétation suggérée est-elle une interprétation véritable? Je ne le crois pas. Car ici, la reconnaissance du motif nature primordial n'entre plus en jeu. De l'étude d'une forme naturelle, de la simplification et de l'ornemanisation de son ensemble ou seulement d'une ou plusieurs de ses parties, l'artiste fait découler une forme ornementale sans aucun souci de rappel de la forme naturelle qui lui a suggéré cette ornementation. Donc, puisque le principe n'est plus reconnaissable, on ne peut pas dire qu'il a été véritablement inter-
Langoute (toile brodée).
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prété. Il a été développé ornementalement pas autre chose. Nous donnons ici page 73 un exemple de ce genre particulier d'interpré- tation, toujours avec la même orchidée comme principe naturel à interpréter. On y recon-
quel est le sentiment esthétique qui va nous guider dans cette interprétation, dans cette transposition des formes naturelles? Logique- ment, voyons à quoi va tendre notre effort?
A mettre de la beauté autour de nous, dans
nait plus, à vrai dire, la forme originelle, celle qui s'est transformée peu à peu pour consti- tuer cette nouvelle forme purement ornementale.
Mais, quel que soit le genre d'interpré- tation auquel nous aurons recours, interpré- tation directe, dérivée ou suggérée même,
les objets dont nous nous servons journelle- ment; dans les papiers qui recouvrent les murs de notre chambre, dans le décor de l'assiette dans laquelle nous allons manger, dans le fauteuil où nous nous reposons de notre labeur, dans la dentelle, dans le bijou que nous nous plaisons à offrir. Notre base sera donc la beauté utile.
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Papillons.
Mais la Beauté ne vient qu'après l'utilité. Car pour notre vie certains actes sont nécessaires qui sont utiles, mais auxquels l'art peut cependant apporter un charme nouveau. Je puis puiser de l'eau dans un vase laid, mais commode. Et je ne puis me servir d'un vase beau, mais impropre à cet usage. C'est pourquoi il importe de ne jamais concevoir la beauté sans l'utilité, dont elle doit être le complément seulement. Il ne faut pas, sous aucun prétexte, que nous puissions rendre moins utile une forme usuelle parfaitement adaptée à son usage, sous prétexte de la rendre plus belle. Sa beauté vraie sera moins grande, puisque son utilité aura décru.
Et d'ailleurs souvent, obscurément, la beauté découle de l'usage. Certains vases populaires sont d'une beauté de forme fruste et rude, sans doute, mais admirable, cependant. Ils sont en outre parfaits pour l'usage auquel ils sont destinés. Certes, le potier rustique n'a pu entrevoir, même obscurément, la beauté de la forme en elle-même. Celle-ci, lentement, découla des changements apportés peu à peu, instinctivement, à cette forme, pour en rendre plus parfait l'usage. Et la beauté découle logiquement de la parfaite adaptation de la forme à l'usage auquel elle est destinée. Elle émane de la perfection d'adaptation de ce vase à la fonction qu'il remplit. Car de l'usage doit découler la forme et la matière, et de celles-ci découle à son tour l'ornementation. C'est l'éternel triomphe de la logique absolue.
De l'usage doit découler la matière, disons-nous. Mais l'emploi de celle-ci en comporte le respect et la connaissance complète; connaissance de la matière en elle-même, de ses ressources, de ses défauts, de ses qualités, en même temps que de la main-d'œuvre exigée par les transformations que l'on veut lui faire subir. En un mot, une matière honnête honnêtement employée. Ainsi l'artiste respecte la matière qu'il emploie; et en même temps il respecte son art et se respecte lui-même. Car l'emploi logique d'une matière est la condition nécessaire à la beauté de l'œuvre réalisée.
Deux pensées s'imposent donc à l'artiste lorsqu'il crée une œuvre ornementale: le double souci de son usage et de son aspect, engendrant sa beauté. L'artiste ne doit donc, en traitant logiquement la matière, lui faire dire que ce qu'elle peut logiquement exprimer, et rien de plus.
Mais il convient, maintenant, d'aborder l'étude des lois qui président aussi bien à l'interprétation en général qu'à la composition de toute œuvre ornementale.
Ces lois, nous l'avons déjà dit, sont à la fois techniques et esthétiques. Au nombre de trois principales, auxquelles une quatrième plus accessoire vient se joindre, nous allons les énoncer tout d'abord, nous attachant ensuite à les développer.
Nous aurons à considérer:
1° L'adaptation de l'objet composé à l'usage auquel on le destine.
2° L'adaptation du décor à la forme à décorer.