Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Une Salle de l'Hôtel de la comtesse de Béarn par Dampt.
- MOREAU-VAUTHIER
- Armand Rassenfosse POL NEVEUX
- L'Eau-Forte FRANÇOIS COURBOIN
- Planches hors texte :
- Vue d'une Salle de l'Hôtel de la comtesse de Béarn J. DAMPT
- Eau-forte. Pointe-sèche. Aquatinte vernis mou. COURBOIN
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AVRIL
1906
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LAFOYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr.
10° Année, N° 4
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . 25 francs
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L’Année parue ...
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Une Salle de l'Hôtel de la Comtesse de Béarn
PAR JEAN DAMPT
Le sculpteur Jean Dampt vient de terminer, après quatre ans de travail, dans l'hôtel de Mme de Béarn, une salle intime, réservée aux conversations d'art. Il en a exécuté entièrement la décoration. La comtesse, qui connaît Dampt depuis longtemps, avait toujours remarqué en lui des facultés d'artisan et d'artiste capables de création originale. Mme de Béarn pria donc l'auteur de la Mélusine de chercher une maquette. Dampt était sculpteur, il devint architecte et décorateur.
Ecoutons-le. Il est toujours intéressant d'entendre un auteur parler de son œuvre.
« Cela n'a pas été une petite affaire, me dit-il avec modestie. Vous savez combien notre éducation de l'Ecole m'avait peu préparé à un pareil travail. Heureusement qu'au fond, je portais le désir latent de me manifester en architecture et en décoration. Dans mes voyages, je notais, je dessinais, j'étudiais tout ce que je voyais : je m'étais inconsciemment préparé. Enfin la construction de mon atelier et celle de ma maison, rue Campagne-Première, avaient achevé mon apprentissage. Quant aux meubles, aux travaux de fer forgé et de ciselure, vous savez que sur ce terrain je n'étais pas novice : l'établi et la forge ont été mes amis d'enfance. Mais stucateur ! Ma foi ! c'était tout à fait nouveau pour moi. Je vous dirai tout à l'heure combien mes recherches ont été pénibles et longues. Ce que j'ai obtenu n'est certes pas complet, mais je puis dire que j'ai réuni, avec l'aide de mes élèves, les éléments d'une décoration très riche et qui satisfait aux exigences pratiques et hygiéniques de la vie moderne. Mais, hélas! qui poursuivra mes recherches, les complètera, en répandra l'emploi? Il est triste de le constater : notre époque semble frappée de stérilité. Où sont les amateurs qui s'intéressent aux arts, qui aspirent à remplir un rôle de dilettante autrement qu'en achetant des automobiles? Tous les gens du monde se piquent de savoir assez de mécanique pour conduire une auto, pour apprécier à l'œil des vitesses, mais combien peu, rentrés chez eux, regardent leur maison
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avec intelligence et sans le souvenir obsédant d'un passé décoratif qui jure dans le cadre imposé par l'activité contemporaine! On veut du Louis XVI, on commande un hôtel comme on commande un article de confection. On vit dans le tout-fait pour tous! On ne se doute point de ce que peut être, de ce que doit être le coin intime où l'on retrouve ses amis, où l'on vit le meilleur de la vie!... On ne veut pas comprendre que l'électricité et le téléphone ne peuvent s'harmoniser avec les décorations défuntées, oui, défuntées, car elles sont mortes, bien mortes!... Et après avoir couru les champs à des allures vertigineuses, on rentre dans des maisons qui ressemblent à de si vagues et si banales chambres d'hôtel qu'on ne pense plus qu'au plaisir de les quitter pour retrouver les grandes routes!
« Le travail que je dois à Mme de Béarn l'honneur et la joie d'avoir réalisé, n'aura pas été inutile, si j'ai su éveiller chez quelques amateurs le désir de se composer un intérieur calme, harmonieux, fait pour le repos des nerfs et l'élévation de l'esprit.
