Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne JANVIER 1906 LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13. RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. --- Sommaire - Les Reptiles M. P.-VERNEUIL - Lucien Simon LÉONCE BÉNÉDITE - Deux Villas au bord de la mer CH. GENUYS - Planche hors texte : Fillette de Pont-l'Abbé LUCIEN SIMON --- 10e Année, N° 1

Page 2

Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- Abonnement annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue ...

Page 3

Les Reptiles Toujours étudiant la nature, y puisant incessamment des documents nouveaux d'où il fait découler des ornementsations nouvelles, le décorateur doit étendre chaque jour le champ de ses investigations. Certes, la flore est un vaste domaine dont bien des coins sont encore peu explorés; et on va quelquefois, souvent même, chercher bien loin des fleurs nouvelles alors que mille autres qui nous entourent, charmantes à voir et à utiliser, restent inemployées. Elles ont contre elles leur abondance; on ne sait plus regarder autour de soi; on passe à côté de ces modestes fleurettes, maintes fois écrasées d'un pied indifférent, que l'on devrait cueillir avec soin et étudier avec amour. Que de beautés cachées dans la linaire aux fleurs de soufre, ou dans la délicate ortie blanche! Le sainfoin, la gesse, le trèfle, la coronille sont d'une délicatesse de formes que rien ne peut surpasser; les prés et les bois, la montagne et la plaine, les ruisseaux et les étangs sont autant de réserves inépuisables. Mais en dehors de la flore, la faune peut varier notre documentation, et peut-être ne l'emploie-t-on pas assez. Est-ce parce que plus de difficultés s'y rencontrent? Le dessin en est plus difficile, la construction plus délicate à établir, et peut-être aussi l'ornemanisation plus laborieuse. Mais que de ressources à mettre en œuvre. Déjà, dans cette Revue, dans deux précédents articles, nous avons étudié quelques espèces animales. Mais combien peu parmi des milliers d'autres! Une fois, ce fut parmi les insectes que nous cherchâmes des principes ornementaux nouveaux ou tout au moins peu employés. Une autre fois les poissons nous servirent de prétextes à des développements décoratifs. C'est aux reptiles et aux batraciens que nous

Page 4

Art et Décoration GALLERY Culture repoussé Caméléon Pourquoi pas? L'interprétation ne vient-elle pas à notre aide pour transformer en un motif gracieux un animal d'aspect peu engageant? Son corps nous servira de prétexte à des développements ornementaux, soit que nous lui conservions sa forme reconnaissable, soit qu'au contraire, nous nous contentions de parties détachées de lui : têtes, pattes, écailles, et en fassions purement découler des ornements linéaires. Les reptiles, quoique de fâcheuse réputation, avons recours aujourd'hui, et c'est parmi eux que nous allons choisir et étudier rapide - ment quelques types caractéristiques, en les faisant suivre de quelques applications. Les reptiles, dira-t-on! ces bêtes froides et repoussantes ! nous offriront des individus bien différents d'aspect, et de caractères bien variés; c'est ainsi que nous allons étudier tour à tour la tortue, le caméléon, le lézard et les serpents, couleuvre et vipère. La grenouille et la salamandre terrestre représenteront ici les batraciens, car ce n'est pas aux seuls reptiles que nous nous intéressons dans cet article. Parlons d'abord un peu, en général, de ces reptiles qui vont nous occuper; parlons de leur constitution, de leurs mœurs, des ressources qu'ils nous offrent. Car on ne saurait trop bien connaître le sujet que l'on a choisi en vue d'une étude documentaire : souvent les mœurs de l'animal nous signalent des particularités constitutives très importantes, sur lesquelles nous n'aurions pas suffisamment insisté dans notre analyse si ces mœurs nous étaient demeurées inconnues. Et puis, quoi de plus intéressant que de connaître la vie des animaux, vie pleine de luttes pour l'existence, de combats acharnés, de labours opiniâtres? Les insectes nous en ont déjà montré des exemples parfaits. Ici encore nous trouverons matière à des descriptions intéressantes. En général, et pour parler le langage des naturalistes, les reptiles sont des animaux vertébrés, à sang froid, protégés par des écailles ou des plaques cornées, à respiration aérienne et ne subissant aucune métamorphose dans le cours de leur vie; c'est-à-dire conservant toute leur vie un aspect unique, alors que nous avons vu les insectes, par exemple, subir des métamorphoses successives : chenille, chrysalide et papillon. Ici, rien de tel; tel il est en naissant, tel l'animal demeure, se contentant seulement d'augmenter ses proportions. L'aspect extérieur des reptiles est extrêmement variable, cette classe comprenant à la fois les tortues et les lézards, les serpents et les crocodiles; les uns ont des pattes, et les autres sont totalement privés de membres; les uns sont longs et effilés, les autres épais et trapus. Les uns sont renommés pour la rapidité de leur course et la vivacité de leurs mouvements, alors que d'autres ne se déplacent que lentement et avec peine. Leurs membres, lorsqu'ils

