Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- L'Art populaire russe
GABRIEL MOUREY
- La Sculpture aux Salons
PAUL VITRY
- Albert Baertsoen
H. TIERENS-GEVAERT
- L'École de dentelles de Vienne.
M. P.-VERNEUIL
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Août 1903
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
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7e Année, N° 8.
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Revue Mensuelle d'Art Moderne
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MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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L’Année parue ...
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L'Art populaire Russe
J'évoque parmi les rumeurs et l'ennui de l'incohérente foire que fut l'exposition de 1900, sur les hauteurs du Trocadéro, derrière l'énorme palais aux façades crénelées, aux tours pesantes, aux étranges clochers dominés par le vol doré de l'aigle à deux têtes, un coin paisible, un décor d'intimité charmante : le village russe.
N'étaient-elles pas délicieuses, en effet, ces constructions de bois avec leurs toitures dont les formes imprévues accentuaient l'exotisme, avec leurs escaliers extérieurs abrités par des auvents historiés, avec leurs petits perrons aux lourds balustres grossièrement découpés et sculptés! Au sortir de la mignonne église où flambaient les ors et les émaux des icones, la splendeur toute orientale du culte orthodoxe, c'était la restitution d'un riche intérieur du xvie siècle, un étalage de luxe presque sauvage, étoffes somptueuses, meubles, coffrets, bijoux, costumes surchargés de pierreries, un rutilant diorama de la vie aristocratique d'alors, brutale et fastueuse. Mais, tout près, sous la galerie d'un bazar, dans le plus pittoresque désordre, s'entassait un déballage de jour de marché, en quelque bourgade de petite Russie, machines agricoles, outils, chaussures, objets usuels de métal, de bois, de cuir, de papier mâché, harnais,
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couteaux, vêtements, fourrures, vaisselle de terre... une confusion naïve de formes et de couleurs franches, quelque chose de curieusement barbare et ingénu.
Enfin, c'était la grande isba réservée à l'art décoratif russe dont la regrettée Mlle Hélène Polenoff fut la rénovatrice, pour ne pas dire la vraie créatrice. Avec un tact parfait, un sens rare de l'esprit de sa race, elle avait fort bien compris, — et elle avait été la première à le
ration, les métiers en faveur dans chaque district, les particularités si prime-sautières, si savoureuses des travaux exécutés par les artisans de village, toutes les caractéristiques, en un mot, de l'art paysan. Elle fut l'âme du mouvement dont le village russe du Trocadéro nous révéla le charme si personnel.
« C'est en 1884, écrivait naguère Mlle Netta Peacock, une des organisatrices de la section des industries rurales russes à l'Exposition Universelle, qu'Hélène Polenoff tourna pour la première fois son attention vers l'étude des motifs ornementaux populaires. Cette idée lui fut en partie suggérée par l'initiative d'une amie, Mme E. Mamontoff, qui venait de fonder près de sa maison de campagne, à Abramtssevo, dans le voisinage de Moscou, une école destinée à exercer les jeunes paysans au travail du bois, afin qu'ils eussent une occupation régulière durant les mois d'hiver. Alors surgit la question de savoir quels motifs répondraient au goût public, l'intention des organisatrices étant de vendre les objets à Moscou; Mme Mamontoff et Mlle Polenoff décidèrent alors de visiter les villages environnants, en quête de spécimens de vieux ustensiles en bois sculpté, salières, cuillers, brocs à puiser, etc., où Mme Polenoff chercha ses inspirations décoratives. » Elle avait un tel sentiment de l'art populaire que les garçons de l'école prenaient un plaisir tout particulier à exécuter les projets conçus par elle, tant ses compositions ressemblaient aux choses qui leur étaient familières dès l'enfance. »
Voici donc le point de départ de ce mouvement. Une pareille ardeur ne pouvait qu'échauffer d'autres zèles; à Abramtssevo, Mlle Polenoff avait donc fondé ses ateliers de bois sculpté; à Somolenka, dans le gouvernement de Tamboff, un atelier de broderie s'ou-
bien comprendre en Russie, — que l'art décoratif d'un pays ne peut fortement s'imposer qu'en exprimant, dans un langage compréhensible par tous, le sentiment, l'âme de tous, pousser ses racines dans le cœur même du peuple, s'inspirer de ses traditions, de ses mœurs, de son passé historique et moral; sinon, il ne sera que l'épanouissement artificiel et momentané d'une mode comme une autre, plus dangereuse cependant qu'une autre, car elle risque de corrompre les sources d'inspiration, le goût de la masse. Elle connaissait admirablement, dit-on, l'histoire et l'archéologie russes, les procédés de déco-
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Maison à Talachkino
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vrit, créé par Mme Jakounchikoff; à Talachkino, la princesse Marie Tenicheff, qui avait été une des premières à se passionner pour les efforts de Mlle Polenoff, suivit bientôt son exemple. Dans l'école de cultivateurs qu'elle avait organisée dans son domaine et qui ne comptait pas moins de 200 élèves, elle ne se borna point à donner uniquement aux enfants, garçons et filles, l'apprentissage agricole complet; elle y adjoignit des ateliers d'art populaire : les jeunes paysans y apprennent ainsi, outre leur métier héréditaire, un autre métier qu'ils exercent pendant les longs hivers; ils deviennent, selon leurs dispositions, menuisiers, forgerons, bourreliers, vanniers, sculpteurs sur bois, décorateurs, etc. Les filles, elles, apprennent 31.