Je serai très fier surtout si je vois quelques jeunes artistes pénétrés par mon exemple de l'idée qu'un sculpteur ne déroge pas en faisant œuvre d'artisan et de décorateur. Notre sculpteur aujourd'hui n'est plus qu'un Salonnier. La statue subit la même crise de vulgarisation que le reste. Elle est taillée à tous les usages, tandis qu'elle devrait être exécutée pour quelqu'un, pour quelque chose, en vue d'un emplacement déterminé. Nos pauvres statues de Salons prennent partout un air égaré. Dans le divorce qui sépare l'art et la vie, elles ressemblent à de malheureux enfants qui n'ont plus ni père, ni mère, ni foyer.
Et leur existence aboutit à ces lugubres asiles d'art public que l'on appelle des musées. »
Au bout d'un an d'études préliminaires, Dampt arrêtait, avec l'assentiment de la comtesse, une réduction de la maquette en bois blanc.
La salle devait former un rectangle avec pans coupés d'une longueur de 7 mètres sur 5 et d'une hauteur de 4-5o, plus 1-5o en voussure, éclairé par un cintre rond portant sur un ovale, de manière à distribuer la lumière dans les deux extrémités de la salle. Les pans coupés étaient occupés par une cheminée et des bibliothèques. Dans l'un des panneaux en longueur s'ouvrait une baie cintrée avec grille donnant sur un balcon qui dominait la salle de spec-
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Une Salle par Dampt
tacle de l'hôtel. A l'extrémité de la salle, une porte à deux battants; auprès de la baie cintrée, une petite porte.
Des poteaux de chêne devant satisfaire l'œil et aussi la logique soutenaient le cintre à chaque intersection des pans coupés.
Tel était le plan général.
Dampt, aidé de son élève Angst, en établit une grande maquette sur les murs mêmes, avec du bois blanc barbouillé de couleur et des toiles peintes. Il tenait à ne pas avancer sans voir constamment son ensemble dans l'éclairage qui lui était destiné.
A ce moment se posait une question. Comment décorer les murailles?
« La comtesse de Béarn, me dit l'artiste, m'avait parlé de stuc pour les plafonds et pour les murs. Cette matière discrète et riche à la fois lui plaisait beaucoup. Tandis que je conduisais l'ensemble de mon travail, j'entrepris des recherches et des essais qui durèrent deux ans. Je finis par trouver un stuc composé de ciment et de chaux éteinte avec lequel on exécuta les voussures. La présence de la chaux nous forçait, pour ce modelage, à user de gants de caoutchouc.
« Après avoir été construite en stuc à sa place, chaque partie de la voussure fut descendue à terre et décorée de feuilles de chêne d'un vert très pâle, réveillé par de minces filets dorés qui figurent un treillage. Tandis que mon praticien Ternois pétrissait ce ciment qui prend très vite et qu'on doit préparer au moment de l'employer, je modelais moi-même la première voussure avec mon élève Angst. La première voussure terminée, je fis venir mon élève Dunand, qui se joignit à Angst pour préparer les autres voussures que je retouchais moi-même.
« Une fois les voussures mises en place, nous passâmes aux frises, séparées des voussures par une corniche de chêne. Ce genre de stuc, différent du stuc des voussures, a exigé des recherches nouvelles. Il ne s'agissait plus d'un stuc blanc. Il fallait préalablement mélanger la couleur au ciment en poudre. Les essais furent longs et difficiles. Au moment de la prise du ciment, la couleur subissait des influences chimiques qui la transformaient. Un matin, nous eûmes la stupéfaction de trouver jaune notre bleu de la veille.
« L'emplacement de la frise fut exactement dressé. Après quoi les oiseaux, dessinés par les cloisons de métal qui devaient les sertir, furent remplis de leur couleur, tandis que les nuages étaient estampés et collés en place. J'étais à ce moment aidé par mon élève Fraysse, qui pré-
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Petite porte avec l'amorce de la baie cintrée qui ouvre sur la salle de musique.
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Une Salle par Dampt
parait la pâte avec mon praticien pendant que je modelais et remplissais l'espace vide réservé au bleu du ciel.