Page 5

Les Reptiles MÉNEUT Etude de Cistule d'Europe œufs ont lieu dans ou hors la mère. Si bien que chez les uns les petits naissent tout vivants, alors que chez les autres ils sortent d’œufs pondus et cachés avec soin. Presque tous les reptiles sont des animaux terrestres; et lorsqu'ils ont une vie en partie aquatique, ils semblent avoir malgré tout une prédilection marquée pour la terre. Quelques-uns cependant font exception à cette règle. Il va sans dire que ce sont les forêts humides et équatoriales qui possèdent les plus nombreux et les plus gros reptiles. Le Brésil, les Guyanes, l'Inde, le Mexique fourmillent de reptiles divers, le plus souvent dangereux; et sous les orchidées aux couleurs éclatantes et aux suaves parfums se cachent les espèces les plus redoutables. Mais les reptiles ne se cantonnent pas uniquement dans les parties humides; d'autres vivent et prospèrent dans des contrées d'une sécheresse et d'une aridité absolues. Bien des choses sont étranges chez ces animaux, telle cette propriété qu'ont beaucoup d'entre eux de reformer peu à peu la partie de leur corps qu'ils viennent de perdre par accident. Les enfants savent bien que la queue si --- TORTUE D'EAV. ne semblent-elles pas ramper en trainant leur lourde carapace? Nous nous bornons ici à mentionner les seules caractéristiques extérieures des animaux étudiés; mais nous dirons cependant que tous les reptiles naissent d'un œuf; et que suivant les espèces, le développement et l'écllosion des existent, sont courts et trapus, et le corps a toujours l'air de ramper sur le sol, plutôt que de courir. Les lézards nessemblent-ils pas glisser sur les rochers où ils passent si vite? Et les tortues ---

Page 6

Art et Décoration fragile du lézard qu'ils poursuivent repousse si elle vient à se casser. Et de même, com- bien elle est BIEUVILLE Plat en norcelaine Grenouilles. étrange, cette facul- té que possèdent ces animaux, de pouvoir rester de longs mois sans manger, et engourdis dans le sommeil léthargique dans lequel ils tombent pendant l'hiver, pour ne se réveiller BIEUVILLE Carreaux céramiques. Grenouille qu'aux premiers beaux jours. Ce sont peut-être, parmi tous les animaux, les reptiles qui ins- pirent à l'homme la répulsion la plus vive et le plus d'inquiétude et d'effroi. Cela provient surtout de la désagréable sensation de froid que l'on éprouve en touchant un de ces animaux, ainsi que des dangers que font courir à l'homme la morsure des serpents venimeux. Mais il ne faut pas croire que tous les reptiles distillent ce terrible venin. Beaucoup sont complètement inoffensifs, sur lesquels rejaillit la si mauvaise renommée de certains qui, eux, la méritent entièrement. Mais quel mal peuvent faire le lézard et la couleuvre, par exemple? Les tortues, elles aussi, sont complètement inof-

