Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Louis Morin
- Léonce Bénédite
- Papiers de garde de Georges Auriol.
- Charles Saunier
- Armoiries Japonaises
- E. Grasset
- Dessins de filet moderne
- Laurence de Laprade
- Planches hors texte:
- Carnaval de Venise
- Louis Morin
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FÉVRIER
1912
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
PARIS • 13. RUE LA FAYETTE • Télép. n° 139-22
Prix de la Livraison: 2 fr. — Étranger: 2 fr. 50
16e Année, N° 2
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
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L’Année parue ...
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LOUIS MORIN
WATTEAU, Frago, Tiepolo, Gavarni, Chéret et Willette, tels sont les maîtres que je préfère », confesse Louis Morin. Il énumère exactement les principaux membres de la famille à laquelle il appartient. Il est de la même race que ces exquis rêveurs, que ces charmantes imaginations ou que ces piquants et aimables fantaisistes qui ont le don de la grâce, de l’imprévu pittoresque, de l’observation spirituelle. Sur les uns, tels que Watteau, flotte une petite brume de mélancolie ; sur les autres, tels que Gavarni, passe une ombre assez noire d’amertume. Mais tous se meuvent plus ou moins dans une atmosphère de caprice et de volupté! Louis Morin est surtout avec les optimistes. Il a, comme eux, l’ironie légère, la malice sans malignité; sa philosophie est toute d’indulgence, il raille, mais sa raillerie est souvent relevée d’une petite pointe finement émue.
Il doit y avoir dans l’âme de ce plaisant amuseur, qui fit partie jadis de la joyeuse bande montmartroise, un fond de sauva-gerie. C’est un homme qui se mêle avec plaisir à ses contemporains, mais qui vit plus volontiers dans son rêve. On n’a pas besoin de le connaître beaucoup pour le deviner. Et
“Les robes”.
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le deviner, c'est tout ce qu'on peut faire car, il est également un modeste et un discret.
Aussi ne cherchez pas à savoir sa biographie; il s'efface derrière ses œuvres. Sa vie est, d'ailleurs, exempte d'amertumes. Rien à glaner pour la curiosité. C'est simplement celle d'un travailleur. Car il a fallu rudement travailler pour arriver enfin à conquérir la liberté de faire ce qui vous plaît, de tenter toutes les chimères de la jeunesse. C'est seulement après trente ans de luttes et de constants labeurs que Louis Morin peut accomplir ce qu'il croit être sa destinée: être peintre et décorateur. Le sort a souvent de ces cruautés. Heureux les artistes qui, ainsi que Lepère, que Willette ou que Louis Morin, peuvent atteindre à ce moment fortuné. Avant d'arriver là, quelle carrière! Ceux qui se dilatent à toute cette joie qu'on sème sur leurs pas, qu'on répand sur leurs têtes, qui la cueillent comme la fleur vivante et spontanée d'une éclosion sans peine et sans effort, ne se rendent pas compte, assurément, de tout ce qu'elle a nécessité de culture et de soins journaliers. Ce joli, spirituel, élégant et délicat illustrateur, cet organisateur désopilant de carnavales, de cortèges et de « vachalcades » est l'esprit le plus laborieux et le plus appliqué à son art et a tout ce qui relève de son art, fût-il question, même, de toutes ces combinaisons humoristiques derrière lesquelles se dissimulait avec pudeur quelque œuvre touchante de solidarité artistique.
Sa carrière représente donc une longue existence de travail persévérant. Les débuts furent, comme c'est presque toujours la règle, particulièrement difficiles. Il sembla d'abord se vouer à la sculpture et il exposa, en effet, comme sculpteur aux salons de 1878, 1880 et 1881, trois sujets : le Moineau de Leslie ; La Florentine XV siècle, statuette en terre cuite et une Bacchante endormie, statues plâtre, qui sont bien, je crois, les seuls morceaux qu'il exécuta sur ce mode artistique. Quand je dis qu'il débuta comme sculpteur, je devrais ajouter qu'il aurait dû plutôt débuter comme architecte, car c'est vers cette profession que ses oncles, magistrats sérieux et positifs, résolurent de le diriger, à la mort de son père, pour tenir compte des dispositions du jeune homme et des dures nécessités de la vie. Mais Louis Morin faisait semblant de sécher sur le papier grand aigle et il s'échappait, le soir, vers la « petite École », cette vieille petite École qui a fait déjà tant de grands artistes, et il y suivit les cours de dessins tandis qu'il
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"Les chaussures".
