Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne JANVIER 1910 LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13. RUE LAFOYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. — Etranger : 2 fr. 50 --- Sommaire - La Mer M. P.-VERNEUIL - Types d'Espagne M. P.-VERNEUIL - Trois Cottages L. BÉZILLE - René Quillivic, sculpteur RENÉ BLUM - Planches hors texte : - Étude de Gitane MORÉROD - Type d'Espagne MORÉROD --- 14e Année, N° 1

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs ÉTRANGER . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Étranger : 2 fr. 50 L’Année parue ...

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La Mer Le titre de cet article peut paraître extrêmement prétentieux, et je dois m'expliquer à ce sujet. L'étude de la mer, de ses beautés, de ses splendeurs, de ses épouvantes aussi, ne pourrait tenir en un article de revue. C'est là tout un monde, en vérité, monde immense et mystérieux, dont bien des parties resteront sans doute à tout jamais cachées aux yeux des hommes. Effleurer seulement ce sujet dans son ensemble sortirait encore singulièrement des limites, cependant relativement larges, qui me sont assignées. Il a donc fallu couper résolument, ne prendre qu'une portion de cet univers, en retrancher la partie la plus importante. Si bien que le titre véritable de cet article devrait être : La Mer sans les poissons. Le champ à moissonner est encore assez vaste, d'ailleurs. Mais, au point de vue documentaire qui nous occupe ici, il peut paraître étrange de retrancher

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Art et Décoration M. Méneut les poissons de cette étude. Le poisson est, en effet, l'être vivant qui, dans le monde marin, nous apparaît le plus souvent, et qui semble, avant tout, utilisable pour le décorateur. Lui supprimé, que restera-t-il? Il restera ce que l'on pourrait appeler la vermine de la mer; tout ce qui rampe, tout ce qui grimpe, tout ce qui glisse, tout ce qui grouille; les crustacés avides, véritables bandits cuirassés; les poulpes monstrueux; les seiches inquiétantes; les astéries et les anémones, véritables fleurs animées; et les coquillages, purs joyaux; les oursins, châtaignes vivantes, et les ophiures, aux bras frêles et déliés; et les méduses immatérielles, presque, transparentes et semées de gemmes, gigantesques opales. Et la flore marine ne sera pas sans nous retenir aussi; les vastes laminaires, agitant doucement leurs longues lanières de cuir brun; les fucus, toutes les algues que découvre la mer aux grandes marées, alors qu'elle semble se retirer un peu pour permettre à l'homme d'entrevoir ses merveilles. Le rapide coup d'œil que nous allons jeter sur tout ce monde mystérieux ne sera pas méthodique. Un article scientifique, une classification rigoureuse sont choses hors de ma compétence; et ne se trouveraient guère à leur place ici. Au hasard des images, je tâcherai de dire la vie de l'animal étudié, son aspect, la possibilité de son emploi en décoration. Aussi bien, les dessins feront-ils le meilleur de la besogne. Et l'artiste rêvera peut-être à l'utilisation de ces êtres étranges, dont certains ont une apparence fantastique, presque inquiétante souvent; et sa fantaisie saura sans doute les plier à d'utiles besognes, en ornera la panse d'un vase, en fera le motif d'une dentelle ou d'un bijoux précieux. Croquis de pieuvres. M. Méneut Entrons dès l'abord au plus profond de l'horrible; nous y trouvons un être flasque, mais terrible, dont