Page 7

Les Reptiles fensives. Elles forment dans la classe des reptiles le groupe des chéloniens. Leur aspect est bien particulier, et la carapace qui les recouvre et les protège les différenciennent- nettement des autres reptiles. Cette carapace est formée de deux parties distinctes et soudées entre elles : la dossière et le plastron, ce qui forme en réalité une sorte de boîte fermée, percée en avant et en arière pour livrer passage à la tête, aux pattes et à la queue. Celles-ci trouvent, à l'approche du danger, un abri à l'intérieur de la cara- pace même, dans laquelle elles viennent encastrer parfaitement. Cette carapace est recouverte de plaques écailleuses formées de la matière nommée écaille, et présentant souvent des ornementsations extrêmement riches : taches, stries, etc. Il ne faudrait pas croire que ces plaques se trouvent en nombre quelconque. Elles répondent à un ordre défini et constant; soit, pour la dossière dont nous nous occuperons d'abord : cinq plaques médianes, ou vertébrales ; huit plaques latérales, quatre de chaque côté ; enfin vingt-cinq plaques plus petites, formant la bordure extérieure. Le plastron est formé de douze plaques de disposition plus simple et d'ornementation plus sobre. Si la disposition est constante, la forme des écailles change suivant les espèces. Mais l'étude que nous faisons ici des chélo-niens se bornant à celle d'un seul individu, la Cistule d'Europe, nous ne pousserons pas plus loin ces considérations. La démarche des tortues est lourde et lente, et la peau des parties visibles de leur corps est dure et recouverte de petites écailles. Une légende, deux légendes même, avaient cours chez les Anciens, dont la tortue était le prétexte. Lors du mariage de Jupiter et de Junon, la nymphe Chélonée fut assez téméraire pour se moquer de l'union des dieux et n'y pas assister, restant dans sa maison. Mercure, indigné, précipita celle-ci dans un fleuve avec sa propriétaire, contraignant la nymphe, désormais tortue, à porter sa demeure sur son dos. Cruel châtiment... L'autre légende a trait à l'invention de la lyre. Mercure, suivant les uns, BIEUVILLE Vase Couleuvre et Fougere BIEUVILLE Carreaux de Faïence. Lézard

Page 8

Art et Décoration Apollon, suivant les autres, se servit de la carapace d'une tortue pour former le mélodieux instrument. Mais nous voici loin de la réalité, et de la Cistule d'Europe, que nous devons étudier ici. Car ce n'est pas la tortue vulgaire vendue sur nos marchés, la tortue mauritanique si connue en Algérie et au Maroc, que nous avons choisie; mais bien une tortue d'eau, de formes plus élégantes, répandue dans le sud de l'Europe, en Grèce, en Turquie, en Italie et dans le sud-ouest de la France. La Cistule vit dans les eaux peu profondes des marais, dans la vase desquels elle aime à se cacher au moindre bruit qui l'inquiète. Elle se nourrit de vers et de larves aquatiques, étant carnassière, et s'attaque même à des poissons que la rapidité de sa nage lui permet d'attraper. Sa carapace est d'un beau noir ou d'un brun foncé, rayée de stries jaunes formant des dessins de dispositions variables, suivant les individus. Le plastron est d'un gris jaunâtre, alors que les parties visibles de la peau sont parsemées de taches orangées. Cette tortue, de petite taille, peut cependant atteindre une longueur de 25 à 30 centimètres. Mais qu'est-ce là auprès des Tortues Éléphantines, véritables monstres, pesant souvent plus de deux cents kilogrammes. L'étude reproduite ici nous donne bien le caractère de cet animal, richement revêtu de sa carapace aux écussons striés et rayonnants. Des détails nous permettent de mieux en voir les ornementsations, ainsi que de mieux nous rendre compte de la constitution des pattes armées de griffes et de la tête, conique presque. On remarquera que les paupières rappellent de très près celles des oiseaux par leur disposition. Cet animal, sans nous fournir d'aussi nombreux motifs que le lézard, par exemple, nous permettra cependant des ornementsations pleines de richesse, soit que nous l'utilisions dans son ensemble, soit, au contraire, que nous ne nous servions que de parties détachées. Le caméléon, que nous allons étudier maintenant, est, parmi les animaux, l'un des plus étranges; il habite l'Afrique, surtout Madagascar, et fait partie de l'ordre des sauriens. Tout est vraiment étrange en lui : ses formes et ses mœurs. A proprement parler, il n'est ni beau ni gracieux; il est même laid, avouons-le. Mais quel curieux caractère, quelle curieuse conformation! Son corps, déprimé latéralement, forme, sur le dos, une MÉHEUT Étude de Caméléon. Détail de la tête et de la patte