«Viennent ensuite les longues parois verticales d'un vert tendre orné de branches d'olivier, symbole de la paix, et semé de fleurs et d'épis de blé, symboles de l'abondance
«Nous avons procédé comme pour les frises. Les murs étant exactement dressés, certains détails d'ornementation furent estampés et collés sur le mur, d'autres cloisonnés, comme les oiseaux de la frise, afin de les préciser et d'ajouter de la richesse à la décoration. Tout cela, frises et parois verticales, séché pendant trois mois, puis dégrossi, rebouché, poli, repoli avec des pierres de plus en plus fines et l'aide d'un ouvrier stucateur, a demandé des mois et des mois de patience et d'acharnement.»
A cause de la nouveauté et de l'originalité de ce travail, j'ai tenu, pour plus de précision, à laisser la parole à l'auteur.
Je crois bien que les boiseries coûtèrent moins de peine à Dampt. Il se retrouvait devant une matière qu'il connaissait depuis son enfance, qu'il avait déjà employée avec
Cheminée surmontée du bas-relief.
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bonheur dans sa maison de la rue Campagne-Première. Il a su en tirer un parti non moins original.
Je reconnais le fils du menuisier de Bourgogne lorsqu'il me dit avec une satisfaction souriante: «Ces bois sont tous des bois de France; de l'orme, du frêne et du chêne...» Il en a harmonisé les valeurs et les tons avec une tendresse évidente; il les a fouillés et taillés avec ingéniosité et souplesse. Des fleurs, des devises apparaissent çà et là. Des ornements fantaisistes sont dus aux nœuds des panneaux sciés en deux et placés en frises.
d'accord avec la note grise de la pierre. Je ne veux pas oublier ici de dire combien je suis obligé à mon ami Aubert, décorateur, qui m'a apporté le concours de son expérience. »
Toutes les boiseries forment donc cortège à la superbe cheminée en granit du Jura, que commande le bas-relief du Chevalier. C'est, avec le buste de la comtesse, le joyau de la salle. Dans les pilastres de la cheminée, deux hommes assis méditent en de magistrales poses de recueillement.
Nous avons parlé des trois bibliothèques pratiquées dans les pans coupés, simples porte-rayons ouverts dans la muraille et chaudement doublés d'un frêne ondulé qui fait songer à un chatoyant satin moiré. Parmi les ornements qui les encadrent, on lit de discrètes devises, à peine visibles au milieu de l'ornementation.
La porte d'entrée, formée d'un double battant, présente deux faces. A l'extérieur de la salle, elle est de chêne simple, presque austère; dans la salle, elle s'égaie d'un frêne incrusté de fleurs qui émaillent doucement les veines ondulées du bois. C'est toujours la même préoccupation de discrétion, de calme, de repos qui domine les détails comme l'ensemble.
Les plaques de serrure en fer forgé sont incrustées de cuivre. A l'examen on découvre des finesse dans le travail, telles que le bouton de porte en ivoire qui, à lui seul, est un objet d'art.
Au milieu de la salle, sur une élégante console, est placé le buste de la comtesse. Le visage, les mains en ivoire donnent la note la plus claire de l'ensemble, tandis que le corsage en poirier doucement rosé met un gris très fin dans l'ambre des boiseries.
Dans la main gauche, la comtesse tient une petite statuette d'or: la divinité du lieu, la Beauté.
Au-dessous du buste, une table de bois rare comme le reste, est encadrée d'une marqueterie précieuse dont la richesse d'ornementation
Plaque de serrure avec poignée en ivoire.
Une heureuse trouvaille a favorisé ce travail. Dampt eut la chance de découvrir, en province, de vieux ormes débités en plateaux et qui séchaient depuis cinquante ans. Il parle encore avec joie de cette découverte et conserve de la reconnaissance au brave homme qui, sans l'avoir connu, collabora à sa besogne.
