Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
MARS 1907
LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13. RUE LA FAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr. — Étranger : 2 fr. 5
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Sommaire
- Les Animaux en Porcelaine de Copenhague
GABRIEL MOUREY
- Maisons de Campagne
M. P.-VERNEUIL
- Lucien Schnegg
CHARLES SAUNIER
- La Collection Moreau-Nélaton
LOUIS VAUXCELLES
- Ferdinand Luigini
JACQUES COPEAU
- Planche hors texte : Chouettes
MANUFACTURE ROYALE DE COPENHAGUE
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11e Année, N° 3
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Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 francs
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L’Année parue ...
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LES ANIMAUX EN PORCELAINE DE COPENHAGUE
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es brèves notes sur les animaux en porcelaine de Copenhague pourraient former le chapitre d'un livre que j'aimerais écrire et que j'espère bien écrire un jour sur l'Animal dans l'art depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Livre que sa documentation illustrée rendrait sûrement amusant et instructif, tant par sa diversité que par sa richesse,
surtout, à mon sens, par la signification profonde qui ne manquerait pas de se dégager du rapprochement de certaines images datant de distantes époques et de l'étude desquelles on prendrait une connaissance d'ensemble des différentes manières dont les hommes ont exprimé leur vision du monde animal, leurs façons d'interpréter par l'art leurs « frères inférieurs ».
Ne serait-ce pas charmant, en effet, que de rencontrer près des taureaux ailés, des cyno-
Manufacture Royale de Copenhague.
C.-E. BINNESEN
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TH. MADSEN
céphales, des chats, des sphinx, des ânes de la Chaldée, de l'Assyrie, de l'Egypte, les fauves sorts, ceux-ci occupant dans l'échelle animale une situation aristocratique, jouissant de privi-
S.-A.-R. PRINCESSE MARIE
de Delacroix, les chevaux de course de Géricault et de M. Degas, les chevaux de cirque de Toulouse-Lautrec; près des guépards de la Procession des Rois Mages du divin Benozzo Gozzoli, les tigres, les lions, les hippopotames, les rhinocéros, les gorilles de Barye, de M. Frémiet, de M. Paul Jouve, les chats de Steinlen; de voir voisiner les figurations préhistoriques des grottes de la Vezère et du Musée de Saint-Germain avec les bœufs de Troyon, les chiens de Joseph Stevens; les éléphants et les serpents de l'Inde, avec la faune grimaçante des cathédrales gothiques, avec la faune familière ou terrible des peintres et des céramistes chinois et japonais?
Des uns et des autres, on pénétrerait ainsi d'autant mieux les caractères dominants qu'on les verrait représentés selon les attributions que leur concédaient les hommes au milieu desquels ils vivaient, ceux-ci divinisés, ceux-la méprisés, maudits, porteurs de mauvais
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E. NIELSEN
lèges, ceux-là recherchés seulement par la sympathie populaire, réjouissant le foyer des humbles, incarnant tous les sentiments, les rêves, les mœurs de l'humanité. On apprendrait aussi d'un tel livre comment certains types sont devenus traditionnels, symboliques, et de quelle façon ces traditions, ces symboles se sont concrétisés en eux selon la religion, la forme de gouvernement, la vie sociale, le climat, tous les rapports enfin imaginaires ou réels qui les relient à leurs frères prétendus supérieurs.
Au point de vue artistique en même temps, quoi de plus suggestif que d'assister à l'évolution lente du sens de la vie animale chez le peintre, le sculpteur, le graveur au cours des âges, à l'évolution aussi des moyens employés par ces artistes pour traduire les mouvements et la psychologie des bêtes. Je songe au Vieux cheval de mine du Constantin Meunier et aux chevaux de la frise de Parthénon, et au cheval qui porte le Marc-Aurèle du Capitole ; je songe aux études d'oiseaux de tels et tels maîtres japonais, à leurs explorations minutieuses dans le monde des petits animaux, à ces scènes qu'ils ont signées, si vivantes, si spirituelles, de la vie des souris, des grenouilles, des tortues, etc., etc. ; je songe aux tableaux de genre si expressifs d'un Landseer, aux toiles d'un Potter, d'un Hondecotter... ici et là, dans ces représentations si différentes et
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D'abord, elles portent nettement la marque de leur pays d'origine : elles sont septentrionales. Les animaux qu'elles représentent sont, pour la plupart, du Nord, ours blancs, phoques, pingouins, oiseaux et poissons des climats glacés.
Ensuite, elles sont conçues selon les meilleurs principes d'esthétique et conformément aux exigences de la matière dont elles sont faites; elles ont la familiarité voulue, le degré de simplification qui convient, et le sens le plus net de la mesure a présidé au choix des détails essentiels, à la mise en valeur des traits dominants des formes et du caractère des animaux représentés. Cela est exquis, à tous égards, cela est d'un goût achevé; il n'y a rien là en trop ni en moins; un Egyptien, un Gothique, un Japonais, ayant à traiter le même sujet, l'aurait conçu et exécuté tout différemment, et cependant les artistes animaliers de Copenhague connaissent à fond, on le sent, les œuvres analogues de leurs devanciers. Donc, s'ils parviennent à être
d'observation et de sentiment et d'exécution, les animaux reflètent l'âme apitoyée, ardente, familière, précieuse, raffinée, plantureuse, de la famille humaine dont les artistes qui les ont peints ou modelés faisaient partie.