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La Mer Etude de seiche. M. Méheut l'aspect seul est une épouvante, et le toucher une agonie; un être qui peut se présenter à la fois à nous sous l'aspect le plus insignifiant et le plus effroyable: nous y trouvons la pieuvre. Dans les Travailleurs de la Mer, Victor Hugo la décrit merveilleusement: « Tout à coup, à quelques pieds au-dessous de lui, dans la transparence charmante de cette eau qui était comme de la pierrerie dissoute, il aperçut quelque chose d'inexprimable. Une espèce de long haillon se mouvait dans l'oscillation des lames. Ce haillon ne flottait pas, il voguait; il avait un but, il allait quelque part, il était rapide. Cette guenille avait la forme d'une marotte de bouffon avec des pointes; ces pointes flasques, ondoyaient; elle semblait couverte d'une poussière impossible à mouiller. C'était plus qu'horrible, c'était sale. Il y avait de la chimère dans cette chose; c'était un être, a moins que ce fut une apparence. Elle semblait se diriger vers le côté obscur de la cave, et s'y enfonçait. Les épaisseurs d'eau devinrent sombres sur elle. Cette silhouette glissa, et disparut, sinistre. » C'est bien là, merveilleu- Croquis de seiches. M. Méheut sement évoqué, l'aspect étrange et fantomatique, qui est l'une de ses apparences. Voyons l'autre maintenant. « Pour croire à la pieuvre, il faut l'avoir vue. « Comparées à la pieuvre, les vieilles hydres font sourire. « A de certains moments on serait tenté de le penser, l'insaisissable qui flotte en nos songes rencontre dans le possible des animaux auxquels ses linéaments reprennent, et de ces obscures fixations du rêve il sort des êtres. L'inconnu dispose du prodige, et il s'en sert pour composer le monstre. Orphée, Homère et Hésiode n'ont pu faire que la Chimère; Dieu a fait la Pieuvre. « Quand Dieu veut, il excelle dans l'exécrable.

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Art et Décoration Croquis de pieuvres. M. Méheut Pieuves. M. P.-Verneuil « Le pourquoi de cette volonté est l'effroi du penseur religieux. « Tous les idéals étant admis, si l'épouvante est un but, la pieuvre est un chef-d'œuvre... » « Dans les écueils de pleine mer, là où l'eau étale et cache toutes ses splendeurs, dans les creux de rochers non visités, dans les eaux inconnues où abondent les végétations, les crustacés et les coquillages, sous les profonds portails de l'océan, le nageur qui s'y hasarde, entraîné par la beauté du lieu, court le risque d'une rencontre. Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux, évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié. »

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La Mer Croquis de seiches. M. Méheut « Voici ce que c'est que cette rencontre toujours possible dans les rochers du large. « Une forme grisâtre oscille dans l'eau, c'est gros comme le bras, et long d'une demi aune environ; c'est un chiffon; cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n'aurait pas de manche. Cette loque avance vers vous peu à peu. Soudain, elle s'ouvre, huit rayons s'écartent brusquement autour d'une face qui a deux yeux; ces rayons vivent; il y a du flamboiement dans leur ondoiement; c'est une sorte de roue; déployée, elle a quatre ou cinq pieds de diamètre. Epanouissement effroyable. Cela se jette sur vous. « L'hydre harponne l'homme. Seiches. M. P.-Verneuil

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Art et Décoration M. Méneut Poignées de cannes. « Cette bête s'applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est terreuse; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière; on dirait une bête faite de cendre qui habite l'eau. Elle est arachnide par la forme, et caméléon par la coloration. Irritée elle devient violette. Chose épouvantable, c'est mou. « Ses nœuds garrottent; son contact paralyse. « Elle a un aspect de scorbut et de gangrène. C'est de la maladie arrangée en monstruosité. « Elle est inarrachable. Elle adhère étroitement à sa proie. Comment? par le vide. Les huit antennes, larges à l'origine vont s'effilant et s'achèvent en aiguilles. Sous chacune d'elles s'allongent parallèlement deux rangées de pustules décroissantes, les grosses près de la tête, les petites à la pointe. Chaque rangée est de vingt-cinq; il y a cinquante pustules par antenne, et toute la bête en a quatre cents. Ces pustules sont des ventouses. » Comment mieux dire l'horreur qu'inspire la pieuvre, hôte obscur des grottes magiques de nos côtes? C'est là, certes, un sujet tentant pour le poète, que la description d'un tel palais et d'un tel monstre; d'un côté les murs tendus de pourpre, d'or, des somptueux velours verts ou fauves des fucus ou des laminaires; les larges coulées sanglantes, les roses immatériels, les bleus lapis, les verts de gris, les noirs, les jaunes soufre, les turquoises, les émeraudes, les rubis et les améthystes des grottes marines toutes tapissées d'algues, d'anémones, d'astéries, d'ascidies et de coquillages; et de l'autre, le sinistre et gigantesque mollusque, l'être férocé d'horreur et de légende qui est la pieuvre. Michelet, dans son beau livre sur la Mer, et malgré l'amour qu'il porte à toutes choses, n'en peut parler sans effroi et sans dégoût. « Le suceur du monde mou, gélatineux, l'est lui-même. En faisant la guerre aux mollusques, il reste mollusque aussi, c'est-à-dire toujours embryon. Il offre l'aspect étrange, ridicule, caricatural, s'il n'était terrible, de l'embryon allant en guerre, d'un fœtus cruel, furieux, mou, transparent; mais tendu, soufflant d'un souffle meurtrier. Car ce n'est pas pour se nourrir uniquement qu'il guerroie. Il a Frise. Seiches et algues. M. P.-Verneuil