«Les sculptures des boiseries, me dit encore le maître, furent commencées dans les plafonds par mon élève Angst et continuées dans les lambris par un habile menuisier, Groesser, qui mit dans ce travail son soin et sa conscience. A côté de lui Collet sculptait, avec son habileté et son expérience, les ornements que je voulais simples, le plus souvent géométriques, d'accord avec le style général, et destinés à servir de cadre aux stucs et aux frises. J'exécutais les premiers morceaux, ils les recopiaient et je retouchais définitivement leur travail. Comme la composition entière de la salle dépendait du bas-relief, il ne fallait pas oublier un instant l'échelle imposée à tous les détails par les proportions du Chevalier, de même qu'au point de vue de la couleur, il fallait se mettre
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Porte d'entrée, vue de l'intérieur de la salle.
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s'accorde avec la somptueuse délicatesse du décor; à droite, à gauche, le long des plinthes, trois banquettes très basses, recouvertes de coussins et de cuir.
En face du buste, s'ouvre enfin la baie de plein cintre qui donne sur la salle de musique prise de possession. Je ne connais rien d'aussi délicatement harmonieux, ni d'aussi distingué dans la richesse. La pureté grecque évoquée par le stuc, le pittoresque gothique rappelé par le chevalier, même le prétendu « art nouveau » qu'on pourrait craindre à la vue des boiseries, tout cela disparaît dans une impression unique de noblesse et de sobriété, très originale et très moderne.
On entre : pas une fenêtre, rien qui appelle l'attention vers le dehors. Une lumière discrète descend du plafond dans la pièce close, caresse les boiseries ambrées, les stucs pâles et frais.
Dans le pan de gauche apparaît d'abord la cheminée en granit foncé, surmontée du bas-relief en pierre rose, ensemble de gravité hautaine dont la note grise soutient l'harmonie totale en reliant le ton doré des boiseries au ton vert-clair des stucs. Au sommet du bas-relief, le Chevalier de l’Idéal, monté sur un coursier ailé, vole éperdûment vers l'infini...
On voudrait s'asseoir, rêver, vivre là, toujours, parmi des amis chers et des livres préférés.
et qui permet d'assister, dans le calme et le recueillement, aux représentations et aux auditions musicales.
Comme je m'adresse à des lecteurs éclairés qui n'attendent point des conseils d'admiration, mais des renseignements techniques, j'ai voulu m'en tenir à la plus précise description. Je ne puis cependant m'empêcher de dire le charme ensorcelant qui se dégage de cet ensemble.
A l'exemple des œuvres les plus parfaites, la Salle du Chevalier vous gagne par une lente En regardant avec plus d'attention la salle, on voit dans les frises les oiseaux qui tous se dirigent vers le soleil d'or dont le rayonnement domine le bas-relief au-dessus du Chevalier, et on distingue au pied même du bas-relief une silhouette de Paris avec ses dômes et ses flèches.
« Vers l'idéal par la souffrance! » nous dit une devise gravée sur la cheminée.
Cette évocation de Paris, ce vol d'oiseaux et cette mélancolique parole nous rappellent la vie moderne, la philosophie moderne,
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Une Salle par Dampt
Panneau faisant face à la baie cintrée.
l'heure présente. On se répète les vers du poète :
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître,
Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.
Ce n'est point ici la thébaïde où l'on se gare, où l'on s'enfuit pour toujours. C'est le port où l'on vient se recueillir, reprendre la force et le courage.
A présent, lorsque les yeux se reportent vers le buste de la comtesse de Béarn, on comprend sa pose de rêveuse gravité et le geste de sa main pour soutenir son pâle visage d'ivoire.
Cette salle n'est pas vouée à un futile divertissement de luxe. On y cultivera l'art qui apprend l'amour de la vie et l'espérance en l'au-delà.
Comment résumer en quelques pages les réflexions que suggère un travail qui, pendant plusieurs années, occupa la vie d'un artiste?
Et si le spectacle seul de la Salle du Chevalier évoque tant de pensées, ne faudrait-il pas un volume entier pour conter les efforts et les recherches qui aboutirent à cet ensemble? Dire que Dampt, retenu tout le jour, reprenait
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