Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne MARS 1904 Sommaire - William T. Dannat - Armand Dayot - L'Exposition de la Société des Artistes Décorateurs - Ch. Genuys - La Céramique dans la Construction - G. Vogt - Planche hors-texte : Danseuses Espagnoles - W. T. Dannat --- LABRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, Rue Lafayette Paris Prix de la Livraison : 2 fr. 8e Année, N° 3.

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- Abonnement annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 francs --- Concours mensuels I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers. II. Les projets devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts » 13, rue Lafayette, Paris. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répété sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent. III. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité. IV. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité en cas d’insuffisance notoire des projets soumis. V. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits. VI. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais. --- L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.

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William T. Dannat Il nous est permis, lorsque les efforts de la jeune école américaine de peinture se manifestent, soit dans le décor grandiose d'une Exposition universelle, comme en 1889 et en 1900, soit dans le cadre plus modeste d'une galerie parisienne, de goûter un vif intérêt au spectacle très varié des virtuosités individuelles et des plus surprenantes habiletés du métier, nous cherchons encore vainement à dégager de notre examen une impression d'art national née de l'originalité des expressions diverses. Moins heureux que les Anglais, les Américains n'ont su cristalliser du premier coup les caractères de leur race dans des chefs-d'œuvre d'art et ils attendent encore leur Hogarth, leur Reynolds, leur Gainsborough, ces grands primitifs d'hier, dont les toiles rayonnantes sont comme de grands et fidèles miroirs où se reflètent, avec une si noble précision et dans un style si particulier de forme et d'esprit, en ce qu'ils ont de plus essentiel, les traits de la figure anglo-saxonne. Il est juste de dire que cette quasi subite éclosion de génies autochtones ne se produisit qu'après de longs siècles de fermentation nationale, et que peut-être Reynolds et Gainsborough n'auraient jamais de leurs lumineux pinceaux fixé les radieux visages de Nelly O'Brien et de Mary Robison, ces radieux prototypes de la femme anglaise, sans la traversée providentielle du détroit par Peter Lely, Van Dyck et Largillière. Et puis, il faut bien reconnaître que l'unité morale de la grande république américaine est encore loin d'être complète dans les profondeurs de ses couches sociales où s'agitent tumultueusement avant de se confondre, tant d'éléments divers, et au premier abord si réfractaires à toute combinaison. Monde mystérieux, foule enfi- vrée et d'une complexité troublante, dont le peintre n'a su encore concevoir le pittoresque et l'exprimer dans le style voulu. — La peinture américaine attend toujours son Edgard Poë. Contraints d'ailleurs jusqu'ici de venir étudier leur art en Europe, les jeunes artistes américains se dirigent, peut-être instinctivement poussés par des influences héréditaires, vers les centres d'enseignement les plus dissemblables. De là l'extraordinaire et déconcertante variété de genres, de visions, de techniques, qui caractérise une exposition collective de leurs œuvres. C'est, en même temps que l'assemblage d'échantillons d'un savoir-faire habile et très expéditif dans l'interprétation moderne d'une nature souvent superficielle, une manifestation trop généralisée d'un éclectisme de seconde main, lors même que les excellents élèves des maîtres français, allemands ou anglais, élèves qui, aujourd'hui, pour la plupart, en remontreraient à leurs maîtres, par la crânerie de leur exécution, s'appellent Knight, Pearce, Walter Gay, Harrison, Swain Gifford, Melchers, Vail, Rolshoven, Hitchcock, etc... Si les noms de haute marque de Whistler, de Sargent et de Dannat ne figurent pas dans cette courte liste, c'est qu'il serait en vérité bien difficile de déterminer les influences qui présidèrent à l'éclosion du mode whistlérien, que John Sargent, membre influent de la Royale Académie, semble avoir pris à tout jamais ses grandes lettres de naturalisation anglaise, et que William Dannat paraît avoir définitivement renoncé, et il faut le regretter bien sincèrement, à exposer en public. Si mes souvenirs sont exacts, ce fut en 1896 que le nom de Dannat apparut pour la dernière fois sur le catalogue du Salon du Champ-de-Mars. A cette exposition figura sous sa signa-