L'intérêt particulier des animaux en porcelaine de Copenhague qui illustrent ces pages n'a pas d'autre cause et le succès dont ces charmantes figurines jouissent auprès du public artiste est la preuve qu'elles renferment toutes les qualités exigibles du genre d'œuvres d'art auquel elles appartiennent.
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originaux, c'est qu'ils ont su être individuels, tout en exaltant les caractères de leur race.
Car les plus grands artistes sont ceux qui sont parvenus à s'exprimer dans le langage le plus aisément compréhensible par le plus grand nombre, sans cesser si l'on peut dire, de parler leur dialecte originaire. « L'œuvre d'art, dit excellemment M. Louis Dumont-Wilden dans son récent ouvrage sur Fernand Khnopff, peut provoquer l'élévation de pensée dans tous les cœurs humains, quel que soit le climat qui les conditionna; mais elle n'en a pas moins pour origine, une vibration visuelle, intellectuelle ou sentimentale, commandée par la race et le milieu. — L'art a donc toujours une patrie; ou plus exactement il est toujours l'expression d'une patrie. »
Les conditions d'exécution matérielles toutes particulières devant lesquelles se sont trouvés les animaliers de Copenhague le jour où ils ont songé à modeler les modèles de leurs figurines devaient en outre les servir merveilleusement dans le sens spécial que je viens d'indiquer.
On a pu reprocher avec raison aux céramistes de la Manufacture Royale de donner trop de droits à la peinture, au détriment des qualités intrinsèques de leur art; certaines de leurs productions, si elles n'étaient aussi parfaites, deviendraient vite d'un goût contestable, car le fait de décorer des surfaces tournantes, ventrues, de vases, de paysages, d'animaux les recouvrant entièrement ou à peu près, mérite la critique. Erreur communément répandue, d'ailleurs et dont fort peu de gens consentiront à reconnaître la gravité et surtout le danger. Qu'importe, dira-t-on, pourvu que l'œil soit charmé et conquis? — Pardon, il importe grandement, car de tout illogisme, en ces matières, naîtra pour les sens de quiconque sait voir, réfléchir et déduire, un malaise, ou tout au moins, une insatisfaction.
La peinture, dans l'exécution des animaux de porcelaine de la Manufacture Royale, se trouve heureusement reléguée à un rôle secondaire et il faut louer sans réserve le tact avec
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C.-F. LIISBERG
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lequel y sont employées les claires gammes de coloration qui forment la palette des céramistes danois. Le modèle joue mieux ainsi, de plus expressive manière, dans la finesse ou la puissance des plans, rehaussé seulement, ici et là, selon les nécessités d'exactitude ou de transformation décorative, des effets de couleurs imposés par le caractère du modèle. Et que cela reste conventionnel, c'est tant mieux et il le faut, dans la plupart des cas.
Ce n'est d'ailleurs qu'au prix de semblables sacrifices que, dans toutes les branches de l'art, en littérature même et en musique, on peut parvenir au style. Telles et telles de ces figurines de porcelaine n'en manquent point; imaginez-les voisinant avec des pièces analogues du Japon, dans la même vitrine : celles-ci ont autant de droits que celles-là à notre entière estime.
Le Phoque et le Cormoran de M. Th. Mad-
CHR. THOMSEN
bibelots, d'une vraie valeur d'art et dont l'édition fait le plus grand honneur à la Manufacture Royale.
Trois ou quatre couleurs, c'est toute la palette, on le sait, qu'autorise la technique spéciale de la porcelaine, aux températures excessivement élevées, et la décoration est faite entièrement ici sous la couverte.
A côté des productions de la Manufacture Royale, celles de la maison Bing et Groendahl occupent le même rang. Elles ont des mérites différents — c'est tant mieux — je ne crois pas que l'on puisse
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CHR. THOMSEN
sen, le Cygne et les Chats blancs de M. E. Nielsen, le Fox-terrier de M. Mauritz Jensen, le groupe de Souris, l'Effraie, l'Aigle, le Jeune chien, les Petits Renards de M. Chr. Thomsen, les Canards et le Chat de M. C.-F. Liisberg, les Ours blancs de M. C.-F. Binnesen, l'Hippopotame de la Princesse Marie, pour ne parler que des animaux reproduits au cours de ces pages, n'est-ce point de charmantes choses, de précieux et délicats
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préférer celles-ci à celles-là, depuis, surtout, que la direction de la manufacture Bing et Groendahl a été confiée à M. I.-F. Willumsen. Les vases, les coupes, les urnes de cette marque ont une ampleur de formes et de décoration que l'on ne retrouve que rarement ailleurs, parmi les grandes maisons de céramique européennes. C'est ici l'épanouissement d'une fantaisie et d'une imagination à la fois raffinées et un peu barbares, précieuses et frustes s'exprimant en motifs ornementaux, en combinaisons décoratives, où des ressouvenirs des arts des pays de soleil, ou des échos de l'Egypte, de la Perse, de la Grèce primitive et du Japon se mêlent aux rêves que traversent les héroïsmes
d'animaux de la maison Bing et Groendahl reproduites ici, en les comparant avec celles de la Manufacture Royale, on sentira vite les différences qui caractérisent ces deux sortes de productions. Il y a ici plus de légendaires des Sagas et le symbolisme des vieux cultes abolis du septentrion.