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la couture, la broderie, le dessin, etc.
Pour mettre à exécution ce programme artistique et social, la princesse Ténicheff s'est entourée de collaborateurs, M. S. Malioutine, entre autres, capables de développer logiquement, normalement, conformément enfin aux dons naturels de chacun, le sentiment artistique chez ces enfants du peuple. De plus, il s'agissait, et avant tout, de bien déterminer l'orientation de cet enseignement : un musée d'archéologie fut installé à Talachkino où l'architecture, l'orfèvrerie, la sculpture, le dessin, la peinture, les arts textiles, la broderie sont représentés par des œuvres caractéristiques, instructives, formant une histoire parlante de l'art russe. La bienfaisance d'une pareille institution, reposant sur de telles bases, aussi solides, aussi profondes, ne pouvait tarder à se manifester.
Table
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Les illustrations qui accompagnent ces notes donnent une idée des résultats acquis ; si loin qu'il soit de nous, de nos traditions, de notre sensibilité, cet art populaire russe, avec ses formules naïves, ses croyances religieuses, son amour du merveilleux, mérite de nous inté-
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milieu et goûter, sans snobisme, des fruits d'une saveur aussi spéciale. Ne cherchez pas iciles raffinements que donne ailleurs à l'art décoratif l'hérédité de siècles de culture intensive et de civilisation à outrance en même temps que l'inassouvisable désir de luxe, d'élégance, ou tout au moins de confortable qui caractérise notre temps. Ce ne sont point là, non plus, les productions d'artistes de métier, vivant dans l'atmosphère des villes, s'étant formés de longue main dans les musées et les écoles; et il ne faut pas exiger de ces artisans plus qu'ils ne peuvent nous donner. Puissent-ils demeurer les sincères et les malhabiles qu'ils sont, ne cherchant qu'en eux-mêmes et très près d'eux dans les spectacles familiers de leur vie et de la nature qui les entoure leurs motifs d'inspiration, laissant s'épancher dans leurs œuvres
resser; il est peu raffiné, il en est encore à ses balbutiements, mais les phrases qu'il épèle ont la spontanéité et la franchise de ces mélodies, de ces poèmes populaires où se perpétue l'âme d'une race. Cela a une éloquence irrésistible, pour quiconque sait s'abstraire assez de son
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leur fantaisie innée en même temps que l'instinct de la famille humaine dont ils font partie.
Voyez-les s'exprimer dans la façon dont ils conçoivent et décorent ces broderies, ces détails d'architecture, ces meubles, ces objets usuels, ces poteries, ces instruments de musique; des formes extrêmement simples, toutes primitives, où l'essentiel domine toujours, où il n'y a même parfois que l'essentiel, des procédés d'ornementation naïfs, cordiaux, inspirés de motifs primordiaux, souvent sans signification aucune et dont, par la répétition, ils parviennent à tirer de très heureux effets, des fleurs grossièrement stylisées parmi des combinaisons de rinceaux, de volutes gauchement disposées, mais dont l'ensemble aboutit aux plus imprévus résultats, parfois des poissons fantastiques, des génies ailés, des animaux étranges, des paysages interprétés avec la plus curieuse naïveté, tout cela rehaussé de couleurs voyantes, un peu barbares, mais que domine malgré tout, une recherche d'harmonies violentes vraiment souriante : cet art populaire exerce sur moi un très réel attrait. J'aime sa franchise, la loyauté de ses procédés, les indécisions de son langage, un peu bruyant parfois, mais que l'on sent si sincère et si spontané, avec des locutions d'une incomparable saveur. Voilà, vraiment, de l'art fait par le peuple, pour le peuple, et qui donne de la joie parce qu'il est sain et probe ; voilà de l'art social, et il faut applaudir sans réserve à l'initiative de ceux qui se sont voués à sa production et à sa propagation.
