Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne JANVIER 1907 LABRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13. RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. — Étranger : 2 fr. 50 --- Sommaire - Les Oiseaux M. P.-VERNEUIL - André Devambez LOUIS VAUXCELLES - Planche hors texte : Foukousa, en soie brodée --- 11e Année, N° 1

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Étranger : 2 fr. 50 L’Année parue ...

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Les OISEAUX NE impression étrange s’empare du promeneur parcourant par une belle journée la forêt de Fontainebleau. Qu’il gravisse le chaos rocheux du Cuvier Chatillon, éboulis gigantesque de rocs cyclopéens, ou qu’il descende dans les gorges sauvages d’Apremont ou de Franchard ; qu’il s’aventure sous les cépées, ou suive les sentiers du Désert, partout règne le silence et la solitude absolue. Les sites se diversifient, le caractère du paysage change, tour à tour grandiose, sauvage et désolé, ou au contraire verdoyant et aimable; mais partout ce silence angoissant, cette absence de vie. De temps en temps, rarement, un écureuil apparaît, petite touffe rousse aux yeux noirs, courant silencieusement de branche en branche par bonds vifs et saccadés; ou bien au crépuscule, fortune plus rare, à l’heure où s’enténèbrent les fourrés et les gorges, un cerf, des biches passent, tels des ombres. Mais de bruit, point; de chants, point; de vie, de vie gaie, de vie joyeuse, point. On n’en devine pas tout d’abord la cause. Ce silence, cette solitude que rien ne vient troubler, vous oppresse, vous attriste un peu, vous étonne ensuite. Pourquoi ce silence, pourquoi cette solitude, pourquoi cette tristesse aussi? C’est que les oiseaux sont rares, très rares dans la grande forêt. Par la nature de son terrain, uniquement, ou presque, composé de sable, les eaux que rien ne capte, que rien ne vient retenir, filtrent à travers le sol. Pas de rivières, peu, très peu de mares, à l’eau rare et croupissante. Par là même, pas d’oiseaux. Une eau pure et fraîche est nécessaire à ces bestioles délicates. Rien de tel ne leur est offert ici. Et voici pourquoi, fuyant ces lieux inhospitaliers, ils laissent la vieille forêt à sa solitude, portant ailleurs leurs chants légers, leurs vols gracieux, la vie enfin qu’ils donnent à la nature. Cette impression, je la retrouvai tout entière, quoique dans un décor bien différent, aux environs de Marseille. La côte de Provence, entre Marseille et Cassis, est étrangement découpée. De véritables fjords la morcellent, pénétrant profondément dans les terres M. P.-VERNEUIL

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Art et Décoration Pigeon plumé montrant la structure du corps Les eaux de la mer y sont calmes et profondes de couleurs; les collines environnantes y croulent en versants rapides et pierreux. Les pierres de la Provence! Ces pierres qui roulent et vous entraînent sur les descentes en enjambées infinies! Ces pierres grises que l'on voit partout! Et les herbes sauvages, les herbes aromatiques qui les parsèment, les menthes, les thyms, les serpolets! Quels parfums chauds et pénétrants s'en dégagent, vous entourent et vous grisent! Et la mer, la mer aux mille couleurs, la mer toujours nouvelle, la mer captivante et enchanteuse! On ne saurait exprimer le charme exquis de ces côtes pittoresques et étranges. La lumière y est pure, l'air y est vif et embaumé. Mais là encore, comme dans notre vieille forêt tout à l'heure, et plus encore peut-être, manque la vie, manque l'oiseau. Le caractère du paysage y est sévère, et l'oiseau n'en vient pas adoucir l'apreté par son vol, par sa vivacité, par son chant, par sa grâce. Il semble, en effet, que dans la nature, plus que tout autre animal, l'oiseau exprime la vie. Que voyons-nous des quadrupèdes sauvages? Rien, ou presque rien. Quelques lapins ou quelques lièvres, de temps à autre, et par surprise. Le quadrupède sort la nuit, surtout. L'oiseau, lui, se grise de soleil. Il y vit, il s'y complaît, il y chante éperdument sa liberté. Sans l'oiseau, la nature, quelque sublime qu'elle soit, devient morne et silencieuse. Michelet exprime ainsi une sensation analo- en golfes étroits et tortueux. Ce sont là les calanques, les belles calanques aux noms sonores et singuliers : Sormiou, Port-Miou, Morjiou et Sugitton, Figuerolles, Port-Pin, l'Oule.