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Louis Morin
Carnaval Venilien (eau-forte).
"LES AMOURS DE GILLES".
modelait sous la direction de Carpeaux, qu'il n'eût guère pour maître que durant quelques jours, et d'Aimé Millet.
Faut-il attribuer à cette première vocation sculpturale ce joli sentiment de la forme qui distingue Louis Morin? Cette aisance à trousser ses personnages dans toutes les attitudes comme un homme qui a pris l'habitude de tourner tout autour de ses modèles? De même, par cette prédilection pour le nu qui perce à chaque instant sous son crayon et qui s'avoue aujourd'hui hautement dans les parties décoratives de son œuvre? C'est bien possible. Il se peut aussi que ce soit au cours de longues promenades, sous les hautes avenues du parc de Versailles, entre les charmilles taillées des bosquets peuplés de nymphes, de satyres et d'aimables divinités, où le conduisait volontiers son père, que se forma dans son cerveau ce songe dans lequel l'Elysée de Watteau se confond avec les tonnelles du Moulin de la Galette? L'enfant écoutait attentivement toutes les histoires qui lui étaient racontées sur les héros et sur les dieux, par ce père déjà âgé, professeur dans l'âme, qui avait été précepteur d'un prince napolitain et
"La dentelle".
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"Le déjeuner à Trianon", décoration pour une salle à manger (appartient à Mme Havequez).
était heureux de continuer sur son fils, d'autant plus chéri qu'il était venu tard, ses habitudes de professorat.
Ce fut aux intelligentes leçons de cette libre instruction que Louis Morin dut sa première culture. Il poursuivit son éducation en marge des enseignements officiels et se développa par la suite à peu près tout seul.
Alors qu'il faisait de la sculpture en 1881, et qu'il était quotidiennement au régime de la vache enragée — si encore on avait eu de la vache! — Louis Morin se lia, dans l'immeuble où il logeait alors, 39, rue de la Tour-d'Auvergne, avec un camarade qui s'émut de le voir en fâcheuse situation et lui conseilla d'essayer, comme lui, de se tirer d'affaire en
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Louis Morin
"Une fête nocturne", décoration pour une salle à manger (appartient à M~ Havequez).
exécutant des dessins d'illustration. Morin fut donc présenté à Georges Decaux, le fondateur de la Librairie Illustrée, qui lui commande des dessins pour la Caricature et, bientôt, réclame de son crayon des livres illustrés, dont Morin qui prend de l'aplomb, n'hésite pas à faire le texte. Sa voie, désormais, est trouvée : il renonce tout à fait à la statuaire. Il ne pense pas à cette période de sa vie où son sort fut décidé, sans éprouver un sentiment de profonde reconnaissance à celui qui sut l'orienter en ce sens. Au nom de Georges Decaux qui lui donna la première aide et de précieux encouragements, Morin, qui a le culte de la fidélité et de la gratitude, ne manque pas d'ajouter ceux de quatre autres excellents amis qui, à leur tour, devinèrent ses secrets désirs, soupçonnèrent sa vocation
"Les voyages".