Mais, ce n'est pas seulement de l'art décoratif, de l'art industriel, que la princesse Tenicheff a voulu donner le gout et la pratique
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Broderie sur toile
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aux paysans de Talachkino; un tel mouvement ne pouvait s'activer et prendre l'importance à laquelle il a droit que par le développement d'une culture artistique plus générale. Un petit théâtre, dont nous reproduisons ici le rideau et un bas-relief, a été construit, où les élèves-paysans représentent des pièces nationales, comédies et drames les initiant aux héroïsmes et aux mœurs de leur pays. De même la musique populaire est en grand honneur à Talachkino; il y existe un orchestre de trente musiciens, qui, sur la balalaika (voir notre illustration, page 246), interprète les vieilles mélodies russes, cette musique d'un charme si pénétrant dont Balakirev et Rimsky-Kortchakoff nous ont révélé l'âme ardente, mélancolique, étrangement passionnée et sauvage, avec des raffinements harmoniques de la plus subtile essence et des brutalités et un sens de la couleur tout à fait particulier.
Mais le chef-d'œuvre, paraît-il, de cet art national russe, qui ne doit rien, absolument
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rien, jusqu'à présent du moins, à l'influence étrangère, l'application la plus complète qui en ait été tentée à ce jour, c'est l'église, actuellement en construction, de Talachkino. Voici deux ans qu'elle est commencée et plusieurs années sont encore nécessaires à son entier achèvement.
Le style de cet édifice religieux, inspiré de l'art ancien, peut, nous dit-on, être considéré comme le couronnement des efforts accomplis depuis 1884 par les rénovateurs de ces arts tombés en désuétude. En compagnie de dessinateurs et d'architectes, la princesse Tenicheff elle-même rechercha, en vue de cette œuvre, dans toute la Russie, les spécimens les plus brillants et les plus purs de l'art d'autrefois,
elle en fit exécuter des relevés, prendre des moulages, et c'est avec ces éléments combinés, amalgamés, que l'on édifie l'église de Talachkino.
Rien de plus intéressant, on le voit, que ce mouvement, et l'on peut être assuré de sa fécondité, car il a puisé la vie dans le cœur même du peuple, il est le résultat des traditions, des sentiments, des mœurs de toute une race, que la lenteur de son développement, sans parler de ses conditions politiques, a mise pour longtemps encore à l'abri des influences extérieures, hors l'atteinte des artificielles séductions du dilettantisme cosmopolite.
Que de telles initiatives portent des fruits généreux, quoi d'étonnant à cela ! Pour ce qui
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est du territoire de Talachkino — et l'exemple de la princesse Tenicheff n'a pas tardé à être suivi par nombre de grands propriétaires ruraux, sans parler de l'action exercée depuis 1888 par les ministres de l'Agriculture et des Domaines, — voici que les résultats bienfaisants sont déjà visibles : les enfants des cultivateurs deviennent vite de petits industriels, produisant les objets usuels nécessaires à la consommation courante naguère fournie par la grande industrie seule à de plus onéreuses conditions. Les artisans de la petite industrie rurale, les koustari, comme on les appelle, travaillent chez eux avec le concours de leurs familles et même d'un ou plusieurs ouvriers à gages, qui mangent à la table du patron, partagent sa vie, aident aux travaux du ménage. On entrevoit
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l'utilité morale d'un tel état de choses, on devine les liens que crée entre les membres d'une classe sociale l'action du travail manuel, personnel, compris et accompli de pareille manière.
L'art, ainsi pratiqué, joue son vrai rôle civilisateur; il participe à la vie, il s'incorpore avec elle, au lieu d'être la chose de luxe que nous en avons fait ; il devient le passe-temps sérieux et joyeux à la fois que devrait être tout travail humain. Ruskin n'avait pas d'autre rêve le jour où il essaya — sans succès, hélas ! — de mettre en action ses idées, sa conception, évangélique, allais-je dire, du labeur manuel. Ce qu'il n'a pu réussir à réaliser, d'autres, ailleurs, sous d'autres climieux plus favorables, l'ont tenté, mais, s'ils ont droit, comme la princesse
Poteries en terre cuite
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