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Les Oiseaux MÉHEUT Positions des plumes d'un pigeon gue : « Au silencieux feuillage des sombres jardins d'orangers, je demandais l'oiseau des bois. Je sentis pour la première fois que la vie humaine devient sérieuse, dès que l'homme n'est plus entouré de la grande société des êtres innocents dont le mouvement, les voix et les

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Art et Décoration jeux sont comme le sourire de la création ». Le grand écrivain a admirablement compris l'oiseau; et dans le beau livre qu'il lui a consacré, il le chante merveilleusement. Il chante sa grâce, il chante sa vivacité, il célèbre son chant avec enthousiasme. Ecoutons-le encore. « Je ne vois guère sur la terre qu'une classe d'êtres à qui il soit donné d'ignorer ou de tromper, par le mouvement libre et rapide, cette universelle tristesse de l'impuissante aspiration : c'est celui qui ne tient à la terre que du bout de l'aile, pour ainsi parler; celui que l'air lui-même berce et porte, le plus souvent sans qu'il ait à s'en mêler autrement que pour se diriger à son besoin, à son caprice. « Vie facile et vie sublime? De quel œil le dernier oiseau doit regarder, mépriser le plus fort, le plus rapide des quadrupèdes, un tigre, un lion! Qu'il doit sourire de le voir dans son impuissance, collé, fixé à la terre, la faisant trembler d'inutiles et vains rugissements, des gémissements nocturnes qui témoignent des servitudes de ce faux roi des animaux, lié comme nous sommes tous, dans l'existence inférieure que nous font également la faim et la gravitation! » Et plus loin: « La coûte, chanson gaie, légère, sans fatigue, qui n'a rien semble la joie d'un invisible esprit qui voudrait consoler la terre. La force fait la joie. Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce qu'il se sent fort au delà de son action, parce que, bercé, soulevé de l'haleine du ciel, il nage, il monte sans effort, comme en rêve. La force illimitée, la faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs, chez l'oiseau claire et vive, de prendre à volonté sa force au foyer maternel, d'aspirer la vie à torrent, c'est un envirement divin ». Tout serait à citer dans ce beau livre. C'est en poète, et c'est aussi en philosophe que Michelet nous parle de l'oiseau. Le chant de celui-ci lui inspire des pensées charmantes, et nous ne résistons pas au plaisir de les citer ici. « Ainsi, partout, sur l'immense concert instrumental de la nature, sur ces soupirs profonds, sur les vagues sonores qui s'échappent de l'orgue divin, une musique vocale éclate et se détache, celle de l'oiseau, presque toujours par notes vives qui tranchent sur ce fond grave, par d'ardents coups d'archet. « Voix ailées, voix de feu, voix d'anges, émanations d'une vie intense, supérieure à la nôtre, d'une vie voyageuse et mobile, qui donne au travailleur fixé sur son sillon des pensées plus sereines, et le rêve de la liberté. « De même que la vie végétale se renouvelle au printemps par le retour des feuilles, la vie animale est renouvelée, rajeunie, par le retour des oiseaux, par leurs amours et par leurs chants... Le beau, le grand phénomène de cette face supérieure du monde, c'est qu'au moment où la nature commence par les feuilles et les fleurs son silencieux concert, sa chanson de mars et d'avril, sa symphonie de mai, tous nous vibrons à cet accord; hommes, oiseaux, nous prenons le rythme. Les plus petits, à ce SCHEMAS DES PRINCIPRUX MOUVEMENTS SON COUP AILE ÉTUDE DES MOUVEMENTS SUCCESSIFS DANS LE VOL RAMÉ

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Les Oiseaux PAON MÉHEUT Etude de paon --- PATTE GAVCHE FACE EXTERNE