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foncière et cachée, et lui permirent de se dégager des entraves journalières de l'illustration pour se livrer à son tempérament naturel de décorateur. Ces intelligents et vigilants amis, c'étaient Jules Chéret, qui régnait alors en maître sur toutes nos murailles avec toute la fantasmagorie éclatante de ses affiches, Chéret qu'il avait connu dès 1879, avec qui il se liait étroitement dès lors et qui fut, dit-il, celui qu'on peut considérer comme son seul maître. Puis c'était le cher et regretté Binet, si vivant et si gai, si entreprenant et si laborieux, qui l'associait avec bonheur à ses combinaisons architecturales. Enfin c'étaient M. Jean Borderel, bibliophile érudit, qui lui fournit avec générosité les moyens de réaliser son rêve, et M. Jacques de la Forge, le père de cette fine revue : Autour du Foyer. Mais, avant de découvrir notre Louis Morin, décorateur, nous avons à le suivre pendant vingt-cinq années à peu près dans sa carrière d'illustrateur. J'allais dire décorateur du livre. Elle commence en 1883 avec Jeannik, texte et dessins, aventure d'amour au pays breton, toute imprégnée de fine sentimentalité et de légère ironie, parfumée d'un mélange de poudre de riz et de senteurs rustiques. Les premiers dessins d'un inconnu ne passèrent point inaperçus, lorsque leur auteur les exposa au Salon de 1886 ; car, un beau matin, Louis Morin vit monter jusqu'à son cinquième le vieux Boussod qui venait lui demander sa collaboration pour les "Lettres et les Arts".
Le Cabaret du Puits sans vin, que couronna l'Académie française, publié avec 95 dessins en 1885, était réédité en 1891 enrichi de trente dessins nouveaux. Puis se suivirent toute une série de travaux qui formeraient une biblio-
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Louis Morin
Salle à manger de M. Jean Coquelin.
thèque. Et quelle bibliothèque, la plus vivante assurément, la plus distrayante et la plus pittoresque. On devrait en établir une de ce genre dans tous les établissements, pour neurasthéniques. Presque pour tous ces livres, l'auteur des dessins est en même temps l'auteur du texte. Morin, à cette date gagne la ration de pain quotidien en « pataugeant, comme il dit, dans le marais des petits illustrés. » Il y faut faire à la fois le dessin et la légende, à force de tirer sur la légende, il prend goût de l'allonger et bientôt la plume prend plaisir à commenter les fantaisies du crayon, jusqu'à ce que le crayon, par un échange de bons procédés, vienne éclairer les caprices de la plume. C'est ainsi inconsciemment, que Louis Morin devient conteur et illustrateur. La Légende de Robert le Diable (1886), les Amours de Gilles (1889), Vieille Idylle (1891) où le désinateur, ici, se fait graveur, Carnaval parisien (1898), l'Enfant prodigue (1899), la Revue des quatre saisons (1900), Grand'mère avait des défauts (1907), Montmartre s'en va (1908). Ces charmantes inventions originales qui forment chacune un ensemble rare d'unité absolue entre les divers éléments du livre, se mêlent aux illustrations qu'il donne à des textes étrangers. Oh! si peu étrangers, d'ailleurs, car c'est bien ici sa parenté littéraire. C'est Théophile Gauthier (1), c'est Charles Nodier (2), c'est Alfred de Musset (3), les plus exquis conteurs, c'est encore les Goncourt (4), Alphonse Daudet (5), puis encore Abel Hermant (6),
(1) Le Petit chien de la Marquise (1893). — (2) Dernier chapitre de mon roman (1896). — (3) On ne badine pas avec l'amour (1902). — (4) Le Baron de Knifausen (1905). — (5) Le Roman du Chaperon Rouge (1903). — (6) Confidences d'une aieule (1900).
"La boîte à surprise".
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"La dentelière".
Gabriel Vicaire (1), Maurice Vicaire (2), Hennique (3), Jérôme Doucet (4), et notre confrère Arsène Alexandre (5). Enfin, pour couronner ce bel ensemble et sans s'arrêter, hélas! devant tant d'ingénieuses et spirituelles trouvailles éparpillées dans la Caricature, le Figaro illustré, le Courrier Français, le Chal noir, le Rire, la Vie parisienne, l'Artiste, les Lettres et les Arts, l'Œuvre, l'image, etc., Morin s'offre l'illustration de Rabelais. Il est vrai d'ajouter pour être complet, que, en même temps, par un sentiment qu'on trouvera peut-être singulier et paradoxal, Morin s'offre le luxe de faire illustrer sa propre prose par des confrères, tels que Henry Somm qui apporte ses pointes sèches au texte des Couselles, ou Lepère qui enrichit de ses eaux-fortes ses Dimanches parisiens.