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Art et Décoration ture un portrait souriant, traité dans une gamme très claire, d'une célèbre danseuse espagnole. Fort heureusement, le musée du Luxembourg a su recueillir deux de ses meilleures toiles. Le contrebandier aragonais (salon de 1883), et La femme en rouge, qui fut très remarquée à l'exposition de 1889, près de La femme en blanc et du portrait de M" Eva Haviland, du même artiste. — Et le choix par l'Etat de ces deux œuvres remarquables est d'autant plus judicieux que l'une et l'autre sont des spécimens très caractéristiques des deux manières de l'artiste qui, à ses débuts, peignit sous la bienfaisante influence de Munkacsy (je parle très sérieusement) des œuvres dont les singularités pittoresques étaient très finement observées et rendues avec une force et une habileté de métier surprenantes chez un débutant (1). Puis, avant la crise, dont nous parlerons bientôt, ce fut, effet très excusable de la mode tyrannique du jour, l'imprudent abandon de la forte technique qui avait valu à l'artiste des succès si éclatants et si légitimes avec son Aragonais, son quatuor, ses femmes espagnoles et ses contrebandiers..... pour des recherches d'expression minces et claires d'un naturalisme élégant et un peu superficiel dans son enveloppe d'un violet ultra-moderne. Ici une présentation, au lecteur, de l'artiste dont nous avons entrepris, tâche présomptueuse, de décrire en quelques lignes le laborieux effort et les troubles de conscience, nous semble de rigueur. Ainsi que le définit Raffaeli, dans (1). Le contrebandier aragonais, dont nous donnons ici une reproduction, fut, après son acquisition par l'Etat, relégué dans le musée de Perpignan; cette destination ethnographique était par trop incompatible avec la haute valeur artistique de l'œuvre qui, depuis quelques jours seulement, figure au musée du Luxembourg, sa vraie place. W. T. DANNAT Danse

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William T. Dannat le portrait qui figure à la fin de cette rapide étude, Dannat est grand, mince, blond, très distingué d'allure. J'ajouterai toutefois que cette vivante image n'est plus une très réelle représentation du Dannat de 1904. Et cependant, W. Dannat possède assez d'éléments de bonheur pour n'avoir, à première vue, rien à envier au plus heureux des hommes. N'a-t-il pas la santé, la fortune, le talent? N'a-t-il pas des amis fidèles, des mo- W.T. DANNAT. Le front s'est élargi sous la chute des cheveux, une mélancolie que traverse parfois une fugitive expression d'une intensité d'ironie presque cruelle, enveloppe le masque qui pendant si longtemps fut presque consciemment illuminé par l'intime rayonnement d'une joie perpétuelle née, sans doute, d'une parfaite satisfaction. dèles charmants, des tableaux de maîtres, etc.? N'a-t-il pas su, escrimeur très fervent et très redoutable, bien que de race anglo-saxonne (que M. Demolins me pardonne), acquérir à l'épée une force triomphante, et, recordman intrépide de l'automobilisme, ne fut-il pas un des premiers à réaliser avec ses voitures de choix les vitesses les plus vertigineuses? Un Quatuor

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Art et Décoration Toutefois M. Dannat n'est pas heureux; mais la cause unique de ses constantes inquiétudes, de ses absorbantes préoccupations, acquière une singulière noblesse, lorsqu'on devine qu'elle prend uniquement sa source dans sa passion de l'art, dans sa volonté de mieux faire, dans son dédain trop marqué et insuffisamment justifié de ses œuvres passées, de celles surtout qu'il exécute sous l'influence d'une formule empruntée à la mode d'un jour. S'il fait litière de ses travaux d'antan, il n'est pas exempt d'une certaine sévérité pour celles de ses contemporains. Sur ce point, il n'y a rien à redire. L'intransigeance de ses déductions critiques est d'ailleurs d'une âpreté pittoresque qui persuade souvent et qui intéresse toujours. --- Comme la plupart de ses compatriotes en art, William Dannat vint jeune en Europe. Il avait douze ans à peine quand il débarqua de New-York en Allemagne, et, dès lors, il ne fit que de très courtes apparitions dans son pays natal. Il commença par étudier l'architecture à Hanovre et à Stuttgart, puis, brusquement, abandonna cette carrière pour la peinture. Les premières leçons lui furent données dans les Académies de Munich et de Florence. Il vint à Paris en 1879. (Il avait alors 26 ans.) Il écouta les conseils de divers maîtres, de Carolus Duran et de Munkacsy entre autres. Il subit très visiblement l'influence de ce dernier, comme on peut s'en assurer par l'examen du Contrebandier aragonais (Musée du Luxembourg) et du Quatuor espagnol, une de ses meilleures toiles, qui figure aujourd'hui au musée de New-York. Ajoutons qu'à cette date Munkacsy, dont l'art à ses débuts, si riche de belles qualités de matière dans ses opulentes tonalités grises et noires, et d'une conception si simple et si haute, n'était encore que le beau peintre du Dernier jour d'un condamné, du Récit de chasse, du Mont-de-piété, de Milton dictant le Paradis perdu, et que son originalité native ne s'était pas à jamais anéantie dans W. T. DANNAT. Paysan de Saragosse