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Art et Décoration moment, sont poètes, souvent chanteurs sublimes. Ils chan- tent pour leurs compagnes dont ils veulent gagner l'amour. Ils chantent pour ceux qui les écoutent, et plus d'un fait des efforts inouïs d'émulation. L'homme aussi répond à l'oiseau. Le chant de l'un fait chanter l'autre. Et plus loin encore, parlant du rossignol : « Mais, hélas! le rossignol n'a pas cette adresse, il ne sait rien faire. Le moindre des oiseaux est cent fois plus adroit que lui du bec, de l'aile et de la patte, il n'a que la voix, qu'il s'en serve : là, va éclater sa puissance, là, il serait irrésistible ; d'autres pourront montrer leurs œuvres, mais son œuvre a lui, c'est lui-même : il se montre, il se révèle; il apparaît grand et sublime. « Je ne l'ai jamais entendu dans ce moment solennel sans croire que non seulement il devait la toucher au cœur, mais qu'il pouvait la transformer, l'ennoblir et l'élever, lui transmettre un haut idéal, mettre en elle le rêve enchanté d'un sublime rossignol qui naîtrait de leurs amours. C'est son incubation, à lui, il couve le génie de l'amante, la féconde de poésie, l'aide à se créer en pensée celui qu'elle va concevoir. Tout germe est une idée d'abord. Résumons. Jusqu'ici, nous avons pu compter trois chants : Le drame du chant de combat, avec ses alternatives de dépit, d'orgueil, de bravade, d'âpres et jalouses fureurs. Le chant de sollicitation, de tendre et douce prière, mais mêlé de fiers mouvements d'impatience presque impérieuse, où visiblement le génie s'étonne d'être encore méconnu, s'irrite et gémit du retard, en revenant vite pourtant à la plainte respectueuse. Enfin, vient le chant de triomphe : Je suis vainqueur, je suis aimé, le roi, le Dieu, et le seul... Créateur... Dans ce dernier mot est l'intensité de la vie et de l'amour; car c'est surtout elle qu'il crie, y mirant et réfléchissant son génie, et la transformant, de sorte qu'il Faucon à tête de bélier. Pectoral en or et pierres serties. Art égyptien. (Musée du Louvre)

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Les Oiseaux PAON À LA ROUE MÉHEUT n'y ait plus en elle un mouvement, un trouble, un frémissement d'ailes qui ne soit sa mélodie, à lui, devenue visible dans cette grâce enchantée. « De là le nid, l'œuf et l'enfant. Tout cela, c'est la chanson réalisée et vivante. Et voilà pourquoi il ne s'éloigne pas d'un moment pendant la période sacrée de l'incubation. Il ne se tient pas près du nid, mais sur une branche voisine, un peu plus élevée. Il sait à merveille que la voix agit bien plus à distance. De ce poste supérieur, le tout-puissant magicien continue de fasciner et de féconder le nid, il coopère au grand mystère, et du chant, du cœur, du souffle, de tendresse et de volonté, il engendre encore. « C'est alors qu'il faut l'entendre, l'entendre dans sa forêt, participer aux émotions de cette puissance fécondante, la plus propre à révéler peut-être, à faire saisir ici-bas le grand Dieu caché qui nous fuit. Il recule à chaque pas devant nous, et la science ne fait que mettre un peu plus loin le voile où il se dérobe. — Le Etude de l'emplacement des yeux sur la queue du paon.

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Art et Décoration voici, disait Moïse, qui passe, je l'ai vu par derrière. — N'est-ce pas lui, disait Linné, qui passe? je l'ai vu de profil. — Et moi, je ferme les yeux, je le sens d'un cœur ému, je le sens qui glisse en moi dans une nuit enchantée par la voix du rossignol. « Rapprochez-vous, c'est un amant; mais éloignez-vous, c'est un dieu. La mélodie, ici, vibrante et d'un brûlant appel aux sens, là-bas grandit et s'amplifie par les effets de la brise; c'est un chant religieux qui emplit toute la forêt. De près, il s'agissait du nid, de l'amante, du fils qui doit naître; mais de loin autre est cette amante, autre est le fils; c'est la Nature, mère et fille, amante éternelle, qui se chante et se célèbre; c'est l'infini de l'A-mour, qui aime en tous et chante en tous; ce sont les attendrissements, les cantiques, les remerciements qui s'échangent de la terre au ciel... » Qu'oser dire après de telles paroles? Qu'oser tenter après un tel poète? Avec sa nature profondément artiste, Michelet a merveilleusement compris l'oiseau et l'a chanté mieux que nul n'a su le faire. Cachet Chouette Bordure peinte, cachet, et bordure en grès. (Canard sauvage). H. BELLERY DESFONTAINES.

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--- M.P.-VERNEVIL. PANNEAU EN BATIK --- ③ --- ② ---