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La Mer Bordure et fond orné, suggérés par l'oursin. M. P.-Verneuil besoin de détruire. Même rassasié, crevant, il détruit encore. Manquant d'armure défensive, sous son ronflement menaçant, il n'en est pas moins inquiet; sa sûreté c'est d'attaquer. Il regarde toute créature comme un ennemi possible. Il lui lance à tout hasard ses longs bras, ou plutôt ses fouets armés de ventouses. Il lui lance, avant tout combat, ces effluves paralysantes, engourdisantes, un magnétisme qui dispense du combat. « Double force. A la puissance mé-

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Art et Décoration canique de ses bras ventouses qui enlacent, immobilisent, ajoutez la force magique de cette foudre mystérieuse; ajoutez l'ouïe très fine, l'œil perçant. Vous êtes effrayés. « Qu'était-ce donc, quand la richesse débordante du premier monde, où ils n'avaient point à chercher, plongés qu'ils étaient toujours dans une mer vivante d'alimentation, les gonflait indéfiniment, ces monstres d'élastique enveloppe qui prêtait à volonté? Ils ont décru. Cependant, Rang atteste qu'il en a vu un de la grosseur d'un tonneau. Péron, dans la mer du Sud, en a rencontré un autre, non moins gros. Il roulait, ronflait dans la vague, avec grand bruit. Ses bras de six ou sept pieds se déroulant en tous sens, simulaient une furieuse pantomime d'horribles serpents. » Comment s'étonner, après cet aspect d'épouvante, des légendes qui courent encore comme autrefois sur la pieuvre; des histoires merveilleuses contées par les navigateurs sur les exploits prodigieux du monstrueux Kraken, poulpe formidable, sautant sur le tillac du navire, embrassant en ses bras les mâts, la coque et les cordages; où, véritable île mouvante, arrêtant la baleine et la dévorant? Nous sommes loin, certes, de la réalité, et notre pieuvre, plus modeste, n'est pas aussi terrible. Mais son aspect n'en est pas moins inquiétant, malgré les mouvements si souples des longs bras roulés en spirales élégantes se déroulant en coups de fouets lents ou brusques, et découvrant les ventouses livides qui les garnissent sur une double rangée. Le corps n'est qu'un sac surmonté de deux yeux munis de paupières; et sa couleur est aussi étrange que sa structure. La peau est d'ordinaire d'un gris sale et blanchâtre; mais à la moindre excitation, sa couleur foncée, devient d'un brun rougeâtre ou jaunâtre, en même temps que la peau se hérisse de verrucosités couleur de rouille; de véritables ondes colorées parcouront le corps lors des colères violentes, ondes d'un brun rouge très curieux à observer. Une large membrane réunit les huit bras à leur base. Blottie dans un creux de rochers, ou dans une cachette qu'elle se construit avec des pierres, la pieuvre guette inlassablement sa proie. Dès qu'elle aperçoit celle-ci, elle sort avec précaution de son repaire, se jette sur elle avec une rapidité extrême, le corps en avant, les bras flottant à l'arrière. Arrivée près de sa victime, elle se retourne instantanément en une évolution d'une violence sauvage, et l'enlace en ses bras. La seiche est loin d'égaler la pieuvre, aussi bien comme taille que comme horreur d'aspect. Szabo

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La Mer Etude de laminaire. M. MÉHEUT Ce n'est pas le féroce bandit qui tue pour tuer, par plaisir, et à l'aspect repoussant et sinistre. Si la seiche est étrange, elle ne va pas sans un certain charme; et si elle étonne d'abord,