La décoration plastique, que n'emploie que très rarement la Manufacture Royale, joue chez Bing et Groendahl, le principal rôle.
Un exquis sentiment de la nature, avant tout, domine cet art. C'est lui qui inspire à ces décorateurs, l'emploi de ces couleurs franches, sonores, violentes parfois, qui nous causèrent tant de joie à l'Exposition universelle de 1900, en contraste avec les tonalités précieuses, délicates, finement rompues dont la Manufacture Royale semblait s'être fait une spécialité. C'est encore ce sentiment de la nature qui apprend à ces décorateurs, à ces artistes, à styliser, avec un tel souci de la forme et du caractère, les formes florales et à reproduire, avec tant d'esprit, de délicatesse et souvent d'humour et parfois de grandeur, les formes animales : singes, canards, biches, martres, hiboux, hippopotames, rhinocéros, éléphants, ours.
Si l'on veut bien prendre la peine d'examiner en détail, sans parti pris, les figurines
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CHR. THOMSEN
affolés, de la balance, et il ne s'agit plus que de goût et de sentiment du style, choses impondérables, pour rétablir l'équilibre de définitive façon.
On a créé certes, dans le passé, en Europe, je veux dire dans un passé récent, quantité de figurines d'animaux plaisantes et en toutes les matières, bronze, terre cuite, céramique, bois, on s'est soucié de composer des représentations pittoresques de chiens, de chats,
grandeur que là, il y a ici une recherche du style plus volontaire, moins spontanée ; le modelé est plus large, plus souple, plus vivant ; c'est de la statuaire d'un souci de vérité plus énergique. Le Chat assis, la queue enroulée comme un serpent autour de ses pattes de devant, la tête un peu rejetée en arrière, dans la pose du demi-sommeil dédaigneux, familière « aux chats puissants et doux, orgueil de la maison », le chat assis, le Lapin de Barbarie, le cobaye, et le Lapin mérinos aux longues oreilles retombantes, le Canard se lissant les plumes du cou avec son bec, le croupion pesamment posé sur ses larges palmes, appartiennent plus à l'art du statuaire qu'à l'art du bibelotier. Et que dire, encore, du Moineau qui pépie et du Moineau couché, et du Singe assis, dans la pose, presque, du Penseur de Rodin, rêvant sur la tortue qu'il tient dans sa main gauche, et de l'étrange, fantastique petit Chien à poils longs, d'un modelé si large et si savant, si près de la nature?
Rien n'est plus facile, on le sait, — et les exemples abondent de pareilles erreurs, — de tomber, en un tel genre, dans le mièvre et le menu, ou, au contraire, de se laisser aller à une exécution trop synthétique, trop sommaire. L'art véritable réside dans un équilibre parfait entre les deux plateaux, si sensibles, si vite
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d'oiseaux, de fauves, de poissons, etc. C'étaient bibelots amusants, où l'humour se donnait libre carrière, plutôt que l'art, et je me souviens d'images en relief, fort attendrissantes, retrouvées dans les armoires de la maison familiale, où l'on voyait de souriants molosses jouer aux dominos, des chats porter sur leur dos des hottes d'osier appelant
des plantes artificielles, des éléphants surmontés de conques à fleurs, des serpents enroulés autour de vases ou formant les anses de luxueux bougeoirs. Cela ressemblait à des moulages sur nature, fortement réduits et arrangés, selon les besoins, de bêtes naturalisées; pis, cela était inspiré par une volonté d'être spirituel qui aboutissait aux résultats les plus ridicules et les plus anti-artistiques.
A côté de ces articles de bazar, d'autres productions voyaient, durant trop longtemps, le jour, dont l'effet, malgré qu'elles fussent réalisées en de plus précieuses matières, ne valait guère mieux, au point de vue esthétique. Une minutie excessive, une recherche excessive aussi, de l'anecdote, enlevaient à ces bibelots inspirés par les mœurs des espèces animales tout intérêt réel. On songeait aux animaux de Granville, à ces interprétations pseudo-littéraires des fables d'Esope et de La Fontaine qui firent la joie de nos grand mères, alors qu'elles n'étaient que des petites filles dont « on coupait le pain en tartines ».
Je pense, malgré moi, en écrivant ces lignes, aux mignardises de la Manufacture de Sèvres, aux difficultés que semble éprouver son personnel artistique de se hausser à autre chose que de l'art