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William T. Dannat la fabrication de grandes machines dioramiques et religieuses où disparaissent les incontestables dons de l'artiste. Dannat ne prit de son maître que ses qualités de couleur les plus précieuses, qu'il sut exprimer d'ailleurs avec une largeur de métier et un esprit d'invention très personnels. Mais bientôt échappant brusquement à l'influence de Munkacsy et du même coup aux menaçantes leçons des vieux maîtres de Dusseldorf, Dannat participait à l'ivresse générale qui semblait s'être emparée du monde des peintres et, en dehors de toute tradition de métier, se jetait à corps perdu dans le bleu tendre, dans le gris perlé, dans le suave violet du jour, et très confiant dans l'excellence des « idées nouvelles », faisait naître sous la mince caresse d'un pinceau très modernisé et sur des fonds libres de toute préparation laborieuse de longues silhouettes de femmes aux sveltesses bot- ticelliennes, dont le volti- gement des mains, le tournoiement des bras, les rotations des croupes, se répétaient en ombres très bleues, très violettes ou très mauves, sur des murs très blancs. Cela était fort habile, spirituel, imprévu, d'un aspect réjouissant, d'une franche harmonie, d'un art indiscutable, « distingué », disait-on, bien qu'un peu épidermique, et chacun s'arrêtait avec une satisfaction visible devant ces toiles fraîches et joyeuses. Seul, Dannat passait dédaigneusement devant ses œuvres, comme aussi devant celles de ses confrères, et le froncement de ses sourcils et le pli sarcastique de W. T. DANNAT Otero

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Art et Décoration ses lèvres disait très éloquemment : « Décidément tout cela me dégoûte. » A partir de 1896, Dannat cessa d'exposer au Salon. Bientôt le bruit se répandait que le brillant artiste se livrait avec une ardeur effrénée au jeu de l'escrime et du 120 à l'heure, et avait pour toujours dit adieu à sa palette et à ses pinceaux. Il n'en était rien fort heureusement. Las de succès jugés trop faciles, justement agacé de l'irritant tapage fait autour de triomphateurs éphémères par l'ignorante imbécillité des snobs, troublé aussi dans la profonde honnêteté de sa conscience artistique par l'inquiétante revue rétrospective des déchets sans nombre qui encombraient déjà l'histoire de l'école de peinture moderne, depuis une vingtaine d'années, pressentant avec sagesse que l'heure était proche où les peintres de talent, soucieux de prolonger leur rêve dans leurs œuvres, abandonneraient les faux procédés et feraient de la question de métier l'objet de leurs plus fiévreuses préoccupations, Dannat prit l'héroïque parti de cesser sinon de peindre, du moins d'exposer ses peintures pendant huit années. Ce laps de temps, il le consacrera, avec une ferveur de bénédictin, à la recherche de la technique des grands maîtres d'autrefois, de Piero della Francesca à Watteau, se souvenant à temps, devant le rapide et morne affaissement de la plupart des peintures modernes, que les expériences faites l'obligeaient à tout apprendre, l'enseignement du métier de peintre étant presque totalement négligé aujourd'hui. Chacun ne peint-il pas, en effet, à sa façon? « Regarde la nature et travaille. Tu dois apprendre seul le métier de W. T. DANAT Danseuse

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W. T. DANNAT Contrebandier aragenais W.T. Dannat - 192 Erin Eng.

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Femmes espagnoles W. T. DANNAY

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William T. Dannat peintre. » Tel est le mot d'ordre du maître contemporain. Et le jeune artiste s'évertue, seul, sans conseils, sans exemples, dans la plus profonde ignorance des techniques définitives, à badigeonner sa toile, oubliant trop souvent qu'un peintre qui apprend seul son métier a, comme l'a dit Reynolds : un imbécile comme professeur : « A selftaught painter has a fool a master. » Je le dis en vérité, M. William Dannat est un des artistes les plus inquiets, les plus noblement inquiets de son époque. Et son inquiétude s'aggraverait sans doute encore davantage s'il savait que Lemoyne déclarait un jour avec une sorte de découragement qu'il fallait trente ans de l'étude du métier de peintre pour savoir établir une œuvre qui pût se conserver dignement... Mais une si longue suite d'années ne sera pas nécessaire, nous l'espérons bien, à M. Dannat, pour pénétrer avec fruit le mystère le plus compliqué des métiers anciens et pour tirer de sérieux profits des leçons éloquentes des grands maîtres. N'a-t-il pas eu, pour accélérer ses recherches, pour confirmer ses opinions, l'étonnant courage de disséquer, pour ainsi dire, quelques-uns des chefs-d'œuvre qui ornent sa collection particulière, et à l'aide de grattoirs et d'essences dissolvantes, de demander au Titien, à Rubens, à Reynolds, à Goya, entre autres, le secret de leur prestigieuse et éternelle fabrication, de la magnifique chimie de leur art? Assurément, de ces longues méditations, de ces cruelles expériences traversées de poules à l'épée et de raids automobilesques reposants, naîtront prochainement quelques œuvres d'un faire précieux et définitif, où se trouveront fixées à jamais, dans la plus brillante et la plus solide des matières, les gracieuses et les pittoresques visions de l'artiste. Et alors, M. William Dannat, fait commandeur de la Légion d'honneur en 1900, n'aura plus le droit de prétendre (et c'est une opinion qui lui est d'ailleurs absolument personnelle) que cette haute distinction lui fut prématurément attribuée. ARMAND DAYOT. RAPPAELI Portrait de W. T. Dannat