Nous n'avons pas ici à entrer plus loin dans la carrière littéraire de notre artiste si intimement qu'elle soit confondue avec sa carrière artistique. Nous ne voudrions voir du reste, comme lui-même, dans cette période, qu'une longue préparation à cette vocation de décorateur dont l'aboutissement fut si tardif. Ce riche et précieux bagage d'illustrateur suffisait, pourtant, à sa gloire. Morinne le renie pas et, même, il a peine à se défaire d'une si aimable habitude. Il continue. Il essaie sur le papier toutes sortes de thèmes qui sont, en somme, des thèmes de décoration. Et le voilà en train de préparer 50 planches qu'il brode sur une page de texte, une seule page, mais si bien faite pour stimuler son inspiration dans le petit monde chimérique et galant qu'il a repris à Watteau, à Guardi et à Pietro Longhi. C'est une Venise au Carnaval, d'après un feuillet d'idées et sensations, d'E. de Goncourt. Cinquante planches, traitées sur le dessin de l'artiste, en véritables miniatures par la main alerte d'une chère et précieuse collaboratrice,
"Le théâtre de dentelle" (I).
M~ Louis Morin, à qui l'on doit la mise en couleurs vive et légère, intelligente et spirituelle, de la plupart des ouvrages de son mari; le Petit chien de la marquise, les Vingt masques, On ne badine pas avec l'amour, le Roman du Chaperon rouge, etc.
(1) Rosette au Paradis (1904). — (2) Vingt masques (1895). — (3) La rédemption de Pierrot (1906). — (4) Notre ami Pierrot (1901). — (5) Gargantua et Pantagruel (1912).
"La guerre".
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Louis Morin
Venise et le Carnaval sont en effet deux des éléments principaux des compositions de Louis Morin.
Tout ce monde rococo de fêtes galantes que Louis Morin se plaît à faire mouvoir dans ses livres, est passé de la sur les murailles, le jour où la fortune, plus favorable, lui permit de s'attaquer à la décoration. Notre artiste s'était déjà plu à le faire vivre en chair et en os à l'occasion de ces Carnavals Parisiens, célébrés en l'honneur des Quat'z'arts ou de l'Internat et dans lesquels il mêle ses personnages préférés à toute une population païenne de petits nus fripons, Bacchantes ou Canéphores, venues d'Athènes ou plutôt de la « Nouvelle Athènes ». Mais nous le retrouvons avec plaisir dans ces deux exquises compositions qui rappellent avec bonheur le souvenir de Lancret, de Pater et même du grand
Watteau, que Louis Morin a trouvées pour M- Havequez, dans sa maison de la rue Scheffer. Le Déjeuner à Trianon et Fête nocturne. Nous les retrouvons chez un amateur singulier qui a porté un défi à tout le grand passé de l'Égypte en faisant construire une villa
Louis XV en face même des Pyramides. Pour compléter l'imper tinence, Morin ici, répand sur les murs, à la mode de Watteau, de Boucher ou de Christophe Huet, une dizaine de panneaux de moqueuses turqueries.
Enfin, avec René Binet, il pénètre chez Jean Coquelin dans le château réédifié de Richelieu, à Rueil, — que n'as-tu vu cela, glorieux Cyrano? — et sans embarras aucun, avec une audace qui confond de la part de ce faux timide, ce petit illustrateur ne craint pas de s'attaquer à un panneau de 9 mètres sur 5. Nous la reproduisons ici, en partie, cette déco ration inusitée dans son œuvre, comme importance et qui fait le centre d'une Exposition, qu'on a eu l'heureuse idée d'organiser au cercle artistique de Nice, de toutes les peintures décoratives de Louis Morin. Il faut souhaiter que le succès qu'elle ne peut manquer d'obtenir lui procure l'occasion de nouveaux travaux. On voit ici, pour la salle à manger de Jean Coquelin, tous les personnages accoutumés de la Comédie italienne, Pierrot en extase devant la poularde qu'apporte triomphalement un gros aubergiste; Polichinelle, enlevant sournoisement derrière les groupes assis sur l'herbe,
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