Page 9

Les Reptiles crête saillante, alors que lorsqu'il le veut, l'animal, en se gonflant d'air, se ballonne et s'arrondit. Les pattes sont raides, grêles, terminées par des sortes de pinces, et sa queue, enroulée en spirale, est préhensible. Enfin, sa langue remplit à la chasse le rôle que ses membres trop lents lui refusent. Ses yeux eux-mêmes sont étranges. Cornés, percés d'un petit trou pour la pupille, ils sont indépendants l'un de l'autre, et mobiles en tous sens, ce qui donne à l'animal une curieuse expression. L'un regarde par exemple en haut et en avant, alors que l'autre peut se diriger en bas et en arrière. Le caméléon louche à volonté, ce qui lui permet, avec ses yeux saillants et si mobiles, de tout voir sans bouger ni faire un mouvement. Sa tête est comme casquée, et seuls les yeux l'animent. Si l'aspect des membres du caméléon est plein de raideur, les mouvements de l'animal sont lents et compassés. A vrai dire, ils paraissent comme ankylosés. La structure en est curieuse. Essentiellement grimpeur, vivant dans les arbres et les buissons, le caméléon porte au bout des pattes de véritables pinces qui enserront fortement les branches. Trois doigts d'un côté, deux de l'autre, soudés entre eux, forment les deux bras de cette pince, dont l'étude dessinée jointe à cet article donne plusieurs détails et positions. Des croquis donnent aussi les aspects bizarres du caméléon qui se déplace. Lentement, l'animal lève ses membres, comme en hésitant, en tâtonnant, l'un est seulement après que les autres sont solidement fixés. Pendant ce temps, la queue enserre étroitement la branche, ne se détachant que lorsque les quatre pinces sont fortement assujetties. Mais, devant cette lenteur de mouvement, deux problèmes se posent : comment l'animal peut-il échapper à ses nombreux ennemis, et comment peut-il attraper les petits ani- MÉHEUT Etude de Caméléon

Page 10

Art et Décoration Gallés tirés de différents mouvements d'une grenouille MAURIER DUFRÈNE M. DUFRÈNE Vases de profils divers par les changements de coloration de sa peau, si caractéristiques chez cet animal qu'on lui a donné le nom de caméléonisme. Mais il serait puéril de croire qu'à volonté le caméléon peut prendre toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Il possède une gamme suffisamment étendue pour se dissimuler d'une façon parfaite dans les arbres où il passe sa vie; mais il lui est impossible de varier ses tons à l'infini. Cependant, cette propriété bizarre a longtemps intrigué les naturalistes; mais elle est bien connue maintenant. Sous sa couche dermique, le caméléon possède deux couches de matières colorées différentes, localisées dans des cellules pigmentaires ramifiées. La couche la plus superficielle est jaune plus ou moins vif, l'autre, la couche la plus profonde, d'un brun noirâtre. Ces cellules pigmentaires, chromatophores, iridocytes, possèdent la propriété de se dilater, de se ramifier ou, au contraire, de se contracter. On voit de suite ce qui se produit. Suivant qu'il contracte l'une des couches maux et les insectes, qui forment sa nourriture? A cela, la nature a pourvu. Pour échapper à ses ennemis, le caméléon ne peut que se rendre invisible. Il y parvient LAPFITTE Lézard

Page 11

Les Reptiles pigmentaires et qu'il dilate l'autre, l'animal change de coloration. Ces dilatations et ces contractions, plus ou moins complètes, amènent des colorations très variées. L'animal présente le plus souvent une coloration gris verdâtre. Mais il peut prendre les nuances comprises entre l'orangé et le vert jaunâtre, les gris plus ou moins rouillés, plus ou moins brunâtres, plus ou moins bleutés. De plus, sa peau est couverte de petites protubérances hexagonales sur laquelle la lumière joue, ce qui ajoute encore à son aspect chatoyant. Ces changements sont provoqués par l'action nerveuse, et sont des conséquences, volontaires ou non, de la peur, de la colère ou de tout autre sentiment. Du reste, les caméléons ne sont pas seuls en possession de cette faculté précieuse ; nous avons déjà, l'année dernière, parlé du mimétisme chez certains poissons, mimétisme qui leur permet d'adapter leur coloration à celle du milieu environnant; tels le turbot, la pieuvre, d'autres encore, qui parviennent ainsi à se dissimuler de façon parfaite. La lenteur des mouvements du caméléon pourrait lui rendre la chasse impossible si la